K T I> E C II A N C E L I E R D A (J U E S S E A T
le culte de la monarchie vivait dans les cœurs qui n'étaient pas gales, et on en vit alors une belle explosion que tout le monde connaît et qui résume le sentiment public. Quand, au lendemain des barricades, le duc de Guise visila le premier président Achille de lïarlay, ce grand magistrat, loin d'applaudir à son triomphe, lui dit : « C'est grand'pitié quand le valet chasse le maître; au reste, mofiàme est à Dieu, mon cœur est à monroi^ et mon corps est entre les mains des méchants; qu'on en fasse ce qu'on voudra. » C'est ainsi que, pour moi du moins, s'explique le silence qui se lit autour de cette mémorable disgrâce.
Sous Louis XIV, le roi ajouta beaucoup au prestige de la royauté; au culte basé sur la religion, sur les mœurs, sur l'Iiabilude, vint se joindre comme une passion personnelle pour le prince; sa majesté, autant que son pouvoir, commanda à tout le monde. Ce serait une étude intéressante que celle des diverses disgrâces encourues sous ce règne; on y verrait, plus encore que dans la guerre, sous un jour moins vif, mais plus varié et plus pénétrant, les effets de la toute-puissance sur l'àme qui l'exerçait et sur les âmes qui eurent à en souffrir. C'est dans de tels détails qu'on analyse le mieux le degré de force d'un prince et l'état moral d'un peuple. Je m'exagère peut-être la valeur de
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ma pensée, mais j'irais jusqu'à croire que la disgrâce est comme un miroir sur lequel un œil, habitué à regarder le fond des hommes, pourrait voir très-exactement le niveau de l'esprit et du sentiment monarchique. Prenez, sous ce règne, tous ceux dont l'histoire a relenu les noms et connaît la disgrâce; non-seulement la défaveur du prince les isole, mais ils sont comme s'ils n'étaient plus; personne ne tente de leur donner raison, personne n'y pense, et malgré l'intérêt que les âmes généreuses ressentent pour le malheur, on les juge comme des condamnés ; eux aussi se jugent ainsi, et si leur voix arrive jusqu'au prince, c'est pour y porter non des plaintes , mais des louanges. Bussy-Rabutin offre un piquant exemple de ces phénomènes monarchiques. D'un esprit vif et brillant, mais qui ne s'arrêtait devant rien et qui se mettait volontiers au service de mauvaises mœurs et de méchantes pensées, ce cousin de madame de Sévigné avait de beaucoup dépassé celte mesure et ce respect extérieur que Louis XIV aimait tant qu'il les mettait jusque dans la volupté. — La disgrâce s'en était suivie, froide et durable comme sa cause. — Bussy y perd la gloire, le bonheur des combats, les joies de la cour, ses amis, la fortune de ses enfants, le bâton de maréchal de France : pour beaucoup moins on eût été excusa-
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ble de maudire la sévérité du roi; il s'en garde bien, et son amour pour le prince qui lui fait tout ce mal s'accroît au lieu de s'affaiblir; il écrit un jour à l'abbé Fléchier (IG mars 1G75) qui lui a envoyé son discours de réception à l'Académie française : « L'éloge du roi y est admirable, vous dites si bien la vérité, qu'il en doit avoir pour vous autant de reconnaissance que les autres grands rois, qui sont au-dessous de son mérite, en ont pour ceux qui les flattenU Vous serez peut-être surpris, ajoute-t-il, de voir combien j'ai déplaisir à entendre les louanges du roi, car enfin il m'a fait du mal. Mais je ne me retiens pas aisément quand il s'agit de louer notre maître. » Qu'on ne suppose pas que cette passion de l'exilé pour l'auteur de son exil soit une passion feinte et comme le masque d'un courtisan qui veut qu'on le rappelle. Si on pénètre (et la correspondance de Bussy en ouvre le cliemin) dans les mœurs du temps, dans les plis et dans les replis de ce sentiment monarcbique alors sans bornes, on ne s'étonnera plus de son attitude, ou, du moins, on ne suspectera plus sa sincérité. Dans le même temps, on remarque comme un acte de courage civil la pitié que donnent à Fouquet disgracié les écrivains et les poètes dont il a su faire ses amis. Mais le génie lui-même ne se défend pas contre la disgrâce, et personne n'ose le défendre.
Racine ne devait sa gloire qu'à Dieu, qui avait répandu dans son ame des trésors de poésie et mis sous sa main la harpe de David. Louis XIV n'y pouvait rien, et s'il eût voulu toucher à cette royauté rivale delà sienne, il se serait aperçu qu'en ce monde il y a des choses (et ce sont quelquefois les meilleures) qui échappent à la toute-puissance. Bien que la postérité n'eût pas encore parlé, et que le diadème du poëte semblât inachevé. Racine, pour sa gloire, pour l'éternité de son nom, n'avait rien à redouter des caprices, des volontés, de la colère ni de la haine du roi. Louis XIV, au contraire, pouvait, par une injustice contre l'auteur d'Andromaque, faire à son nom une tache que le temps n'aurait pas effacée, et que l'immortalité du poëte aurait rendue immortelle. La lutte était donc inégale du côté du prince, et Racine pouvait la soutenir sans danger. Il fut si loin de l'oser, qu'il trembla sous le regard irrité de celui qui n'était plus son maître, mais auquel il restait asservi par la passion du temps qui le remplissait et le mettait, lui déjà tout plein de gloire, aux pieds du roi, qui commençait à perdre la sienne.
Quand le régent fit donner à Daguesseau l'ordre de se retirer à Fresnes, la royauté ne brillait pas d'un très-vif éclat; l'esprit de cour que Louis XIV avait poussé très-loin diminuait déjà; personne ne
pouvait d'ailleurs prendre pour l'image de Dieu sur la terre ce prince qui n'avait lui-même aucun culte, si ce n'est peut-être celui du plaisir; il n'a pas tenu un seul instant à rendre la royauté imposante ni même à lui mainlenir son ancien prcslige; on peut dire qu'avec lui elle est devenue familière, et, déjà sous ce rapport, il Ta mal servie; il s'écoulera encore assez longtemps avani qu'on ose la discuter et prendre parti contre elle ; mais elle est affaiblie, et si l'opinion la respecte, même dans ses injustices , elle ne tremble plus tout à fait devant elle. • Daguesseau ne tomba point au milieu de passions violentes comme celles qui avaient entouré rilopilal. Tout s'était adouci, le mal comme le bien, mais il n'y avait encore ni matière pour former une opinion publique, ni instrumenls pour la répandre et l'imposer. Quand on regarde de près ce moment de l'iiisloire, on n'y trouve pour ainsi dire que le cours régulier d'une mauvaise vie; on dirait que personne ne songe au lendemain, et que la société s'arrête dans des plaisirs sans grâce, dans le goût de l'argent et dans la pratique du jeu.
On ne voit pas trop en quoi cette société pouvait se sentir atteinte par la disgrâce du chancelier ; elle s'apprêtait ou plutôt elle était prèle à subir comme premier ministre, ce valet de curé (Dubois avait été valet du curé de Saint-Euslachc) que,
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moins corrompue, elle eût rejeté avec dégoût et laissé aux vices qui se le disputaient. J'ai déjà indiqué les influences qui avaient place dans le gouvernement et qui devaient détourner ce qui restait de sain dans l'opinion publique du chancelier disgracié. Toutefois il y eut quelque bruit autour de cette disgrâce, même quelque bruit politique et comme un léger prélude de tout celui que devait faire , cinquante ans plus lard , la disgrâce d'un autre ministre, le duc de Choiseul.
Madame de Maintenon écrivait à sa nièce, madame de Caylus, le 18 février : c< Sait-on certainement la cause de la disgrâce du chancelier? Il paraît que la multitude est favorable au Parlement... Est-il vrai que le régent ait répondu fièrement aux remontrances? Mademoiselle de Breuillac me dit que les savetiers chantent dans les rues qu'il faut que le chancelier revienne et que le Parlement gouverne. » — Il doit y avoir dans ces lignes plus de passion que de vérité et celle qui les écrit suppose peut-être et imagine la multitude. Quant aux savetiers^ ils chantaient bien à la porte des iînanciers, déjà depuis longtemps, puisque la Fontaine les avait entendus et qu'il avait recueilli, dans un de ses plus charmants poëmes, leur chant obstiné. Mais j'ai de la peine à croire qu'ils aient chanté dans les rues en l'honneur de Daguesseau, qui ne
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les représentait en aucune façon. En tout cas, leur sympathie aurait bien vite changé d'objet, car on en remarqua un grand nombre dans la rue Quincampoix. — S'il eût existé alors une vérital)le opinion publique, formée avec modération, avec une certaine liberté, sincère mais respectueuse, Daguesseau l'aurait eue pour lui; il était, quoique de noble origine , un véritable ministre du tiers état, et sa politique sans prétention eût été applaudie dans une société qui aurait cru fermement que la vie d'une nation, comme celle d'un individu, a besoin, pour réussir, d'être digne et honnête. Mais dans un temps où se préparait cette cruelle définition de la politique que donnera Beaumarchais, il n'était guère possible queDaguesseau eût un parti. D'ailleurs il n'avait pas su grouper autour de lui, j'entends autour du ministre, les intérêts et les passions qui défendent énergiquement l'homme d'Etat qui les satisfait ^ Il ne faut pas rester isolé en présence de la volonté du prince le plus sage et le meilleur, non pour le succès de son ambition, mais pour
* L'abbé Dorsanne constate cette faute. « On ne pouvait reprocher à Daguesscau comme ô Noailles que de trop ;e concentrer en cux-nicnics et de ne point se faire prôner. Daguesscau ne sY-tait fait aucune cié.ilure, n'avait marqué aucun empressement à rendre service, à demander des grâces; il ne cherchait pointa se faire des amis auprès (hi régenl, et le plus honnête homme ilu monde, sans amis, e,st bientôt abandonm'. Lui et Noailles se coniporlaionl en vrais citoyens romains dans im temps où ^lersunne ne pensait comme eux. ); (Journal de Dorsanne, f't'vrier 1718.)
celui des idées qu'on apporte dans le gouvernement et qu'on ne peut faire prévaloir que par l'exercice de la puissance. Un souverain a plus de peine à écarter un homme environné d'un parti d'honnéles gens, qui se pressent autour de lui et lui font un rempart de leur estime et de leur probité.
Le Parlement n'approuva pas la disgrâce ; mais il mit dans son blâme plus d'humeur que de sentiment. La cour fut silencieuse ; la ville commençait à s'agiter pour les nouveautés financières ; l'intérêt pesait sur tout le monde. Suivant moi, la royauté se fit tort en éloignant Daguesseau ; mais ce tort ne parut presque pas, et fut moins remarqué qu'il n'aurait dû l'être.
Quelle différence, sous ce rapport, entre cette disgrâce et celle du duc de Choiseul, qui eut lieu dans le même siècle : à peine le duc de Choiseul eut-il reçu, le 24 janvier 1770, l'ordre de se retif rer à Chanteloup, que l'opinion éclata. A parler franchement, pour les cœurs les plus monarchiques il était dur et difficile de reconnaître dans madame Dubarry la reine de France; d'un autre côté, l'esprit public avait reçu du mouvement philosophique un singulier élan : il s'était formé dans le monde comme un tribunal intellectuel qui rendait des arrêts, écoutait des oracles et visait à la souveraineté. La religion y avait reçu de terribles
assauts, la royaulc commenrait aussi à comparaître devant lui. La disgrâce du duc de Choiseul montra la puissance de cette nouveauté.
Dans cette correspondance de madame du Deffand, que vient de publier un homme d'un goût exquis qu'il a appli(pié aux lettres, à la politique, à tous les rapports de la vie ordinaire \ on voit trèsbien comment la disgrâce a changé avec l'état même de la monarchie. Elle n'anéantit plus : au contraire, elle procure à celui qui en est l'objet i/?i bonheur imimuse et crun ijenre nouveau (c'est la duchesse de Choiseul elle-même qui rappelle ainsi). Personne ne s'y méprend ; ce bonheur d'un nouveau genre n'est plus un bonheur monarchique : il vient d'une source nouvelle, s'échappe de partout, sort de la foule émue ou trompée, entre dans les âmes froissées par le pouvoir, s'y établit à côté de l'orgueil ou de la liberté, et forme enfin ce fruit antimonarchique de la popularité qui, depuis, a été cultivé avec tant do soin, quelquefois avec tant de faiblesse, et qui, poussé par le succès, a démesurément grandi.
L'air de Chanteloup s'appela l'air de la liberté. Voltaire lui-même, qui ne dédaignait pas les faveurs des princes, offrit d'allei" respirer cet air
* M. lo marquis de Sainte-Aulairc. 51. Si\iiilc-r)Cuvc a jniMié dans 1*> Moniteur, sur ce volume, vm article des ])Uis allrayanls.
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nouveau. La duchesse de Choiseul osa écrire à sa vieille amie cette phrase qui semble tombée de la plume irritée et prête à proscrire d'un puritain de Londres ou d'un jacobin de Paris : « ( 10 janvier 1771. ) Dites bien à Walpole que les Français savent aussi bien mépriser les grâces et les disgrâces delà cour que les Anglais. » Et Walpole lui-même, sous une forme meilleure, indique où l'opinion en est arrivée. «Le roi, raconte-t-il, est sollicité d'accorder des permissions d'aller à Chanteloup. 11 répond : — Je ne le permets ni ne le défends, — et on y va. C'est la première fois peut-être, ajoute le perspicace Anglais, que la volonté d'un roi de France a été interprétée contie son inclination. »
C'est alors que Beccaria, qui recueille en Italie l'esprit nouveau, constate la puissance de l'opinion en l'appelant la reine du monde, rcgina (Ici mondo. On peut dire que c'est la révolution qui commence, et qui commande déjà à l'esprit de cour lui-même.
Les choses marchèrent vite dans ce siècle qui s'est fait tant d'amis et tant d'ennemis. Car, un peu en arrière, la disgrâce de Daguosseau n'avait amené, comme je l'ai dit, aucun symptôme dont la royauté dût s'alarmer, et qui l'eût bruyamment avertie de prendre garde à ses injuslices. Mais alors c'étail à elle de deviner le mal qu'elle se fai-
sait et (le Tévitcrpar sa propre sagesse. Même quand on n'ose pas le lui dire, un prince doit savoir et il sait sans doule qu'en éloignant do. lui un homme (le ])ien il semble un moment renoncer au bien lui-même. De son côté, Daguesseau ne stimula pas l'opinion, et s'il regrella le pouvoir, qui pour lui était le moyen de faire le bien et d'empêcher le mal, il ne songea à se faire ni l'ennemi ni l'adversaire de son prince. Que ceux qui, sur la foi de Saint-Simon, ne consentiraient pas à l'admirer, se rappellent que cet implacable censeur a dit de lui, malgré sa haine : « Daguesseau apprit son élévation comme un sage; ce fut aussi comme un sage qu'il tomba. » Duclos a ajouté, pour expliquer sa chute : c< Ce qu'il avait de plus incommode, c'était sa vertu. » Cette vertu disgraciée et soumise ne pouvait attirer la foule; elle reçut cependant de vifs et singuliers hommages. M. le duc de Bourbon, qui n'aimait pas Daguesseau, proclama son liéroïsme. C'est ainsi que ce prince, plus étonné du bien que du mal, parlait d'un devoir simplement et noblement rempli. Au sein des lettres, ceux qui étendaient le culte du beau au delà des livres et jusque dans les actions de la vie, s'émurent de la disgrâce du chancelier et soutinrent sa cause comme étant celle du bien. Le témoignage le plus considérable qu'il ait reçu de ce côlé lui vint
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du cardinal de Polignac, et par le fond de la pensée et par la grâce étudiée de l'expression, il révèle assez bien ce que les honnêtes gens et les sages pensaient de cet événeuient. Le cardinal de Polignac était un homme d'un mérite approprié à son temps, mais qui dans un temps meilleur se fût élevé beaucoup plus haut.
.... Oracle (le la terre
Réunissant Virgile avec Platon,
Vengeur du ciel et vainqueur de Lucrèce.
11 avait tant de charme dans l'esprit, malgré sa science, malgré son poème, malgré ses débats contre Newton, qu'on ne pouvait rien souhaiter (c'est madame de Sévigné qui l'atteste) qui fût d'un plus doux, commerce. Alexandre VIll renouvela pour lui le mot de Paul V sur le cardinal du Perron : « Dieu veuille, disait Paul V, bien inspirer celui qui va me parler, car il me persuadera tout ce qu'il voudra. » Le cardinal de Polignac ramena la paix entre le pape et Louis XIY à la suite de la déclaration de 1082. C'est à cette occasion qu'Alexandre Vlll a dit de lui : « Je ne sais comment il fait, il ne me contredit jamais; il est toujours de mon avis, etcependantc'est ordinairement le sien qui prévaut. » A ces grâces athéniennes et à ces qualités françaises, le cardinal de Polignac sut quelquefois joindre de la grandeur. 11 était avec
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le maréchal d'IIuxcllcs, un aulre ami de Daguesseau, aux conférences de Gertruydenberg, où les ennemis de la France , tout fiers de l<'nr rcccni bonheur, ne voulaient rien entendre. Avant de se retirer, il leur adressa ces paroles qu'ils n'écoutèrent pas, mais qui n'en sont pas moins belles, et dont la beauté est de temps en temps rajeunie : (( Dieu sait humilier, quand il lui plaît, ceux qu'une prospérité inespérée élève, etqui, comptant pour rien les malheurs publics et l'effusion du sang chrétien, continuent les guerres qu'ils pourraient terminer. »
C'était la mode autour de la duchesse du Maine, et en général parmi les beaux esprits, d'écrire en style marotiquc, comme on disait, d'imiter en vers Marot plutôt que Racine. Boileau l'avait conseillé, mais non pas au détriment de Racine :
Imitons de Marot rdégaiit badinage.
Ceux qui ne pouvaient accomplir ce tour de force par eux-mènies s'en tiraient avec de l'argent. Le premier pr.ésident de Mesmes, qui était un des courtisans les plus empressés et les moins féconds de la duchesse, se faisait faire des vers marotiqucs par quelque pauvre diable habitué à toutes les misères et à toutes les rimes, et il les adressait à la reine de Sceaux sous ce titre carnavalesque : « Le
très-puissant empereur de Tlndoslan à la plus que parfaite princesse Ludovise, emperière deSceaux. )) le cardinal de Polignac fit lui-même ce dizain qu'il envoya à Daguesseau, pendant que l'Académie, avec un empressement banal, allait féliciter d'Argenson, le nouveau ministre :
Vertu parfaite et bonheur perdurable
Pas ne sont faits pour s'unir en ces lieux,
Si bel état par trop serait semblable
A cil qu'aurons tant seulement es cieux.
Donc, quand parfois sont ensemble, est bien force
Que tôt ou tard fassent entre eux divorce,
Communément c'est vertu qui s'en va.
Reste bonheur : voilà le train vulgaire.
Or, en ce cas advient tout le contraire :
Bonheur parti, vertu demeurera.
Daguesseau répondit aussitôt à ces justes et ingénieux éloges, à ce blâme jeté avec douceur au nom de la vertu sur les auteurs de sa disgrâce, comme eût fait Cicéron s'il eût été exilé par un prince :
Chez les humains, fortune favorable Mène souvent à sa suite amitié, Mais amitié coquette et peu durable, Avec l'espoir n'est le cœur de moitié.
Donc, au départ de fortune volage, Leste amitié tôt a plié bagage; Amis de cour délogent sans pitié Avec faveur : voilà le Irain vulgaire; Or, en ce cas, advient tout le contraire. Bonheur s'en va, reste seule amitié.
Cette disgrâce ne provoqua donc rien de popu-
laire (nil popidare mihl placnit)', mais elle accrut l'eslime dont jouissait Daguesscau et concentra un moment sur tous ses mérites l'attention publique et la sympathie des gens de l)ien ; de ces marques données sans passion et sans hostilité, il aurait du s'élever jusqu'au prince comme un grave et filial avertissement. Mais ce bruit adouci et ces réclamations respectueuses ne prévalurent pas contre le dieu du jour.
Quant à Daguesseau, en partant pourFresnes et pendant tout le temps qu'il y passa, il eut cette grande fermeté, cette grande étendue d'esprit, qui, suivant la Bruyère, sont nécessaires en France pour se passer des charges et des emplois.
Il eut aussi de grandes joies de famille, d'ami, d'écrivain, de savant et de sage.