BRILLANT
(< Brillant, jeune chien de bonne race, fort étourdi, toujours en l'air, n'écoutant point ce qu'on lui disoit, faisant sottise sur sottise, n'étoit pas fort heureux, comme vous l'imaj^inez bien. On le traitoit selon ses mérites. Point de caresses qui ne fussent suivies de châtimens. Toujours grondé, toujours menacé, il se fâchoit contre les autres, contre lui-même, de n'être pas ce qu'il sentoit devoir être. Un jour, il s'emporte à la chasse comme un forcené ; rien ne peut le retenir; il est sourd aux avertissemens, aux menaces. On a recours au sifflet. Il revient alors, serrant la queue et baissant l'oreille; il revient pour recevoir vingt coups d'élrivières. «Ali! malheureux! s'écrie-t-il, u puis-je vivre de la sorte ! Toujours de nouveaux chagrins causés par u mes fautes! V^oilà au contraire mes parens couverts de gloire, com- « blés d'éloges et de récompenses; rien ne manque à leur bonheur. a Et pourquoi? Parce qu'ils sont sages, bons, ardens à remplir leurs « devoirs. Qui m'empêche de les imiter"? Je le vois, le bien n'est « jamais sans récompense, ni le mal sans punition ! » Brillant y pensa plus d'une fois, se corrigea, se perfectionna. Il connut enfin, par expérience, tout le prix du mérite et de la vertu. »
L'abbé Millot, frappé de la ressemblance étonnante de son élève avec le duc de Bourgogne, écrivit pour lui une V^ie de ce prince. U lui dédia ce travail dans les termes suivants :
« Monseigneur,
« Les grands princes doivent se former sur de grands modèles. Votre naissance, votre nom, votre état futur, vos dispositions naturelles, vos véritables intérêts, tout vous oblige à vous distinguer de la foule par les talens et les vertus; en un mot. par le mérite des grandes choses. La mémoire du plus célèbre de vos aïeux et les exemples domestiques dont vous êtes environné, suffiraient presque pour vous tracer et vous aplanir la route, mais je ne puis trop rassembler sous vos yeux de beaux exemples.
« Si ceux que fournit l'histoire ancienne sont propres à vous
enflammer d'une (je'néreuse émulation, que ne fera pas celui d'un prince français, appelé au trône de Louis XIV par les vœux de la nation comme par les lois de l'Etat; d'un prince, di^ne élève du plus digne des précepteurs, qui savait également bien penser, bien écrire et bien faire; qui, enfin, pourrait être nommé le Télémaque de Fénelon , puisqu'il sacrifia tous ses penclians à la sagesse! On vient de publier en deux volumes sa vie mêlée avec ses écrits. La forme de cet ouvrage laisse beaucoup à désirer, mais les matériaux en sont précieux et paraissent authentiques. J'entreprends de les mettre en œuvre pour vous particulièrement, Monseigneur. Je sais mieux que personne ce qui vous convient, et, vous ayant consacré les restes d'une vie longtemps dévouée au public, je me fais un devoir de vous consacrer aussi ma plume. Heureux si , en n'offrant à votre esprit que des idées justes et utiles, je puis développer ces sentimens purs, nobles et sublimes qui doivent germer dans votre âme !... >»
Quels rapprochements, en effet, n'y avait-il jjas à faire entre les deux princes? Même fougue, même ardeur, même impatience, mêmes colères; mais égal désir aussi de devenir grand, de conquérir une éclatante renommée. Et pour que la ressemblance fut encore plus complète, le duc de Bourgogne était mort à vingt-neuf ans, avec les sentiments de la plus haute piété, pardonnant à ses ennemis et priant pour la France, tandis que le duc d'Enghien devait succomber ii trente et un uns, demandant les consolations d'un prêtre, ne maudissant pas ceux qui avaient décrété sa perte, regrettant seulement de mourir de la main de soldats français. L'abbé Millot avait espéré, par cette Vie du duc de Bourgogne, inspirer à son élève la tendresse filiale, l'amour de la justice et de la religion, l'horreur de la flatterie et du mensonge, la prudence et la fermeté. Il ne s'était pas trompé.
Quoique l'esprit du jeune prince n'eût pas encore atteint tout son développement, le précepteur n'hésitait pas à lui parler déjà des devoirs imposés par Dieu aux grands envers le peuple. Suivant lui, la politique se résumait en sept points
principaux : « Veiller à la nourriture du peuple. — Réprimer le luxe. — Commander la subordination et la discipline. — Éloigner les esprits inquiets et aventureux. — Élever la jeunesse dans la crainte de Dieu, l'amour de la patrie et le respect de l'autorité. — Étouffer toute nouveauté en religion. — Éviter le cumul et les faveurs. » On parle souvent aujourd'hui des idées étroites et fausses que l'éducation, basée sur la morale religieuse, peut inculquer dans l'esprit des jeunes gens. A méditer le programme que nous venons de reproduire , il ne paraît cependant pas que l'abbé Millot se soit inspiré de sentimenls médiocres et vulgaires. C'était par l'enseignement des plus nobles principes qu'il amenait au bien son illustre élève et qu'il l'habituait à se montrer digne du rang où l'avait placé sa naissance.
Le nom du grand Condé exerçait un pouvoir surprenant sur l'esprit ardent du duc d'Enghien. Il lui suffisait d'y penser pour concéder tout ce qu'on exigeait de lui. Un jour que le précepteur, pendant une leçon de mythologie, lui conseillait d'invoquer Minerve pour obtenir un peu de sagesse : « C'est au grand Condé, observa l'enfant, que je veux parler! n Et il improvisa aussitôt cette spirituelle requête, ainsi que l'atteste le comte de Ghoulot, ancien capitaine général des chasses du duc de Bourbon :
« Grand Condé,
« Vous êtes le plus grand homme de l'univers ! Vous fîtes le bonheur de ceux qui vous entouraient. Votre petit-fils s'annonce mal; mais en toutes choses il faut considérer la fin. »
Cette facilité extraordinaire à traduire, dès l'enfance, de généreux sentiments n'étonnera pas l'observateur, s'il a vu le portrait fidèle qui se trouve au Musée de Versailles. Les yeux de l'enfant sont d'une pénétrante vivacité, son nez droit a des narines frémissantes, sa bouche est spirituelle et rieuse, son front élevé, son menton énergique; sur l'ensemble de la physionomie
est répandu un air de commandement, de volonté, de décision, qui indique, à ne pas s'y méprendre, l'essence même et la supériorité de la race.
Sur le conseil de son maître, le duc d'Engliien avait, dès l'âge de six ans, commencé un journal de sa vie, qui ne fut interrompu qu'au jour de son enlèvement à Ettenheim. Il y mentionnait avec feu ses pensées, ses réflexions sur tout ce qui l'avait frappé, soit dans l'histoire, soit dans les événements ou les incidents quotidiens. Kécits de combats glorieux, traits de charité de sa mère, lettres à de braves capitaines sur leurs exploits, voilà ce qu'en substance renfermait ce précieux journal. Le duc d'Enghien était d'une sensibilité et d'un enthousiasme précoces. Ayant appris que son père venait de partir pour assister et participer aux opérations de guerre dirigées contre Gibraltar, l'enfant lui écrivit de ne pas s'exposer à la mort, car il ne pouvait songer à ses périls sans verser des larmes. Puis se ravisant, il lui adressa la lettre suivante. On voudra bien se rappeler qu'il n'avait alors que neuf ans.
« Mon cher papa,
« Ma première lettre est plutôt la lettre' d'une fille que celle d'un Condé. Je m'en vais en faire une à ma manière. Oui, papa, acquérez de la gloire, battez bien les Anglais, prenez Gibraltar. Après l'avoir pris, revenez, venez nous revoir. Ensuite, partez, allez en Amérique et montrez que vous êtes Condé. J'espère aussi pouvoir le montrer un jour, et j'attends ce moment avec impatience.
« Le grand Condé s'appelait le duc d'Enguien, quand il gagna la bataille de Rocroi; peut-être que ce nom me portera bonheur, car tous les Enguiens sont heureux, celui de la bataille de Cérisoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi; j'espère l'être aussi.
« Adieu, mon cher papa'. »
' Le fac-similc de cette lettre se trouve dans Choulot [Mémoires du duc d'Enghien).
16 LE DUC D'EÎSGHIEN.
Au moment où nous sommes arrivés, le duc d'Enghien se laisse aller volontiers aux plus belles espérances ; et pourquoi ne le suivrions-nous pas dans cette voie ambitieuse? Il brûle d'être, lui aussi, ce qu'il appelle : un Gondé. Il a sans cesse devant les yeux l'image de son aïeul qui lui apparaît dans cette surnaturelle grandeur que lui a donnée l'inoubliable oraison de Bossuet. H le voit à dix-sept ans apprenant le métier de la guerre, à dix-neuf ans se signalant devant Arras, à vingtdeux ans battant les Espagnols à Rocroi. Il entend, il répète ces fières paroles : « Je serai mort avant d'être vaincu. » Il apprend, il cite les noms de Thionville, Fribourg, Mayence, Landau, Nordlingen, Gourtrai, Bergues, Dunkerque, Lens, Dôle, Senel , Oudenarde, car ces noms sont autant de victoires; il sait que, " abrégeant le temps des périls par la vigueur de ses attaques », le bouillant capitaine a répandu, sans y regarder, son sang généreux sur les champs de bataille; il le considère réparant par de nouveaux triomphes, au profit de la France, les coupables erreurs de la Fronde; il se souvient qu'il a fait retourner le Rhin aux Français, ses anciens maîtres, couvert de gloire sa patrie et laissé au monde le souvenir d'un héros égal à Alexandre et à Gésar... La jeune imagination du prince est enflammée et surexcitée par tous ces récits enivrants de batailles, de sièges et d'assauts, par tous ces canons, ces fusils, ces drapeaux enlevés à l'ennemi , par tous ces prisonniers et ces prodigieux trophées. Il voit enfin le grand Gondé, après les travaux de la guerre et les orages de la politique, se retirant à Chantilly, y conversant en maître avec les poètes et les philosophes, puis, revenant aux idées religieuses qui forment le couronnement de cette vie superbe, s entretenant avec Bossuet des principes éternels, rendant à Dieu son âme apaisée et recueillie.. .
Gomment cette figure héroïque n'aurait-elle pas fait sur le dernier duc d'Enghien la plus vive, la plus profonde impression? C'est alors qu'il veut, lui aussi, être un Gondé; c'est alors qu'il s'écrie : « J'espère pouvoir le montrer un jour, et j'attends ce moment avec impatience. »