‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 36 sur 69 · A24 LE DUC D'ENGHIEN · texte numérisé non relu

A24 LE DUC D'ENGHIEN

qu'il n'avait pas besoin de justification, et leur communication est dans tous les cas désintéressée. Nec beneficio nec injuria co~ gnitus. Si, par événement, les papiers qui sont entre les mains du grand juge déposent contrelui, je conviens que l'erreur a fait sur moi les mêmes impressions que ia vérité, et qu'à l'intrigue et à la lâcheté il joint une grande hypocrisie. Je sais, citoyen ministre, que si je m'étais interdit cette justification, tous mes devoirs m'auraient été pénibles à l'avenir, et que je la devais h mon respect pour Votre Excellence et à mon dévouement pour la personne du premier Consul.

« Salut et respect.

« Massias ' . »

A la bonne heure, voilà enfin un honnête homme! On sent que la vérité est là et qu'elle est défendue par un noble cœur. Comme l'avait bien pensé Massias, les papiers du duc d'Enghien n'ont rien démontré contre lui; le complot dont on l'accusait n'a été qu'une invention de la basse police et de l'intrigue. Les complices qu'on lui prêtait n'ont pu, faute de preuves, être traduits devant les tribunaux; ils ont dû être, bon gré, mal gré, mis en liberté. Le prince seul a payé de sa tête de prétendues relations avec Dumouriez, lequel n'avait jamais mis les pieds à Ettenheim. Et là encore, Talleyrand était averti. Carie 17 mars, c'est-à-dire quatre jours avant l'exécution, le baron d'Edelsheim lui écrivait : « Quant au séjour du duc d'Enghien à Ettenheim, je me dispenserai d'en présenter ici les circonstances, parce que j'ai mis le baron de Dalberg complètement en état de donnera Votre Excellence les explications les plus satisfaisantes à ce sujet, si Elle veut bien lui en fournir l'occasion. Il vous est déjà connu que la supposition de l'existence du général Dumouriez à Ettenheim était une erreur^. » Ce n'est pas tout. Massias répond à Talleyrand au sujet du blâme que le ministre lui avait adressé pour ne l'avoir point averti que le duc d'Enghien et Dumouriez se trouvaient à Ettenheim. Il lui prouve formellement

' Correspondance de Bade.

^ Ibid.

qu'on a confondu le nom de l'aide de camp Thumery avec celui de Dumouriez. Quant aux e'migrés réunis à Ottenbourg, « ils lui étaient si bien connus, dit-il, par leur insuffisance et leur bavardage indiscret qu'il aurait eu honte de les présenter comme des conspirateurs ' » .

Mais dans cette circonstance Talleyrand est encore plus coupable qu'on ne croit. Le 8 mars, devant le premier Consul, il a osé accuser Massias de s'être laissé circonvenir et aveugler, parce qu'il aurait épousé une parente de la baronne de Reicli, la fameuse directrice du comité royaliste d'Offenbourg. Or, cela est si peu vrai que, le 12 mars, Massias, ayant reçu l'ordre de faire arrêter la baronne de Reich, contribue à l'exécution de cet ordre le lendemain même. Gela est si peu vrai que, le 6 avril, Massias répond à Talleyrand : « Votre Excellence me dit qu'Elle est chargée par le premier Consul de me demander si mademoiselle Bœcklinn, que j'ai épousée, est parente de la baronne de Reich, età quel degré. La baronne de Reich, qui a été arrêtée à ma réquisition, quoiqu'elle soit née Bœcklinn, n'est parente à aucun degré de ma femme, qui ne l'a même jamais vue^. » Croit-on que Talleyrand, qui a calomnié Massias, va porter cette dénégation précise au premier Consul? Il la lui cache si bien que, deux mois après, en prairial, Massias reçoit l'ordre d'aller à Aix-la-Chapelle rendre compte à l'empereur Napoléon de sa conduite. En arrivant dans cette ville, Massias va voir le maréchal Lannes, son protecteur. Il apprend par lui qu'il est accusé d'avoir épousé la proche parente d'une dangereuse intrigante et d'avoir favorisé la conspiration du duc d'Enghien. Massias court chez Talleyrand. Il lui rappelle sa vie simple et paisible, la non-parenté de sa femme avec la baronne de Reich, fait dont il l'avait assuré lui-même par un certificat en règle. Talleyrand ne se déconcerte pas et lui répond que tout s'arrangera. Le jour de l'audience venu, Massias est introduit avec lui dans le cabinet de l'Empereur :

« Comment, monsieur Massias, lui dit Napoléon, vous que

' Correspondance de Bade.

« Ibid.

j'ai traité avec bonté, avez-vous pu entrer dans les misérables intri(jues des ennemis de la France? »

Massias, étonné de ce reproche, fait semblant de ne pas comprendre.

« En vérité, reprend l'Empereur, on dirait qu'il ne sait pas ce que je veux dire ! »

Mêmes signes d'étonnement de la part de Massias.

« Gomment, dit Napoléon, n'avez-vous pas épousé une proche parente d'une misérable intrigante , la baronne de Reich?

— Sire, répond Massias en lui montrant Talleyrand, monsieur que voilà a indignement trompé la religion de Votre Majesté. Il a su de moi que ma femme n'était point parente de cette baronne de Reich, et je lui en avais antérieurement envoyé le certificat bien en règle. »

L'Empereur se radoucit et ajoute :

" Vous avez cependant souffert des rassemblements d'émigrés àOffenbourg?

— Sire, j'ai rendu fidèlement compte de tout ce qui se passait dans ma légation. Comment me serais-je avisé de persécuter quelques malheureux, tandis qu'avec votre autorisation ils passaient le Rhin par centaines et par milliers? Je ne faisais qu'entrer dans l'esprit de votre gouvernement.

— Vous auriez dû pourtant empêcher les trames que le duc d'Enghien ourdissait à Ettenheim.

— Sire, je suis trop avancé en âge pour apprendre à mentir. On a encore trompé sur ce point la religion de Votre Majesté ' . . . »

Le lendemain eut lieu une distribution solennelle de croix d'honneur. Tous les collègues de Massias furent décorés, lui seut excepté. C'était la vengeance de Talleyrand. Mais un an après, l'Empereur, qui avait été frappé de cette loyauté courageuse, nomma Massias résident-consul général à Danzig, puis inten-

' Est-il possible d'affirmer encore, après une pareille attestation, que Napoléon ait cru avoir frappé un coupable?

Voy. Mémoires sur la catastrophe du duc d'Enghien, p. 268, et Lettre Massias à Bourrienne (Didot, 1829).

dant de cette ville, avec des émoluments considérables, enfin baron, avec l'autorisation de créer un majorât.

Que ressort-il de tous ces faits? Que Talleyrand avait connu, par le baron d'Edelsheim et par Massias, l'innocence absolue du duc d'Enghien, et que, loin de chercher à la prouver et à sauver le malheureux prince, il a dirigé d'indignes calomnies contre Massias. Sa complicité est incontestable. Ce n'est donc pas sans une profonde surprise que nous avons lu dans la célèbre noticedeMignet les lignes suivantes: ««M. de Talleyrand fut-ilmis dans le secret de ces meurtrières représailles ou concourut-il seulement à l'arrestation du duc d'Enghien, ?ans connaître le sort qui lui était réservé? Rien n'indique qu'il ait été consulté sur cet acte sanglant, qui d'ailleurs était contraire à sa douceur et à sa modération naturelles. Mais, il faut le dire, M. de Talleyrand a coopéré, en exécution des ordres du premier Consul, à l'enlèvement du duc d'Enghien sur un territoire étranger, et, ministre des relations extérieures, il a consenti à la violation d'un principe sacré du droit des gens. » Mais encore une fois, décider l'enlèvement du prince, c'était en même temps décider sa mort. Talleyrand savait qu'il serait traduit devant une commission militaire; il en connaissait à l'avance l'arrêt rigoureux. Donc « sa douceur et sa modération » étaient h forte épreuve, et ce que nous avons déjà révélé de son caractère montre que l'exécution de Vincennes ne l'a pas beaucoup ému.

Remarquez ce que rapporte un fervent royaliste, M. de Vitrolles, sur la participation de Talleyrand à l'enlèvement et par suite à l'exécution du duc d'Enghien : « Je ne connaissais M. de Talleyrand qu'à travers deux ou trois personnes de mes amis liées avec lui plus ou moins intimement, et je racontais à Monsieur ce que j'en avais appris. On était généralement resté dans l'incertitude sur la part plus ou moins grande qu'il avait prise à l'odieux attentat contre la personne du duc d'Enghien. Les uns assuraient qu'il en était le principal auteur, qu'il l'avait conseillé, provoqué, mais plutôt dans l'intérêt de sa faveur auprès de son maître que par un motif poUtique; les autres disaient qu'il n'avait eu de participation à cet attentat qu'en se char-

géant de le justifier aux yeux de la France et de l'Europe. Il n'y eut dans le temps de positif que le cruel sang-froid avec lequel il annonça la consommation de cet assassinat. Il était, vers deux heures du matin, chez la vicomtesse de Laval et, suivant son habitude, nonchalamment étendu dans un fauteuil. Il tira lentement sa montre, sans que sa voix ni son visage décelassent la moindre émotion : « En ce moment, le dernier des Gondé a cessé d'exister » , dit-il *. Ce sang-froid ne le quitta pas de sitôt, car, trois jours après l'exécution de Vincennes, il eut l'audace d'ouvrir ses salons pour une fête officielle : «Le sieur de Talleyrand, écrit le marquis Lucchesini au roi de Prusse le 24. mars, a été chargé de donner un grand bal ce soir : les étrangers s'y rendront, le cœur serré, et il ne sera pas peu remarquable d'y voir le marquis de Gallo, un ambassadeur de famille qui ne devrait y paraître qu'en deuiP. » Talleyrand portait allègrement sa responsabilité, et dans ses conversations avec les membres du corps diplomatique, il croyait de son devoir de défendre l'infraction momentanée du territoire allemand, car, pour les prévenus de complicité dans la conspiration de Georges, il ne pouvait y avoir de droit des gens.

Dans ses Souvenirs intimes sur Talleyrand, M. A. Pichot donne une raison assez originale pour prouver que ce diplomate fut étranger au crime commis sur la personne du duc d'Enghien : c'est que le duc de Bourbon consentit à assister en 1828 au contrat de mariage de son neveu, le marquis de Ghabannes, avec la nièce de la baronne de Feuchères. M. Pichot aurait mieux fait de ne pas rappeler ce souvenir, car le duc de Bourbon fut presque traîné de force à ce contrat, et tous les assistants ob-

1 Mémoires de Vitrolles, t. P'.

' u A travers toutes ces scènes de terreur et d'alarmes, M. de Talleyrand trouva le moyen de se distinguer par une insigne flatterie. Il donna un bal le 8 germinal, trois jours après la mort du duc d'Enghien. DeuK mois auparavant, madame de Talleyrand avait refusé de se trouver à un bal que M. de Cobentzl, par inadvertance, avait indiqué pour le 21 janvier, anniversaire de la mort de Louis XVI. « Comment, disait-elle, peut-on danser ce jour-là? » Et M. de Cobentzl avait remis son bal. Que dire de ces scrupules et de l'indécence d'une fête donnée, pour ainsi dire, au bruit des coups de fusil qui venaient de frapper un parent de ce même Louis XVI ? » (Miot de Mélito, t. II, p. 159.)

servèrent avec tristesse la contraction du visage de ce prince à la vue de l'ancien évéque d'Autun ^ Ajoutez que la correspondance du prince de Gondé, du duc de Bourbon et de la princesse Louise de Condé est extraordinairement sévère pour Talleyrand. C'est ainsi que la princesse de Gondé écrivait, le 25 novembre 1815, au chevalier tle Gontye : « On dit que le système de clémence commence à changer. Cependant que peuton croire, tant que l'on verra l'évêque d'Autun où il est et d'autres de ses pareils employés, favorisés, honorés? »

Celui qui le traita littéralement de haut en bas,ce fut Napoléon. Voici à quel propos. Pendant la guerre d'Espagne, pendant l'absence de l'Empereur, Talleyrand menait des intrigues avec les partisans des Bourbons; il faisait répandre le bruit qu'il désavouait cette guerre, comme jadis il avait désavoué l'attentat contre le duc d'Enghien. Napoléon apprend ces machinations par sa police personnelle, et revient en toute hâte d'Astorga. Il assemble le conseil des ministres et, s' adressant avec vivacité à Talleyrand, il lui reproche ses paroles, ses intrigues, ses perfidies. « Et vous osez prétendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien? Et vous avez prétendu que vous aviez été étranger à la guerre d'Espagne?... Étranger, répétait Napoléon, à la mort du duc d'Enghien? Mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseillée par écrit?... Étranger à la guerre d'Espagne? Mais oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de Louis XIV? » Et il l'accablait de paroles blessantes et de reproches foudroyants qui terrifiaient les spectateurs de cette scène. Talleyrand, quoique fort ému, subit cette bordée en silence et se retira. Le surlendemain, quelle ne fut pas la stupeur générale quand on le vit reparaître à la réception de l'Empereur et mendier un regard, sans l'obtenir! Il renouvela plusieurs fois ce manège honteux jusqu'à ce que Napoléon daignât agréer ses

1 « On assure que le duc de Bourbon était si persuadé qu'il devait la mort de son fils à Fouché et à Talleyrand, qu'il ne voulut jamais, sous la Restauration, venir à la cour tant qu'ils y furent. » (Souvenirs de la générale Durand.)

excuses '. Tel était ce ministre dont la Restauration acceptâtes services, ce courtisan « toujours en état de trahison, disait l'Empereur, mais de complicité avec la fortune » . En réalité, la Restauration le subit plus qu'elle ne l'accepta, car tous les royalistes savaient bien à qui ils avaient affaire. « Un tel homme, disait M. de Saint-Gricq, fut le conseiller et le fauteur du 2 1 mars. On peut soupçonner un courtisan et douter d'un ministre. On peut tout croire d'un diplomate. Taileyrand a plus que circonvenu; il a traqué et, en le capturant, il a tué le duc d'Enghien ^ . »

Au mois de novembre 1 823, vivement attaqué par le duc de Rovigo', qui faisait de lui l'un des principaux auteurs de l'attentat, Taileyrand crut devoir écrire au Roi. Il lui disait que ses calomniateurs ne pouvaient lui pardonner d'avoir ramené deux fois par ses conseils Sa Majesté dans ses États, et d'avoir coopéré avec Elle à la fondation du gouvernement constitutionnel. Il suppliait le Roi d'ordonner une enquête dans la Chambre des pairs, pour examiner sa conduite à propos de l'affaire du duc d'Enghien. Le Roi, voulant éviter tout scandale et préférant garder M. de Taileyrand, dont il avait besoin, interdit l'entrée des Tuileries au duc de Rovigo, et l'enquête n'eut pas lieu. On dit que Taileyrand remit à Louis XVIII un mémoire justificatif de sa conduite. «Il rédigea un mémoire, dit son défenseur, M. A. Pichot, qui remplissait douze feuilles de papier à lettres et dont les termes étaient mesurés avec tout ce que la prudence peut ajouter à l'esprit. Les premiers mots de ce mémoire étaient remarquables. Il commençait ainsi : « Sire, je n'apprendrai rien à Votre Majesté... » Et, continue spirituellement M. Pichot, « telle était la franchise de ce début, que Louis XVIII n'apprit rien à la lecture de

' Cette scène a été racontée par le duc de Gaëte à M. Thiers. Elle m'a été également confirmée par un honorable sénateur qui la tenait de M. Moié. — Voir aussi le Mémorial de Sainte-Hélène. — Voir encore une Conversation de Napoléon Mvec le comte Mole en 1813, publiée par M. Gustave Bord, dans la Revue de la Révolution (5 décembre 1887).

2 Toulouse et Vincennes.

' Voir Extrait de ses Mémoires inédits concernant la catastrophe du duc (TEw ^hien.

L'EUROPE ET TALLEYRAISD. 431

ce mémoire ' » . Chateaubriand était du même avis : « Ce mémoire, observe-t-il, qui devait tout éclaircir, n'éclaircissait rien. » La demande d'enquête souleva quelque bruit dans la presse. Les Débats dirent à ce sujet, le 18 novembre : « Sa Majesté a répondu que l'enquête ne serait jamais autorisée par elle. On a même répété les raisons que le floi avait daigné donner de son refus. Une enquête a paru au Roi contraire au principe d'oubli dont Sa Majesté a voulu, ainsi qu'elle l'a exprimé dans la Charte, que fussent couverts tous les faits antérieurs à la Restauration. » la" Oriflamme ne se contente pas de cet argument. « Vous verrez, dit-elle, que qui que ce soit ne sera coupable de cet exécrable assassinat, et que ce sera probablement Mgr le duc d'Enghien qui se sera tué lui-même ^. » Puis étudiant les divers ouvrages parus : « 11 résulte de tous ces écrits que les seuls coupables ne sont pas ceux qui ont agi à Vincennes, mais ceux qui ont agi a la Malmaison , qui se sont associés au crime du premier Consul ' . » Enfin le journal, après examen de tous les faits, s'écrie indigné : « Tout est crime dans cette exécrable tragédie, depuis le chef de l'État, depuis ses ministres, depuis ses officiers généraux jusqu'aux soldats* » ; et il réclame le châtiment de ceux qui ont survécu, Talleyrand compris. Ce fut demande vaine. Rovigo seul fut disgracié.

La publication des Mémoires de Rovigo, qui, en visant spécialement Talleyrand, avait cependant frappé aussi le général Hulin, amena ce dernier à àonner des Explications au public sur les actes de la commission militaire instituée en l'an XII à Vincennes. Ce général fit venir Baudouin, l'éditeur des Mémoires sur la Révolution, dont nous avons parlé plus haut, et lui remit, afin d'être imprimé, un écrit pour sa défense qui fut revu et approuvé par M" Dupin. Ici surgit un incident curieux. « Gomme je rentrais chez moi, dit Baudouin, je fus très-étonnéde trouver à la porte de mon atelier une voiture dont les deux lanternes

1 Souvenirs intimes, 1870.

« N» du 16 novembre 1823.

3 JNûdu 19 novembre 1823.

* K" du 2 décembre 1823.

étaient allumées... Gomme je passais près de l'équipage, un domestique s'approche de moi en me demandant : « Monsieur, étes-vous l'imprimeur? — Oui... eh bien? — Le prince désire vous parler. — Le prince? » dis-je avec étonnement. C'était, en effet, M. de Talleyrand qui m'attendait. « Avez-vous la brochure deHulin? me dit-il. — Oui, monseigneur. — C'est bien; à dix heures, je viendrai en chercher deux cents exemplaires. » La voiture s'éloigna rapidement. Je restai un moment tout ébahi : le prince à cette heure dans ma cour, en attendant mon retour I II avait donc eu connaissance de la brochure! Mais par qui?... J'éprouvai une sensation pénible... Comme il l'avait annoncé, M. de Talleyrand vint lui-même au magasin de trèsbonne heure. Sa voiture fut remplie d'exemplaires de la brochure. 11 se rendit au château des Tuileries pour attendre le lever du Roi. On a pu lire le lendemain de ce jour, dans le Moniteur officiel, les paroles suivantes de Louis XVIII : « Prince de Talleyrand, vous pouvez venir ici sans crainte d'y rencontrer vos ennemis. » Le duc de Rovigo reçut l'ordre de quitter Paris et se retira à Rome '... » Baudouin suppose que le secrétaire de Talleyrand a connu par madame Hulin l'écrit qu'on préparait, et en a averti son maître. Talleyrand, pour remercier Baudouin de sa complaisance, lui promit de lui léguer le soin de publier ses Mémoires^. On sait comment cette promesse a été tenue.

Mais, objecte-t-on , quel intérêt Talleyrand avait-il à la mort du duc d'Enghien? Quel intérêt?... Ce mot juge déjà Talleyrand. Examinons donc les diverses causes qui ont pu déterminer lé ministre des relations extérieures à se faire le complice de cet attentat. Il était trop habile pour se compromettre, a-t-on dit. « Les plus avisés se trompent quelquefois , répond Sainte- Beuve. Talleyrand put avoir ce jour-là son excès de zèle. Les Bourbons étaient bien loin en 1804, et Talleyrand était homme, à ce moment, à parier tout à fait et à risquer son va-tout du

' La suite du procès du duc d' Enghien. Didot, 1853.

^ On a dit récemment que tout un volume des Mémoires était consacre a expliquer sa conduite en cette circonstance. Ce volume se fait bien attendre.

côté de l'Empire . » Il était homme aussi à pousser le premier Consul à entrer dans la voie des fautes et à ternir sa réputation glorieuse. Pourquoi ? Par jalousie de le voir maître souverain de la situation, par plaisir de lui faire commettre une faute et un crime , par bonheur de compromettre son autorité. Étudiez attentivement la vie de ce 6n diplomate, et vous verrez qu'à tout instant il s'est plu à tromper les gouvernements qui lui accordèrent leur confiance. Il a trahi la République, il a trahi l'Empire, il a trahi la Restauration. Il ne savait pas ce que c'était que la générosité. Il méprisait l'abnégation et le dévouement.

Mais les amateurs de faits précis, ne se contentant pas de ces appréciations, persisteront à demander pourquoi Talleyrand aurait poussé le premier Consul à faire enlever et assassiner le duc d'Engliien: pourquoi il se serait, de gaieté de cœur, associé à un tel acte et aurait pris une telle responsabilité. Ils oublient donc qu'à cette époque, Talleyrand se savait haï par les principaux personnages de l'entourage des Bourbons, quoiqu'il eût conservé des relations avec ses deux frères émigrés, amis des princes. Ce qui prouve qu'il n'était pas persona grata, c'est, entre autres faits, la réponse de l'évéque d'Arras, Mgr de Gonzié, à M. de la Tour du Pin, qui rentrait en France. M. de la Tour du Pin était chargé de prier M. de Talleyrand d'employer toute son influence au service de la monarchie légitime. « Mais quelle récompense lui ferai-je entrevoir? dit M. de la Tour du Pin, qui savait que Talleyrand ne faisait rien pour rien. — M. de la Tour du Pin, répondit l'évéque, peut dire à M. de Talleyrand que, si nous rentrons en France, véritablement il ne peut y rester ; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux'. » Cette anecdote, comique en soi, en dit long cependant. Les royalistes n'avaient pas perdu de vue le rôle joué par l'évéque d'Autun pendant la Révolution. Ils savaient que Talleyrand, contribuant de toutes ses forces à la constitution civile du clergé et

' Mémoires de Malouet, t. II,

favorisant la faction d'Orléans au détriment de la royauté légitime, avait indiqué la prison du Temple comme le meilleur lieu de détention pour la famille royale; ils savaient qu'en 1790 Talleyrand avait invité Bonaparte à célébrer avec lui et les directeurs l'anniversaire du 21 janvier. Ils savaient encore qu'il avait dit, à ce propos, que, s'il eût été l'un des juges, il eût condamné Louis XVI. Aucun d'eux n'avait oublié qu'il s'était fait passer pour l'un des fondateurs et des plus sincères amis de la Révolution. Sa conduite vis-à-vis de Pie VI, ses mesures de rigueur prises contre les monarchistes, ses paroles sur les Bourbons qu'il se flattait d'arriver à déshonorer, ses agissements contre Louis XVllI, qu'il parvint à faire chasser de Mittau, tout cela était présent à toutes les mémoires. Il est donc certain que Talleyrand, pour ces divers méfaits, redoutait la vengeance du parti royaliste, au cas où ce parti ressaisirait le pouvoir'. Au mois de janvier 1804, il exposait complaisamment à l'Europe la situation considérable de la République, il vantait les ressources de ce gouvernement, l'esprit qui l'animait, les améliorations du régime intérieur et les développements de ses principales institutions. Il espérait que cette franche déclaration augmenterait l'opinion que les divers États s'étaient formée de sa puissance. Il était donc à cette époque ami fervent de la République en même temps que courtisan du premier Consul. Mis en demeure par Bonaparte de prouver qu'il n'était pas d'accord avec les Bourbons pour le trahir, — comme certains l'en accusaient, — il conseilla l'enlèvement^. Une fois le duc enlevé, il comprit à la tournure des événements que l'exécution sui-

' u Irréconciliable avec l'Efilise par ses mœurs et par son mariage, dit Lamartine, irréconciliable avec les Bourbons par ses services à leurs ennemis, il devait pousser naturellement son maître à rompre irrévocablement avec des prince» dont il n'espérait lui-même aucun pardon. » (^Histoire de la Restauration, t. IL)

« Il craignait le retour de la légitimité », a dit Chateaubriand.

D'ailleurs, Talleyrand avait déclaré lui-même « qu'il avait mérité àde justestitre.^ les plus implacables haines de la part du ci-devant clergé et de la ci-devant noblesse... » (Eclaircissements donnés par le citoyen Talleyrand a ses concitoyens.), Voilà qui répond aux doutes de Lanfrey. — Ajoutez qu'en 1814 même il pensait à établir la régence de Marie-Louise, lui étant premier ministre.

- « On me répétait continuellement, disait l'Empereur, que ma dynastie ne pourrait jamais s'établir tant que les Bourbons existeraient. Talleyrand ne variait

vrait presque aussitôt, et, comme nous l'avons vu, il ne fit rien pour l'empêcher. Mais il s'arrangea ou crut s'arranger de façon à faire retomber l'unique responsabilité sur Bonaparte. Là il se trompait. Le premier Consul a bien pour lui l'initiative de l'enlèvement et de l'exécution, mais Talleyrand est son premier complice. Tout le démontre : actes, paroles, écrits. L'histoire a pénétré les trames du rusé ministre, et le juge sévèrement à son tour, car il n'a témoigné ni regret ni repentir.

D'autres raisons poussaient encore Talleyrand à se signaler par quelque acte éclatant. Le premier Consul avait contre lui une certaine défiance. Le trafic de nouvelles politiques importantes, des jeux de Bourse, des pots-de-vin exigés de plusieurs princes allemands lors de la sécularisation des Etats germaniques, la révélation de certains secrets importants, la conclusion de traités de commerce peu favorables à la France, des critiques imprudentes contre le gouvernement consulaire, tels étaient déjà à ce moment les griefs de Bonaparte contre son ministre. On disait même que, tout en paraissant les blâmer, l'ancien évéque d'Autun avait gardé de compromettantes relations avec certains émigrés. Talleyrand, qui avait su que ces bruits étaient parvenus aux oreilles du premier Consul, et qui tenait à conserver une position plus lucrative encore que considérable, Talleyrand ne craignit pas de rétablir son crédit ébranlé au prix de l'enlèvement du duc d'Enghien. Ses lettres au baron d'Edelsheim et à l'Électeur, ses circulaires aux ambassadeurs €t au corps diplomatique montrent avec quelle rapidité il avait pris cette décision. Jamais un ministre des relations extérieures n'a raillé avec tant de cynisme le prétendu droit des gens, et c'est le même homme qui, « faisant l'éloge d'une mâchoire allemande » , dira plus tard avec une grave bonhomie à l'Académie des sciences morales et politiques : « Non , la diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité'... ;> Mais il a désapprouvé l'exécution, disent certains de ses amis. Où et quand "?... Est-ce

pas sur cette opinion; il y était inébranlablement attaché. » (^Correspondance du D' Warden, Bruxelles, 1817.)

' Eloge du comte Reinhardt, 1836.

436 LE DUC D'ENGHIEî^.

devant d'Hauterive? Est-ce devant sa nièce? Est-ce devant les princes? Est-ce devant l'Empereur? Est-ce devant l'Europe? Est-ce devant la France ?

Il a peut-être désapprouvé l'exécution de Vincennes après la chute de l'Empire, mais en secret, en chuchotant ses regrets à l'oreille de quelques fidèles et quand il eut intérêt à montrer des remords... Le 20 novembre 1823, en réponse aux accusations qui pleuvaient sur lui, il écrit à M. de Dalberg : « Je n'ai, quant à moi, rien publié et je ne publierai rien. J'ai écrit au Roi une lettre. C'est tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y aura de moi dans cette infâme affaire'. » Nous connaissons assez Talleyrand pour savoir que si la lettre avait été probante, elle eût été publiée. S'il avait réellement désapprouvé l'exécution, comme on le dit, que n'a-t-il donné, comme Chateaubriand, sa démission? Une personne l'y invitait. Voici ce qu'il lui aurait répondu : « Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une faute ^. » Ceci ressemble au mot de Fouché à Fauriel, qui voulait quitter les affaires en 1802: « Vous êtes fou. C'est le moment plutôt de rester. Nous arrivons! » En somme, la vie tout entière de Talleyrand est là pour prouver que sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien est d'accord avec son passé. Quelles vertus a-t-il pratiquées ? Quels devoirs a-t-il suivis? Quels droits a-t-il défendus?... - Dès qu'il a reçu les ordres, Talleyrand va s'agenouiller aux pieds de Voltaire et solliciter la bénédiction de ce vieux maniaque d'impiété. Il se lance bientôt dans les machinations politiques et les affaires financières ; il déshonore par ses déportements la dignité d'évêque dont il vient d'être revêtu. A l'Assemblée nationale, atteint de la maladie de la sécularisa-

1 Talleyrand aimall les solutions rapides. «Samedi, écrivait-il, le 11 mai 1814, à la duchesse de Courlande, on a fait, à Notre-Dame, un service pour Louis XVL Je trouve cela fort bien. Cela nettoie le sol français. Après celte cérémonie, tout doit être oublié. » (Cité par M. K. de Lettenhove dans la Revue d'histoire diplomatique, n° 2.) Dans cette publication, on voit le soin que Talleyrand mettait à faire brûler ses lettres et ses billets.

5 C'est peut-être là l'orijjine du mot tant de fois cité : » C'est plus qu'un crime, c'est une faute », qu'on a attribué tantôt à Fouché, tantôt à Talleyrand.

tion, il propose de séculariser l'enseignement et de séculariser les biens ecclésiastiques ; il participe de ses mains de prêtre à la confection de la loi sur la constitution civile du clergé. Il abdique ensuite ses fonctions épiscopales et sollicite le poste d'administrateur de Paris. Il est accusé, sans avoir pu dissiper tous les soupçons, d'avoir hâté la mort de Mirabeau; il se livre à un jeu effréné, passe en Angleterre pour y chercher une neutralité impossible, revient pour s'associer à des mesures révolutionnaires, puis se sauve en Amérique. Après la tourmente, son ami Barras le rappelle en France et le fait nommer ministre des relations extérieures du Directoire. Talleyrand prépare le 18 fructidor, attaque la Papauté, fait chasser Pie VI de Rome et, devenu ministre du premier Consul, commence à édifier sa fortune au détriment de la chose pubhque, puis à préparer des guets-apens aux royalistes. Voilà ce qu'était Talleyrand en 1804... L'avenir le montrera plus odieux encore, s'il est possible. Des dignités, des honneurs, des places, de l'argent et sans cesse de l'argent, telles seront ses ambitions suprêmes. Avec elles et pour elles il trahira tous ceux qui seront forcés de s'adresser à lui.

Nous ne nions pas qu'il eût l'esprit le plus séduisant du monde, la conversation, quand il voulait bien parler, des plus agréables, une assurance extrême, une grande culture intellectuelle, parfois même le souci des bienséances, l'amour des idées libérales, surtout à la fin de sa vie, une entière connaissance des affaires, une science parfaite des choses de la diplomatie, une dextérité prodigieuse dans les négociations ; mais tout cela ne constitue pas une personnalité digne d'estime, parce qu'il lui manque la vertu majeure : l'honnêteté. L'extérieur de Talleyrand répondait bien d'ailleurs aux sentiments ingrats de son âme. Petit, boiteux, le visage rond, le nez épais, l'œil terne et fuyant, la lèvre inférieure pendante, il imposait cependant à ceux qui l'apercevaient pour la première fois, parce qu'il avait su composer et plier ses vices aux façons du monde. Il montrait avec affectation une pohtesse raffinée et des manières de grand seigneur. Sa bouche méprisante savait

mieux qu'une autre distiller lentement la méchanceté ou lancer l'épigramme insolente. Homme d'esprit et de plaisir, aimant le jeu, la table et les femmes, ayant fait de l'art de mentir un utile sacerdoce, habile à se taire et à perdre la mémoire dans les cas difficiles, éfjoïste, souple, cupide, hypocrite, corrompu, il s'est résumé lui-même dans ces deux mots : « Tout arrive ! » Et dans l'affaire d'Ettenheim et de Vincennes il a appliqué sa maxime favorite : « Tout mauvais cas est niable. »

On trouvera peut-être ce jugement rigoureux, mais quels ménagements convient-il de garder avec les hommes qui, pendant de trop longues années, ont joui de l'impunité au grand scandale des gens de bien ? Il faut établir qu'il reste au moins une responsabilité devant l'histoire. Et ici nous sommes heureux de nous associer à la protestation qui se faisait naguère entendre au milieu d'une illustre assemblée : « Gardons, disait M. Victor Duruy, la responsabilité historique en un temps où la justice et quelquefois la science, même la philosophie, font si petite la part de la responsabilité civile, que souvent le crime n'apparaît plus que comme une maladie à laquelle sont dus des soins fraternels ' ! »

' Séance de l'Académie française du 18 juin 1885.

Page 1