‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 8 sur 69 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES ALLIÉS ET l'aRMÉE DE CONDÉ (1791-17931

Les émigrés entrent en Allemagne, croyant naïvement à un appui sincère de ce pays. Le temps n'est pas éloigné où chacun lira sur les poteaux des chemins cet avertissement injurieux : « Il est interdit aux vagabonds, aux émigrés et aux mendiants de séjourner ici. » C'est ce qu'on peut appeler une hospitalité allemande. Mais, pour le moment, les émigrés se laissent aller à leurs illusions; tous sont pleins d'espérances. Ils auraient dû cependant songer aux conséquences d'un fait récent. Le comte d'Artois, qui s'était dirigé de Turin sur Venise dans la pensée d'avoir une entrevue avec Léopold H, avait été prié fort poliment de rebrousser chemin. Sans se déconcerter, le prince avait choisi pour résidence le château de Schonburlust, à Goblentr.. Il ignorait encore que Marie- Antoinette avait écrit à Léopold II que les princes n'avaient pas devéritables moyens d'action, et qu'ils perdaient la royauté. Mais, en route, il avait reçu une lettre de la Reine l'informant que les armements des émigrés exaspéraient le peuple parisien. Elle le priait de renoncer à tirer l'épée; sinon les choses prendraient une fatale tournure. Le comte d'Artois n'avait tenu aucun compte de cet avis et de cette prière; il accueillait avec un empressement bruyant tous ceux qui voulaient coopérer à une action militaire contre la Révolution.

De son côté, le prince de Gondé s'était fixé à Worms, qui formait alors le quartier général de l'émigration. Coblentz était le siège du gouvernement des princes; Trêves, Bruxelles

et Spa, le rendez-vous des émigrés qui n'avaient pas encore renoncé aux frivolités et aux plaisirs.

Quelle était la pensée qui guidait Marie-Antoinette dans son opposition à l'action immédiate des royalistes sortis de France? Etait-ce d'empêcher absolument les tentatives des gentilshommes qui, de bonne foi, croyaient mieux servir au dehors les intérêts de la royauté? Non. Ce que la Reine voulait, d'accord avec Louis XVI, c'était qu'on lui accordât le temps de quitter Paris avec les siens. Elle avait formé le projet de se réfugier dans une ville frontière, d'y réunir les troupes demeurées fidèles à la cause royale et de marcher à la tête de Français, mais de Français seulement, contre ceux que la monarchie considérait comme des rebelles'. Marie-Antoinette comptait sur le concours des princes et de leurs amis. Ce n'était pas une contrerévolution qu'elle méditait, au sens littéral du mot; c'était l'affranchissement de la royauté, tout en concédant une liberté sage. On sait comment l'issue malheureuse de la fuite de Varennes empêcha l'exécution de ce plan, et comment aussi elle parut fortifier le parti des princes.

Sur ces entrefaites, le comte de Provence vint s'unir au comte d'Artois pour constituer à Goblentz un semblant de gouvernement. Ils nommèrent des ambassadeurs. Ils envoyèrent en Angleterre M. de Galonné; en Prusse, le baron de Roll; en Autriche, le baron de Flachslanden. Ils formèrent en même temps un conseil d'Etat où ils donnèrent le poste de ministre de la guerre à M. de Vaudreuil, le titre de général en chef au prince de Gondé, et celui de chancelier à l'évêque d'Arras. Le fatal Galonné était le grand inspirateur de ce conseil^. Malgré la tristesse des temps, les plaisirs et les divertissements

' « La Reine, dit Aii{;ear(l, ne cesse de répéter, cliaque fois qu'elle en trouve l'occasion, qu'elle ne veut rien devoir qu'à l'opinion, qui se montrera en France en faveur delà nionarcliie, et non aux secours étrangers.» (Mémoires.) — « C'est à Toulon, à Jalès, à Lyon et dans l'Ouest, comme le demandaient bien des gentilshommes, que les émigrés devaient aller combattre, et non à Goblentz ou à Liège, aux côtés des étrangers allemands. » [Mémoires du baron de GuilUertny.)

- Le même Galonné, dix ans après, demanda sa radiation de la liste des émigrés et adressa au premier Consul un mémoire plein de flatteries où il se défendait d'avoir servi contre la République, et où il appelait Bonaparte « pacificateur

de tout p^enre jouaient un grand rôle à Gobléntz. Les grades étaient distribués à tort et à travers. Les Mémoires de M., de Termont, récemment publiés, se font, à cet égard, l'écho de plaintes justifiées. « Croirait-on, dit M. de Termont, qu'à cette époque fatale où les malheurs généraux semblaient imposer la loi d'oublier ses intérêts particuliers pour ne s'occuper que de la chose pubUque, une foule de vils flatteurs, sans autre mérite que leurs prétentions, sans autres droits que leur importunité, sollicitaient, obtenaient des grades que d'anciens et braves officiers méritaient, mais dédaignaient de demander! L'on ne vovait dans les rues de Gobléntz que de doubles épaulettes de colonels portées, la plupart, par des fats ou des étourdis, plus propres à guider un frivole et colossal wiski qu'à conduire à l'ennemi un escadron de cavalerie '. » C'était bien autre chose en ce qui concernait les finances. «Si les grâces de cette espèce étaient prodiguées jusqu'à les rendre méprisables, les déprédîitions dans la partie des finances n'étaient pas moindres : une foule de sangsues étaient attachées à nos malheureux princes et songeaient bien plus à s'enrichii" à leurs dépens qu'à les servir. M. de Galonné, homme d'infiniment d'esprit, mais facile à tromper et non connaisseur en hommes, avaitdormé sa confiance à plusieurs méprisables personnages qui, le volant impudemment, épuisaient ses ressources... Entourés de malhonnêtes gens, nos princes furent les victimes de leur imprudence et du peu de vigilance qu'ils apportèrent à l'emploi de leurs deniers, et ce peu de soin prépara une partie de leurs disgrâces"'. >» La plupart des gentilshommes se livraient au jeu ou au plaisir. Les princes avaient donné l'exemple en affichant pour maîtresses, le comte de Provence, madame de Baibi ; le comte d'Artois, madame de Polastron. Il nous semble qu'on aurait dû commencer une pareille campagne moins légèrement. Quoi 1 c'est au moment où Louis XVI et Marie- Antoinette sont livrés aux

de C Europe, tjraml homme » , etc. (Voir Catalogue Duùruufaut, Charavay. — 1887, noS?.)'

' Journal d'un officier de l'armée des princes (1792), publié par la Revue rétrospective, n° 37.

« Ibid.

insultes et aux menaces de leurs ennemis; c'est au moment où chaque jour emporte une parcelle du pouvoir royal et détruit une à une les assises fondamentales de la monarchie, que les princes et leurs fidèles donnent des fêtes et des bals, courtisent les belles, fredonnent des chansonnettes, composent de petits vers, colportent des historiettes scandaleuses et s'assoient à des Festins ! On fait assaut d'esprit, de traits malins, de mots aimables; on fait montre de futilité, d'insouciance, de scepticisme, de vices faciles, d'immoralité. On ne parle que de pensions et que d'honneurs, on met en jeu les petites jalousies et les envies médiocres, on se précipite tête baissée dans le gouffre de l'inconnu, sans prévoir les divisions, la déroute, la misère, la ruine, puis les déceptions, la mauvaise foi des étrangers, leur cupidité, leurs plans secrets, enfin la fuite à travers l'Europe, la trahison, le triste dénoûment d'une cause cependant si belle * !

Là où Içs émigrés perdaient littéralement le sens commun, c'est lorsqu'ils associaient le nom respectable de la Reine aux invectives qu'ils lançaient contre les révolutionnaires ^. Marie- Antoinette, tenue au courant des insultes et des calomnies dirigées contre elle, jetait ce cri qui donne le frisson : « Les lâches, après nous avoir abandonnés, veulent exiger que seuls nous nous exposions et seuls nous servions tous leurs intérêts ! Je n'accuse pas les frères du Roi, je crois leurs cœurs et leurs intentions purs; mais ils sont entourés et menés par des ambitieux qui les perdront, après nous avoir perdus les premiers '. » Hâtons-nous de le répéter : aucun des nombreux documents que nous avons étudiés ne permet de croire que le duc d'Enghien ait pris la moindre part à ces intrigues. Sa jeune âme était trop soucieuse de ce qui est noble et beau pour s'associer h des outrages contre une reine infortunée, ainsi qu'à des frivolités et à des petitesses. Il a pu se laisser aller aux plaisirs de son âge, mais, avant tout, il a témoigné le désir de se battre et

' Voy. la Lettre de Malouet aux émigrants. — Mémoire!;, t. II.

2 Voy. Mémoires: d' Augeard.

3 Lettre de Marie-Antoinette au comte de Mercy, le 21 août 1791.

de reconquérir en combattant sa place le'gitime en France. La cause de la royauté' était pour lui une cause sacrée, à laquelle il avait voué sa vie.

Avant de suivre l'armée de Gondé dans ses opérations, il est bon de jeter un coup d'œil sur les dispositions précises de l'Europe j)0ur les émigrés. Léopold II, d'abord ému par l'arrestation de Varennes, avait prévu les périls d'une guerre contre la France, et dans sa colère contre les émigrés, était allé jusqu'à dire : « J'ai une sœur en France, mais la France n'est pas ma sœur. » Frédéric-Guillaume s'engageait bien à faire quelque chose, mais il était, avant tout, préoccupé des affaires de Pologne et de Turquie. Il subordonnait sa conduite à leur solution. Chose douloureuse à constater, mais qui ne surprend pas, quand on réfléchit que la diplomatie n'a pas d'entrailles, la Prusse et l'Autriche songeaient secrètement à tirer parti des divisions de la France pour lui arracher quelques lambeaux de son territoire'. L'Angleterre, tout en affirmant qu'elle prenait un vif intérêt à la position de Louis XVI, se réjouissait, comme toujours, de nos troubles; l'Espagne, gouvernée par Godoy, était incapable de lever quelques miquelets et de prêter quelques réaux ; la Suède, appauvrie, était réduite à des vœux platoniques; la Russie, représentée par la puissante Catherine II, fixait son attention, elle aussi, sur la Pologne; mais, au demeurant, c'était encore la seule puissance qui consentit à délier les cordons de sa bourse, La Tzarine donna de l'argent, promettant des régiments qui ne vinrent jamais. Elle se confondit en compliments et en éloges sur la bravoure des émigrés; elle ne voulut jamais risquer pour eux les os d'un grenadier russe. Le roi de Sardaigne, Victor- Amédée, avait écrit, le 10 juillet 1791, au prince de Condé qu'il était pénétré de douleur et d'indignation. Il déclarait qu'il contribuerait à adoucir la situation affreuse du Roi Très-Chrétien et de sa famille*. C'était une

' D'après M. de Sybel, Léopold II et le roi de Prusse ne voulaient pas replacer la France sous l'ancien régime des privilèges et des abus. Cet intérêt et cette sympathie des deux monarques pour les réformes de la Révolution nous étonnent singulièrement,

- Dossier Surval. — Archives nationales.

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promesse, mais non un acte. L'Europe témoignait une médiocre sympathie pour la cause royale; quant aux émigrés, elle leur était presque hostile. Mercy-Argenteau résumait ainsi la situation, et sa loyale affirmation est une honte pour l'Europe, dont elle révèle la politique égoïste : « Les puissances ne feront rien pour rien. »

Devant cette attitude, les princes, au lieu de s'entendre, se divisent. Le comte de Provence, le comte d'Artois et le prince de Gondé sont en désaccord avec la maison d'Orléans; la maison de Condé en désaccord avec elle-même et avec le cabinet des Tuileries. Tous ces princes refusent d'obéir à leur roi. Chacun a son plan, chacun a son but secret. Pressés d'un côté par Louis XVI qui se contentait d'un simple appel aux puissances, de l'autre par les princes qui réclamaient impérieusement l'emploi de la force, Léopold et Frédéric-Guillaume signent à Pilnitz une déclaration de principes en faveur du Roi de France. Un mot donne à cet acte sa vraie signification. Les deux souverains n'agiront en faveur de leur frère que dans le cas « d'un accord unanime » entre toutes les puissances. Cette déclaration solennelle était un leurre. La pauvre reine, qui l'a lue, les larmes aux yeux, n'aperçoit plus que déception dans le peu d'énergie des uns et trahison dans la mauvaise volonté des autres. « Mon Dieu! s'écrie-t-elle indignée, est-il possible que, née avec du caractère et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois destinée à passer mes jours dans un tel siècle et avec de tels hommes!... »

A la lettre de Louis XVI qui les priait de ne pas s'unir aux souverains étrangers, les princes répondirent de Worms, le 10 septembre I79I, qu'ils résistaient «à des défenses extorquées » . Le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien écrivirent au Roi le H septembre qu'ils adhéraient à la lettre du comte de Provence et du comte d'Artois. «Nous périrons tous, disaient-ils, plutôt que de souffrir le triomphe du crime, l'asservissement du trône et le renversement de la monarchie. »

Le prince de Condé, qui alors était l'unique soldat parmi les

Bourbons et continuait les fières traditions de sa race, avait, à ce titre surtout, conquis l'estime des meilleurs capitaines. Il était aussi le seul homme capable d'amener à lui tous les gentilshommes en état de tirer l'épée. Il faut reconnaître qu'autour de ce prince on parlait moins de fêtes et de plaisirs, de caprices et de folies. Louis-Joseph de Bouibon, prince de Gondé, n'avait que cinquante-cinq ans et paraissait être encore dans la verdeur del'âfje'. 11 était doué d'une intrépidité rare, d'une volonté inébranlable et d'une résolution prompte. A seize ans, il s'était illustré à la guerre. En 1 7G2, il avait battu le prince de Bruns- M^ick et lui avait enlevé toute son artillerie. On verra avec quelle science et quel entrain il conduisit de nouveau ses gentilshommes à la bataille^. Le prince de Gondé avait choisi Worms comme le point de ralliement le plus facile pour l'émigration armée. A sa voix accoururent les Vergennes, lesGourtavel, les Montboissier, les Virieu, les Damas et une foule d'autres seigneurs, ceux-ci moins désireux de mener joyeuse vie que de se jeter, sabre en main, dans la mêlée. Les secours de l'impératrice de Russie arrivèrent à temps pour permettre d'entreprendre l'organisation des troupes royales, qui devaient prendre, du nom de leur chef, le titre d'armée de Gondé. Aussi, les trois princes, qui représentaient trois générations de la famille de Gondé, remercièrent-ils chaleureusement (Catherine II. Cette princesse, charmée de leur lettre, les félicita, le 25 octobre I79J , du zèle infatigable et de la fermeté qu'ils déployaient pour soutenir la cause de leur roi opprimé.

L'émigration augmentant de jour en jour, « on sentit la nécessité, dit le duc d'Enghien, de recueillir ces débris et de les ramener en masse vers une patrie qu'ils avaient plus droit d'habiter que ces hommes qui, chaque jour, la faisaient rétrograder jusqu'à la barbarie. Tout étant dans la force, il fallait la

' Le prince de Condé était né le 9 août 1736; son fils, le duc de Bourbon, le 13 août 1756, et son fiU, le duc d'Enghien, le 2 août 1772.

2 « J'ai eu le bonheur, dit le comte de Romain, d'être présenté au duc de Bourbon et au duc d'Enghien. Le duc d'Enghien est pétri de grâce et pétille d'esprit ; il est avec nous comme avec de vrais camarades, sans perdre le ton do dignité qu'il doit avoir. » (Souvenirs d'un officier royaliste, t. II.)

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constituer... » En conséquence, le comte d'Artois obtint la permission de former et d'armer des compagnies. Mais il importait de les exercer, de les faire manœuvrer, et cela sans ostentation, car les électeurs, surtout celui de Mayence, redoutaient des complications diplomatiques. Les gentilshommes les plus riches avaient formé des escadrons ; sous le prétexte de faire des promenades militaires, ils manœuvraient réellement dans les champs et sur les routes. Le prince de Condé avait déjà réuni mille à douze cents gentilshommes; le comte d'Artois, un nombre plus considérable. Les compagnies nouvellement créées commençaient à peine leurs exercices, que les habitants de Worms, craignant la colère de la nation française, allèrent solliciter l'électeur de Mayence de mettre fin à cet appareil militaire. Apprenant l'arrivée du général Kellermann à Landau , ils renouvelèrent leurs instances d'une façon si pressante, que l'Électeur inquiet prescrivit l'éloignement des émigrés.

« M. le cardinal de Rohan, rapporte le ducd'Enghien, nous offrit alors un asile dans ses bailliages, et nous partîmes pour Ettenheim, le 2 janvier 1792. Rien de plus noble, de plus généreux et en même temps de plus hardi que la démarche de M. le cardinal. Il s'exposait beaucoup, puisque, en quelques heures, la garnison de Strasbourg pouvait venir mettre tout à feu et à sang; qu'il n'était défendu par rien et qu'il s'attirait par cette démarche la haine implacable de la nation. » Telle fut l'origine des relations du cardinal de Rohan avec les princes. Il est important d'en fixer ici la date précise; car ce fut à ce moment que le duc d'Enghien, — il avait à peine vingt ans, — rencontra la nièce du cardinal, Charlotte de Rohan- Rochefort, h laquelle il devait témoigner une si constante passion.

Il semblerait que le cardinal, dont nous avons déjà eu l'occasion de rappeler sommairement le rôle déplorable dans l'affaire du Collier, eut voulu réparer, autant qu'il était en lui, ses fautes envers la monarchie. Les royalistes furent à même d'apprécier ses bons offices, car la route de Worms à Ettenheim

avait été pour eux une route semée de difficultés. Dans le Palatinat, défense leur avait été faite de s'arrêter, même pendant la nuit. Les hôteliers s'étaient entendus pour leur inaposer mille vexations ou pour leur faire payer à des prix inouïs les moindres denrées. « .l'ai remarqué, dit le duc d'Enghien, que partout où nous avons été, nous trouvions le peuple prévenu de la manière la plus fâcheuse contre nous, mais nous regrettant fort quand nous partions. Il esta présumer que nous étions précèdes par de fidèles missionnaires de la propagande, qui ne négligeaient aucun moyen de nous nuire. Nous fûmes reçus à merveille par M. le cardinal et logés chez lui. » Au commencement de janvier 1792, l'armée de Gondé se composait de douze cents hommes de la légion de Mirabeau, de quatre cents hommes du régiment de Berwick, de deux cents hommes des chevaliers de la Couronne. Du mois de janvier au mois d'août 1792, cette petite armée arriva à compter six cent quarante-quatre fantassins et quinze cents cavaliers. On peut critiquer sans doute pour un aussi mince effectif de trop nombreuses dénominations, telles qu'infanterie noble, légion de Mirabeau, régiments de Rohan, d'Hohenlohe, etc.; mais il faut observer que ces troupes avaient été levées séparément par des princes dévoués aux Bourbons, qui avaient tenu à donner leurs noms à des corps créés par eux.

Le prince de Gondé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien quittèrent bientôt Ettenheim pour se rendre à Oberkirch. Placés h deux lieues d'Offenbourg, à trois lieues du Rhin, ils avaient eu un instant la pensée de s'avancer sur Strasbourg et d'y tenter un coup de main ; mais des ordres venus de Goblentz les forcèrent h l'inaction. Par suite de ces lenteurs, la garnison delà ville fut changée, et tout espoir d'entretenir des intelligences avec la nouvelle troupedisparut. Leducd'Enghienblâma vivement cette politique d'atermoiements. « Le système de Goblentz a toujours été d'attendre le secours des puissances. Le Roi le voulait, l'écrivait, et on suivait ses ordres. Mais qui sait si un coup de vigueur n'aurait pas sauvé les jours de notre infortuné monarque? Et ne pouvait-on le servir même malgré

lui? Sauver le Roi, éviter à notre histoire une pajje sanglante, quelles excuses pour une désobéissance, et tout cela sans le secours des autres! ... » Le duc d'Enghien attribue à tort une responsabilité quelconque au malheureux Louis XVL Le Roi s'opposait à l'alliance des émigrés avec l'étranger; les nombreuses lettres de la Reine à Mercy-Argenteau le démontrent. S'il a dissuadé d'essayer un coup de main sur Strasbourg, c'est qu'il a craint de voir entreprendre une campagne en Alsace par des Français unis à des Autrichiens et à des Prussiens. Quant à la politique de Goblentz, à aucune époque il ne l'a inspirée ou dirigée. Et d'ailleurs, la tentative sur Strasbourg eût été une folie, car le duc de Wurtemberg s'était placé à proximité d'Offenbourg avec des troupes et du canon , tout prêt à mettre l'armée condéenne entre deux feux, au cas où l'armée française aurait passé le Rhin.

On paraît croire assez généralement que le prince de Gondé, comme chef de l'émigration, était animé de haine contre la France, et qu'il avait entrepris cette guerre avec une sorte de joie sauvage. Quelque regret qu'on éprouve à le voir s'unir aux étrangers, on commettrait une erreur en lui prêtant ces sentiments. Les Mémoires du duc d'Enghien contiennent à ce propos une déclaration importante : « A deux lieues de Reschen, on traverse un petit village appelé Saltzbach. C'est là qu'a été tué le maréchal de Turenne. La pyramide élevée en son honneur est tombée, mais on ne peut voir ce lieu sans être frappé d'une vénération profonde. Mon grand-père le répétait souvent, — et je le sentais comme lui, — combien il était cruel d'attendre là des Français pour ennemis. Mais qui égorgeait? Qui violait tous les droits les plus sacrés?... »

On partit le 19 février d'Oberkirch pour la ville de Bingen, située en Hesse-Darmstadt, sans qu'un murmure s'élevât de la petite troupe. La plupart des gentilshommes marchaient à pied, sac au dos, ignorant quel accueil leur serait fait dans la principauté où ils se rendaient, et supportant les épreuves qui les assaillaient à tout moment sur la route. De lâches habitants, frappés d'une peur inexplicable, leur refusaient impi-

toyablement les plus simples aliments, le pain même, sous prétexte que l'ordre avait été donné de n'en pas fournir aux émigrés. L'électeur de Trêves reçut cordialement les princes et leurs soldats, mais sans vouloir se compromettre. Ce n'était, — comme Frédéric-Guillaume le conseillait au prince de Hohenlohe-Bartenstein, — qu'une pure et simple hospitalité. On aurait cru soulever des incidents périlleux en donnant un appui sincère à un corps d'émigrés en armes; on cherchait tous les prétextes possibles pour éviter des complications. La déclaration de Pilnitz, qui avait le tort si grave de s'occuper des affaires de la France, n'avait été cependant composée que de termes vagues. On prenait en considération les désirs et les représentations des princes; on déclarait la situation du roi de France digne d'intérêt pour tous les souverains; mais on se bornait à espérer que les puissances reconnaîtraient cet intérêt en affermissant un gouvernement qui satisferait à leurs droits. Le duc d'Enghien avouait lui-même que l'Autriche et la Prusse n'avaient réellement pas le ferme dessein d'agir en faveur de Louis XVI ' : « On espérait beaucoup dans les puissances, mais les puissances avançaient lentement; elles promettaient des troupes, mais ces troupes n'arrivaient pas; le mal s'aggravant tous les jours en France, il avait bien fallu renoncer à l'idée que les émigrés pouvaient h eux seuls faire la contre-révolution. Dans les commencements, il eût été possible d'avoir un grand parti en France; à cette époque, trop de passions étaient en jeu, et malgré beaucoup d'illusions tombées, trop d'intérêts personnels conspiraient contre l'intérêt général pour pouvoir rien espérer, à moins d'être réunis à des forces considérables. Il fallait donc se mettre à la merci des puissances, et ces puissances, même en nous servant, avaientelles des vues parfaitement intègres '? »

Ce n'est donc pas avec joie que le duc d'Enghien consentait

' Deux jours après la déclaralion de Pilnitz, Léopoid II reTusait dix mille hommes au comte d'Artois.

' Le cabinet des Tuileries avait déjà conscience de l'éffoïsme de l'Europe, et particulièrement de l'Autriche. « Voilà le moment de nous servir, écrivait le

à recevoir l'appui de l'étranger. Il trouvait même un mot significatif pour en dépeindre toute la gène : il appelait cela « se mettre à sa merci». Il regrettait l'absence d'un grand parti monarchique en France, il déplorait les passions et les intérêts personnels en lutte contre l'intérêt général; enfin il reconnaissait avec douleur que l'Europe avait le secret désir de profiter de leur faiblesse et de leurs divisions. Que faire cependant? On ne pouvait rien espérer, à moins de se joindre à des forces importantes; c'était donc par contrainte, par fatalité qu'on acceptait le secours des puissances étrangères.

Tout à coup, l'Assemblée législative déclare la guerre à l'Autriche. Cette guerre était prévue. Depuis le commencement de l'année 1792, les rapports étaient tendus entre l'Autriche et la France. Questionnée sur le traité signé entre elle et la Prusse au mois de février, l'Autriche avait répondu par des explications insolentes. Elle avait déclaré qu'aux provocations de l'Assemblée contre les souverains, elle ne pouvait opposer que l'indifférence et le mépris. Cette réponse avait exaspéré les partis. Le général Dumouriez, appelé à diriger un nouveau ministère, écrivit à Vienne de telle façon que les hostilités s'ouvrirent presque aussitôt. Le 20 avril 1792, le Roi assistant à la séance, l'Assemblée vote la guerre à la presque unanimité. Louis XVI accorde tout ce qu'on exige; la Révolution continue et précipite sa course vertigineuse... Que de chemin parcouru depuis 1789! L'ancien régime bouleversé de fond en comble, la royauté dépouillée peu à peu de ses droits, les biens ecclésiastiques mis à la disposition de la nation, les finances ruinées et les assignats créés, la France en proie à des émeutes civiles ou à des insurrections militaires, Mirabeau disparaissant et emportant avec lui le deuil de la monarchie, le clergé menacé et assailli de haines sauvages et folles, le Roi croyant échapper aux difficultés par la fuite, puis ramené comme un prisonnier de Va-

16 décembre 1791 Marie-Antoinette à Mercy-Argenteau. Si on le manque, tout est dit, et l'Empereur n'aura que la honte et le reproche à se faire, aux yeux de l'univers entier, d'avoir laissé traîner dans l'avilissement, pouvant les en tirer, sa sœur, son neveu et son allié. » Le {jouvernement autrichien allait non-seulement les laisser outrager, mais impitoyablement tuer.

rennes, acceptant à regret son nouveau rôle constitutionnel^ compromis par ses frères et voyant trop tard que la prison et la mort vont le saisir, lui et les siens. Ces terribles événements ont-ils ouvert les yeux aux émigrés?... Non. La plus grande partie, dupes de leur forfanterie, crurent qu'il leur serait désormais facile d'entrer en France. Les patriotes étaient sans discipline, sans officiers, sans généraux; ils seraient avant peu battus à plate couture. Cette déplorable illusion fut, de l'aveu même du duc d'Engliien , une des principales causes des insuccès de la campagjie. « Les patriotes, disions-nous, s'éloigneront à la seule vue d'une armée, tout cédera à des hommes qui ne sont que les ennemis du désordre; de tous côtés on nous appellera, c'est plutôt une promenade que nous avons à faire jusqu'à Paris qu'une campagne. " Les émigrés avaient si bien insisté sur ces idées devant les étrangers, que ceux-ci les avaient crus sur' parole et ne s'étaient attendus à aucune résistance sérieuse.

A ce moment survient un incident considérable. Le savant et courageux polémiste Mallet du Pan, menacé d'être arrêté et jeté dans les prisons d'Orléans, se décide, non sans regret, à quitter la France. Louis XVI, qui a confiance dans sa profonde sagacité, le charge d'une mission secrète auprès de ses frères, auprès de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse, afin de leur fournir des informations exactes sur la situation de son royaume. Mallet du Pan devait engager les princes et les Français émigrés à ne point ixiire perdre à la guerre actuelle le caractère de guerre étrangère. Autrement leur concours hostile et offensif pouvait produire une guerre civile à l'intérieur, menacer les jours du Roi et de sa famille, renverser le trône, faire égorger les derniers royalistes restés dans le pays et rallier aux jacobins les républicains de toute nuance. Le 12 juin 1792, Mallet du Pan arriva à Francfort. H fit parvenir aux princes, de la part du Roi, un mémoire où le monarque conseillait à ses frères de ne point prendre part à la guerre étrangère, malgré les justes ressentiments qui les appelaient à venger trois années d'outrages. Il est facile de comprendre quel fut le méconten-

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tement des princes en lisant cet avertissement sévère et en voyant à quel rôle restreint on prétendait les réduire. Ils déclarèrent bien haut qu'un tel mémoire les affligeait. De son côté, Mallet du Pan, fidèle à sa mission, les pressait de rédiger un manifeste adroit et modéré. Ses efforts furent inutiles. On préféra se confier à un exalté, à un courtisan de Galonné, le marquis de Limon. Cet esprit impolitique conçut le fatal manifeste, connu sous le nom de manifeste de Brunswick, qui, par son ton orgueilleux, froissa la France, et qui, exploité par les révolutionnaires, contribua singulièrement à la chute de la monarchie. Le manifeste du 25 juillet 1792 amena le 10 août, et le 10 août le 21 septembre. Puisque nous rappelons des dates fameuses, disons que le 21 septembre eut pour corollaire le 21 janvier. Ainsi tout contribuait à perdre Louis XVI : les imprudences des émigrés comme les violences des jacobins.

Les premières tentatives de Dumouriez sur la Belgique avaient été infructueuses. Biron avait échoué à Mons, Dillon à Tournay, Luckner sur la Lys. Ces revers avaient suscité en France une émotion extraordinaire. Ils avaient fait décréter la levée en masse et déclarer la patrie en danger. C'est au moment où Paris et la province étaient en proie à une agitation indicible que le duc de Brunswick osait menacer la capitale de la France d'une exécution militaire, et que les émigrés ne craignaient pas d'exposer le sort de la monarchie aux coups révolutionnaires en s'associa nt aux étrangers.

Étaient-ils au moins récompensés de leur confiance persistante dans les puissances? Il n'y paraissait guère, puisqu'à cette même époque M. de Montlosier écrivait de Trêves à Mallet du Pan consterné : « Nous sommes ici à la belle étoile, sans foin, sans avoine pour nos chevaux, sans tentes et sans aucune espèce de provisions de bouche pour nous. Nous n'avons pas d'abri et nous manquons de tout... » M. de Termont rapporte des faits honteux à la charge des Prussiens : « Nous apercevions de tous les côtés des traces du passage de l'armée prussienne qu'escortait une armée de Juifs qui achetaient sur-le-champ tous les

fruits de leur brigandage. Des officiers mêmes ne rougissaient pas de donner l'exemple, et plusieurs ont été vus et surpris pillant nos équipages et choisissant dans nos portemanteaux ceux qui leur paraissaient les plus étoffés... '.» Ce sera bien autre chose quand l'étranger battra en retraite. Les émigrés avaient-ils au moins la certitude de marcher en un corps uni, dégagé de tout lien avec l'étranger et ne devant sa direction qu'à lui-même? Loin de là. En effet, à l'armée du centre, on réunit douze mille gentilshommes français avec les frères du Roi; à l'armée du duc de Saxe-Teschen, pour opérer dans les Pays-Bas, cinq raille hommes avec le duc d'Enghien ; enfin, à l'armée du prince Esterhazy, cinq mille autres hommes avec le prince^de Condé pour se rendre dans le Brisgau. Ainsi les vingt-deux mille émigrés, dont on redoutait l'influence et l'action, furent dispersés et noyés dans les corps étrangers, à la douleur, — on peut l'affirmer, — du plus grand nombre. « Nous causions des fautes que l'on avait commises, écrit Chateaubriand ', et de celles que l'on commettait; nous déplorions l'aveuglement des princes qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de serviteurs et raffermir par le bras de l'étranger la couronne sur la tête de leur frère... » Et sur ce même sujet, le comte de Puymaigre, qui faisait partie, lui aussi, de l'armée de Condé, ajoute avec mélancolie : « Il faut le dire franchement, en plaçant notre drapeau blanc sous l'impulsion de l'étranger, notre cause ne paraissait plus nationale...'. » Beaucoup d'émigrés l'affirmaient hautement. Un historien allemand constate que la décision prise par les puissances d'affaiblir l'importance politique des émigrés en les disséminant dans les corps étrangers, irrita la petite cour de Goblentz. « Ce n'étaient pas seulement des motifs d'intérêt personnel qui excitaient sa colère, dit-il; à ses regrets de ne pouvoir ramener le bon vieux temps se joignait l'humiliation de voir des étrangers prendre le rôle principal, au

' Journal d'un officier de l'armée des princes (1792). Revue rétrospective^ n°' 37, 38, 39. Ce joui-nal cite de nombreux actes de vandalisme et de brutalité commis particulièrement par les troupes prussiennes.

* Mémoires d' outre-tombe.

3 Souvenirs du comte de Puymaigre. — Pion, 1885, in-S".

lieu de rester sous les ordres des descendants de saint Louis. Car le sentiment national était aussi vif à Goblentz qu'à Paris, et, après l'échec de Biron près de Mons, on avait vu de vieux gentilshommes pleurer sur le malheur de leurs compatriotes les révolutionnaires '. »

A quel prix les émigrés achetaient-ils l'honneur de se faire tuer? Au prix de mille entraves. On se défiait d'eux, et, pour tout dire, on les croyait trop Français. Un fait le prouvera. La seule raison donnée par les Allemands pour expliquer les difficultés qu'on soulevait sans cesse au sujet de leur coopération, fut qu'ils ne pouvaient combattre avec égalité. S'ils étaient pris par leurs adversaires, ils seraient pendus ou massacrés, et dans le cas où ils feraient eux-mêmes des prisonniers, « ils n'étaient pas gens à user de représailles ! » On conviendra que ce doute ainsi formulé est à l'honneur des émigrés.

Pourquoi faut-il qu'à côté de braves qui sollicitaient avec acharnement la gloire de courir aux combats pour soutenir la cause de la monarchie légitime, il y ait eu des seigneurs préoccupés de leurs plaisirs et regardant dédaigneusement les petits gentilshommes de province qui s'en allaient à pied rejoindre leur bivouac? Ce n'était pas seulement l'étranger qui les divisait, c'étaient leurs propres intrigues. Des mesures intolérantes, des opérations ridicules augmentaient le trouble déjà jeté dans cette petite armée. Des hommes comme MM. de Broglie, de Bouille, de Gastries, de Glermont-Tonnerre et Lally-Tollendal étaient mis en suspicion par les zélés et par les brouillons. Enfin les princes décident leurs courtisans à prendre part à l'action, et le comte de Puymaigre , témoin oculaire de ces événements, dépeint ainsi une revue à laquelle il assistait : « Avec quel plaisir, dit-il, je vis défiler dans la ville de Luxembourg même et aux environs cette brillante armée des princes, éclatante d'or, parée de riches uniformes, qui offrait Je spectacle plus bizarre que militaire d'officiers soudainement transformés en soldats ! Braves comme les Français le furent partout alors,

> Sybel, t. I", p. 479.

l'esprit aventureux, croyant terrasser la Révolution comme leurs pères avaient anéanti la jacquerie, ces gentilshommes rappelaient ce vers de la Jlenriade :

Vils flatteurs à la cour, héros au champ de Mars!

« Deux mois après, tout cela était changé, et ces émigrés, dans une profonde misère, humiliés, sans espérance, s'éloignaient de cette frontière qui les avait vus naguère si brillants et si présomptueux'. »

Le r août 1792, le prince de Gondé était parti de Kreutznach pour le Brisgau et le duc d'Enghien avec le duc de Bourbon pour Bingen, pendant que les frères du Roi marchaient avec l'armée du centre. A Bingen, ils s'embarquèrent sur le Rhin, descendirent le fleuve jusqu'à Cologne, puis s'installèrent à Huy, à six lieues de Liège. On perdit un mois en préparatifs de tout genre et en acquisition de tentes, d'armes et d'effets de campement. Pendant ce temps, les Prussiens entrèrent en France par le Luxembourg. Longwy capitula le 23 août, Verdun le r septembre. D'horribles massacres h Paris répondirent aux sliccès des étrangers, confirmant ainsi les prévisions du Roi. Les émigrés, fermant les oreilles aux nouvelles venues de France, crurent que l'armée de Dumouriez allait se rendre à leur merci dans les plaines de Châlons... Tout à coup, le corps du duc de Bourbon apprend à Namur la retraite précipitée des Prussiens après la bataille de Valmy, l'évacuation de Verdun et de Longwy, le retour en hâte des princes et de leur armée à Arlon, puis à Liège. De leur côté, les Autrichiens assiègent et bombardent inutilement la ville de Lille. Le duc de Saxe-Teschen bat en retraite. Un mois après, l'armée autrichienne est mise en déroute à Jemmapes ; Dumouriez s'empare de la Belgique. En se retirant, les alliés, en proie à la rage et à la honte, font savoir aux émigrés qu'ils n'ont plus à compter sur eux*. « Bientôt, rapporte M. de Termont, les routes de la Hollande, de l'Allemagne et d'Angleterre furent cou-

' .Souvenirs du comte de Puymaigre,

* M. de Sybel avoue que la coalition a été vaincue par ses propres fautes: « Que

52 LE DUC D'EINGHIEN.

vertes de malheureux émigrés sans argent, sans ressource, obligés de sauver sur leurs épaules le peu de nippes qui leur restaient, et, pour comble de malheur, traités avec la plus grande barbarie dans la plupart des villes où ils passaient'. » Leur situation était des plus précaires. « Mon père, dit le duc d'Enghien, se trouva alors dans l'impossibilité de conserver le commandement d'un corps qu'il ne pouvait ni nourrir ni entretenir. Ainsi, nous qu'un parti exalté repoussait de notre patrie, qui avions été contraints de nous réunir dans l'espérance d'opposer la force du droit à la force brutale qui voulait tout détruire, non-seulement nous demeurions sans ressource, mais tout nous présageait que la royauté, à laquelle tant de braves gens avaient fait de si grands sacrifices, allait être abandonnée des rois eux-mêmes^. » On voit par quelles épreuves passaient les émigrés, et le cri d'indignation du duc d'Enghien contre les puissances qui les abandonnent ou les trahissent se répétera plus d'une fois encore. Le jeune prince sentait bien que l'émigration était une des phases de la chute de la monarchie; il prévoyait que liOuis XVI, déjà enfermé au Temple, allait périr sous les coups de la Révolution; mais il aurait voulu un effort suprême ayant la fin, avant la chute. Sa loyauté s'irritait des retards, des prétextes, des faux-fuyants, des petites intrigues et des conspirations médiocres. Combattre en face, le front haut, la tète fière, combattre pour le Roi sans trêve ni merci, tel était son vivant désir.

Après les batailles de \almy et de Jemmapes , le roi de Prusse engagea les princes à licencier leur armée, car pour lui l'espoir d'une contre-révolution s'était évanoui. L'armée française, qu'on disait désorganisée, était puissante; on venait d'en avoir les preuves. Tout semblait donc perdu. Les émigrés étaient sans pain, sans appui, sans domicile, « obligés de fuir

pouvait produire une alliance dont les membres sonf[eaient avant tout à se disputer le butin avec jalousie? Dieu aveujjle ceux qu'il veut perdre. »

' Journal d'un ofjïcier de l'armée des princes. — Le prince de Condé écrivait le 6 octobre : « Nous ne pouvons plus nous loger que le pistolet et le sabre à la main. » (^V Armée de Condé, par le comte de la Boutetière.)

* Mémoires du duc d'Enghien.

devant les décrets de la Convention, ne sachant où ils pourraient s'arrêter, et si on leur permettrait jamais de s'arrêter » . Le duc de Bourbon se décida à rejoindre le prince de Gondé; le 22 novembre, il quitta avec le duc d'Enghien la ville de Liège pour se rendre à Villingen en Souabe. Il ne parvint à atteindre ce but qu'après trente-trois journées de marche, parce que Custines, s'étant jeté dans le Palatinat, avait coupé les chemins et s'était emparé de Spire, Worms, Mayence, Francfort et Hanau. 11 avait même poussé jusqu'en Wurtemberg. De leur côté, les Autrichiens, devant l'invasion de la Belgique, avaient repassé la Meuse. Clairfayt allait prendre ses quartiers d'hiver sur la Roër, et Beaulieu dans le Luxembourg. La peur, ou plutôt la panique, avait gagné tous les petits princes allemands. Ils tremblaient au seul nom de patriotes. Dans ces conditions, le licenciement de l'armée de Condé s'imposait comme une mesure inévitable. Le prince de Condé venait d'informer ses gentilshommes qu'il était forcé de retarder le payement de leur solde, mais qu'il ne ferait pas une seule démarche qui n'eût pour but le salut de son roi et de sa patrie, ainsi que l'intérêt de sa brave et infortunée noblesse. A ce moment désespéré, la « divinité bienfaisante des émigrés » , l'impératrice de Russie, vint encore une fois à leur secours. Elle écrivit le 7 décembre au prince de Condé que la position cruelle de ses gentilshommes l'avait vivement touchée. Elle proposait au prince et aux siens de venir s'installer sur les bords de la mer d'Azof, leur garantissant des traitements proportionnés au grade de chacun. Pour leur faciliter les frais de route, elle leur faisait parvenir, par l'entremise du duc de Richelieu, soixante mille ducats.

Mais c'est l'heure où la Convention juge Louis XVI, c'est l'heure où un supplice immérité va frapper le Roi. Les princes et les gentilshommes peuvent-ils se retirer en Russie, quand la royauté est menacée, quand la famille royale va être l'objet d'exécrables violences? Non, ce n'est pas possible, ce serait forfaire à l'honneur. Le prince de Condé obtient de l'Impératrice Tautorisation d'employer les soixante mille ducats aux

besoins urgents de la petite armée. Quelques jours pleins d'angoisse se passent, et bientôt, dans la petite église de Villingen, devant le simulacre d'un tombeau, au milieu d'une population émue, en face de ses soldats qui ne peuvent retenir leurs larmes, le [prince de Condé jette le cri solennel de l'antique monarchie : « Le Roi est mort ! Vive le Roi ! » Deux mois après, il obtenait de la cour de Vienne l'autorisation de conserver son armée. « Une nouvelle si inattendue, dit le duc d'Enghien, ramena la joie dans nos cœurs. L'espoir de délivrer notre patrie, de venger la mort de l'infortuné Louis XVI et d'arracher de sa prison notre jeune roi Louis XVII, tout exaltait notre courage, et à l'abattement du plus affreux désespoir succéda tout à coup l'ardeur la plus vive et la plus noble. »

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