CHAPITRE V
Nos infirmités morales. — Noire goût pour le succès. — Notre éloignemcnt de l'adversité. — Dans la prospérité on a tout à bon marché. — Les amis de cour. — Les compensations que trouve le chancelier. — Lui-même. — Sa famille. — Tableaux domestiques. — L'hérédité du juste. — Le cullc des dieux dçmestiques. — L'aïeul du chancelier. — M. Antoine Daguesseau, premier président du parlement de Bordeaux. — Quelques traits d'histoire. — Un combat dans les rues de Bordeaux entre l'archevêque et le duc d'Epernon. — L'aïeule du chancelier dans le monde et aux Carmélites. — Un mot sur le père du chancelier. — Le portrait de sa mère, dame de cli;irité de la paroisse Saint-Andrédes-Arts. — La part des pauvres. — Mœurs domestiques. — Une jeune sœur morle à Toulouse. — Une sœur véritable sainte. — La sainteté de la famille. — Les frères du chancelier. — Valjonan. — Le philosophe. — La chancelière. — Son portrait. Une lettre de l'abbé de Coulanges, à madame de Sévigné, à l'occasion de son mariage. — Une femme honnête homme.
Au milieu des changements qui l'enlourent et dont il est l'auteur, l'homme ne change guère; il s'applique, avec une ardeur toujours croissante, à vaincre ce qui gène sa liberté, diminue ses jouissances, limite ses conquêtes; sous ce rapport sans doute, et j'en conviens sans peine, il donne un grand spectacle et fait sentir un peu de sa divi-
m: \)V() D'ORLÉANS ET DAGUKSSKAU. ÎK)
nilé. Celle lutte obstinée conlre la matière ne serait pas, connme elle l'est, commandée et soutenue par Dieu, que son côté liumain suffirait t\ la faire admirer; mais d'où vient qu'elle ne s'élend pas jusqu'à nos cœurs, qui sont réglés par une invariable routine, et que, victorieux tout autour de nous, nous ne le sommes pas en nous mêmes?
Nos infirmités morales défient le temps qui marque tout le reste et qui change jusqu'à l'aspect du marbre; on a même assez mauvaise grâce à s'en plaindre et à vouloir porlei' la guerre de ce côté; on passe aisément pour un rêveur qui connaît peu de choses et qui demande l'impossible ; il est plus facile de déranger un trône, de bouleverser un État, de répandre le sang des hommes, que de déranger une passion, de la troubler dans ses habitudes, dans ses calculs, dans ses })rofits, dans son bien-être, que de chercher à la faire rougir ou seulement à la priver de quelques-uns de ses succès.
Parmi ces faiblesses qui résistent à tout, même au mépris un peu vague qui de temps en temps se met à leur poursuite, les plus opiniâtres sont celles qui nous poussent en foule du côté de la fortune et nous éloignent de l'adversité. Tout est en place sous ce rapport, et l'àme humaine n'a rien gagné de ce côlé. Qu'un homme s'élève et tombe, il voit chan-
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ger de visage presque tous ceux qui l'environnent; sa chute l'a bientôt isole, et, s'il avait pris Irop au sérieux les hommages qui s'adressaient à sa puissance, sa naïveté reçoit une leçon cruelle. Il a beau dire : Je vaux autant qu'hier; quelquefois même il peut ajouter : Je vaux mieux; cela ne retient pas la foule qui n'aime pas les défaites méritées ou glorieuses.
On s'est moqué de Caton se mettant, à l'opposé des dieux, du côté des vaincus, et l'auteur de cette raillerie est Racine, qui n'a guère tiré de notes fausses du cœur humain.
Un vieil écrivain espagnol a traduit avec une liberté piquante les deux vers dans lesquels le poëte exilé par Auguste ^ exprimait ce dégoût des hommes pour l'insuccès et l'immorale élasticité de leurs empressements : « Dans la prospérité , dit-il , l'on a quanlité d'amis et tout à bon marché; il est bon de garder quelque chose pour le mauvais temps, car il y a disette de tout dans l'adversité. »
Il faut donc prendre son parti de ce mal incurable et songer seulement à en corriger l'excès. Nous ne ferons jamais, paraît-il, qu'on s'empresse autour de l'homme qui cesse d'èlre puissant, fût-il le meilleur et fût-il le plus jusle; mais ce qui est
* Donec felix cris, mullos numcrahis amicos; Tcmpor;» i'i fucrinl nubila, solus cris!
possible, c'est que riiomme public , qui perd le pouvoir, commande encore le respect et ne voi(î s'éloigner de lui que cette cobue mobile, esclave de tout, excepté de l'honneur, qu'on dirait conduilc bien plutôt par des appétiisque par des sentiments, et qui ressemble à ces enfants montant dans les jours de fête à ces mats qu'ils abandonnent dès qu'ils sont dégarnis. C'est à lui de ne pas donner de prétexte à ces inévitables défections, et par là de les rendre plus méprisables.
Sous ce rapport, Daguesseau peut encore servir de modèle; il vit bien déUujer les amis de cour dans une proporlion raisonnable; mais il trouva à cet abandon des compensations qu'il avait eu le soin de préparer, et il imposa à l'abandon lui-même une sorte de pudeur, le seul frein qu'il y pût mettre.
La disgrâce qui l'atteignait n'avait aucune violence; elle lui enlevait le pouvoir et le meltait à quebjues lieues de Paris, dans un château dont le séjour pouvait être agréable pour d'aulres que pour un sage. Ce n'était pas l'exil, que les poètes disent aussi dur que la mor(, l'exil qui vous arrache à ce composé de saintes et douces choses (jui s'appelle la patrie. 11 ne faudiait donc pas qu'on se méprît sur le genre de grandeur que je trouve alors au chancelier Daguesseau et que je désire consacrer.
Ses qualités morales, qui n'auraient peut-être
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pas suffi dans d'autres temps et pour de plus rudes coups, suffirent tout à fait pour celui qu'il reçut, et, si je ne me trompe, elles firent de cette disgrâce un charmant tableau de douce fermeté, de bonheur domestique, de calme studieux, d'altitude excellente, pleine de décence, de dignité et d'exemples.
Le premier refuge qu'après lui-même Daguesseau trouva dans sa disgrâce, ce fut sa famille. Ceux qui ne conservent pas précieusement cet abri, le meilleur de tous, se trouvent bien à découvert quand arrive l'orage; au contraire, si on l'entretient et si on lui donne de la solidité, il protège et défend contre les tempêtes de toutes les latitudes et de tous les degrés. C'est une des plus belles images de ce monde que celle de la sainte Famille, et rien n'égale la sérénité qui paraît dans ce groupe d'âmes, unies par la tendresse, par les sentiments, par les devoirs, et placées, par cette union, dans une sorte d'idéal qui fait aimer la terre et deviner le ciel. Dans ce foyer, tout, jusqu'à la souffrance, est adouci par la communauté. Ceux qui n'aiment pas la société et qui parlent de la changer avec l'intention de la détruire savent bien où porter leurs coups, et c'est la famille qu'ils attaquent par des pièges, des violences ou des rêveries. C'est ce faisceau de souvenirs, d'affection, d'héritage, d'hon-
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neurcommurij de sépulture commune, qu'aux uns il importe (le rompre, mais qu'aux autres il importe tant de défendre et de resserrer. Il n'y a rien de mieux à opposer à l'erreur ni de plus inattaquable et de plus solide qu'une famille qui a traversé des siècles, non pas avec un éclat nominal, mais avec une grandeur soutenue, des services héréditaires, des vertus transmises, un continuel mérite, sans une tache, avec un amas d'exemples donnés dans la vie publique et dans la vie privée.
En rappelant ce qu'a été la famille de Daguesseau, quels sujets d'honneur, de consolation et de force il trouva, au moment de sa disgrâce, dans le souvenir des morts et dans la présence de ceux qui vivaient, je vais mettre sous les yeux du lecleui quelques tableaux domestiques dans lesquels on yerra naître et grandir, comme sur un sol doucement préparé, les qualités morales, l'âme tout entière du chancelier. On s'est presque toujours un peu moqué des ancêtres, ou, pour parler plus justement, de l'abus qu'ont voulu faire d'eux ceux qui y avaient intérêt. Mais jamais personne n'a pris pour une chimère ni pour un sujet de raillerie l'hérédité du bien et du juste dans les familles. Ceux dont on se moque depuis longtemps sont ceux qui croient que les aïeux ont la magie de saïis dot et qu'ils tiennent lieu, comme lui, « de
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beauté, de jeunesse, d'honneur, de sagesse et de probité. »
Ce sera toujours une chose précieuse d'avoir derrière soi dans la vie, et devant soi par le souvenir, des images chéries qui, par l'exemple, la solidarité et la tendresse, vous excitent à bien agir, vous recommandent, vous soutiennent, vous encouragent, et sont comme les témoins et les assistants invisibles de la lutte qu'il faut soutenir ici-bas pour mériter l'eslime des hommes et gagner une place dans leur mémoire. C'est, avec le paganisme de moins, le culte des dieux domestiques. Daguesseau avait eu pour réussir, dans son aïeul et dans son père, les meilleurs et les plus doux exemples. Nous verrons aussi ce que la religion domestique assembla autour de sa disgrâce de joies intimes. On nous permettra en même temps de compter les perles que son cœur avait faites pour qu'on l'aperçoive bien dans ce milieu exemplaire d'une des familles les plus véritablement nobles que la France ait formées.
L'aïeul du chancelier, M. Antoine Daguesseau, était premier président du parlement de Bordeaux; il l'était devenu après la paix de Loudun (1616), quand la reine mère avait renvoyé du contrôle général des finances le président Jeannin, pour y appeler le sieur Barbin, procureur du roi à Melun.
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A ce momenl, Claude Mangot, fils d'un avocat donl Loysel el du Vair ont parlé, quitta la première présidence du Parlement de Bordeaux pour entrer dans les conseils du roi. Sa place fut donnée à M. Antoine Daguesseau. Ce magistrat a laissé une «grande renommée provinciale, qui ne se serait pas entièrement éteinte dans le cas même où son fils et son petit-fils ne l'auraient pas soutenue et élevée. Si on en croit les louanges données à sa mémoire, c'était un prodige de science et de vertu. Mais, à coup sûr, c'était, dans un temps qui en rehausse le mérite , une àme douce , modérée, pleine de Dieu, tolérante et sage, formée du côté humain entre Montaigne et Montesquieu, avec une nuance apostolique que son pe*it-fils s'est plu à recueillir, et qui lui fait parler de la sainleté de son aïeul. Il était placé à Bordeaux entre deux hommes ou plutôt entre deux pouvoirs qui en vinrent, sous ses yeux, aux dernières violences, et le firent assister à Tune des scènes les plus curieuses •de cette grande agonie féodale que Richelieu avait produite, et qu'il entretenait. Bordeaux avait pour gouverneur le vieux duc d'Epernon, qui se croyait le maître partout où il était. Il avait si peu deviné Richelieu, ou il voulait si peu le comprendre, que, pendant que le cardinal était malade à Bordeaux, il allait le visiter, accompagné de deux cents hom-
mes d'armes, et, pour ainsi dire, sur le pied de guerre. A côté de ce gentilhomme qui était un des débris les plus entêtés de la noblesse féodale, et à qui ne faisait pas peur le supplice récent de Montmorency, il y avait un de ces prélats que la féodalité avait un peu dérobés à l'Eglise, et sous les traits duquel il est bien difficile, avec la meilleure volonté, de voir un doux et persuasif apôtre. Il avait été soldat sous les ordres de Richelieu en Italie et à la Rochelle, c'était même un excellent homme de mer, et il lui est arrivé de battre, à la tête d'une flotte, les ennemis de la France. Tien éloigné de ces pasteurs qui ne veulent ouvrir que les âmes, et qui n'ont pour armes de siège que la prière, la ferveur et l'exemple, il employait volontiers, et souvent avec succès, les arguments les plus décisifs de la puissance temporelle. Tels étaient, dans cette grande cité déjà belle et puissante, et dont la vie déjà intéressait la France, les représenlants de l'État et de l'Église.
Bientôt on les vit aux prises, et le combat fut poussé jusqu'à la dernière extrémité. Il prit naissance dans un détail qui ne peut être relevé que par la gravité du drame politique qui s'ensuivit. Comme gouverneur, le duc avait autorité sur le marché aux poissons ; un vendredi du mois d'octobre (1G53) il fit fermer aux domestiques de l'ar-
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chevêquc la porte privilégiée du marche et voulut les contraindre à stationner devant la grille avec le menu peuple et dans une égalité alors bien humiliante pour de tels domestiques. L'archevêque se plaignit aux magistrats; le duc, qui croyait fermement à la féodalité, se moqua du prélat, de ses plaintes et des magistrats, et il fit arrêter par ses gardes le carrosse du prélat. On lui répondit par l'excommunication, dont il ne tint aucun compte. Enfin, un jour, l'archevêque, habitué aux armes, sortit de son palais, la crosse épiscopale à la main^ ameuta le peuple et fit une véritable sédition. Le duc vint à lui, et, passant toutes les bornes, le fra|)pa outrageusement. Avant même que le roi connut ces scandales et que le cardinal de Richelieu y eût trouvé une nouvelle et très-bonne occasion d'humilier un des gentilshommes de France qui se mettait le plus volontiers et le plus souvent audessus des lois, le parlement de Bordeaux prit parti contre le duc et informa. Le premier président contrastait par sa douceur et par sa piété avec les deux personnages qui venaient de livrer au scandale la plus haute et la plus sainte autorité. Sa conduite donna à l'un et à l'autre la leçon qui lui était due. Tout le monde compara la piété laïque du premier président, si décente, si vénérable, si exemplaire, avec la piété militaire et fougueuse de
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rarchevequc. Quant au duc, il dut signer un procèsverbal dresse par le premier président dans lequel il reconnaissait ses torts, se déclarait valablement excommunié et se mettait à la merci du roi. Il n'esl pas bien sûr qu'en lui faisant signer cette pièce M. Antoine Daguesseau ne l'ait averti que le temps des violences seigneuriales était passé et qu'il y aurait bientôt des lois que tout le monde devrait respecter.
Ce qui est certain, c'est que le premier président parut, dans sa charge, et pendant tout le temps qu'il la remplit, un modèle pour tout le monde. On eût dit, à sa science, à la dignité de sa vie, à son goût pour les lettres, à l'aménité de ses mœurs, qu'il songeait à préparer un admirable exemple pour quelqu'un des siens; car sa modestie l'empêchait de songer à la postérité pour lui-même. Il eût été bien surpris s'il avait su qu'on dirait de lui que la France l'avait regardé comme une merveille\ dans un temps où Richelieu attirait tous les regards, et où, du côté de l'esprit, les merveilles n'étaient pas rares.
L'aïeule du chancelier dut aussi exercer sur lui une douce et salutaire influence. Elle commença
* C'est ainsi que parle de lui M;iichin, l'historien de la Sainlongc. C'est en Sainlongc et à Saint-Jean-d'Angely qu'a pris naissance la famille Daguej^^seau.
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celte suilc de femmes admirables qui se réunirent ou plutôt se suecédèrent dans celte famille, lieslée veuve de bonne heure de M. Antoine Daguesseau, qu'elle avait épousé en secondes noces, elle se consacra à l'éducation de son fils, et, dès que cette éducation fut terminée, elle se retira aux Carmélites de la rue Saint-Jacques. Elle y passa vinglcinq ans, affligée de grandes infirmités, mais s'élevant chaque jour davantage au-dessus d'elles par sa résignation, et, couverte de blessures, elle marcha à la mort comme à une victoire assurée. Elle avait l«issé au monde, comme un précieux témoignage d'elle-même, son fils, M. Henri Daguesseau, dont la vertu désespérait Boileau, et qui mérita si souvent, comme on l'a dit, le premier rang sans l'occuper jamais.
Placés sous les yeux de la foule , ces portraits l'auraient charmée par leur noble douceur et lui auraient inspiré le respect. Suspendus au toit domestique, ils commandaient l'imitation , et leur regard, comme s'il eût été animé, marquait la route du bien en y poussant tendrement ceux qui les remplacjaient dans la vie. Qui n'a senti cet empire légitime des nobles images, et qui donc, sous les yeux d'un aïeul exemplaire, n'aimerait pas le bien et ne s'appliquerait pas à le faire? Mais le chancelier eut un autre bonheur, moins éloigné,
moins idéal, plus réel, plus rapproché de son cœur et de lui.
Son père et sa mère le remplirent pour ainsi dire de toutes les qualités élevées et charmantes qui débordaient en eux.
Je réserve un peu son père dont il a écrit la vie dans les premiers temps de sa disgrâce comme pour se raffermir s'il en eût été besoin. Il faut pourtant indiquer dès maintenant comment il forma le cœur, comment il éclaira l'esprit de son fils, et quelle part d'auteur lui revient dans ce chef-d'œuvre d'honnête homme. Le chancelier vint au monde à Limoges, pendant que son père était intendant de la province. Il le suivit à Bordeaux, où ils trouvèrent encore vivant le souvenir de M. Antoine Daguesseau, puis dans l'intendance du Languedoc, où le jeune homme prit de son père les meilleures leçons de sagesse politique et de tolérance religieuse. Il eut là, sous les yeux, un spectacle qui dut bien vite former sa raison en l'attristant. Quand les protestants des Cévenncs et du Vivarais se furent soulevés et que les armées du roi marchaient contre eux, M. Henri Daguesseam partit du Puy avec sa femme et ses trois fils, se rendit à Tournon au milieu des plus graves dangers, et porta de tous cotés les conseils, les avertissements, l'esprit de paix et de concorde. On né pouvait pas lui re-