LE DUC D'EIS'GHIEN
utilise le désaccord survenu entre la délégation de Turin et le cabinet des Tuileries; elle ne pardonne pas aux princes de désobéir à Louis XVI et de traiter avec peu de respect les conseils prudents de Marie-Antoinette. De son côté, la Reine n'avait pas oublié que, dans la triste affaire du Collier, le prince de Gondé et le duc de Bourbon, alliés aux Rohan , avaient paru défendre le cardinal. Louis XVI et Marie-Antoinette ajoutaient à ce grief celui d'une émigration au moins prématurée. Ils avaient écrit à Turin que le peuple, excité par les sectaires et les libellistes, n'avait pas compris pourquoi les princes et leurs amis avaient si précipitamment quitté la France. Leur départ retombait sur la royauté, qui en portait seule le poids et la responsabilité. Il est certain que ce reproche était fondé, et que les princes, en abandonnant le Roi et la Reine après le 14 juillet, avaient commis une grande faute. Ils livraient la monarchie, pieds et poings liés, à ses ennemis; ils la privaient de ses défenseurs directs. En vain affirmaient-ils qu'ils étaient sortis de la France pour la mieux défendre. S'ils voulaient accomplir leur devoir, c'était au cœur même du pays qu'il fallait combattre pour ses droits, c'était sur les marches du trône qu'il fallait opposer leurs poitrines à l'adversaire.
Afin de justifier leur départ, les princes alléguaient encore les désordres de Paris et des provinces. Ils s'étaient sentis incapables de lutter dans leur pays contre un torrent subitement déchaîné. Se voyant ou se croyant isolés en France, se trouvant, ainsi que le dit Tocqueville, c comme un corps d'officiers contre lesquels tous les soldats feraient feu » , les princes résolurent d'abord de créer un centre de réunion dans le voisinage des frontières, puis d'installer une sorte de camp dans les montagnes de l'Ardèche et d'y former des troupes sérieuses. Ils avaient voulu agir en Alsace, en Provence, dans le Lyonnais surtout; mais le cabinet des Tuileries, qui sentait l'orage grossir autour de lui par suite de ces manoeuvres, crut habile d'embarrasser leurs opérations et de créer des empêchements à l'exécution de leur plan. Ainsi les princes avaient
l.'ÉMIGRATION ET LA FORMATION DE L'ARMEE DE CONDÉ. 29
formé l'espoir de convertir à leur cause la garnison de Lyon, commandée par le comte de la Chapelle. Cet officier leur avait promis d'échelonner des troupes depuis la frontière jusqu'à Lvon, et de les aider à restituer au Roi ses prérogatives et ses droits, tout en maintenant certaines concessions et certaines réformes jugées nécessaires. Ce projet, qui devait aboutir à la fin de l'année 1 700, fut résolument empêché par Louis XVL Ce fut cet obstacle qui amena le départ de Turiti '. Les princes se décidèrent alors à aller chercher eux-mêmes l'appui de l'Allemagne pour essayer de vaincre la Révolution. Le duc d'Engliien, accoutumé à obéir, suivit docilement son père et son grand-père. A une première faute, les princes en ajoutaient une autre, et une fort grave.
Examinons impartialement la question. Il le faut, car nous allons voir le duc d'fCnghien participer souvent aux opérations des armées étrangères. Ce côté de notre travail n'est pas l'un des moins délicats; nous l'aborderons franchement. Si les gentilshommes expatriés s'étaient bornés à se réunir en corps d'armée, sous la direction de leurs princes, et à lutter en France pour le Roi contre ceux qu'ils considéraient comme des usurpateurs, l'histoire ne serait pas rigoureuse pour l'émigration. Au lieu d'une guerre opérée de concert avec l'étranger , ils n'auraient fait que régler une sorte de querelle personnelle sur le sol natal. C'est ce que pensait Malouet. « La proscription prononcée contre nous justifiant tous les moyens de défense, il me semble que c'est h la Vendée que devaient se réunir tous les Français royalistes^. » Pour s'excuser de leur recours à l'étranger, les princes et leurs partisans soutenaient qu'il leur était permis de combattre la Révolution par tous les moyens possibles. Ils rappelaient les guerres de religion, Henri IV et les Allemands, Mayenne et les Espagnols, les troubles de la
' Dans un entretien avec le prince de Condé, Augeard entendit ce prince accuser la Reine d'avoir fait manquer le projet de contre-révolution de Lyon par jalousie du comte d'Artois. Le prince alla jusqu'à se permettre d'appeler la Reine " démocrate ». Ou voit à quelle acuité était déjà arrivé le dissentiment entre les princes et la royauté. (Voir Mémoires d'Augeard.) 2 Mémoires de Malouet.
Fronde, Turenne et Gondé. Leurs adversaires avaient proclamé la confraternité des peuples et provoqué les nations à s'insurger contre toute royauté. Pouvaient-ils, eux royalistes, s'entendre avec les novateurs, devant le spectacle des horreurs et des dissensions qui frappaient leurs yeux? On leur jetait à la face le mot de patrie, mais la patrie était-elle sur ces places sanglantes où l'on immolait des victimes par milliers? Étaitelle dans ces campagnes où Ton brûlait les fermes et les châteaux, dans ces clubs et ces assemblées orageuses où tout paraissait un défi au bon sens, où tout ce qui portait un nom, manifestait une valeur et une personnalité, était dénoncé, menacé d'arrestation et de mort?... Non. Nous savons, nous, que la patrie se montrait et s'affirmait dans ces vaillantes armées où des soldats improvisés tenaient tète aux vieilles troupes de l'Europe. Mais les royalistes, confondant leur propre cause avec celle de la monarchie, et ne voyant dans les idées nouvelles que des idées de rébellion, croyaient sincèrement avoir le droit de combattre, même avec l'appui de l'étranger, les adversaires de la monarchie légitime'. Cette théorie nous étonne, nous pour qui la patrie est chose inviolable et sacrée, nous qui avons une juste horreur de l'alliance avec l'étranger. Cependant, si nous voulons juger les émigrés et leur système, ne les jugeons pas avec nos opinions actuelles. En 1789, le drapeau tricolore, que les représentants de la nation venaient d'adopter, figurait la patrie française pour tous ceux qui avaient acclamé l'ère nouvelle , tandis que pour les royalistes et les émigrés, la patrie était uniquement incarnée dans le Roi. Tout accord entre ces deux partis qui avaient chacun un symbole différent était chose impossible '^. Dans cet examen sommaire des causes et des actes de l'émigration , il faudrait
• Malesherbes hu-même, l'ami du peuple et des philosophes, le libéral incontesté, reconnaît qu'un homme portant l'épée ne peut se dispenser de rejoindre les frères du Roi, et, pour excuser l'appui demandé à l'étranger, il cite force exemples empruntés à l'histoire des autres puissances. (Voy. Mémoires d'outrelombe, t. III.)
- Voir sur ce sujet de très-belles pages de M. Albert Sorel dans son remarquable ouvrage sur l'Europe et la Révolution [t, I, p. 538 à 541).
ne pas oublier aussi que Louis XVI, par une faiblesse inouïe, paralysa les efforts de ceux qui restèrent jusqu'au bout pour protéger et maintenir son autorité; ce qui permit de dire à ceux qui étaient partis qu'ils auraient plutôt joué le rôle de victimes que celui de défenseurs. Il ne faudrait pas omettre non plus qu'au si{]^nal du départ donné par le chef de la noblesse, une foule de braves et loyaux {gentilshommes crurent sincèrement que leur dévouement à la cause royale leur ordonnait d'émigrer. Ceux-là se conduisirent avec courage et sans déchoir. D'autres, malheureusement, ont mérité le blâme le plus sévère. Leurs intrigues et leurs chimères ont servi de thème principal aux pamphlets et aux discours des révolutionnaires, contribuant ainsi en partie à la chute de la royauté. Il est maintenant avéré que des membres de l'aristocratie française ont proféré des paroles blessantes et publié d'odieux écrits contre le Roi, contre la Reine surtout, écrits et paroles que les jacobins ont relevés et exploités. Une bonne partie enfin des émigrés a trop souvent repoussé les conseils de sagesse et de politique qui leur ont été prodigués par les fidèles amis du Roi. Nous aurons à le remarquer plus d'une fois au cours de ce travail, en observant d'ailleurs avec satisfaction que jamais le duc d'Enghien n'a mérité d'être compris parmi ceux qui se sont rendus coupables de ces fiiutes. Mais si de nombreux émigrés doivent être sincèrement blâmés pour leur manque de mesure et de dignité, pour leur légèreté, leur insouciance et leur égoïsme, il faut constater aussi que leurs adversaires leur ont appliqué parfois à tous des jugements passionnés. Ils n'ont pas voulu admettre, — comme nous l'avons démontré, — que la plupart des émigrés, en combattant la Révolution, ne croyaient pas combattre directement la France. Ils n'ont pas voulu reconnaître non plus que les gentilshommes avaient pris les armes contre ceux qui avaient pillé leurs châteaux, égorgé leurs parents, fomenté l'insurrection dans le pays. Ils ont flétri leur alliance avec l'étranger, soit; mais ils ne se sont pas rappelé que Paris a fait des ovations à Voltaire, lequel osait dire au roi de Prusse : « Sire, toutes les fois que j'écris à Votre Majesté
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sur des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos régiments à Rosbach... L'uniforme prussien ne doit servir qu'à faire mettre à genoux les Welches. T approuve un tel sentiment , tout Welche que je suis. » H est regrettable qu'on paraisse avoir en cette matière deux poids et deux mesures, car il est souverainement douloureux de voir glorifier un Voltaire qui se plaisait à insulter officiellement la France, sa patrie, nous traitant de
...peuple .sol et volarje,
Aussi vaillant au pillai;e
Que làclie élans les combats!
Plusieurs fois notre histoire nous a présenté l'exemple déplorable de Français entraînés par la passion politique dans les alliances funestes que nous reprochons aux émigrés. On pourrait citer particulièrement les huguenots réclamant l'aj)pui des mercenaires allemands contre la Ligue, les incidents delà guerre d'Espagne en 1823, d'autres faits semblables. On pourrait se demander aussi pourquoi la Révolution, qui flétrissait avec tant de rigueur la présence des émigrés dans les rangs des alliés, a laissé jouer chez elle un rôle prépondérant à des étrangers comme les Fournier, les Clootz et les M a rat.
Mais ces faits ne constituent pas des excuses. Nous sommes les premiers à reprocher au comte d'Artois, au prince de Gondé et aux autres gentilshommes d'être sortis de France, sans avoir épuisé sur le sol natal tous les moyens capables de soutenir la monarchie. Le duc d'Enghien n'aurait pas demandé mieux. Il eut accueilli avec empressement une résolution qui lui eût permis de combattre dans son pays en faveur de la royauté. Jeune prince de dix-sept ans, n'ayant point à discuter les ordres de son grand-père qui, chef de la famille, commandait en maître, il fut contraint de s'incliner et d'obéir.
Au sortir de Turin, le prince de Gondé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien se dirigèrent sur Ghambéry. Ge fut dans les environs de cette ville que le vicomte de Mirabeau forma la première légion. Il eut beaucoup de peine à lui faire traverser
la Suisse et à la rassembler sur les bords du Rhin, dans les États du cardinal de Rohan. Les princes ne voulurent pas entrer à Genève, parce que les habitants, ardents amis de la Révolution, se préparaient à y insulter les émigrés. De Berne, ils serendirentà Stuttgard,où les attendait une mauvaise réception. « Le duc de Wurtemberg, d'un naturel prudent, dit le duc d'Enghien, voyant que nos affaires n'allaient pas aussi bien qu'on pouvait l'espérer, avait cru plus sûr de sacrifier sa fiiçon de penser et son honneur à sa fortune... Je ne dois pas omettre que M. de Machault, zélé partisan de la Révolution française, était envoyé à Stultgard, et qu'il n'avait pas peu contribué au changement du duc de Wurtemberg. La peur et l'argent furent les armes dont il se servit. Mon grand-père nous dit que c'étaient de puissants moyens sur un esprit faible. Il nous ledit, mais en nous recommandant de garder cela pour nous. C'est terrible d'avoir à mépriser les gens et de se taire I J'aurai de la peine à me faire à cela : cependant on me répète que c'est plus nécessaire que jamais... '. »
Cette réflexion dénote à merveille la loyauté du jeune duc. Mépriser les gens et se taire, c'était au-dessus de ses forces, parce qu'il ne savait pas dissimuler ses sentiments. Les âmes généreuses salueront cette déclaration ; elle sera toute la vie la règle de conduite à laquelle se conformera le duc d'Enghien.
Les princes quittèrent Stuttgard pour se rendre à Carlsruhe, auprès du margrave de Baden ^. Celui-ci les accueillit avec courtoisie. Pendant la visite de sa résidence, il les amena au sommet d'une tourelle d'où l'on contemplait un superbe paysage. « Il nous fit remarquer, dit le duc d'Enghien, la grosse tour de Strasbourg que Ton voit distinctement. Si je n'avais pas craint d'être impoli, je me serais mis à crier : Terre ! Enfin je fus poli au moyen d'un soupir qui refoula ce sentiment au fond de mon
* Mémoires du duc d'Enghien.
* Charles-Frédéric gouvernait tlepuis 1738. Il avait réuni les domaines de la branche de Baden-Baden à ceux de la branche de Baden-Drulach, en 1771. Son fils Charles-Louis maria en 1793 sa troisième fille, Louise-Marie-Auguste, avec le grand-duc Alexandre de Russie, et sa quatrième fille, Frédérique-Dorothée-Wilhelmine, en 1797, .à Gustave-Adolphe, roi de Suède.
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cœur. . . » On voit que l 'amour de la France était resté vivace dans cette âme impressionnable. Nous aurons souvent à constater chez le prince le désir ardent de retourner dans un pays cher entre tous. Lorsque le malheur des temps et la fatalité des circonstances voudront qu'il se rencontre sur les champs de bataille en face de ses compatriotes, il se conduira en Français; il les traitera en Français. Il sera le premier à déplorer ces luttes fratricides; il cherchera à adoucir par mille attentions délicates les souffrances des blessés, les tristesses des prisonniers. Plus d'une fois, il sauvera la vie à des soldats répubUcains que des soldats étrangers s'apprêtaient à égorger sans pitié.
Les honneurs que le margrave de Baden rendit aux princes furent considérables, et les plaisirs qu'il leur offrit nombreux et variés : festins superbes, illuminations de ses jardins, opérascomiques dans sa salle de spectacle, bals masqués, promenades dans la forêt de Bruchsal. Mais des jours allaient venir où à ces démonstrations chaleureuses succéderaient la sécheresse, l'indifférence, le mauvais vouloir. De Garlsruhe, les princes gagnèrent Worms. Us y arrivèrent le 23 février 1791. C'est à cette date que commence l'histoire de l'armée de Gondé, armée où le duc d'Enghien fera preuve d'une bravoure et d'une science militaire au-dessus de son âge. Elles sont telles que le regret de ne pas les voir mises au service de son pays s'en augmente encore plus. Nous n'insisterons pas sur cette pensée dans l'examen des faits qui se dérouleront bientôt sous nos yeux. Cependant, elle est trop grave et elle assiège trop notre esprit pour ne pas la placer en tête de l'étude des événements de guerre qui vont agiter l'Europe de 1792 à 1799. C'est en effet pour nous un réel motif de chagrin que de voir tant de valeur utilisée contre des Français. Mais si nous ne considérons qu'en lui-même le courage du duc d'Enghien, nous ne pouvons lui refuser notre hommage. A l'heure où il doit combattre, il adresse au chevalier de Virieu cette réflexion, qui, en une ligne, le peint tel qu'il est :
« Un jeune prince, dans ce siècle, est toujours à sa place, quand il est aux coups de fusil ! »