CHAPITRE XXII
Le ministre jugé, arrivons au souverain, à celui qui a voulu et mené tous ces graves événements : l'enlèvement, le procès, l'exécution.
Nous avons vu Bonaparte, après la découverte de la conspiration de Georges et sur les rapports officiels qui attestaient faussement la participation du duc d'Enghien et de Dumouriez à cette conspiration, prescrire l'enlèvement du prince et de ses complices, dicter lui-même les instructions nécessaires, donner directement des ordres au général Ordener et des instructions spéciales au général Gaulaincourt, exiger l'arrivée du duc d'Enghien à Paris, puis sa translation à Vincennes; désigner la commission militaire, la faire surveiller par un homme à sa discrétion, enfin régler les moindres formes à suivre et décider que tout se ferait sans désemparer. Nous l'avons montré étudiant avec soin les papiers du duc d'Enghien ; pouvant se convaincre à temps que jamais Dumouriez n'avait paru à Ettenheim et que jamais le prince n'avait conspiré contre lui, mais passant outre ; adressant enfin à Real un interrogatoire qui, dans sa pensée, devait servir à attester son désir de pardonner, si une sorte de fatalité ne s'était mise tout à coup entre lui et le duc d'Enghien. Nous avons prouvé que cet interrogatoire n'avait été rédigé que pour la forme, et que Real n'avait pas mis les pieds à Vincennes. Donc le premier Consul a voulu, dès l'heure où l'enlèvement a été résolu, le jugement et la condamnation du prince. Il ne parait pas avoir eu un instant
l'idée de faire grâce ; l'aurait-il eue que ses agents, formés à son école, c'est-à-dire zélés et inexorables, ne lui en auraient pas laissé le temps. Qu'on se souvienne de la promptitude avec laquelle le duc d'Enghien a été fusillé : une demi-heure à peine après le jugement. Les exécuteurs ont obéi à l'acte du maître, qui n'admettait ni scrupules, ni temporisation '.
Ceci admis, il importe d'étudier les causes majeures qui ont amené le premier Consul à frapper le duc d'Enghien ; il importe aussi d'examiner les conséquences de cet acte et de rechercher s'il a pu laisser à son auteur des regrets et des remords. L'historien doit faire cette enquête avec le sentiment qui inspirait à Lamartine ces beaux vers :
La mort fut de tout temps l'asile de la gloire. Rien ne doit jusqu'ici poursuivre une mémoiie, Rien... excepté la vérité.
Quel était l'homme qui avait ordonné la mort du duc d'Enghien? C'était le général déjà célèbre à vingt-huit ans et dès sa première campagne; c'était le triomphateur dont les victoires avaient stupéfié l'Europe ; c'était le héros chez qui l'orgueil et l'ambition le disputaient au génie. « Cet homme sorti de l'ombre, produit de deux républiques, par sa famille de la République de Florence, par lui-même de la République française, était arrivé en peu d'années à la plus haute royauté qui jamais peut-être ait étonné l'histoire^... » Dès ses premiers succès, il s'est cru, il s'est senti appelé au gouvernement de la France. Au cours de la première campagne d'Italie, après son entrée à Milan, il a compris que le souverain pouvoir lui est destiné. Au 18 brumaire, il prend en main la direction de la République. Alors Bonaparte continue la Révolu-
1 Cela concorde parfaitement avec l'aveu que l'Empereur faisait plus tard à son frère Louis-Napoléon : « Mon caractère est de marcher droit à mon but, sans qu'aucune considération puisse m'arrêter. » (Lettre de Napoléon à Louis-Napoléon, roi de Hollande, citée par le prince Napoléon. — Napoléon et ses détracteurs, p. 241.)
Dans le Mémorial, Napoléon a dit, à propos de l'attentat du 21 mars : « De ma part, il n'y a eu que la nature du fait et l'énergie de mon caractère. »
* Victor Hugo. Discours de réception à l'Académie française.
tion, comme Napoléon continuera Bonaparte, ce qui explique son prestige aux yeux des Français. La grande épopée commencée en 1789 semble avec lui se suivre sans interruption. Une fois à la tête des affaires, il rend à la France un repos et une prospérité sur lesquels elle ne comptait plus. Il frappe l'imagination par des créations grandioses. Il croit à la nécessité de son pouvoir; il prend ses précautions pour le rendre inébranlable. Il recueille l'adhésion presque unanime de la France, si bien que le feu duc de Broglie a pu écrire, sans exagération : « Le 18 brumaire fut une délivrance, et les quatre années qui le suivirent furent une série de triomphes au dehors sur les ennemis et sur l'anarchie. Ces quatre années sont, avec les dix années du règne de Henri IV, la meilleure, la plus noble partie de l'histoire de France'. » Mais Bonaparte ne souffre aucun rival. Un simple détail le montrera nettement. Lorsque le clergé vient lui demander si l'on doit encenser, le jour de Pâques, à la chapelle des Tuileries, les consuls Gambacérès et Lebrun après le premier Consul : « Non, répond-il. Cette fumée serait encore trop solide pour eux. » Il porte sur toute sa personne l'empreinte d'un César. Regardez-le à la veille de l'accomphssement de ses ambitieux desseins. Ce front large et élevé, ces sourcils fortement marqués, ces yeux grisâtres et durs, ce regard attentif et profond, ce nez droit aux narines frémissantes, cette bouche nettement dessinée, ce menton proéminent forment l'image même de la volonté souveraine. Ceci n'est que l'extérieur. Mais ajoutez h ces qualités physiques l'audace, l'énergie, la connaissance de ce qu'il vaut, un mépris absolu des hommes et des choses, une confiance sans bornes dans son étoile, et rappelez-vous que ce dictateur n'a encore que trente-cinq ans!... Aussi le sceptique Sieyès est-il forcé de s'écrier bientôt comme les autres : « A présent, nous avons un maître. » Mais ce maître ne se contente pas du consulat, ni même du consulat à vie; il veut le pouvoir absolu, il veut construire pour lui un trône nouveau. C'est au moment où il
* Souve}iirs du feu duc de Broglie.
espère mettre ce dessein à exécution, que les conspirations redoublent de fureur contre lui. Après l'attentat de la rue Saint-Nicaise, surgit le complot de Georges, de Pichegru et de Moreau. Le premier Consul, surexcité par les périls qui s'accroissentet grandissent, saura se défendre. Les anarchistes ont osé l'attaquer : il les a dispersés. Les royalistes veulent recommencer la lutte. Il les traitera avec la même rigueur. « Il faut en finir, a-t-il dit à Fouché, qui l'encourage à la répression. Je suis environné de complots. Il faut imprimer la terreur ou périr. « Mais sur qui tombera la foudre? Sur le premier prince que le hasard exposera à ses coups. Innocent ou non, pour l'exemple il succombera. Depuis qu'il est consul à vie, Bonaparte est devenu plus soucieux de son autorité. « On eût dit, observait avec sagacité le comte d'Haussonville, que, las de se faire admirer, il n'aspirait plus qu'à se faire craindre'. » C'est aussi l'opinion du marquis Lucchesini : « Il se peut, dit-il, qu'il connaisse les Français mieux qu'ils ne se connaissent euxmêmes, et que l'exemple du cardinal de Richelieu lui eût prouvé qu'en France les coups d'État les plus hardis, au lieu d'ébranler l'autorité supérieure, la consolident.» Les conspirateurs envoyés par le comte d'Artois lui fournissent l'occasion plausible de se venger et de répandre cette terreur qu'il croit utile à ses projets. Il est résolu à immoler un Bourbon. Le sort lui désigne le duc d'Enghien. Il le saisit et il le condamne impitoyablement à mort. Or, il résulte des aveux mêmes de Napoléon que l'exécution de Vincennes ne fut ni le résultat d'un procès légal, ni un acte de justice devant lequel il faut s'incliner. Ce fut une mesure destinée, dans la pensée de son auteur, à augmenter et à consolider son pouvoir. Qu'importait en somme la complicité plus ou moins évidente du duc d'Enghien? II fallait frapper cette famille audacieuse des Bourbons, qui envoyait à Paris des hommes résolus tels que Cadoudal ; il fallait l'intimider à tout jamais, elle et les autres.
Mais lorsque Napoléon se ressaisit, lorsque la vengeance est
* C'est la mise en pratique de la devise célèbre : Oderint dum metnant.
satisfaite et la colère éteinte, lorsque l'émotion générale l'avertit qu'il a dépassé les bornes de sa puissance et qu'il eût été plus grand par un acte de clémence que par un acte de politique cruelle, il blâme le « zèle criminel » de ses agents. Il appelle l'attentat du 21 mars une sanglante catastrophe. Il ajoute dans ses Mémoires que la mort du prince ne peut lui être reprochée. Elle doit l'être, dit-il :
« 1" Aux personnes qui dirigeaient et commandaient de Londres l'assassinat du premier Consul, et qui destinaient le duc de Berry à entrer en France par la falaise de Biville, et le duc d'Enghien par Strasbourg;
« 2" A ceux qui s'efforcèrent, par des rapports et par des conjectures, à le présenter comme chef de la conspiration ;
« 3" Elle doit être éternellement reprochée enfin à ceux qui, entraînés par un zèle criminel, n'attendirent point les ordres de leur souverain pour exécuter le jugement de la commission militaire. » Il est vrai que l'imprudence du comte d'Artois et de ses afiSdés est une des causes de la mort du duc d'Enghien; il est vrai que Talleyrand, Fouché, Régnier, Real ont contribué à charger le duc d'Enghien ; il est vrai que Savary a hâté l'exécution et refusé de soumettre au premier Consul la demande d'audience du prince. Mais qui avait donné en premier les ordres rigoureux? Qui avait prescrit d'enlever, de juger, de condamner sans désemparer? Nupoléon se reprocha lui-même plus tard cette rapidité inouïe ; il regretta de n'avoir pu entendre le duc d'Enghien '. Mais alors pourquoi s'être tant précipité?... Parce que le premier Consul crut utile à sa politique de répondre par un coup hardi aux conspirations qui l'assaillaient de toutes parts, k Le sang appelle le sang, disait-il,
' « Si le cri du mallieureux Condé fût arrivé jusqu'à lui, dit M. Thiers, ce cri ne l'aurait pas trouvé insensible; il eût cédé à son cœur. II aurait été glorieux d'y céder. » Nous le croyons aussi ; mais toutes les mesures avaient été prescrites par lui-même pour empèclier ce cri de parvenir jusqu'à lui. Il semble que, doutant de sa rigueur, il ait voulu s'Interdire la moindre possibilité de faire grâce. — « Tout le poussait à la précipitation » , observe M. Boulay de la Meurthe. Alors l'enquête dont parle M. Bouiay de la Meurthe dans son ouvrage (p. 220 à 224 et 234) était chose inutile.
c'est la réaction naturelle, inévitable, infaillible. Malheur à qui la provoque ^... » Cette phrase ne répondait pas à une question unique : le duc d'Enghien avait-il conspiré?... Elle n'y pouvait pas répondre, car tout avait démontré son innocence dans l'intervalle qui sépara l'enlèvement de l'exécution, c'est-à-dire du 15 au 21 mars. Gomment s'est-il lait que personne ou presque personne ne vint implorer la grâce du prince? Le colonel Barrois seul éleva la voix devant la commission militaire. Savary fit grossièrement observer que cette démarche déplairait au premier Consul, et comme Savary paraissait représenter Bonaparte à Vincennes, on n'osa suivre le conseil de Barrois. On n'eut pas lieu de s'en repentir. Tous les colonels, qui avaient servi déjuges, devinrent généraux; Savary et HuUn, comme OrdeneretCauIaincourt, furent comblés de bontés. S'ils avaient en réalité désobéi à leur maître, celui-ci ne leur eût ni pardonné ni attribué ses faveurs. Mais cette constatation n'excuse pas les juges du duc d'Enghien. Pourquoi n'ont-ils pas répondu comme un des juges de Moreau à Clavière, qui avait osé lui dire : « Condamnez-le! le premier Consul lui fera grâce. — Et qui nous la fera à nous, si nous le condamnons?... « Fière réponse qui est à elle seule le châtiment de la commission militaire de Vincennes!
Napoléon savait bien ce qu'il faisait en désignant une pareille commission. Un mot imprudent de Savary nous l'a révélé. Ayant acquis la certitude que le tribunal ne condamnerait pas Moreau à mort, le général s'écria devant M. de Rémusat : « En ce cas, le grand juge nous a fait faire une grande sottise. // eût mieux valu se servir d'une commission militaire^... » Napoléon s'était servi de cette commission au 2 1 mars, et quelle a été son opinion finale? C'est que le jugement du duc d'Enghien était « un crime » . Telle est l'opinion personnelle du principal auteur de l'exécution de Vincennes; elle est suffisamment claire.
Ainsi les premiers motifs qui ont inspiré cet acte néfaste sont la colère, la vengeance. Il en est un autre : ce qu'on appelle
1 Mémorial de Sainte-Hélène.
' Mémoires de Fauriel.
si faussement la politique. Le projet du premier Consul de restaurer le trône était déjà connu. Mais au profit de qui? Les uns ne doutaient pas que ce fût au profit même du premier Consul; cependant la plus grande partie, trompée par des écrits et de faux rapports, avait cru que ce serait au profit des Bourbons. Les ennemis de cette famille, révolutionnaires et républicains, allaient alors se trouver unis contre le premier Consul. C'est ce qu'affirment des contemporains fort instruits des événements, tels que Fauriel et Pelet de la Lozère. Bonaparte avait sans cesse à la bouche le nom de Monk; il déclarait à tout venant qu'il ne pensait nullement à jouer son rôle. Mais devant une rumeur qui prenait chaque jour une plus solide consistance, des paroles ne suffisaient pas. Il fallait une garantie, c'est-à-dire un acte éclatant de violence contre les Bourbons'. Savary fit remarquer que les jacobins, dont on disait qu'il importait de ménager la susceptibilité, n'étaient plus à craindre après le 18 brumaire. Mais s'ils n'étaient pas dangereux, pourquoi le premier Consul semblait-il se préoccuper de leurs pensées? Était-il, oui ou non, entouré de courtisans, amis fidèles des terroristes? A-t-il, en ce moment, fermé l'oreille à leurs avis? A-t-il dédaigné d'obtenir l'assentiment des exaltés à cette mesure révolutionnaire par excellence ^ ? Non certes, et si, deux mois après, il a trompé les jacobins en se faisant attribuer le pouvoir suprême, il a déçu aussi les espérances du parti monarchique, qui avait cru trouver en lui un utile auxiliaire. Et cependant, même empereur, que de précautions ne prend-il pas pour rassurer ce qui reste de républicains? Il affecte pendant un certain temps de confondre l'Empire avec la République ', de mettre un soin particulier à séparer son gou-
' « Il fallait donner à ces hommes, devenus les auxiliaires deBonaparle, une garantie qu'on ne travaillait pas pour leurs ennemis. Un acte de violence contre les Bourbons pouvait être regardé comme une telle garantie. » (Fauriel.)
Voy. aussi Miot de Melito, t. II, p. 172, 173, 174, 228.
s C'est par le tribun Curée, qui avait applaudi au meurtre du duc d'Enghien, qu'il fait faire au Tribunal la proposition de la création de l'Empire.
3 Article 1"" du sénatus-consulte du 28 floréal an XII :
« Le gouvernement de la République est confié à un empereur qui prend le titre d'empereur des Français. »