CHAPITRE \I
I.e canal du Languedoc. — M. Riquet. — Les ingénieurs de cclemps-là.
— Un homme de bien devant un peuple soulevé. — Portraits piquants.
— Un trésorier de France de Montpellier qui a voyagé avec la reine de Suède. — Le marquis de Saint-Ruhe qui regarde la guerre civile comme une partie de chasse. — Les habitants du Languedoc. — Ceux (ju'une longue habitude de dépendance rend amis de quiconque veut les gouverner. — L'intendant du Languedoc reçu par Louis XIV. — Les mspections générales sous Louis XIY. — La direction générale du commerce. Le conseil royal des finances. — Irinutilité du chancelier Boucherat. — Le chemin du ministère dans les monarchies absolues. — Encore un portrait de madame de Maintenon. — L'orage du quiétisme.
— Un honmie juste dans le règne même de la finance. — Pontchar- Irain disgracié passe du contrôle général à la chancellerie. — Portrait de d'Argenson l'antiparlementaire. — Sa conduite comme lieutenant (le police. — Son courage à l'incendie de la maison de M. Daguesscau.
— Le chrétien mourant, — Le plus grand des litres est celui d'honnête homme.
Il serait trop long de réunir tous les genres d'exemples que, dans celte administration du Languedoc, M. Henri Daguesseau mit sous les yeux de son fils. Un des chefs-d'œuvre de cette administration fut la continuation et la perfection du canal destine à la communication des deux mers, à peine
commencé avant clic. Le chancelier s'étend sur ce titre de son pcrc à l'eslimc de la postérité et le relève en termes d'un intérêt tout ù fait historique. « M. Hiquet, dit-il, était un de ces hommes en qui le ^énie tient la place de l'art. Elevé pour la linance, sans avoir jamais eu la moindre teinture des mathématiques, il n'avait pour tout instrument qu'un méchant compas de fer ; conduit par un instinct naturel qui son vent réussit mieux que hi science, il concjut la pensée d'unir l'Océan à la Méditerranée par un canal do plus de quarante lieues, projet rendu plus diflicile par la sécheresse et l'inégalité du terrain. Tout autre qu'un génie de ce caractère aurait été effrayé d'une entreprise si hasardeuse ; tout autre minisire que M. Colhert en aurait été rehuté ; mais rien ne put vaincre ni la hardiesse de l'entrepreneur, ni la conslance du ministre, et ils avaient hesoin l'un et l'autre d'un intendant tel que mon père pour couronner leur persévérance. La justesse et la pénétration de son esprit le mettaient à portée d'entendre ce qu'il n'avait jamais appris. 11 devenait hientôt capahie, par la supériorité de son génie, de diriger ceux qui en savaient plus que lui dans ces sortes d'ouvrages ; souvent ils ne s'accordaient pas entre eux, et il y avait une espèce de guerre déclarée entre les ingénieurs que M. Colhert lui envoyait. J'ai été plu-
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sieurs fois témoin de leurs combats, et j'en ai connu deux surtout (c'est un trait de mœurs qui s'étend de cette époque jusqu'à la nôtre) qui étaient bien ■plus occupés à se décrier réciproquement qu'à avancer le succès de l'entreprise. Mais la raison de mon père était si puissante, qu'il savait en donner à tous ceux qui l'approchaient. Il se transportait souvent dans les lieux où sa personne devait être nécessaire pour terminer leurs querelles, ou pour animer leurs travaux, et n'épargnant ainsi ni sa peine ni ses soins, il en fut bien récompensé par l'entière perfection de l'ouvrage, dont il eut le plaisir de jouir lui-même, en faisant deux fois la navigation du canal, depuis le port de Cette jusqu'à Toulouse; j'eus le bonheur de le f^iire toutes les deux fois avec lui... »
Dans les guerres religieuses auxquelles son père prenait une part si sage, si réservée, et auxquelles il assistait enfant, le chancelier a recueilli, avec une finesse qui était dans son naturel et que ses fonctions avaient contenue, des traits d'une aimable vivacité. M. Henri Daguesseau croyait beaucoup aux influences morales pour conduire et même pour réprimer les hommes. 11 avait lu Machiavel comme la marquise de Castries,sa rivale, et le cardinal de Bonzy, mais il n'avait pris de ce politique que ses bonnes inspirations, par exemple celle qui
HT LE CHANCELIER D.VGUESSEAU. 1 i'J
lui fait dire que rien n'est puissant contre nn |)euple soulevé comme le \'isage d'un homme de bien. Cette idée, qui semble venir de Platon, mais que Machiavel adopte et qui jette comme une lé- . gère incertitude sur la coriuption de son esprit, \ servait de guide à l'intendant du Languedoc et le conduisait sans armes, ainsi que je l'ai déjà dit, au milieu des plus grands dangers. Quand on voulait parler d'une chose perdue, on disait ([ucllc riait avec Pépcede .1/. rinlendant. En quillant Bordeaux, il avait pu éprouver le mérite de son système de gouvernement ; durant son intendance il avait tout contenu ou tout calmé par la force morale. A peine se fut-il éloigné, qu'une sédiljon éclata, qui pensa coûter la vie nu gouverneur, ce qui lit sentir, dit le chancelier, paraissant à son tour copier Machiavel, ace que c'est que la présence d'un homme de bien, qui tient en sa main les cœurs de tout un peuple et dont la vertu se fait respecter des factieux mêmes. » — Dans la guerre des Cévennes et du Vivarais, il ne voulut rien changer à son système. Etant arrivé à Tournon, on lui proposa d'en faire garder les portes pour éviter au moins une surprise ; mais tout ce qui présentait une image de guerre n'était pas de son goût, et, sans se laisser émouvoir par les bruits qui couraient, il crut n'y devoir opposer au dehors que
sa seule Lranquillité. — Ici entre en scène un véritable personnage de comédie qui met en relief, [)ar le contraste, la foi de l'intendant dans la force morale, que le chancelier a connu, et dont il a laissé un portrait tout préparé pour le théâtre. « Mon père avait alors avec lui un trésorier de France, de Montpellier, compagnon ordinaire de ses voyages, homme d'esprit et même de sens, qui avait longtemps couru le monde pendant sa jeunesse ; mais, après avoir essuyé plusieurs dangers avec la reine de Suède, à laquelle il était attaché, il avait bien résolu de ne s'y plus exposer, et, l'âge augmentant encore sa prudence, il ne cessait point de blâmer le sang-froid et ce qu'il appelait l'indolence de mon père; il aurait fallu presque mettre tout à feu et à sang pour le rassurer, et comme mon père lui paraissait médiocrement touché de ses remontrances, il lui déclara enfin qu'il ne pouvait plus soutenir une confiance si téméraire et qu'il lui demandait la permission de se retirer à Montpellier. Mon père y consentit d'autant plus volontiers, qu'il regardait sa peur comme' un mal contagieux, qui pouvait gagner ceux qui étaient auprès de lui. Le trésorier de France ne se le fit pas dire deux fois, mais il pensa éprouver ce que dit Horace :
Mors et fugacem prosequitur vint m.
ET U: CIlANCKLll^ll iJ AG UESSE AU. 151
Il s'eiiihaïqua sur le Hliône, à quel([ues lieues de Tournon ; deux troupes de fanatiques, qui étaient sur les deux bords de cette rivière, lirôrenl sur son bateau ; les balles passèrent si près de ses oreilles, qu'il eût bien voulu, dans ce moment, être encore à Tournon. Son aventure fut bientôt racontée à mon père, et elle ne laissa pas de le divertir, ([uand il sut que le trésorier de France en avait été quitte pour la peur. »
Un autre et plus grave adversaire des influences morales que rencontra, dans cette guerre cruelle, l'intendant du Languedoc, fut le marquis de Saint- Ruhe, « plus brave soldat que grand capitaine, qui ne respirait que le carnage, et qjii ne pouvait souffrir (|u'un intendant lui fît manquer ce qu'il regardait presque comme iDie partie de clicme (c'est Daguesseau (jui écrit) , propre à le délasser de l'ennui de la paix. » — Mais ce colonel de dragons eut une déception comme le trésorier de France. Le duc de Nouilles, qui commandait en Languedoc depuis la mort du duc deVerneuil et qui allait tenir les Ftats, précipita sa marclie sur le bruit de ce qui^ allait se passer en Yivarais, et il arriva assez promptement pour enlever au marquis de Saint-llube « le commandement et la gloire du combat, si l'on peut donner ce nom à ce qui ne fut qu'une déroute et une espèce de boucherie, »
Voici un portrait des habitants du Languedoc qui a bien son prix, et qui relève encore une des maximes les plus utiles à rappeler à ceux qui gouvernent les hommes à tous les degrés. c< Les Languedociens gagnèrent aussi le cœur démon père, non qu'il ne connût leurs défauts, il savait qu'ils étaient légers, flatteurs, courtisans, et par conséquent intéressés. Personne n'avait plus que lui le don de discerner les esprits, et il n'avait pas besoin de l'avis que Cicéron donne à son frère Quintus, de se défier de ceux qu'une lonfjne habitude de prudence rend toujours amis de quiconque veut les gouverner; mais il aimait les bonnes qualités des habitants de sa Province, et il n'en craignait point les mauvaises; ils lui plaisaient par un caractère d'esprit vif, ingénieux, mais encore plus souple et plus docile; assez patient pour les laisser d'abord jeter un premier feu dont ils ne sont pas les maîtres, il savait après cela en faire tout ce qu'il voulait, et il disait quelquefois qu'il n'avait pas connu de pays où il fût plus facile à un intendant de faire le bien. »
Ou je me trompe, ou dans le gouvernement du Languedoc, retracé par le fils, il y a, outre l'honneur du père, un petit traité de politique et d'administration, excellent à consulter en tout pays et en tout temps ; aussi, quoique l'Intendant n'approuvât pas les coups violents portés, après lui,
E T I. K C I! A N C E l ]V.\\ D A ( ; U K S S E A U. I hT,
dans cette Province à la religion proloslanle, cl qu'il se moquai des soixante mille conversions obtenues manu militari^ quand il revint à Paris (à la Saint-Martin, 10(S5), le roi le recjut comme un homme dont il n'avait jamais entendu dire que du bien.
Dès 1G87, M. Lepelletier, contrôleur général, avait conçu l'idée de réformer le système financier de la France; il envoya des commissaires dans les provinces pour y sonder les abus et consulter, sur les moyens de les foire cesser, les intéressés euxmêmes. M. Henri Daguesseau fut envoyé dans les (lénéralités de Tours et d'Orléans ; il emmena avec lui M. d'Ormesson, qui était maître des requcMeset qui devait être un peu plus tard le beau-frère du chancelier. A leur retour, le roi rassembla tous les commissaires, écouta les rapports que chacun lui lit, demanda des mémoires, et fut si satisfait de celui de M. Henri Daguesseau ', qu'il lui donna presque aussitôt, dans le môme but, une sorte d'inspection générale dans la plus grande partie de la France. Cette collaboration royale aurait peut être eu de rapides et d'excellents résultats, sans la guerre qui vint tout gâter et qui désarma le roi con-
' Le ClianceliiT a dit de. ces Mémoires : Les Mémoires qu'il se donna la jieinc de faire lui-même sur les matières les jtlus imporlanlcs et que je conserve prc'cii'uscment, suffiraient pour montrer lïlévntion do son génie et l'ardeur de son zèle pour le bien public.
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tre les abus du régime financier. Sous le ministère de M. de Ponlcharlrain, M. Henri Daguesseau fut directeur général du commerce et des manufactures, et il apporta dans cette direction un grand esprit d'affaires et de liberté, un esprit économique et presque semblable à celui des îépubliques, a dit son fils; bientôt il fut l'auxiliaire de tous les ministres, et quelques-uns cachèrent leur faiblesse sous sa capacité. Celui qui l'employait le moins était le chancelier Boucherat, « sans .doute à cause de l'inutilité dans laquelle il vivait. » En 1695, il remplaça, au conseil royal des finances, M. Dargouges, qui mourut subitement à Versailles. Ce jour-là, ses amis durent croire qu'il touchait au ministère; le poste auquel il venait d'être appelé, à sa grande surprise (son fils assure qu'il pleura d'étonnement et d'inquiétude en en recevant la nouvelle, par une lettre particulière de M. de Pontchartrain), y conduisait naturellement. A ce titre, il excitait l'ambition de tous les conseillers d'Etat. Dans les monarchies absolues, on ne peut parvenir au gouvernement qu'à la condition de persuader le prince de son mérite et de lui plaire. Il n'y a pas, comme dans les Etats libres, ce grand concours de talents, de caractères, d'opinions, clans lequel le souverain reçoit les ministres pour ainsi dire tout faits et tout choisis; alors il faut nécessai-
I;T m: CllANCKLlEU DAGUESSEAU. Vo:>
rement que les ambitieux s'approchent du prince, le mettent à même de les juger, et lui inspirent de la sympathie et de la confiance. Les talens éloignés, fussent-ils les plus grands, ne donnent ni droit ni chance à l'autorité; les dévouements les plus sincères demeurent stériles, s'ils ne peuvent se manifester sous les yeux et à l'oreille du prince.
Les menibres du conseil des finances ( ils étaient deux) voyaient le roi deux fois par semaine et assistaient au conseil qu'il présidait, avec le chancelier, le chef du conseil et le contrôleur général. M. de Breteuil traduisait leur importance, en disant qu'ils étaient comme de petits dieux placés entre le conseil ordinaire, qu'il comparait à la nature humaine, et les ministres, qu'il regardait comme lesdieux de la terre.
Si M. Henri Daguesseau avait tenu à passer du second ciel dans le premier, il l'eut pu très-aisément, en s'adressant à celle qui était alors, ainsi que le dit son fils, comme la déesse de la Fortune, (( à laquelle on attribuait, dans le paganisme, tous les effets dont on ne voyait pas de cause apparente; » la gestion des affaires du duc du Maine, qui lui avait été confiée par le roi à la mort du vieux conseiller M. de Fieubet, qui s'était retiré au- désert des Camaldules, le mettait très-souvent en rapport avec madame de Maintenon. Elle l'esti-
mait beaucoup, elle lui écrivit même une lettre de compliment sur son entrée au conseil royal , « qui était tournée avec cet air naturel et délicat qu'elle savait donner à toutes ses lettres \)) Il avait auprès d'elle de puissants protecteurs ; elle était encore sous le charme de l'abbé de Fénelon, l'ami intime de M. Henri Daguesseau ; lequiétisme, que le chancelier appelle si bien un éblouissement de piété, n'avait pas encore été dénoncé au roi. Le duc de Beauvilliers était en pleine faveur et il avait recueilli de M. Colbert les sentiments de la plus haute estime pour l'ancien intendant du Languedoc.
Un peu plus tard, et quand l'orage du quiétisme eut éclaté sur le cygne de Cambrai, M. Henri Daguesseau aurait encore pu s'assurer le ministère ; mais il aurait fallu renier ses amis, faire contre eux du zèle, suivre le vent de colère et de proscription qui souffla sur eux. Bien loin d'agir ainsi, il calma le cardinal de Noailles qui, « s'il eût été élevé dans les principes de Machiavel, n'aurait pas manqué de saisir cette occasion de perdre le duc de Beauvilliers, » son ennemi irréconciliable. Il le porta à la douceur , et conserva ainsi au duc, qui
* En s'exprimanl ainsi, Daguesseau était bien généreux, et ces éloges ne sauraient convenir aux lettres de madame de Maiiitenon sur ^a disgrâce.
ET LE CllANCELIEU I).\G TESSEAU. 157
ne lui (Il fut pas reconnaissant, le goiivernennent des enfants de France. D'un autre côté, la manière dont il traitait les matières de finances ne pouvait guère, h ce moment, l'amener au contrôle général. La France s'épuisait dans la guerre, il fallait déjà un peu d'empirisme, et le chancelier nous assure que son père sut toujours être juste daiis le règne inêvie (le la Ihunire. 11 semble dès lors tout naturel que le roi lui ait préféré Chamillart, esprit aimable et prompt, courtisan qui savait bien que le premier titre au ministère était la faveur du prince, et qui s'était appliqué à entrer dans l'ame de madame de Maintenoii et dans l'esprit du roi par la plus respectueuse familiarité'. Quant à la place de chancelier, qui était devenue vacante par la mort de Boucherat, elle fut donnée à M. de Pontcliartrain, « à qui il paraissait impossible d'ôter le litre de contrôleur général sans le faire chancelier. » Loin de se retirer devant une injustice, comme avait fait Auguste de Thou, M. Henri Daguesseau resta le collaborateur le plus dévoué, le plus assidu, le plus émincent du nouveau chancelier, son parent
' Voici 00 qu'en dit h: chancelier : Un ffoùt nonvoa« ne s'était ] jis moins (léclan' en elle (mailaine de Maintcnon) que ilans le roi, qui, cliarnié du respect et de la modestie que celui-ci avait su conserver dan» la lamili.niu' inlime où il avait été admis, le regardait comme un homme qu'il lui nierait à son gré et en qui il pourrait se complaire con)me dans son ouvrage.
et son ami. A tous les travaux qu'il fit avec lui et pour lui, on aurait pu croire que , dans ce grand ministère de la justice, préparant les matériaux que son fils devait bientôt animer, il pressentait la grandeur de ce fils , et qu'il y travaillait par avance.
On sait que, quand le régent s'était décidé à reprendre les sceaux au chancelier Daguesseau, il était depuis assez longtemps décidé à les donner au lieutenant de police d'Argenson '. C'était l'homme qui lui convenait le mieux contre le Parlement, c'est celui que lui recommandait le duc de Saint-Simon ; il acceptait le pouvoir sans con-
' C'est lui dont Voltaire a si divcrhemcnt parlé. En 1717, dans son poëme de la Bastille, écrit en prison, oi'i il avait été mis pour lesJ'ai vu, (C grand et changeant appréciateur s'écriait :
0 Marc-I\cné, que Galon le Censeur, Jadis dans Rome eût pris pour successeur, 0 Marc-René, de qui la faveur grande Fait ici-bas tanl de gens murmurer, Vos beaux avis m'ont fait claquemurer : Que quelque jour le bon Dieu vou> le rende!
En 1745, dans son pocme sur la police sous Louis XIV, il a bien changé d'opinion sur le lieutenant de police de 1717, et il en dit, avec celle prodigalité de louanges qui ne coûtait rien à sa passion du moment:
Colbert et liichelieu, les palmes dans le-; mains, De rimmorlalité vous montrent 1 ;s chemins; Regardez auprès d'eux ce vigilant génie, Successeur généreux du prudent la Rtyiiie, A qui Paris doit tout et qui laisse aujourd'hui l'our le bien des Français deux fds dignes do lui *.
* Il y en avait un qu'on appelait la bête et dont la Sociélé de l'Hisloirc de l'rance vient de publier les singuliers Mémoires
ET LE CHANCELIER DACUESSEAU. IJO
(litions, et mcltail au service du prince, dans le gouvernement, les qualités de travail, de volonté, de palience, (ro!)stinalion, disons le mot, d'absolutisme, qu'il avait mises dans la direction de la police, il avait l'esprit étendu, net, pénétrant, cette clairvoyance qui est si utile dans la partie de l'administration qui lui avait été conliée ; avec cela tous les genres de courage. Ses défauts et ses qualités étaient comme réunis sur sa ligure efl'niyinde et énergique, qui faisait peur à la populace. On a dit, pour le résumer, qu'il était royal, fiscal, et qu'il Irancliait en tout. 11 était de ceux qui croient, suivant la belle expression de Bossuet, que l'autorité est dégradée quand on lui montre des bornes. H avait contre le Parlement tous les instincts de sa nature, et de plus une liaine personnelle et molivée. Le Parlement lui commandait comme lieutenant de police ; il l'avait plusieurs fois fait venir à sa barre; il avait blâmé son administration et dirigé contre elle -et contre / lui des soupçons qui allaient fort loin. On se figure aisément ce qui s'amasse ainsi de colère dans le cœur d'un fonctionnaire contrôlé par une assemblée dont il ne tient pas ses fonctions. 11 ne pouvait se dédommager, comme le roi, par le sentiment de sa puissance; il en était réduit à détester ses juges, et il n'est pas surprenant que cette
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haine soit devenue chez lui une opinion. Daguesseau était compris dans les rancunes de d'Argenson. •On le vit de plusieurs manières. Le nouveau garde des sceaux s'empressa de nommer son fils directeur de la librairie à la place de l'abbé Daguesseau, frère du chancelier. Il excita même ses amis et ses partisans contre son prédécesseur, notamment l'avocat Barbier, qui n'a jamais, dans ses notes journalières, dit de bien du chancelier, et qui en a dit du mal, en le comparant à d'Argenson.
Eh bien 1 Daguesseau, à peine disgracié, trouva et prit une occasion de faire l'éloge de celui qui l'avait remplacé. Dans le cours de l'année 1714, un incendie éclata dans la maison de M. Henri Daguesseau, voisine de celle de son fils, rue Saint-André-des-Arts. Son secrétaire, qui était un excellent homme, d'un esprit cultivé, avait la tête si faible qu'un verre de vin déplaçait sa raison. Sa raison ainsi déplacée, il avait mis le feu à ses papiers, dans sa chambre, située audessus de celle de M. Henri Daguesseau. Il paya vite son imprudence, car il fut presque aussitôt brûlé sans qu'on pût le secourir. Le chancelier et sa femme accoururent ; M. Henri Daguesseau, qui avait plus de quatre-vingts ans, ne montra aucune frayeur et n'exprima d'autre douleur que celle que lui causa la mort de son secrétaire. Tout
ET LE CIIANCELIEII l)A GUESSEA U. 101
le quartier vint au secouis de la maison, et clans œ pole-mêlc, (|ui dura toute la nuit, rien ne fut ni dérobé ni perdu, tant il est vrai, dit le chancelier, (( que de toutes les gardes, Taflection du peuple est la plus (idèle. »
Le chancelier, qui raconte cet événement le lendemain de sa disgrâce, ajoute : « Tous les officiers de police, soit du Chatelet, soit de la ville, accoururent promptement. M. d'Argenson s'y distingua surtout, soit par une fermeté et une présence d'esprit aussi rare qu'ulile dans ces sortes d'occasion, soit par un talent singulier j)our inspirer aux autres des mouvements vifs, réglés et efficaces. »
Ce pieux et beau travail se termine par des scènes domesli(jues bien touchantes et par une peinture qui . pourrait s'appeler : le Chréiien mowant. M. Henri 1 Daguesseau fait sur son lit d'agonie ses dernières dispositions : il donne à ses enfants groupés autour de lui sa bénédiction en termes généraux, puis il les prend séparément, et à chacun il adresse des prières ou donne des conseils particuliers. Un moment le chancelier amène au pied de son lit ses petits-fils et, à celui qui plus tard s'appela de Plaintmont, qui n'a alors que quatre ans et qui se fera la réputation d'un homme difficile, le vieillard mourant recommande, comme sous l'empire d'un pressentiment, de corriger ses défauts et Ira pc-
tites humeurs auxquelles il est sujet, afin de devenir un honnête Jiomme. Quand la mort fut encore plus proche, et qu'eut commence tout à fait celle séparation, plus visible qu'on ne pense, de l'âme et du corps, les prêtres se mêlèrent à la famille. M.Guyart, sous- vicaire de Saint-André, l'abbé Couet, un doux prêtre, ami du cardinal de Noailles, son collaborateur, le général des Oratoriens le P. de la Tour, ne quittèrent point leur pénitent et leur ami. Ils se relayaient pour lui lire les psaumes de la Pénitence; ils les lurent pendant quelque temps à son oreille, puis à son âme entr'ouverte et qui^eule entendait. Quant à lui, il répéta, tant qu'il j)utparler, ces mots : Morietur anima mea morte justorum ^ et fiant novissima mea horum similia.
Ce qu'il laissa de plus précieux à ses enfants, ce fut le titre d'homme de bien, que tout le monde lui accorda, qui est, de tous les titres, le plus difficile à obtenir et peut-être le plus grand ; il se passe d'acclamations et de statues, et orne à lui seul, plus qu'aucune pompe la tombe sur laquelle il est écrit non parla tendresse prévenue, mais par la vérité ; il n'a rien de factice, de passager, de changeant ; il est supérieur aux autres, car l'humanité pourrait cesser d'aimer les héros et les poètes, et, à moins de se détruire, elle chérira toujours, comme sa plus noble image, le vérilable homme de bien.
Ki I.K CIIANCKLIEH DAGUESSEAU. 1C.>
Le cliancolier, en écrivant la vie de son père pour leinplir sa disgrâce et donner à ses enfants la plus tendre laison de bien faire, répondait aux suppositions de madame deMaintenon, qui redoutait ses intrifjueH^ et qui aurait, dans .cette crainte, voulu le voir exilé dans un lieu beauroup plus éloigné que Kresnes. On connaît maintenant le commencement de ses intrkjyesy voyons la suite.
En même lemps il entretenait avec ses enfants et quelques amis une correspondance aimable, sans aucun fiel, pleine de bons sentimenls et de douces clioses.