‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 6 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'émigration eï la formation de l'armée de condé (1789-1791).

Louis-Joseph de Condé, le valeureux combattant d'Hastembeck et de Minden, était déjà fier de son Enfjliien. Il voulut lui servir de maître à la guerre, « le mener aux leçons vivantes » et à la j3ratique des choses militaires. Il le conduisit en Flandre, au camp de Saint-Omer, à quelques lieues de Lens, où tout lui parlait de l'héroïsme et des exploits de son aïeul. Il lui rappelait la marche rapide de Condé sur cette ville et le cri fameux : « Soldats, souvenez-vous de Rocroi, de Fribourg et de Nordlingen ! » Il lui montrait dans son récit enthousiaste l'armée française électrisée par cet appel, les Espagnols vaincus, des milliers de morts jonchant le champ de bataille, les armes, les étendards et les bagages de l'ennemi tombés au pouvoir du vainqueur; Condé blessé d'un coup de feu, mais oubliant sa blessure pour ne songer qu'à la joie du triomphe. Quelques jours après, ils vont à Dunkerque, et là encore le prince de Condé évoque devant son petit-fils une capitulation célèbre. Le duc d'Enghien est tout enflammé par ces glorieux souvenirs ; il ne souhaite que l'occasion prochaine d'accomplir, lui aussi, de grandes choses.

Au mois de janvier 1788, le duc d'Enghien fut reçu chevalier des ordres du Roi. Il se rendit à Versailles avec son père, ce qui fit dire aux beaux esprits du temps « que le père et le fils étaient venus chercher le Saint-Esprit » . Le jeune prince

18 LE DUC D'ENGIIIEN.

siégea au rang des pairs et prononça au parlement de Paris un discours apprécié. En lui répondant, le président observa que, pour la première fois, le Parlement avait vu siéger ensemble le grand-père, le fils et le petit-fils dans la cour des pairs. Vains honneurs, qui n'auront, hélas! qu'une durée éphémère. L'année 1789 apparaît, les états généraux se réunissent, et, dans une heure à jamais fameuse, les députés du tiers état jurent de ne point se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France.

0 jour, jour triomphant, jour saint, jour immortel, Jour le plus beau qu ait fait luire le ciel !

s'écriait André Chénier dans une ivresse patriotique. Mais les belles espérances qu'avait fait naître cette ère grandiose, où la France saluait en Louis XVI le restaurateur de la liberté, semblent s'évanouir lors de la prise de la Bastille et de regorgement de son gouverneur. Cet événement est le signal immédiat de soulèvements dans les campagnes, d'incendies, de massacres, d'excès déplorables. Ces désordres affectent les princes, qui songent à leur sécurité personnelle. Le duc d'Enghien s'explique à ce sujet dans ses Mémoires : « L'état de la France, dit-il, devenait chaque jour plus critique. Le Roi, qui, le jour de la séance royale, avait montré une heureuse et noble fermeté, commençait à céder, soit h l'instigation de M. Necker, soit entraîné par sa bonté ordinaire. Le peuple n'en devint que plus entreprenant; toujours enhardi par la faiblesse, il résolut d'amener le Roi à Paris, seul, sans gardes et comme un prisonnier qui comparaît devant ses juges. Cette humiliation et le refus du Roi, qui ne voulut point permettre à mon grand-père de le suivre à Paris, déterminèrent mes parents à sortir du royaume et à chercher des remèdes aux maux de la France. » C'est ainsi que le duc d'Enghien motive le départ de ses parents pour l'exil, croyant pouvoir l'attribuer plutôt à l'indécision de Louis XVI qu'à l'intérêt particulier des princes.

D'après les Mémoires du comte d'Espinchal , témoin oculaire, le prince de Condé était venu, le 1 1 juillet, prendre des

nouvelles pre'cises à Versailles sur Ja situation '. Après le renvoi de Necker, il était rentré le 13 à Chantilly, mais ses courriers avaient été insultés par la populace. Le 15 au matin, il repart pour Versailles, avec le duc de Bourbon et le duc d'Enghien, tandis que deux cents cavaliers de leur suite se rendent dans cette même ville par des chemins de traverse. Après avoir fait deux lieues dans les bois, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien se lancent au galop sur une autre route. Le prince de Condé arrive seul à Versailles; mais à la nouvelle de la capitulation du Roi devant Necker, il se décide à quitter la France. Il rejoint son fils et son petit-fils, et le 17, ils prennent la direction de Valenciennes, suivis un peu plus tard par la princesse Louise de Gondé.

Le comte d'Artois adopta la même résolution. Il quitta Versailles et arriva secrètement à Chantilly. Il y trouva une voiture et des chevaux qui lui permirent de se diriger sur Bruxelles. MM. du Gayla, d'Autichamp, de Mintier, de Virieu, d'Auteuil, de Choiseul, d'Espinchal et Brionet, mesdames de Monaco, d'Autichamp et la comtesse Amélie avaient accompagné les princes. Ils échappèrent tous à la fureur des paysans, qui, ameutés contre leurs maîtres et bienfaiteurs, avaient juré de les jeter dans l'Oise. « Ce départ inattendu, écrit le duc d'Enghien, trompa les scélérats qui comptaient avant peu renverser la monarchie et écraser sous ses ruines les princes et le Roi luimême. Sans princes et sans roi, la France rompaitavec son passé pour se précipiter dans un avenir incertain. » La route parut longue et triste à ceux qui s'exilaient. Il n'y eut d'incident qu'à Péronne. Le peuple, amassé sur la place de la ville, examina de près les voitures. Il voulut ôter les roues pour empêcher les princes de partir; il apporta de la pierre ponce afin d'enlever la peinture dont on avait prudemment recouvert les armes. Mais les chevaux furent attelés rapidement, et les équipages disparurent au milieu des cris et des huées du populaire. Après un séjour rapide à Mons, les princes arrivèrent à

* Mémoires cités par M. Frédéric Masson, dans le Gaulois du 12 avril 1883.

20 LE DUC D'EISGHIEN.

Bruxelles, le 19 juillet; ils y demeurèrent une quinzaine de jours. Les enfants du comte d'Artois vinrent s'v établir peu de temps après, pour se rendre ensuite à Spa. Ce fut dans celte ville que les émigrés apprirent la mort de Foulon et de Berthier, les horreurs de Vesoul, les révoltes de Metz, de Valenciennes et de Rennes, le désordre général des provinces.

Le duc d'Enghien était réuni à son père et à son grand-père, mais seulement pour quelques années. La destinée voulait qu'il fût séparé du premier en 1795, du second en 1799. Quant à sa mère, il ne devait plus la revoir; la séparation était déjà faite. La duchesse de Bourbon avait quitté son mari en l'année 1780. L'incompatibilité d'humeur d'une part, les légèretés du duc de Bourbon de l'autre, avaient amené cette désunion si regrettable pour le jeune duc d'Enghien, La princesse était bonne et affable, fort instruite, excellente musicienne, peintre de talent. Elle avait eu l'unique tort de se lancer dans un mysticisme exalté, qui la fit entrer en relation avec Catherine Théot, dom Gerle et la pseudo-prophétesse Suzanne Labrousse. Ses opinions, quoique favorables à la Révolution, ne l'empêchèrent pas d'être jetée en prison à Marseille pendant l'année i 793. Elle en sortiten 1 795. A partir de cette époque, elle se dévoua exclusivement aux intérêts des pauvres et au soin des malades. Nous la retrouverons, lors de la catastrophe du 20 mars 1804, revenue à de vrais sentiments religieux; nous verrons comment elle pleura un fils généreux que les discordes intimes et la cruauté des temps avaient éloigné d'elle, qu'une mort prématurée avait ravi à sa tendresse. Quant au duc d'Enghien, si pénible que fût sa situation au milieu de ces dissentiments de famille, il n'oublia jamais sa mère. Sa correspondance prouve qu'il lui a toujours gardé un respectueux et fidèle attacbement.

Le 3 août, le prince de Gondé et le comte d'Artois ayant choisi pour lieu de réunion et d'opérations la ville de Turin, un nouveau départ fut décidé. Il fallut éviter les frontières françaises et renvoyer un certain nombre de [lersonnes de la

L'ÉMIGRATION ET LA FOr.MATlON DE L'ARMÉE DE GONDÉ. 21

suite du prince qui étaient fort embarrassantes, en raison d'un si grand et si coûteux voyage. On passa par Liège, Aix-la-Chapelle, Mayence, Stuttgart, Schaffliouse, Berne et Lucerne. Là, après une station de quinze jours, les parents du duc d'Enghien le quittèrentpour gagner le Tyrol,parGonstance. Le jeune prince et ses amis eurent la curiosité de se rendre en Italie par le Saint-Gothard. Le duc d'Enghien décrit cette excursion avec une sincérité et une simplicité charmantes. Il dépeint les merveilles qu'il a contemplées, sans rien amplifier, mais sans rien omettre. Ce qui l'a surtout frappé, ce sont les gorges de la Reuss avec le pont du Diable, près de Gœsschenen, dans le fameux défilé des Schellinen. Tous ceux qui ont pu voir, comme lui, ce magnifiquespectacle, partageront certainementson admiration. « Du côté qui regarde le fond de la vallée, dit-il, la Reuss tombe d'une hauteur d'environ cent pieds; de l'autre côté, on la voit se précipiter à deux cents pieds au-dessous. Ce spectacle, le bruit de la cascade, la position élevée où l'on se (rouve, lèvent qui s'engouffre et tournoie dans les rochers en vous inondant d'une pluie à verse occasionnée par les éclats de !a chute qui se brise contre les pointes des rochers, la hauteur des montagnes qui se perdent dans les nues, l'absence de toute végétation, hormis quelques vieux sapins rabougris, poussés par hasard entre quelques fentes de rochers, tout enfin impose en ce lieu; l'âme y est serrée, on éprouve un certain sentiment de tristesse, et, malgré soi, on retient sa respiration. Je ne puis en dire la raison, mais nous avons tous ressenti le même effet'. » Les voyageurs descendent en Italie et sont de plus en plus enthousiasmés de leur voyage. Ils parcourent le lac Majeur, visitent l'Isola Bella, puis se rendent à Crémone. Là ils retrouvent le prince de Condé et sa suite qui descendaient du Tyrol. Chacun oublie déjà les tristes causes de ce voyage, et ne pense qu'à raconter et à vanter ses courses. « La dispute fut vive , c'était à qui avait vu les plus belles choses. On nous cita le lac de Constance, la hauteur et l'escarpement des monta-

' Mémoires du duc d'Enghien, publiés par le comte de Choulot.

gnes, la profondeur des précipices, la hardiesse des chemins, les rochers coupés à pic et qui semblaientà tout moment fermer le passage de la route; la beauté des cascades tombant des hautes montagnes ou la fureur du torrent roulant des quartiers de rocher; h tout cela nous avions de quoi répondre et nous répondîmes bien. Après quoi chacun alla reposer ses membres et sa poitrine fatigués, »

Ce touriste de dix-sept ans fait déjà valoir ses récits avec autant d'art qu'un bon écrivain. Mais ce n'est pas seulement dans les descriptions qu'il excelle; il a su, chemin faisant, mentionner quelques observations intéressantes sur les dispositions des États qu'il a traversés. En voici deux qu'il est bon de reproduire : « C'est une chose bien étrange que la façon de penser démocratique de la plupart des princes souverains. Dans ce moment, ils aimaient la Révolution; ils en trouvaient les principes sublimes, comme si ces principes reconnus n'entraînaient pas infailliblement leur ruine. Quand les horreurs qui se sont passées en France les ont forcés à changer de manière de voir, la peur les a contraints, pour la plupart, à ne pas changer de conduite. " Et lorsqu'à Bellinzona on le prend pour le comte d'Artois et que les magistrats de la ville lui font à lui et aux siens mille politesses: « Nous les détrompâmes, dit-il; ce qui ne les empêcha pas de nous combler d'honnêtetés. Les Suisses pensent presque tous individuellement à merveille sur nos affaires. Nous avons été à portée d'en juger dans leurs auberges aux discours qu'ils nous tenaient; mais leurs magistrats ont peur. Ils craignent le ressentiment de la France, et c'est cette faiblesse des gouvernements qui fait notre grand malheur... » En peu de mots, le duc d'Enghien a saisi et dépeint ici l'attitude que la plupart des puissances européennes tenaient et devaient continuer à tenir vis-à-vis de l'émigration. Nous aurons l'occasion d'insister sur cette attitude, qui, pour les émigrés, a été la cause de bien des tristesses et de bien des déceptions.

Au lendemain de la réunion de Crémone, le prince de Condé emmène tout son monde à Milan ; l'archiduc le reçoit avec

une politesse exquise. Les princes vont à la cathédrale, aux musées , au théâtre. Ils sont présentés chez les femmes à la mode comme les comtesses Litta et la belle madame Milesi. Enfin, le 25 septembre, ils arrivent à Turin, où ils retrouvent le comte d'Artois. « Tout le monde sait, rapporte le duc d'Enghien, les raisons qui ont engagé M. le comte d'Artois à aller s'établir à Turin dans le premier moment de son émigration. Le roi de Sardaigne est son beau-frère, madame la princesse de Piémont sa sœur. Dans une cour aussi peu étrangère pour lui, il devait, avec juste raison, espérer protection et secours plus que partout ailleurs. Là il était aussi rapproché des frontières de France, et par conséquent à portée, soit de recevoir des nouvelles plus fraîches, soit de saisir un moment favorable pour se mettre en France à la tête d'un parti fatigué de tant de désordres. » Le séjour de quinze mois que les princes firent à Turin permit au duc d'Enghien de prendre de curieuses notes sur le pays, les usages et les mœurs des habitants, la cour et son étiquette. Quant à l'espérance de réduire la Révolution et de ressaisir le pouvoir, elle se changea bientôt pour lui en un profond mécompte.

De Turin, le duc d'Enghien alla faire une petite excursion à Gènes. Deux détails le frappèrent particulièrement. Il visita l'Auberge des pauvres, et il en apprécia l'ordre et la distribution. « Mon grand-père, dit-il, s'est bien promis de profiter de cette visite pour notre petit hôpital de Chantilly. » Etant allé voir les galères, il y éprouva une impression pénible. « Parmi les galériens, observa-t-il, nous trouvâmes plusieurs Français : cette rencontre m'attrista et me rendit la course peu agréable. » Après une visite au phare et une course en mer, il revint à Turin par Asti.

Le roi de Sardaigne recevait les princes deux ou trois fois par semaine et leur témoignait, au moins au début, de grands égards. La cour était fort dévote et montée sur un ton de tristesse uniforme et de mœurs sévères qui occasionnait une certaine gêne, surtout aux jeunes gens. A l'arrivée des Français à Turin, le prince de Piémont avait vivement recommandé aux

dames de ne point faire parler d'elles, ce qui contribua à augmenter encore la désaffection de cevS dames pour le prince, homme rigide. Cependant les pl;jisirs qu'offrait Turin étaient nombreux : grand Opéra avec excellents chanteurs, concerts, bals, chasses, dîners, jeux, etc. Mais malgré les divertissements, le duc d'Enghien ne pouvait s'empêcher de murmurer : « A tout prendre, notre belle France vaut encore mieux que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent. Pourquoi les gens de bien ne savent-ils pas s'y entendre pour maintenir l'ordre? Ici les coups de couteau diminuent quelque peu, quoiqu'il n'y ait pas de semaine que quelqu'un ne soit tué. La nuit du lundi surtout semble consacrée à ces scènes de meurtre... » Le comte d'Artois était logé en ville dans une belle maison. Il avait pris un jour où il accueillait les Piémontais et la comtesse d'Artois les Piémontaises. Le prince de Condé, lui aussi, recevait deux fois par semaine. Le duc d'Enghien, désireux de fréquenter assidûment la société de Turin, avait, dès son arrivée, acheté une grammaire italienne et des dictionnaires pour étudier l'italien. 11 apprit facilement ce qu'il appelait le jargon piémontais, et comprenant à peu près ce qu'on lui disait, il fut bientôt à même de converser avec tout le monde. Il eut ainsi le talent de se faire d'aimables connaissances et de se rendre utile, agréable même ; plus heureux en cela que d'autres Français qui se plaignaient des ennuis causés par le séjour de Turin. « Une chose m'a frappé alors, observe-t-il, mais je le dis tout bas, car j'ai peut-être tort. Mes chers compatriotes m'ont paru quelquefois bien ridicules, ce dont je ne m'étais jamais aperçu en France... » Le jeune prince suivait assidûment la société de madame de Borgo, de madame Garaye et de la famille Gausin, où venaient presque toutes les femmes élégantes et titrées de la ville. Il allait aussi au bal chez la princesse de Carignan et chez madame Trevor, ambassadrice d'Angleterre. Il dansait avec grâce la contredanse, l'anglaise et la montférine. N'ayant pas encore obtenu une liberté entière, il éprouvait le regret de ne pouvoir s'exposer aux dangers attrayants, suivant lui, d'un bal masqué à l'Opéra. « Tout cela, dit-il, me rappelait Ghantilly.

Cependant je m'amusais le plus que je pouvais et cherchais à profiter de tout ce qui pouvait m'instruire, car je commençais à comprendre que tout n'était pas dans les livres, et que les sages de l'antiquité avaient raison de voyafjer. Il est vrai qu'ils ne perdaient pas leur temps au bal. J'y ai cependant appris de bonnes choses, mais que je ne dirais pas à tout le monde... » Pendant ces joveux loisirs, les princes, ne perdant pas de vue l'objet principal de leurs préoccupations, essayaient de se préparer un retour honorable en France. Ils avaient constitue un conseil composé du duc de Bourbon, de MM. de Sérent, d'Autichamp, de Vintimille, de l'abbé Miran , de l'évéque d'Arras et de M. de Galonné, a Je n'examinerai pas, dit à ce propos le duc d'Euphien, la manière dont ce conseil était composé, ni si les choix étaient bons ou mauvais : je me contenterai de dire que l'on eut des doutes sur quelques-uns des membres ; que ces doutes se changèrent en certitude dans l'esprit de beaucoup de Français, et que cela donna lieu à des propos et à des calomnies. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'intrigue se fourrait dans tout cela. On croyait partir; chacun voulait être employé, et tout le monde cependant ne pouvait pas l'être. Chacun avait sa manière de voir et blâmait celle d'autrui. Enfin, presque tous voulaient commander, lorsque, pour la plupart, il ne s'agissait que d'obéir. " Ces réflexions font honneur à l'esprit du duc d'Enghien, qui se rendait un compte exact de la situation et des nécessités qu'elle imposait. Le conseil formé par les princes était sans importance. Le prince de Condé avec son caractère emporté et absolu, le comte d'Artois avec sa légèreté surprenante, avaient tous deux des illusions inouïes au sujet de la Révolution, qu'ils traitaient en leur âme et conscience de simple révolte. Mais ce qu'il y eut de plus grave, ce fut le choix de M. de Calonne, cet homme frivole et trompeur, cet ennemi acharné de Marie-Antoinette. Comment les princes avaient-ils pu donner leur confiance à celui qui avait rédigé, avec madame de la Motte, d'abominables pamphlets contre l'infortunée reine ? Le cabinet des Tuileries apprit avec douleur cet affront immérité ; il résolut d'obtenir

des puissances étrangères une attitude réservée vis-à-vis d'émigrés qui méconnaissaient ainsi le respect dû à son autorité. Voilà ce que ne dit pas le duc d'Enghien, mais ce qu'il laisse parfaitement entendre. Sans se mêler à toutes ces intrigues, il était prêt à agir, et sa jeune vaillance ne cherchait que l'occasion de se manifester avec éclat. Visitant un jour la Superga, la belle église qui sert de sépulture aux rois de Sardaigne, puis examinant le paysage qui se déroule au pied du monument, il reste un instant perdu dans Tadmiration des montagnes et de leurs neiges éternelles. Tout à coup ce cri lui échappe : « Combien de fois j'ai demandé, en contemplant ce spectacle, par où avait pu descendre Annibal 1 Si on me l'avait permis, je serais allé faire des recherches sur les lieux mêmes. Je l'avoue, j'aurais été fier qu'on pût lire dans la page qui m'est réservée : C'est un petit-fds du grand Condé qui a retrouvé la marche d'Annibal... Mais, bah !... on me tient encore par la lisière ! » A tout instant, dans la vie trop courte du prince, on trouve ces fiers regrets. Ce n'est pas de la forfanterie chez lui; non, c'est le désir sincère de s'illustrer à tout prix. Les fatigues, les peines, les dangers ne sont rien à ses yeux. Il est né héroïque, il possède l'enthousiasme et les appétits d'un héros... Ah! ne les critiquons pas, ces aspirations enflammées, cette soif d'idéal et de gloire, ces élans de haut vol : c'est à ce signe qu'on reconnaît les âmes généreuses. Dans les temps froids et moqueurs où nous vivons, on sourit parfois de ces ardeurs et l'on traite le Sursum corda de don quichottisme. On a inventé un mot banal pour railler l'excès du patriotisme, comme si l'on pouvait être trop patriote! Mais la besogne qui plaît aujourd'hui h de nombreux sceptiques, c'est celle qui consiste à démolir les idées par des mots et les principes par des plaisanteries. Notre siècle est décidément un siècle sur son déclin. Il est né dans la fumée des batailles; il semble mourir dans la poussière des quolibets. Fasse Dieu qu'il ait une plus belle mort !...

Les plaisirs de Turin étaient loin d'empêcher le duc d'Enghien de penser à la réalisation de son plus cher désir : le retour

L'ÉMIGRATION ET LA FORMATION DE L'ARM liE DE CONDE. 27

en France. Des bruits de départ se répandent tout à coup. Le jeune prince qui voyait avec plaisir s'approcher le carnaval s'écrie : « Voilà mes projets renversés ! mais je ne regretterai rien. L'on part, il est vrai, mais c'est pour acquérir de l'honneur et ramener l'ordre et la paix dans notre patrie ; et je désirais partir plutôt le soir que le lendemain. » En6n, le 4 janvier 1791, le comte d'Artois quitta Turin et gagna Venise. Le duc d'Enghien et ses parents s'éloignèrent le G janvier par la route du mont Cenis, se dirigeant sur Berne.

Voici quels étaient les motifs qui avaient amené le départ inopiné des princes. A peine installés à Turin, le comte d'Artois et le prince de Condé avaient essayé de former des régiments d'émigrés, de profiter du mécontentement qui se manifestait en France, par suite delà continuation et de l'aggravation des excès révolutionnaires, des massacres et des mises à la lanterne. Espérant obtenir des secours de divers États, ils avaient envoyé, comme ambassadeurs de la délégation royale installée à Turin, MM. de Galonné en Autriche, de Vaudreuil en Suisse et des Cars en Allemagne. Ce que désiraient surtout les princes, c'était l'appui de l'empereur d'Autriche. Or, Joseph II n'avait répondu que par des paroles évasives aux sollicitations venues de Turin. Son successeur, Léopold II, cédant aux instigations secrètes des Tuileries, se bornait à parler d'intérêt et de sympathie sans offrir un soldat, sans avancer un florin. La cour d'Autriche méprisait M. de Galonné et traitait avec peu de considération le comte d'Artois; au fond, elle ne se souciait guère de se mettre en avant ni pour les princes, ni pour le roi de France. Si, plus tard, elle fait quelques efforts, ce sera dans la crainte que la contagion révolutionnaire ne la gagne, ainsi que les autres nations. Elle agira par égoïsme et aussi par intérêt personnel. Elle imposera pour son intervention des conditions telles qu'elles feront rougir les princes de l'avoir implorée. Le comte de Lille sera plus d'une fois exposé à des affronts et à des outrages venant de sa part, et l'armée de Condé gémira sous le joug étranger. En attendant, la cour d'Autriche

Page 1