‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 13 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

"20 janvier 1718. — or-pm-l du diancclier |)oiir Kresnes. — Le voyage (les exiles. — Une épigrainine eu vers lalius. — l,a lu'eni'K'Me licurc de la disj^ràie. — Le château de Krcsnes. — Ce que Mansarl y a fait. — Le duc de Ncvcrs, son second possesseur. — (le tjiiou y adore avec le duc de Nevers. — Ce qu'il devionl avec Dajîuoseau. — l^es deux faces de la société Irauçaise à ce mouieul. — Le parti des jreus de bien sous la Uégence. — La Hruyèrea donné plu>ieurs traits de Dagucsseau. — Daguesseau disgracié s'fMfr/f'pp^' de son père.— 11 écrit sa vie. — Eciiljugé par M. Villeuiaiii. — La l)iograi>liie île M. Henri Daguesseau est une page d'histoire grave et intéressante. — Coup d'iL'il sur radmiiiislration de Louis XIV. — Les conseillers au Parlement de Paris. — Les maîtres des requêtes. — Les intendants. — L'importance de l'administration aloi> cl aujourd'hui. — Les tailles. — In membre du tiers état. — La liberté eu Languedoc. — Les discours parlementaires de M. Henri Daguesseau.

Le 29 janvier au matin, le chancelier quitta riiotel de la place Vendôme et partit pour Fresnes. Madame Da<»uesseau, qui venait d'accoucher de son cin- ([uième enfant (11 janvier 17 18), ne l'y suivit qu'au hout de quelques jours. Le voyage des exiles se fit avec une gaieté décente, sans aucune trace d'ambition déçue. On assure même que le chancelier

m LE DUC D'ORLEANS

s'élaildcjà isolé des grandeiirsqu'il quittait au point de composer dans la route, et sur un de ses compagnons de voyage, une épigrammeen vers latins. Si léger qu'il fût, le masque était tombé, et l'homme qui restait s'abandonnait à Tune des plus nobles passions de sa vie, le goût des lettres, et aux entraînements de son esprit qui le poussait quelquefois à une douce raillerie. Cette première heure de la disgrâce est la plus dangereuse pour les faibles; c'est comme un passage périlleux pour la dignilé et dans lequel les âmes vraiment fortes sont les seules qui gardent leur équilibre. Il y a dans l'homme bien des choses à admirer, mais l'une des plus admirables est la simplicité de cœur dans un grand changement de fortune. Je n'aime pas ceux qui ne sentent pas les revers parce qu'ils ne sont pas dans la nature; je n'estime pas ceux qui font semblant de ne pas les sentir et qui prennent deux masques, afin de se cacher davantage. 11 n'y a qu'une attitude qui soit décente et bonne, c'est celle que nous donne l'état de notre àme quand elle ne monte ni ne descend, et qu'elle se lient à un niveau tempéré et moyen.

C'est à ce moment qu'il faut altenlivement regarder l'homme public; c'est son jour décisif, son épreuve, et comme le signe exact de sa valeur morale. — Non-seulement Daguesseau supporte ces

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regards, mais il les allirc el les charme, il n'a ni révollc extérieure, ni colère, ni passion; sa voix même ne s'élève pas plus haut que de coutume ; s'il y a en lui quelque chose detrouhlé, ce n'est pas luimême, c'est tout au plus le sentiment qu'il a de la justice. Ouehjue (emps avant lui des chagrins pi'ivés ont fait un misanthrope; mais, moins passionné et plus sage, il ne se détourne de rien de ce qu'il aime, sous prétexte qu'il est méconnu.

Fresnes est un petit village qui faisait alors partie du diocèse de Meaux, et qui, à ce titre, avaitété sous la juridiction de Rossuet. M. de fiuénégaud y avait fait construire un château qui avait une place dans l'histoire des arts avant d'en avoii* une dans la politique. On sait que François Mansart qui avait fait les dessins de l'église du Val-de-Gràce et qui les exécutait, fut arraché à ce noble travail par l'envie qui épie tous les succès et les dérobe quand elle le peut; M. de Guénégaud fut assez heureux pour (jue l'artiste méconnu voulût bien mettre dans la chapelle du château de Fresnes l'art merveilleux et charmant qui avait été dédaigné h Paris, et par là, par ce coup de l'envie, par cette injustice, la chapelle de M. de Guénégaud devint, si l'on en croit ceux qui l'ont vue et ceux qui l'ont décrite, la plus belle chose du nnjaume. Avant d'iMre ri Daguesseau, Fresnes avait appartenu au duc de Nevers,

qui l'avait rempli de tous les plaisirs chanlés par laFare, Cliaulieu et lui-même. C'était alors le rendez-vous de toutes les galanteries ; on y faisait de délicieux soupers, on y trouvait « les grâces de Mortemart unies à l'imagination de Mancini. » A quelques années d'intervalle, ce château représentait deux côtés bien différents et deux tendances bien distinctes de celte société qui devait finir assez vite par une révolution.

Dans le Fresnes du duc de Nevers, comme à Sceaux chez la duchesse du Maine, comme à Paris chez le régent, on vivait sans s'inquiéler du lendemain et comme si l'important eût été de multiplier les plaisirs en y mêlant toutes sortes de recherches, en les délivrant de toute espèce de joug et en leur donnant le train précipité de la licence. Il y a des plaisirs qu'anime quelque pensée, qu'ennoblissent des sentiments élevés, que dirigent et contiennent des mœurs délicates ; ils conviennent aux sociétés les plus graves et font partie de l'existence la plus régulière et la plus honorable. Mais ceux dont je parle étaient loin d'avoir ce caractère et ressemblaient à une ivresse habituelle et chronique. Aperçue de ce côté, la société française laissait voir la langueur maladive qui gagnait son cœpr et ses membres et qui la livrait, corrompue de plaisir, aux attaques de la raison et aux révoltes populaires.

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Au conlrairc, chez le chancelier Dagucsseau étaient comnicréunistît concentrés les éléments de dignité, de vertu, de décence qui, répanduspartout, auraient défié, non pas les réformes qui sont dans la nature des choses, mais les révolutions implacahles. On y vivait sous l'empire d'un sentiment religieux trèssincère, mais sans excès ; les plaisirs y naissaient des devoirs accomplis ; les divertissements de tout genre n'étaient pas le but qu'on se proposait, et la veille n'était pas employée à préparer les joies étudiées du lendemain. On songeait à Dieu et à tout ce qu'il commande ; les hommes et les femmes ellesmêmes se délassaient dans l'élude des lettres et demandaient à la poésie de pieuses et douces inspirations. Les lettres qu'on aimait et qu'on cultivait chez le chancelier différaient aussi complètement de celles qui assistaient aux soupers du duc de Nevers. Les unes étaient graves, nobles, fécondes, exemplaires, se plaisant au sein des sociétés viriles : les autres étaient légères, indiscrètes, affectées, prétentieuses, couvertes de fard, employées à de mauvais ou à de frivoles usages; elles se mêlaient au bruit des baisers et des verres, et, au lieu d'avoir ce noble caractère de consolatrices que Cicéron leur donne et qu'elles eurent chez Daguesseau, elles se dégradaient dans le désœuvrement.

Je ne me crois pas sous l'empire d'une illusion,

et il me semble que si toute la société française eût vécu comme on vivait à Fresnes, chez le chancelier, elle eût été à l'abri des révolutions; elle n'aurait pas formé cette matière corrompue qui, tôt ou tard, excile contre elle les âmes généreuses, résiste à toutes les améliorations, méconnaît tout ce qui n'est pas elle, et finit par user la force même sur laquelle elle s'appuie. Un écrivain considérable qui a consacré quelques lignes seulement à Daguesseau, et qui parle en même temps de Rollin, les représente l'un et l'autre comme des modèles, sinon dans les lettres, au moins dans la vie civile; il semble regretter qu'ils n'aient pas eu plus d'influence sur leur temps et qu'ils n'aient pas dirigé leurs contemporains dans le sens de leur honneur, de leur droiture, de leur bon sens, de leurs moeurs intègres et pures, j'allais dire de leur perfection civile; mais il pense que ce qui leur manqua pour répandre l'amour du bien et de la probité, ce fut le génie. En cela nous ne sommes pas d'accord. Le génie dont il parle n'est pas nécessaire pour communiquer les bons sentiments ou les bonnes habitudes ni pour montrer leur supériorité sur les égarements et sur les vices. Les grands esprits d'ailleurs, ceux qu'on appelle ainsi, les esprits originaux, puissants, communicatifs, ne s'attachent pas beaucoup à servir la morale, qu'ils ne jugent

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pas une souveraine digne d'eux. Ils j) réfèrent la philosophie, le théâtre, la politi(|ne. Ce qu'il faut pour détourner de la coiruption une société qui s'y abandonne, c'est le génie du bien plutôt que celui des lettres, et ce génie-là ne peut être, sans injuslice, refusé à Daguesseau; mais, pour qu'il exerçAt de ce côlc quelque influence sur les mœurs de son temps et sur l'avenir de son pays, il aurait fallu qu'il fut le régent lui-même et non le ministre disgracié de ce prince, ou bien, si c'eût été possible, le Voltaire de la sagesse, de la modération, de la religion et du respect.

Fresnes, habité par Daguesseau, eut donc le sort de ces réunions de sages qui se formaient dans les plus mauvais temps de Rome, auprès desquelles Sénèque, dégoûté de la cour et inquiet de la colère de l'empereur, se réfugiait pour méditer et pour voir vivre d'honnêtes gens.

La vie de Daguesseau rencontre souvent l'esprit de la Rruyère, et met en action les opinions du moraliste. Pour lui, il est bien vrai a (ju'un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite. » Pour lui, dès qu'il fut à Fresnes, il fut vrai encore que c< le meilleur de tous les biens, s'il y a des biens, c'est le repos, la retraite et un enclos qui soit votre domaine. »

Sa disgrâce l'éloignait de ses chers enfants qui

finissaient leurs éludes à Paris (son fils aîné et son second fils), mais il trouva le moyen de vivre avec eux par la plus aimable, la plus instructive, la plus fréquente correspondance.

Presque^ aussitôt, et par un sentiment qui ne pouvait naître que dans un noble cœur, il se rapprocha du père qui lui avait donné tous les exemples et se mit à écrire sa vie. Ce fut le premier bonheur de sa disgrâce; il fit comme Montaigne qui, voulant, son père mort, vivre encore avec lui, s'enveloppait du manteau que celui-ci avait porté et se croyait enveloppé de son père. 11 le dit à ses fils : c( Je regarde, mes chers enfants, comme la plus douce et la plus solide consolation de ma disgrâce présente le plaisir de vous parler de mon père et de profiter du loisir qu'elle me donne pour le faire revivre en quelque manière à vos yeux et vous offrir dans sa personne l'exemple le plus accompli que je puisse jamais vous offrir en tout genre de mérite et de vertu.

c( ... Je veux me remplir avec vous, me nourrir, et, si j'ose parler ainsi, me rassasier pleinement des^ vertus de mon père. »

11 y a dans cette idée un souvenir adouci de Tacite qui se détourne du sang et de la tyrannie pour écrire la vie d'Agricola. C'est un besoin pour les âmes honnêtes, quand le mal est autour d'elles, de

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faire plus que jamais l'éloge du bien. Si on ne trouve, en effet, dans cet écrit de Daguesseau ni amertume ni véhémence contre les vices qui Tentourent, on y rencontre cependant, çà et là, comme des cris arrachés à la conscience, des traits qui marquent ce temps d'un grave stigmate et ichaussent encore le chancelier; il lui arrive de dire sans doute en songeant à Law, Fauteur principal de sa disgrâce : « Malgré l'esprit de servitude qui augmente tous les jours, il est encore des magistrats capables de s'exposer, en faisant leur devoir, à la haine du ministre le plus accrédilé. » , Cet écrit a été jugé par M. Villemain avec plus de sévérité que de sympathie; l'éminent critique s'est attaché principalement au style qu'il trouve trop oratoire ou trop raffiné, et dont l'éclat et l'abondance ont pourtant quelque familiarité avec le sien; mais il n'a peut-être pas, comme nous, parcouru cette œuvre dans tous les sens, ni étudié tous ses genres de mérite; toutefois il en dit trèsjustement, « qu'elle peut éclairer quelques parties de l'administration de Louis XIV, » et convient ainsi que c'est un fragment utile de notre histoire : il ajoute que les dernières pages sur la mort de M. Henri Daguesseau sont belles et touchantes.

Qu'il me soitpermis, à l'honneur du chancelier et (le sa disgrâce, de tirer de ce discours (c'est ainsi

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qu'il l'appelle) l'or qui s'y rencontre. Cela fera juger bien des clioses et aimer davantage la mémoire du chancelier; par là, d'ailleurs, on pénétrera tout à fait dans l'intimité de celte famille où le bien est enseigne, pratiqué, comblé d'éloges, proposé comme le but de la vie, aimé par tout le monde jusqu'à la passion.

On y jugera aussi le talent d'écrivain du chancelier qui manque un peu d'imagination et de naturel, qui est comme une fortune acquise, mais une fortune brillante et solide. Du reste, en ce moment, il n'écrit pas pour écrire, il laisse de côté la plume des mercuriales et ces solennités de langage qu$ le goût ne consacre pas toujours; puisqu'il n'est plus magistrat, rien ne l'oblige à des démonstrations éloquentes, il est un peintre domestique et fait simplement un portrait de famille qu'éclaire, dans certaines teintes, l'air de la disgrâce. C'est, comme il le dit lui-même, une effusion de son cœur, une conversation sans règles.

11 raconte avec charme comment son père devint riche. Celui-ci avait pour frère aîné et consanguin M. François Daguesseau, président du grand conseil, qui avait pour lui beaucoup d'amitié et beaucoup d'aml)ilion. Pendant que sa mère le poussait vers Dieu, son frère aîné le poussait vers l'étude et allait bientôt lui donner la fortune et les honneurs.

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