I.E DUC D'ENGHIEN
vernement de l'ancien régime, de se déclarer l'homme de la Révolution.Il va jusqu'à dire: «Je suis la Révolution française.» Et, de fait, il l'incarne, il la personnifie. Il veut relever sur la base des principes de 1789 l'empire de Cliarlemagne. Avec lui et par lui, la Révolution devient quelque chose de gigantesque et grandiose, et les peuples tremblent sous l'épée de Napoléon, comme ils tremblaient sous l'épée de Bonaparte. La Révolution a trouvé en lui et son chef et son maître. Il a rendu siennes les conquêtes faites par la Convention nationale; il les a agrandies et il n'est pas homme h les abandonner. On le sait en Europe. Tous s'inclinent, nations comme souverains. T/est le cas de répéter avec Bossuet : « Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois. Quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours ; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance... »
Si Napoléon a tenu à se séparer personnellement de l'ancien régime, il a saisi également cette occasion pour donner à ses partisans le moyen de choisir entre la monarchie et l'Empire, de se déclarer pour lui et pour son gouvernement. La mort du duc d'Enghien, par le retentissement qu'elle eut et les effets qu'elle produisit, ressemble singulièrement à la mort de Louis XVI. Il est constant aujourd'hui que Danton et Robespierre, par l'exécution du 21 janvier, résolurent d'affirmer et d'établir nettement leur parti. Ils voulaient — et ils y réussirent — faire triompher la Révolution et le parti révolutionnaire par la violence; ils voulaient mettre leurs complices, la majorité de la Convention dans l'impossibilité de retourner à l'ennemi, c'est-à-dire à la réaction. Le sang royal qui a coulé sur la place de la Révolution a assuré, pendant toute la durée de la Terreur, l'union des révolutionnaires et de leurs adhérents.
En ordonnant l'exécution du duc d'Enghien, en y faisant coopérer, de près ou de loin, les Talleyrand, les Caulaincourt, les Ordener, les Savary, les Real et autres, en la faisant approuver officiellement par ses agents, le nouvel empereur a voulu que ceux qui s'inféodaient à sa politique
ne pussent faire le moindre retour du côté des Bourbons. Madame de Re'musat est forcée de le constater elle-même : « Bonaparte, dit-elle, a réussi, parla mort du duc d'Enghien, à compromettre nous d'abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation tout entière et toute l'Europe'... » Par l'exécution de Vincennes il a, — qu'on nous permette cette expression, — coupé le pont entre son fjouvernement à lui et l'ancien régime*. C'est là qu'il faut chercher une des principales causes de la mort du duc d'Enghien ; c'est ce qui nous fait dire que cette mort a été, dans la pensée de son auteur, plus encore qu'un acte de vengeance, un acte dicté par l'implacable raison d'État.
Chose inouïe et h jamais honteuse! Parmi ceux qui avaient paru blâmer Napoléon, un grand nombre vinrent bientôt parader à sa cour et se presser dans ses antichambres, tant que dura la j)rospérité de l'Empire'. Ainsi Napoléon s'assura, par une complicité forcée ou volontaire, le concours de ses agents et ceux qui aspiraient à être ses courtisans. Mais il avait cru fonder pour un temps plus long sa toute-puissance; il ne se doutait pas en 1804 que les régicides attachés à sa fortune courraient un jour, eux aussi, offrir leurs services à la royauté renaissante, et que celle-ci les accepterait !... Tant sont profonds les abîmes de la bassesse ou de la faiblesse humaines!
Tout en donnant un gage au parti révolutionnaire par la mort du duc d'Enghien, Napoléon lui faisait comprendre qu'au besoin, il ne reculerait devant aucune mesure pour imposer à tous son pouvoir. « Il tira de leur obscurité, vers la même époque, rapporte Pelet de la Lozère, quelques hommes fameux
• Mémoires, tome I*"".
* K appelez-vous le mot effrayant de Bonaparte à Joséphine au sujet de Caulaincourt : « Il est compromis. 11 n'y a pas grand mal. Il n'en servira que mieux. Leparti opposé lui pardonnera désormais d'être gentilhomme. >>
' C'est ainsi que nous voyons le duc Auguste de Bohan-Chabot chambellan de Napoléon P"', et le frère du cardinal de Bohan, le prince Ferdinand, ancienarchevêque de Cambrai, aumônier de Joséphine, puis aumônier de Marie- Louise. — Lire une lettre de ce prince en date du 15 février 1810, où il appelle Napoléon « son dieu tutélaire ! » Pour le récompenser de ses flatteries, l'Empereur lui fit remettre douze mille francs sur la caisse des théâtres.
de la Révolution, qu'il avait tenus jusque-là à l'écart; mais ces hommes-là lui étaient plus antipathiques encore que les partisans de l'ancienne dynastie, et, de peur qu'ils ne se prévalussent de leur faveur passagère, il déclara hautement que quiconque, dans l'un ou l'autre parti, oserait remuer, serait puni impitoyablement. On pouvait juger, ajouta-t-il, par le sort du duc d'Enghien qu'il n'épargnerait personne *. » Donc cette exécution lui servit à effrayer aussi bien les révolutionnaires que les royalistes, et à fonder son pouvoir suprême. Ce fut le dernier mot de Georges sur l'échafaud : « Nous avons fait plus que nous ne voulions ; nous venions donner un roi à la France, nous lui donnons un empereur ! »
En résumé, par la mort du duc d'Enghien, Napoléon a voulu épouvanter les Bourbons et les conspirateurs ; se débarrasser d'un prince qui eût pu trouver, le cas échéant, de nombreux auxiliaires dans l'armée et contribuer à rétablir la royauté légitime^; il a voulu rattacher définitivement à sa propre personne ceux qui l'avaient d'abord considéré comme l'instrument nécessaire d'une restauration; séparer brutalement de la cause monarchique les indécis et ceux qui auraient été capables de l'abandonner au premier retour de la fortune ; compromettre les uns par leur participation à l'attentat de Vincennes, les autres par leur approbation de cet attentat ; donner un gage aux républicains par un acte inouï de violence contre un membre de la famille royale, et en même temps contenir ceux-ci et ceux-là par ce même acte qui prouvait ce dont il était capable pour défendre son pouvoir. Et cependant, quelques années après, une fois qu'il est éloigné du trône et qu'il a pu méditer sérieusement sur l'étrange mutabilité des choses humaines, il lui échappe, à propos de lui-même et du duc d'Enghien, cet aveu attristé, réponse décisive à ceux qui soutiennent que la force prime le droit : « Sa mort lui nuisit et ne lui fut d'aucune utilité politique^. »
' Mémoires d'un conseiller d'État.
' Voy. Mémoires de Miotde Melito, t. II, p. 227.
' Mémoires de Napoléon.
BONAPARTE. Ji49
Cet aveu était juste, quoique le succès eût paru d'abord justifier l'attentat. Il est vrai que les conspirations ont cessé pour un certain temps, que les royalistes ont courbé la tête, que les princes ont frémi, que l'Europe a eu peur. Mais cela n'empêcha pas les conséquences de l'enlèvement d'Ettenheim et de l'exécution de Vincennes d'être funestes. Nécessairement, elles devaient l'être. L'homme qui avait maîtrisé la Révolution et qui, porté au pouvoir par une manifestation presque unanime de l'opinion, avait eu pour raison d'être l'ordre et la paix; celui qui avait stigmatisé les journées sanglantes de la Révolution, flétri les jacobins et leurs saturnales, venait d'essayer de consolider son autorité par une mesure révolutionnaire au premier chef. Au lieu des formes protectrices et modérées de la justice, qu'avait-on vu? Un simulacre de jugement, un arrêt prononcé dans la nuit et suivi d'une exécution furtive, une précipitation sauvage... Et, encore une fois, celui qui avait permis ce guet-apens indigne, c'était le même qui avait jeté à la face des révolutionnaires les reproches les plus amers pour le meurtre de Louis XVI. En un moment de courroux, oubhant ce qu'il avait si justement blâmé, il avait lancé ce mot terrible à Gambacérès, qui, le 10 mars, essayait de l'adoucir en faveur du duc d'Enghien : « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons ^ ! . . , »
Gomment s'est-il fait que ce génie, si souvent maître de lui-même, se soit laissé aller à commettre ce crime et cette faute? Garen dehors du crime, il y a là une lourde faute politique. Bonaparte n'avait pas vu qu'elle allait lui aliéner l'esprit d'une foule de citoyens qui jusque-là avaient acclamé sa politique réparatrice, qui avaient applaudi au retrait de la loi des otages, à l'oubli des lois contre les émigrés, au choix impartial
1 Le duc de Rovigo lui-même en convient : « A cette époque, dit-il, la puissance morale du premier Consul sur la nation était dans toute sa force et toute sa pureté. Cet événement, on ne peut se le dissimuler, y porta une atteinte grave. » Mémoires, t. II.
2 Et dans son livre apologétique, le prince Napoléon, oubliant qu'il vient d'approuver le meurtre du duc d'Enghien, déclare que « comme tant d'autres soldats, Napoléon avait horreur des crimes inutiles, des guillotinades, des assassinats revêtus d'uiie forme soi-disant légale. » [P. 2Q9.)
d'administrateurs intelligents et instruits, à la pacification de la Vende'e, à la création de travaux utiles, à la reprise des affaires, à l'apaisement des esprits... Et tout cela était remis en discussion ! L'attentat de Yincennes devait faire douter pour jamais de la modération et de la justice du futur empereur, lui susciter un grand nombre d'ennemis secrets, raviver la sympathie pour la famille des Bourbons, si atrocement éprouvée. Des années de silence allaient, il est vrai, succéder à l'agitation causée par cet acte extraordinaire; mais le silence des peuples n'est certes point l'approbation d'une politique. La paix intérieure n'était pas seule compromise. On venait de jeter un défi à l'Europe ; on était sûr qu'après la Russie, l'Autriche et la Prusse relèveraient le gant, tôt ou tard. Déjà l'Europe frémissait sous le joug et ne cherchait que le prétexte d'une rupture. Les peuples étaient effrayés de l'extension indéfinie des limites de la France, et songeaient à sauver leur indépendance. Sans doute, d'inoubliables victoires telles qu'Austerlitz, léna et Wagram étaient destinées à immortaliser la France et l'Empereur, et à réunir dans une même admiration leur commune gloire ; sans doute, notre drapeau allait se planter fièrement sur les capitales de l'Europe, mais la guerre s'imposait comme le seul moyen de gouvernement. Au lieu d'un régime pacifique définitivement établi après de brillants succès, on pouvait entrevoir, à la suite d'une ère de conquêtes, l'invasion et le moment fatal où, comme le dit Lacordaire : « Les aigles de l'Empire s'étonnaient de ne plus ramasser dans leurs serres puissantes que des victoires blessées à mort... \ » Tant de succès, tant de triomphes n'ont cependant pas été inutiles. Même après ses revers, il en est resté une telle renommée pour la France, qu'elle a conservé le respect du monde. Nous n'avons garde de l'oublier. Mais l'attentat dirigé contre le duc d'Enghien n'a-t-il pas terni cette gloire et donné le signal d'autres violences? Après l'enlèvement d'Ettenheim est venu l'enlèvement de Rome. Là encore, des généraux et des soldats ont prêté leur concours ; là
* Oraison funèbre de Mgr Forbin-Janson.
encore, l'attentat a eu lieu, de nuit, dans des conditions de hâte et de brutalité sans nom. Il est vrai que l'avenir devait venger la capitale de la chrétienté de l'outrage qui lui avait été fait, et rendre éphémère le titre de « Roi de Rome » donné en un jour d'orgueil à l'héritier de Napoléon.
En résumé, si l'on se rappelle les événements et les catastrophes qui ont suivi, on peut dire que, malgré l'écrasement des royalistes, la disparition des conspirateurs et l'approbation de nombreux courtisans, les conséquences de l'exécution du duc d'Enghien ont été aussi fatales à l'Empire que l'exécution de Louis XVI à la Révolution.
Aussi n'est -il pas surprenant de constater que cet acte causa plus tard à l'Empereur de vifs regrets, quoi qu'en aient dit ses apologistes. Il les a exprimés en faisant valoir quelques excuses. « Assurément, a-t-il dit, si j'eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince, j'eusse pardonné '. » On voudrait bien le croire, mais la même objection se représente sans cesse. Pourquoi n'avoir pas fait réellement mterroger le duc d'Enghien par Real? Pourquoi n'avoir pas donné confiance à des documents et à des papiers qui démontraient la non -participation du prince à une conspiration quelconque? Pourquoi n'avoir pas cru à la note jointe par le prince lui-même au pxocès-verbal d'ouverture de ses papiers, où il déclarait qu'il n'avait jamais eu d'autre intention que de servir et de faire la guerre?
Napoléon ajoute que s'il avait vu surtout la lettre qu'on lui remit après sa mort, il aurait pardonné. Or, le duC d'Enghien n'avait pas écrit au premier Consul, ni à Strasbourg ni à Vincennes. L'allusion à une lettre ne peut se rapporter qu'à la déclaration que le duc plaça de sa main à la suite de l'interrogatoire du capitaine Dautancourt. Savary a pris sous sa responsabilité de ne donner aucune suite à cette demande d'audience, qui, une fois obtenue, eût peut-être sauvé la vie au
1 Mémorial de Sainte-Hélène,
duc d'Enghien. « Dieu sait pour quels motifs » , a dit Napoléon, on ne me remit cette lettre qu'après qu'il n'e'tait plus! » Mais les motifs sont fort simples. Savary a obéi aux ordres donnés, avec trop de zèle soit, avec trop de rigueur, avec cruauté même, mais enfin il a obéi. Méneval assure que le parti de la clémence l'eût emporté, si Napoléon eût été informé à temps de la demande. « Mais le mal étant devenu sans remède, ajoute-t-il, il a hautement accepté la responsabilité de cet acte '. » Gela n'a pu l'empêcher d'en ressentir des regrets, car les deux interrogatoires de Dautancourt et de Hulin avaient constaté que toutes les charges élevées à grand'peine contre le duc d'Enghien s'étaient écroulées l'une après l'autre. Gomment, devant de pareilles constatations, Napoléon n'aurait-il pas déploré l'exécution de Vincennes ^ ?
Mais cette exécution lui a-t-elle inspiré des sentiments plus profonds encore que les regrets? A-t-elle fait naître en sa conscience des remords, c'est-à-dire l'impression d'un meurtre commis de la façon la plus arbitraire et la plus cruelle? Il semblerait que non, car son testament contient cette phrase extraordinaire : « Dans une semblable circonstance, j'agirais de même. » Or, il nous semble que la vérité n'est pas dans le testament ^. Nous savons bien que le prince Napoléon a soutenu dans son récent ouvrage que Napoléon I" avait voulu couvrir ses généraux et assumer la responsabilité de cet acte. « Ce fut, dit-il, un élan de générosité vis-à-vis de ses agents^.» Non. Ge fut un élan d'orgueil. Si l'on en doute, qu'on
' Mémones, t. III.
^ Ne dit-il pas un jour à M. de Las-Cases, après lui avoir longuement parlé du prince : « Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable ; et on m'a assuré qu'il ne parlait pas de moi sans quelque admiration. Et voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas ! »
2 La phrase ajoutée le 26 avril 1821 par Napoléon lui-même aux lignes 6, 7, 8 et 9 de son testament est libellée ainsi : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sûrté, à Yinterest et à l'honneur da peuple français, lorsque le comte Dartois entretenait, de son aveu, 60 assassins à Paris. Dans une semblable circonstance j'agirais de même. » Nous avon» remarqué, sur l'original lui-même, qu'il y avait eu hésitation de la part de Napoléon pour le nom du comte d'Artois et pour le nombre des assassins.
* Napoléon et ses détracteurs, p. 233.
se rappelle la remarque de l'auteur du 'Memon'a/. « L'Empereur, dit le comte de Las Cases, traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques des plus prononcées. J'ai pu voir, à cette occasion, très-distinctement en lui et à maintes fois l'homme privé se débattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais sitôt qu'il s'agissait du public, c'était tout autre chose... Ce point délicat touchait de très-près à sa fierté et à la trempe spéciale de son âme : aussi variait-il tout à fait ses raisonnements et ses expressions à cet égard, et cela à mesure que le cercle s'élargissait autour de lui... Y avait-il des étrangers?... Le prince avait mérité son sort. On voyait qu'il eût souffert de s'abaisser avec eux à trop faire valoir les droits de la justice ordinaire; c'eut été paraître se justifier. Avec nous et dans l'intimité, l'Empereur disait que la faute au dedans pouvait en être attribuée à un excès de zèle autour de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il y avait été, disait-il, poussé inopinément; on avait, pour ainsi dire, surpris ses idées ; on avait précipité ses mesures, enchaîné ses résultats... Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature seuls dictaient ces paroles de l'Empereur et seulement pour nous ; car il se serait senti si humilié qu'on pût croire un instant qu'il cherchait à se décharger sur autrui ou descendît à se justifier; sa crainte à cet égard ou sa susceptibilité était telle, qu'en parlant à des étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que s'il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; ettraçant desamain ses dernières pensées, qu'il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu'il suppose bien être regardé comme un des plus délicats pour sa mémoire, que, si c'était à refaire, il le ferait encore! ... Tel était l'homme, la trempe de son âme, le tour de son caractère '. » 1 Mémorial, t. Vil, p. 427 à 438.
Ces nuances caractéristiques, ces deux manières d'exprimer sur la même affaire répondent à l'affirmation par trop concluante du prince Napoléon. A ceux qui veulent tirer argument du testament, il est permis de dire que l'Empereur avait deux opinions : l'une privée, par laquelle il déplorait l'exécution du prince; l'autre officielle, par laquelle il soutenait la nécessité de cette exécution. Nous avions donc raison de soutenir que l'orgueil seul avait fait ajouter au testament la célèbre phrase tant de fois citée ' . Quant à l'élan de générosité vis-à-vis de ses agents, dont parle le prince Napoléon, il n'est qu'apparent. Car dans le Mémorial et dans les Mémoires, l'Empereur charge Talleyrand comme les autres; il qualifie leur conduite à tous de u zèle criminel » . La déclaration superbe par laquelle Napoléon atteste qu'il aurait agi de même dans une semblable circonstance, n'efface pas ses paroles à Savary, le matin même de l'exécution : « Il y a là quelque chose qui me surpasse. . . voilà un crime et qui ne mène à rien. » A plusieurs reprises, il appelle cette exécution un crime. On ne qualifie pas ainsi un fait qu'on regrette simplement. Oui, c'est un crime, et que rien n'excuse. Ni les exploits, ni la gloire, ni dix années de splendeurs et de triomphes inouïs n'effaceront cette tache de sang.
A la veille d'Austerlitz, le grand capitaine laisse errer sa pensée sur divers sujets. Il demande ce qu'on vient de publier, ce qui occupe Paris. Junot lui parle des Templiers qu'on joue au Théâtre-Français. « Cette pièce, observe Napoléon, manque de politique. Il fallait mettre Philippe le Bel dans la nécessité de détruire ces orgueilleux seigneurs. Il fallait, tout en intéressant le public à leur salut, faire sentir fortement que leur existence était incompatible avec celle de la monarchie, que la sûreté du trône exigeait leur destruction. La politique doit renfermer la fatalité, cette fatalité qui rend Œdipe criminel, sans qu'il ait cessé d'être innocent... Tout ce qu'on nomme coup d'Etat,
' L'auteur de Napoléon, ses opinions et ses jugements invite le lecteur à pes£r les expressions du testament. î^apoléon a dit qu'il ferait « arrêter et juger » le duc d'Enghien, mais non pas « exécuter». Cette distinction nous parait un peu trop subtile. ...
BONAPATITE. 455
crime politique, deviendrait de la sorte un sujet de tragédie où l'horreur se trouvant tempérée par la nécessité, on verrait se développer un intérêt aussi neuf que puissant.» «Alors » , dit le comte de Ségur, qui rapporte ce fait, « vinrent quelques exemples, mais non pas celui de ses souvenirs qui peut-être l'inspirait le plus en ce moment. » Cet essai de justification inattendue, n'est-ce pas le remords qui l'a dicté? Et ne peut-on pas dire que le souvenir du duc d'Enghien était sans cesse présent à l'esprit de Napoléon, surtout dans les graves circonstances, dans les moments où l'enjeu était sa fortune et sa vie '?
Mais avec le remords, l'expiation fatale est venue. Rappelezvous comme elle a su atteindre l'Empereur dans le plus profond de son être. Napoléon a ressenti, lui aussi, la douleur qui arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir. Lui qui disait : « Je préférerais savoir mon fils dans la Seine plutôt que dans les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire... », il a éprouvé cette torture sans nom d'être jeté sur un rocher nu, dans une île triste et désolée, loin de la France et de son enfant! Il savait que son fils était prisonnier des Autrichiens, aux mains d'une mère ingrate, aux mains d'un Metternich qui n'avait d'autre dessein que d'énerver ce jeune lion, d'amollir son âme, de tenter de détruire en lui les instincts déjà si profondément enracinés de patrie, de gloire et d'ambition, les sentiments d'amour et d'admiration pour son père... Pendant six longues années, jour par jour, nuit par nuit, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette raison de sa vie... Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait dépeindre, il a dû souvent déplorer l'arrêt implacable qu'il avait rendu contre le duc d'Enghien, et reconnaître que tout crime entraîne après lui
' Que reste-t-îl maintenant des affirmations par lesquelles on a voulu soutenir que Napoléon persévéra à croire qu'il avait fait au duc d'Enfjliien une juste application des lois, qu'il demeura persuadé que la peine avait frappé un coupable, et qu'il n'hésita jamais à revendiquer tout entière la responsabilité de l'exécution?
une expiation nécessaire. Il faut lui tenir un large compte de ces tortures, sans atténuer cependant la juste réprobation attachée à l'attentat du 21 mars. Encore une fois^ il n'est pas permis d'invoquer ici les excuses fournies par d'incessants périls, ou par la raison d'État. Et si l'histoire a le droit de témoigner des sympathies et des regrets sincères, c'est au jeune prince, victime d'un guet-apens et des monstrueuses exigences delà politique.