‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 40 sur 69 · A60 LE DUC D'ENGHIEN · texte numérisé non relu

A60 LE DUC D'ENGHIEN

en carré, il est inutile de s'inquiéter; à quelques pieds ou quelques pouces près, le résultat doit infailliblement répondre à nos désirs... » Dans la seconde lettre, datée du 18 mars, le curé de Vincennes avertit le ministre que les fouilles dirigées par le général Daumesnil dans les fossés n'ont donné aucun résultat, ic Aujourd'hui, écrit-il, je m'y transporterai avec MM. les commissaires nommés par le Roi, et je leur marquerai la distance indiquée par des personnes qui ne peuvent ni tromper ni s'être trompées. Ce sépulcre se trouve directement sous la fenêtre du cabinet nommé Chambre de la Reine, entre le mur attenant à la grosse tour et le mur démoli... La fosse a été faite même avant que le prince quittât sa chambre et par conséquent avant que les conjurés fussent assemblés... «

Le curé de Vincennes rappelait aussi que l'ancien commandant du château, Harel, avait pris la montre du prince, et qu'il pensait que sa femme l'avait encore en sa possession. Il se naettait à la disposition du ministre pour tâcher de recouvrer cette relique et de la faire parvenir au Roi. Il faisait en même temps l'éloge de madame Harel, « qui avait montré la plus vive sensibilité à la mort du duc d'Enghien, et qui était bien vue dans la société, n'ayant en aucune manière participé à tous les délits imputés à son mari » . Il assurait que les faits relatés par lui étaient d'une exactitude absolue; il ajoutait « que le nommé Godard, qui porta et retira les instruments (trois pelles et trois pioches), lui avait fait confidentiellement la même déclaration que madame Germain, relativement à la redingote et à la petite montre ^ ». Il résultait donc des renseignements fournis par l'abbé Roger, que la fosse avait été creusée avant le jugement et que le prince avait été indignement dépouillé après sa mort.

Sur les ordres de Louis XVIII, tendant à procéder à une enquête pour constater l'authenticité du corps du ducd'Enghien dans les fossés de Vincennes et dresser les actes relatifs à l'inhumation et à la translation des restes dans une chapelle de

' Archives nationales, F' 6808. — Voir plus haut, pages 340 et 341 ,

dépôt (le la forteresse, MM. Arnaud-Joseph de Laporte-Lalanne, conseiller d'État, et Louis-Etienne-François Héricart-Ferrand deThury, maître des requêtes, assistés du chevalier de Contye, aide de camp du prince de Gondé, et du chevalier Jacques, aide de camp du duc de Bourbon, ancien secrétaire du prince, se transportèrent à Vincennes, le lundi 18 mars. Ils y furent reçus par le marquis de Puyvert, gouverneur du château, le comte de Beaumont, lieutenant, le comte du Gayla, le vidame de Vassé, ancien premier gentilhomme de la chambre du duc d'Enghien et son adjudant général, le comte deRully, lieutenant général des armées du Roi. Ils firent comparaître devant eux le brigadier de gendarmerie Blancpain, qui assistait à l'exécution, le manouvrier Bonnelet, qui creusa la fosse avant le jugement, le canonnier Godard, qui avait fourni les pelles et les pioches nécessaires à ce travail. Blancpain raconta la scène de l'exécution telle qu'ill'avait vue. Il déposa en ces termes :

« Ayant reçu, le vingt mars mil huit cent quatre, du général Savarv, à la caserne des Gélestins , rue du Petit-Musc, près l'Arsenal, l'ordre d'aller à Vincennes avec la gendarmerie d'élite dans laquelle il servait, il s'y rendit aussitôt.

« Arrivé au château de Vincennes avec ce détachement, il y fut sur-le-champ établi surveillant d'un prisonnier de haute importance qu'il a su depuis être Mgr le duc d'Enghien, et, en sa qualité de surveillant, il fut placé au haut de l'escalier de son logement.

« Il l'a accompagné à deux reprises au pavillon dit de la Porte du Bois, dans lequel se tenait le conseil de guerre.

« Après le jugement, rendu par ledit conseil de guerre, le général Savary l'a placé dans le fossé sous le pont de la Porte du Bois, à cinquante pas environ du pavillon de la Reine au pied duquel s'est faite l'exécution.

« Il en a été témoin de ladite place, sans pouvoir cependant distinguer bien précisément ce qui se passait; si ce n'est qu'il a entendu, h deux ou trois reprises, le général Savary, qui se tenait en haut, sur le bord extérieur du fossé et vis-à-vis, ordonner à l'adjudant Pelé de commander le feu. Il n'y avait

d*autres lumières dans le fossé que celle d'une lanterne éclairée de plusieurs chandelles et placée à quelque distance.

« Aussitôt après que le prince fut tombé, il a vu les gendarmes s'approcherde son corps et l'emporter tout habillé pour le déposer dans une fosse préparée derrière an mur de cinq à six pieds de hauteur environ, et distant de trois pas du lieu de l'exécution, lequel servait de dépôt de décombres. La fosse fut fermée sur-le-champ... »

Le sieur Bonnelet (Louis-François) déclara à son tour :

« Que le jour même où monseigneur le duc d'Enghien est arrivé au château de Vincennes, le commandant du château, M. Harel, lui donna à lui, Bonnelet, vers les trois heures après midi, l'ordre de creuser une fosse pour y enfouir des décombres et immondices formés par l'écroulement d'un mur de quatre à cinq pieds de hauteur au bas du pavillon de la Reine; qu'il y avait travaillé depuis trois heures après midi jusqu'à la fin du jour, et qu'il y avait fait une fosse de deux pieds et demi de profondeur, sur trois de largeur et cinq à six de longueur ;

« Que le lendemain, l'entrée du fossé lui ayant été interdite, ce n'est que le surlendemain qu'il a pu aller voir la fosse qu'il avait faite, qu'il l'a trouvée comblée et la terre relevée pardessus en forme de sépulture;

« Que, pendant un certain temps, mais dont il ne peut déterminer la durée, il y a eu une sentinelle placée vis-à-vis, en haut, sur le bord extérieur du fossé, et qu'elle ne permettait pas d'approcher pour regarder dans le fossé;

« Enfin, que, dès le lendemain, tout le monde disait, dans Vincennes, que monseigneur le duc d'Enghien avait été fusillé et enterré dans les fossés du château. »

Quant au troisième témoin , Godard , il déposa que le 20 mars «M. Harel, commandant, qui avait d'abord été chez le garde d'artillerie (Germain), fut le trouver, lui, Godard, et lui donna l'ordre de délivrer trois pelles et trois pioches que des gendarmes vinrent eux-mêmes chercher au magasin en présence de M. Harel;

« Qu'ensuite, sur l'ordre qu'il en reçut dudit Harel, il se

transporta chez ce commandant, dont l'épouse lui demanda de lui apporter deux litres d'eau-de-vie, parce qu'elle n'en avait point, et que ces messieurs pourraient en avoir besoin ;

« Qu'après avoir porté h la dame Harel les deux bouteilles d'eau-de-vie qu'elle avait demandées, il fut se coucher vers les minuit et demi ;

« Que le lendemain, il alla chez le commandant redemander les pelles et les pioches qu'il avait délivrées le soir aux gendarmes, et qu'il devait rétablir au magasin ;

« Que le commandant lui ayant dit qu'il pouvait les aller chercher dans le fossé, il y était descendu, et qu'ayant demandé à un homme qui travaillait s'il savait où elles pouvaient être, cet homme lui répondit qu'elles étaient au pied du pavillon de la Reine ;

« Qu'en approchant au pied d'un petit mur qui existait alors, il aperçut à terre une espèce de calotte de maroquin vert, près d'un pommier (depuis arraché) , et qu'ayant, dès le matin, entendu dire que monseigneur le duc d'Enghien était le prisonnier qu'il avait vu la veille, lequel avait été fusillé pendant la nuit et enterré dans le fossé, la vue de cette calotte lui causa une émotion qui lui permit à peine d'y arrêter les yeux;

« Qu'il se pressa d'entrer dans l'enceinte au pied du pavillon et d'y ramasser ses pelles et ses pioches qui étaient jetées çà et là sur une fosse nouvellement faite et présentant une élévation d'un pied au-dessus de la terre dans la forme d'une sépulture. » Exactement renseignés sur le lieu de l'exécution, les commissaires levèrent la séance. Le 20 mars, ils revinrent au château, et, assistés du comte de Pradel, du marquis Aymer de La Chevalerie, du chevalier de Jaubert, du vicaire général de Jalabert, des médecins Guérinetde Montplaisir, des chirurgiens d^ Bonnie et Delacroix, du comte de Béthisy, de M. de Saint- Félix, du vicomte de Geslin, de M. de Ghamfort, maire de Vincennes, du marquis de Courteraanche et du colonel de Jonville, aide de camp du duc d'Enghien, ils entendirent la déposition de madame Bon, qui confirma les indications déjà

données sur le lieu de la sépulture du prince. Toutes ces personnes, auxquelles vint se réunir le comte Angles, préfet de police, descendirent vers raidi dans les fossés. Sur les indications de Godard et de Bonnelet, on commença à creuser la terre au pied du pavillon de la Reine sur une étendue de quelques mètres. Après une heure et demie de travail, les fouilles étant arrivées h quatre pieds de profondeur, on découvrit le pied d'une botte. Les médecins et les chirurgiens prirent alors la direction des travaux. Ils trouvèrent successivement les ossements du corps, puis une chaîne d'or avec son anneau, une boucle d'oreille, un cachet d'argent aux armes de Gondé, une bourse avec des pièces d'or et d'argent, un rouleau de soixante-dix pièces d'or, des débris de vêtements. On plaça les restes du prince dans un cercueil de plomb, que transportèrent dans une salle provisoire des sous-officiers de la garde royale, escortés d'une garde d'honneur. Le 21 mars, les mêmes commissaires revinrent au château pour la levée du corps. Elle se fit avec grande cérémonie, en présence de toute la garnison. Au pied du pavillon de la Porte du Bois, où était dressée la chapelle de dépôt, le marquis de Puyvert se retourna vers l'escorte et prononça une touchante allocution. L'abbé Rougier, chapelain du château, célébra la messe dans la chapelle; puis les commissaires se rendirent à l'église paroissiale, où avait été préparé un service solennel. La messe fut dite par Mgr du Chilleau, ancien évêque de Chalon-sur-Saône. Le curé de Vincennes se chargea de l'oraison funèbre. « M. Roger, curé de Vincennes, rapporte le procès-verbal de la cérémonie, qui, pendant son émigration, a été à portée d'acquérir une connaissance personnelle des traits de bonté et de magnanimité dont se composait toute la vie de Mgr le duc d'Enghien, s'est particulièrement attaché à les retracer, et ces traits, qui rappelaient à un grand nombre de ses auditeurs des souvenirs douloureux et chers, ont été accueillis par eux comme le plus pur et le plus digne hommage qui pût être rendu à la mémoire d'un héros, l'objet de leurs profonds regrets. » Le cercueil de plomb avait été placé dans une caisse de bois avec cette inscription : « Ici est le corps de très-

haut et très-puissant prince Louis-Antoine-Henry de Bourbon Condé, prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le 21 mars ] 804, âgé de trente et un ans neuf mois et dix jours. » Quatre jours après cette émouvante cérémonie, le duc de Bourbon écrivit de Londres au chevalier Jacques, qui lui en avait transmis les détails : « Que je vous plains, mon cher Jacques! comme vous avez dû souffrir! Hélas! j'ai tout vu dans les papiers. Grand Dieu, quel supplice! quelle horreur! <juelle existence ! Quel renouvellement de peines déchirantes après tout ce que nous avons souffert ! Au milieu de ma douleur, j'ai bien pensé particuUèrement à la vôtre, îv celle d'un si bon et si loyal serviteur. Le Times, que j'ai maintenant sous les yeux, en rendant compte de cette cruelle cérémonie, observe avec raison qu'il est monstrueux que tous les scélérats qui ont prononcé ce jugement inique existent encore, et que l'on n'a entendu parler ni de l'arrestation, ni du jugement d'aucun d'entre eux. Parlez donc de cela, qu'on les recherche, qu'on les mette en poussière!... Je n'ai pas la force d'écrire plus longtemps aujourd'hui, mais j'étais empressé de joindre mes larmes aux vôtres. Ce n'est pas une consolation, mais une jouissance pour des cœurs qui sentent de même... » Le •duc de Bourbon fit parvenir en même temps à son père un billet où il lui disait qu'il voulait mêler sa tristesse à la «ienne. Ces deux malheureux princes ne laissaient jamais passer le pénible anniversaire sans le pleurer ensemble et sans tourner leurs pensées vers Dieu. Si la mort du duc d'Enghien avait détruit subitement leurs ambitions et leurs rêves, elle rappelait du moins à leur foi les promesses divines qui nous attestent qu'au delà du tombeau se continuera la paternité commencée sur la terre, et que notre amour se perpétuera dans une paix plus sûre et dans une lumière plus radieuse.

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