‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 39 sur 69 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

L'Empire a succédé au Consulat. Les premières années ont été éblouissantes de gloire ; l'Europe vaincue et la France triomphante ont paru oublier le meurtre du duc d'Enghien. Ceuxlà mêmes qui ont le plus protesté ont fait leur soumission. La fière Autriche a été trop heureuse d'acheter une alliance et quelques années de répit au prix d'une archiduchesse. La Russie, n'ayant pu aboutir qu'à de vaines démonstrations, a remis son épée au fourreau. La Prusse, après avoir dit que « si les Allemands n'avaient pas vengé la mort du duc d'Enghien, du moins le souvenir de ce forfait ne s'effacerait jamais parmi eux >» , la Prusse vaincue, humiliée, écrasée, était entrée dans le cortège des nations qui suivaient le char du triomphateur ; le reste de l'Europe asservie célébrait le génie de Napoléon... Puis les années de déceptions et de défaites sont venues. Aussitôt, la cohorte de ceux que l'Empire avait associés à ses gloires oublie ses prodigieux exploits. Les vaincus manifestent enfin leur rage. C'est à qui se jettera sur le lion blessé et lui portera sans péril les derniers coups. L'Autriche et la Prusse, jadis si humbles, rivalisent de vaillance dans cet office; on ne sait vraiment à qui décerner la palme. Tous s'acharnent sur l'Empereur déchu, et, à leur exemple, la populace le couvre d'outrages dans sa route vers l'île d'Elbe. Le spectacle de cette chute est tellement lamentable, que la princesse Louise de Condé elle-même oublie ses justes ressentiments et s'écrie : « Non, je n'aurais pas osé demander à Dieu une pareille vengeance I... »

458 LE DUC D'ENGHIEIS.

Pendant les dix années qui s'écoulèrent depuis l'exécution du duc d'Enghien jusqu'à la Restauration, le prince de Gondé et le duc de Bourbon vécurent isolés à Londres; la princesse de Gondé dans un monastère de Russie, puis dans un cloître d'Angleterre ; la princesse Gharlotte en Allemagne et en Hongrie, la duchesse de Bourbon en Espagne. L'anniversaire du 21 mars est célébré par eux tous avec un soin religieux. Sœur Marie- Joseph dans sa cellule, la princesse Gharlotte et la duchesse de Bourbon dans leurs oratoires ne cessent d'implorer la clémence divine. La princesse de Rohan porte le deuil de celui qui lui était uni par les liens les plus chers comme les plus sacrés, et ce sera enveloppée des mêmes vêtements noirs, — symbole de son impérissable douleur, — qu'elle mourra en 1841. Durant cette période extraordinaire qui va de 1804 à 1814, durant ces années remplies d'événements inouïs, de triomphes sans précédents et de glorieuses défaites, qui donc, sauf ces trois femmes, le duc de Bourbon, le prince de Gondé et un ancien serviteur, le chevalier Jacques, pense à l'infortuné duc d'Enghien ? Il faudra attendre longtemps encore pour que la France rende hommage à la mémoire de la victime. Ge ne sera que le 20 mars 1816, la veille du jour commémoratif de son exécution, que l'exhumation solennelle de ses restes aura lieu à Vincennes. Nous avons retrouvé aux Archives nationales, à propos de cette intéressante cérémonie, des détails fort curieux, donnés à cette époque au ministre de la police générale par l'abbé Roger, curé de Vincennes. Voici le passage le plus important de la lettre qu'il écrivit à ce ministre, le 14 mars 1816 :

« Monseigneur,

« J'ai fait remettre avant-hier sur votre bureau l'histoire écrite à la hâte de la fin tragique du malheureux duc d'Enghien... Les mânes augustes de Mgr le duc d'Enghien sont là où le corps, couvert de ses habits, a été mis, dans l'encoignure de la tour, à gauche du pavillon, au sud, en sortant par la porte du parc et en travers, sa tête touchant la partie du raur à

droite et ses pieds celle du mur à gauche, comme une barre qui joindrait les deux murs, le milieu du corps faisant face à l'angle. A trois ou quatre pouces près, je suis sûr de le trouver ^.. »

Le ministre de la police lui répondit le 17 mars :

« Je ne me suis point trompé, Monsieur, en comptant sur tout votre empressement à recueillir les détails aussi précieux que touchants que vous venez de me faire parvenir. Ils serviront à dissiper les doutes que pourraient faire naître quelques contradictions dans les rapports. La religion et la piété, qu'invoquait au milieu de ses assassins le petit-fils du grand Gondé, n'ont pas cessé de veiller sur le dépôt de ses dépouilles mortelles. Si de nouvelles particularités venaient à votre connaissance, Monsieur, vous m'obligeriez beaucoup de m'en faire part. Rien n'est minutieux, rien n'est à négliger sur un pareil sujet, et vous avez fort bien su en écarter ce qui n'avait point le degré convenable de certitude...

<t P. S. — Le Roi, à qui j'ai communiqué votre rapport, m'a autorisé à vous en témoigner sa satisfaction. »

Le curé de Vincennes adressa au ministre deux nouvelles lettres qui contenaient des renseignements supplémentaires. « Un de mes paroissiens , nommé Bonnelet , disait-il dans la première, un de ceux chargés de commencer la fosse et un autre nommé Godard, qui retira les instruments restés sur la fosse, ne sont pas même tout à fait d'accord sur le lieu précis. Il paraît que les gendarmes ont achevé de creuser l'abîme, commencé par quelques ouvriers du village, qu'on fit retirer. Deux personnes, logées exactement au-dessus du sanglant théâtre et qui l'ont envisagé pendant si longtemps, m'en ont désigné la place, telle que je me propose de la décrire mardi à M. le marquis de Puyvert, qui viendra faire mettre la main à l'œuvre; mais comme il s'agit de s'étendre en creusant sur douze pieds

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