‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 12 sur 54 · I.T LE ciiam;i:lii:k dagiesseau · texte numérisé non relu

I.T LE ciiam;i:lii:k dagiesseau

qiior à cultiver sor^osprit, sa rahonei f(nr tau l .so/t cwui\ puisque c'est par cette partie supérieure que riiomnie est semblable à Dieu et peut espérer d'être étcrnellemeut heureiwc en le possédant. Mais, quoi(jue ce doive èlre là son principal objet et celui (jui doit dominer toutes ses actions, il y a néanmoins des délassements permis par raj)])ort à leur esprit, tel qu(3 celui que vous trouverez cijoint; » et ce disant, il leur envoie une pièce de vers contre les Iraitanhy qu'un officier de guerre vient d'adresser au duc de iNoailles '.

Le chancelier avail aussi depuis quelques années (1715), quand la disgrâce l'alteignit, perdu sa mère, qui appartenait à l'une des plus grandes familles de la magistrature fran(;aise, à la famille des Talon. On prend toujours quelque chose à sa mère. Daguesscau avait pu prendre beaucoup à la sienne. Elle était arrivée dans la vie de famille à la perfection, non sans quehjues efforts, et après d'intéressants combats : emportée par sa jeunesse, par ses grâces, par la vivacité de son esprit vers les plaisirs du monde, ayant même (c'est une indiscrétion filiale

* CcA relie qui coninicncc iiin.-i ;

Wni^ rpii louez la foulrc prèle

Pour .iballre CCS tiers tr;iil;>iils,

Oui, jusqu'aux cicux, nouveaux Titans,

Porlaienl leur oi[ruellieu-o lèle,

Seigneur... agréez la retiuèle, etc., et.-.

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qui nous l'apprend) pour le jeu un penchant alors assez commun el d'assez bonne compagnie, elle avait, guidée par son mari, éloigné toutes ces vanités et les avait remplacées prfï* tous les soi:ns et par toutes les tendresses d'une maternité sept fois renouvelée. Plus tard , et quand son mari eut quitté les charges qui l'entraînaient hors de Paris, quand elle vint habiter, à côté de son fils, sa maison de la rue Saint-André-des-Arts, elle fut la providence des pauvres dans ce quartier. Elle passait ses matinées à visiter les malades : vêtue comme une femme qui n'a pas besoin d'ornements, elle pénétrait dans les réduits pour adoucir les misères, et rapprochait ainsi , dans la seule fraternité qui soit bonne, par le lien divin de la charité, la pauvreté de la fortune, le travail indigent de la ricliesse bienfaisante et féconde. C'estelle qui, pouvantsursafortuneéconomiser chaque année 10,000 francs, comptait les pauvres dans ses économies en leur en attribuant une part d'enfant. C'est elle aussi qui, recevant un jour 25,000 francs de son mari, pour réparer leur mobilier qui laissait beaucoup à désirer, s'en servit pour donner des lits aux malades qui n'en avaient pas. On vil bien à sa rnort ce que valait celte famille dont Daguesseau était déjà devenu l'ornement. A cause de son rang (il était procureur général), de ses enfants déjà nombreux, et aussi parce qu'il

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avait la prcmicTC place dans son cœur, sa mcre lui lit, dans son testament, un avantage de quelque importance; seulement, elle oublia de signer à la dernière page. Dans une autre famille le testament n'eût obligé personne ; mais là le respect d'une volonté connue et l'affection (|ui remplissait tous les cœurs, complétèrent l'acte incomplet; plus tard, par une délicalesse de conscience et de paternité, M. Henri Daguesseau mit, en mourant, le chancelier à même de rendre à ses frères et à ses sœurs, presque dans les mêmes termes, les marques d'attachement et de confiance qu'il avait recrues d'eux dans celte occasion.

Quels souvenirs pour Daguesseau, dans la disgrâce comme au mih'eu des succès, que ceux d'une telle maison ! Quelles imai^es autour de lui! — Il y en avait encore deux que la, mort avait réunies à son père et à sa mère; il en a fait lui-même la peinture attendrie. A Toulouse, il avait perdu une jeune sœur « qui méritait une vie plus longue, moins par les agréments de sa pcrsfinne que | ar les talents de son esprit dont un homme aurait pu se faire honneur, et surtout par une raison et une douceur qui la rendaient encore plus estimable. » «Mon père la pleura, ajoute le chancelier, comme s'il n'eût pas eu sept enfants, et, jour moi, je la regretterai toujours par la tendre amitié qui nous

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unissait. )) L'année nnènio où il avait clc nomnné procureur général, et où sa troisième sœur avait épousé M. le Guerchois, il avait vu nnourirsasœur aînée, a qui aurait pu porter la sainteté dans la maison de son père si elle ne l'y avait pas reçue. » Elle s'était d'abord et, par une vocation irrésistible, retirée dans la maison des filles de l'Enfance, établie à Toulouse par madame de Mondoville; mais cette communauté ayant été supprimée, elle était venue rejoindre à Paris son père et sa mère ; seulement, pour rester fidèle à ses vœux, elle s'isolait dans la maison paternelle, et, servie par une fille de l'Enfance, elle ne prenait part ni aux repas, ni aux plaisirs, ni aux devoirs que le monde impose. Sa cbambre était comme une cellule, et de cette cellule s'exbalait dans toute la maison un parfum que Dagucsseau a recueilli pour le répandre sur la mémoire de sa sœur bien -aimée, a Au milieu d'une vie si retirée, elle conservait, ditil, une douceur, une gaieté et des grâces même dont le monde aurait pu faire cas. Mais son caractère dominant était la raison, et il semblait qu'elle l'eût reçue singulièrement de mon père comme par une espèce de droit d'aînesse. Amie tendre et solide, il n'y avait point de secret qu'on ne pût confier à sa discrétion, comme il n'y avait point d'affaire sur laquelle elle ne fût en état de

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donner un bon conseil. Elle était bi(în éloignée de s'y présenter d'elle-même et de succomber à la tentation de faire sentir son mérite. Insensible à tout ce qui ilatle la nature et entièrement morte au monde, on eût dit qu'elle ne cliercbait qu à se rendre toujours plus invisible et à cacher sa vie dans le sein de Dieu. Vraiment digne du nom de sainte, ([ue nous lui avions donné, mais sainte aussi aimable (|ue respectable, qui était non -seulement Texemple, mais les délices de sa famille. Les plus douces heures de ma vie sont celles que j'ai passées avec elle; fiUigué du travail et de Fennui des affaires, je n'avais qu'à monter dans sa chambre pour respirer un air pur et serein, (|ui me délassait en un moment de l'application la plus pénible, et les charmes de sa société me tenaient presque lieu de tous les |)laisirs. »

Des deux frères qu'avait le chancelier au moment de sa disgrâce, l'un surtout mérite qu'on accuse un peu sa physionomie dans ce tableau de famille. Klle était dilïérente des autres sous un grave rapport. Daguesseau de Valjouan était un philosophe assez savant, mais surtout amateur de sciences et ami des savants; il avait un goût d'indépendance personnelle assez rare dans un pays oii tout le monde veut servir. Son père lui-même, à son lit de mort, ne put le décider à prendre une

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place de conseiller d'Etat. Valjouan, sachant qu'il ne tiendrait pas la promesse que lui demandait son père d'occuper une fonction, ne voulut pas la faire même au mourant. 11 y avait dans toute sa personne, dans ses goûts, dans ses mœurs, dans son célibat, comme l'effet de cette philosophie qui naissait à peine et qui devait, avant la fin du siècle, s'emparer de la société tout entière. Son père s'en était aperçu et l'avait regretté; en lui donnant sa dernière bénédiction, il lui recommanda la lecture de l'Ecriture, et le pria, à voix basse, pour que ses frères n'entendissent pas, de n'être pas si philosophe. Valjouan resta ce qu'il était, et ne retrancha rien de sa philosophie, ni en théorie ni en pratique; elle lui inspira môme un jour une leçon un peu vive donnée, non pas à l'ambition, mais aux succès de son éclatant frère. Quand Daguesseau apprit, à l'église Saint-André-des-Arts, qu'il était nommé chancelier, et qu'il fut rentré chez lui, il monta chez son frère pour le lui apprendre. Celuici lui dit tranquillement : « Vous, chancelier! et qu'avez-vous fait de l'autre? — 11 est mort subitement, et le roi m'a donné sa place. — Eh bien ! mon frère, dit Valjouan, j'en suis bien aise. J'aime mieux que ce soit vous que moi. »

Au moment de la disgrâce, ce mot était devenu plus piqnant, et il a pu se mêler comme un trait

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un peu dur du stoïcisme fraleriiel aux autres et plus douces raisons qu'avait le chancelier de supporter dignement le coup qui l'atteignait.

Ainsi, c'est au milieu de cette famille queDaguesseau avait grandi ; c'est à l'abri de ces souvenirs et pour ainsi dire sous ces remparts domestiques qu'il tomba. Mais il avait encore plus près de lui, dans sa propre maison, tout à fait sur son cœur, de cliers auxiliaires de sa disgrâce, qui la lui adoucirent jusqu'au bonheur.

Il avait su trouver une femme, que nous avons déjà entrevue à la veille et devant la menace d'une disgrâce, et qui était, ainsi qu'il l'a dit lui-même sous une forme heureuse et touchante, la plus douce et la plus solide compagne. Elle était petitcnile de cet Olivier d'Ormesson qui, rapporteur du procès de Fouquet, ne voulut pas être un commissaire et tint à rester un magisirat, ce qui lui valut du condamné passant devantses juges et silencieux devant les autres, un salut et ces mots : « Monsieur, je suis votre serviteur! » Elle se rattiichait par des liens de parenté au plus doux des évoques, saint François de Sales. Ces origines se laissaient voir en elle : il y avait danssa personne un charme presque évangélique mêlé à une sorte de gravité magistrale. C'est sans doute celte gravité qui a faitdireà sa lille, madame de Chastellux, qu'elle était un peu sévère et

ne tenait pas assez compte de l'âge de ses enfants. C'est d'elle que M. de Coulanges écrivait le 5 octobre i 694, la veille de son mariage, à madame de Sévigné : ((J'ai été ravi du maiiage de la pelile d'Ormesson avec M. Daguesseau, jç n'en ai jamais vu de mieux assorti, ni de plus désirable. M. le premier président a dit tout ce qui s'en pouvait dire, et que • c'était l'alliance du mérite et de la vertu. »

Son beau-père la jugeait digne de toute sa confiance, et ce fut avec elle seule qu'au moment de mourir il régla le sort de sa fortune; il l'institua, pour ainsi dire, son exécuteur testamentaire ; on se souvient que madame Henri Dnguesseau, en faisant un testament imparfait, avait laissé le cbancelier à la discrétion de ses cohéritiers et que le testament avait été validé par la piété filiale. M. Henri Daguesscau voulait que celui de ses fils qui avait été enrichi de la sorte ne parût pas moins désintéressé, moins généreux, moins délicat que les autres. Deux ou trois jours avant sa mort, il s'enferma mystérieusement avec la chancelière, et combina avec elle le touchant artifice qui devait rétablir entre tous ses enfants Tégalite du bien faire. Au lieu d'un testament, il dressa un mémoire qui faisait h chacun une part équitable et réparait qucl(|ues inégalités, particulièrement au profit de l'abbé Daguesscau, .auquel il donnait par préfé-

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rencc 40,000 livres })our ie déclonimagcr de In (limiriulion dos renies sur l'Iiotel de ville. 11 dépcMidait du chancelier, (jui (Hait légataire universel, de ne pas suivre ce mémoire, ^!ais l'auteur principal et le complice de ces pieux arrangements savaient, en lesprenanl, (pTils ne devaient amener (pi'une scène aimable et domestique, la contre-partie de celle qui avait suivi la mort de madame Henri Daguosseau. Quand on vit sorlir la chancelièrc de la chambre du mourant avec un portefeuille sous le bras, quel(|ucs-uns des enfiints, Yaljouan par cxemj)le, en sa qualité de philosophe, purent croire ((u'elle tenait ainsi tous les fruits du droit d'aînesse. Mais on sut aussitôt ce (jui venait de se passer, et le caractère de madame; Dagnesseau en eût été rehaussé, si déjà elle n'avait eu au plus haut degré l'estime et l'affection de ses proches.

Une telle femme orne la vie dans les jours ordinaires; elle donne au succès une qualité meilleure; elle en augmente et, en améliore la joie. Tout le monde ne s'aperçoit pas des bienfaits que son cœur et sa raison rendent à l'homme qui lui est uni; ce sont des choses cachées au vulgaire et qui ont comme la discrétion d'une bonne œuvre. Quelquefois l'obligé lui-même ne remarque pas le bienfait et en jouit avec une sorte d'ingratitude, tant il est doucement rendu et tant est imperceptible la sépa-

ration du cœur qui le reçoit et du cœur qui le donne. Mais quand les biens qui d'ordinaire agitent la vie sans la remplir, viennent à manquer ou diminuent, la sensibilité affaiblie dans le succès renaît alors plus vive, et l'inlluence d'une ferme et noble compagne se fait sentir comme une consolation ou plutôt comme la plus douce des forces.

Les femmes superficielles, qui voient le bonheur dans les mille riens dont le plaisir est formé, craignent les orages et n'en supportent pas. La vie qui les place sur un théâtre tout plein d'acteurs empressés leur semble la meilleure; elles prennent pour elles, plus aisément encore que nous, les hommages qui sont donnés à ce qu'elles peuvent et non pas à ce qu'elles sont. En un mot, elles s'attachent (et ce n'est pas contre nalur(î), comme à une réalité précieuse, à celte vie artificielle dans laquelle il y a, comme dans leurs parures, des déguisements et des tromperies.

Mais cj^uand une femme joint aux agréments de son sexe les qualités d'un honnête homme, elle est, comme dit la Biuyère, ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux; elle est digne de diriger l'ambition de son mari, de le contenir dans les succès, et de lui faire trouver dans la disgrâce des joies qui le ramènent au vrai bonheur.

Telle était la femme du cliancelier quand il reçut l'ordre de quitter Paris.

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