‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 16 sur 54 · CHAPITRE \III · texte numérisé non relu

CHAPITRE \III

Le bonheur épistolaire. — Le rôle des correspondances privées dans llîistoire. — L'opinion de Racine sur les lettres de Gicéron à son frère et à Atticus. — Ce que doit être une correspondance privée. — Les fraudes de sentiment et de langage. — Le mérite épistolaire du père du cliancelier. — La correspondance du chancelier avec ses enfants.

— Le badinage. — La première lettre après la disgrâce. — 15 février 1718. — Il se moque de la magnificence du style de son fils. — Les succès de ses enfants célébrés à Fresnes. — Daguesseau répétiteur d^ campagne. — L'ironie de son fils de Fresnes. — Le grotesque de Callot.

— Une leçon d'escrime philosophique donnée par le chancelier^ son fils. — L'àme est-elle dans le corps? — Un docteur noir. — Les thèses de SCS fils. — Le chancelier est heureux d'être lecteur des événements et non pas acteur. — Tout Paris assiste aux thèses. — Celle du chevalier de Saint-Albin, fils naturel du Régent et de la Florence. — Les éloges pleuvent à Fresnes sur le succès des jeunes gens. — Éloges en latin de Cassini et en français de Louis Racine. — Joie religieuse du chancelier. — Les vacances interrompent la correspondance.

C'est une grande joie d'écrire à ceux qu'on aime et dont quelque nécessité ou quelque malheur vous sépare. Ce serait le bonheur de l'absence, si l'absence pouvait avoir son bonheur. Une lettre est comme une douce étreinle à laquelle il ne manque que la chaleur des lèvres; car le cœur

M-: dit: nORLEANS ET DAGUESSEAT. 105

s'y met peut-être plus entièrement que dans la réalité. Au moins c'est plus qu'une conversation ordinaire ; tout ce qu'on a d'affection dans le cœur et de délicatesse dans l'esprit se mêle, se concentre comme dans un cadre étroit et pi'écieux; on donne en pareil cas ce qu'on a de meilleur et on se venge i de la séparation par une tendresse plus vive et mieux exprimée. Comme l'eau retenue jaillit plus abondante, la pensée resserrée par le papier est plus nette, plus vive, plus pénétrante; rien ne se perd pour ainsi dire, et c'est la plus fine et la plus chaude partie de nous-méme qui se place et se fixe dans ce creuset où, depuis que les hommes s'aiment et s'écrivent, il s'est fondu bien des chefsd'œuvre, les uns célèbres, les autres inconnus. — Cej)endanl il arrive presque toujours quelque chose de l'extérieur dans ces épanchements et souvent ils ontjOutre leur valeur sentimentale, une importance historique et une destinée littéraire. Dans la correspondance d'un homme éminent avec ses amis et avec ses proches, on serait à peu près sûr de le trouver lui-même et, de plus, des traits qu'on ne rencontre pas dans les livres, des dessms exacts, des portraits fidèles, la vérité vraie^ ainsi que nous avons été réduits à l'appeler.

On ne connaîtrait ni l'histoire de Rome ni celle de Cicéron, si on n'avait pas lu la correspondance

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de ce grand homme avec son cher ÂUicus el ses autres amis.

Racine, écrivant à son fils aîné^alors en rhétorique, a donné à cette pensée une forme éloquente. Son fils vient de traduire une des lettres de Cicéron à Atticus, mais il l'a mal choisie, c'est une des moins intéressantes; il l'envoie à son père qui lui répond d'en choisir une autre qui ne soit pas sèche et relative seulement à des affaires d'intérêt, a 11 y en a tant de belles, ajoute-t-il, sur l'état où était alors la république et sur les choses de conséquence qui se passaient à Rome, que vous ne lirez guère d'ouvrage qui soit plus utile pour former l'esprit et le jugement. Surtout je vous conseille de ne jamais traiter injurieusement un homme aussi digne d'être respecté de tous les siècles*. »

Cette lettre est de 1692. Six ans plus tard, quand son fils est à la Haye, Racine revient sur son admiration pour la correspondance de Cicéron. ce Je relisais ces jours passés, écrit-il, pour la centième fois les épîtres de Cicéron à ses amis; je voudrais qu'à vos heures perdues vous en puissiez lire quelques-unes avec M. l'ambassadeur ; je suis assuré qu'elles seraient extrêmement de son goût, d'au-

' Celle dernière parlie répond à l'opinion du jeune ilictoricicn ([ui a liaité Cicéron de poltron, sons se douler qu'un jour vu trailerail son père de polisson.

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lant mieux que, sans le flatter (il le flatte pourtant, mais par un effet d'amour paternel), je ne vois personne qui ait mieux attrapé que lui ce genre d'écrire des lettres, également propre à parler solidement et sérieusement des grandes affaires et à badiner agréablement sur les petites choses. Croyez que dans ce dernier genre Voiture est licaucoup audessous de l'un et de l'autre (Gicéron et M. deBonrepaux). »

Malgré ce trait contre Voiture, je le liens avec Balzac, madame de Sévigné et quelques autres, pour un véritable historien du dix-septième siècle, non pas qu'il compte les canons des bataille, mais il écrit beaucoup sur les mœurs et un peu sur les choses.

Toutefois j'avoue que ce qui me charme le plus dans une lettre, c'est sa partie privée, le côté du cœur; celui de l'esprit ne vient qu'après dans mon admiration. C'est une composition de sa nature faite pour le mystère, dont elle ne doit, poétiquement parlant, sortir que par une indiscrétion. Ceux qui songent au public en écrivant à leur famille absente ou à leurs amis éloignés, et qui travaillent pour lui, sont condamnés à des fraudes de sentiments et de langage qui en font des comédiens et non des acteurs naturels de la vie et des peintres naïfs de leurs impressions.

La correspondance du chancelier avec ses enfanls et avec ses amis n'a pas ce défaut, capital à mes yeux, et cependant elle a plus qu'un charme privé et moral ; elle répand sur les événements et sur les hommes des lueurs que le public remarquera certainement. Sous ce rapport encore son père lui avait donné l'exemple. Ce vieillard aimait à écrire à ses petits-enfants ; il leur envoyait ainsi les plus aimables pensées et des caresses pour ainsi dire littéraires. Le chancelier en parle : « Le sel le plus lin et le plus délicat venait s'offrir à son esprit, et l'on voyait quelquefois cet homme, si grave et si vertueux, ne pas dédaigner d'écrire à ses petits-fils, qui savaient à peine signer leurs noms, des lettres d'un badinage si gracieux et si aimable, que Voiture aurait pu le lui envier. »

Les principaux correspondants du chancelier, pendant sa première disgrâce, furent ses deux fils aines, sa fille qui devait être plus tard madame de Chastellux, son cher Racine, Yalincour et quelques autres.

11 avait pour ses enfants la plus vive tendresse, et il en était récompensé par leur conduite et leurs heureuses qualités. 11 a exprimé un jour le bonheur qu'il avait de ce côté d'une façon charmante et qui ne va à rien moins qu'au badinage de Voiture et de son père. Sa fille était accouchée, son

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