‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 17 sur 54 · ET LE C II A > C K I, I E U I) A G V K S S E A U. IC'J · texte numérisé non relu

ET LE C II A > C K I, I E U I) A G V K S S E A U. IC'J

lil-s lui écrivait (le Paiissousle nom de son pelilfils le nouveau-né, et faisait parler le mieux du monde ce bambin à son illustre aïeul. Le cliancelier répond à ce jeu filial : c< Je ne croyais pas pouvoir être plus beureux en petits-enfanis que je Je suis en enfants ; la lettre que j'ai reçue de mon petit-lis, qui vient de naître, m'a fait voir le contraire; je suis fàcbé d'être obligé de vous avouer (à son lils) que je l'ai trouvée beaucoup plus ingénieuse que la vôtre, et que je crois en vérité que ce petit marmot n'a fait autre cbose pendant le temps de sa prison, que lire Voiture, Marot et la Fontaine ; il parle déjà comme eux en venant au monde. Aurait-il trouvé toutes ces gentillesses dans le cerveau de sa mère? Mais pourquoi ne viendraient-elles pas du père (M. de Cbastellux), qui a toutes sortes d'esprit quand il lui plaît. »

Quant au ton de cette correspondance avec ses fils, il le donne lui-même en écrivant à son fils aîné : « J'oublie toujours, mon cber fils, de vous dire ou de vous écrire de retrancber le cérémonial de vos leltres... je fais bon marcbé de la qualité de père, et je fais encore plus de cas de celle de votre ami. »

La première lettre écrite après la disgrâce porte la date du 1 5 février 1 71 8. La disgrâce n'a que 1 7 jours, et le cbancelier n'en dit pas un mot à son fils.

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11 a reçu de ce jeune étudiant une lettre pompeuse, peut-être une dissertation sur l'inconstance de la fortune, avec des exclamations, des ligures, tous ies ornements que la jeunesse croit devoir ajouter aux sentiments pour les peindre. 11 lui donne une leçon de simplicité, non sans y mettre lui-môme quelque recherche, a Quand j'aurais, lui écrit-il, toute l'éloquence des Démostliène et des Cicéron, quand j'aurais dans la tète la logique d'Aristole, la morale de Platon, la physique de Descartes et la métaphysique du P. Malebranche (quoiqu'il en dise, il avait un peu tout cela dans la tête) ; quand je pourrais joindre l'enthousiasme des poètes à la •gravité des politiques et au pathétique des capucins ; quand j'aurais compilé les textes du professeur Normand; du répétiteur Normand et du précepteur Normand, quand, dis-je, je pourrais tirer la quintessence de tous ces talents différents, je ne crois pas, mon cher lils, qu'à moins de parvenir à être un autre vous-même, je puisse jamais, je ne dis pas égaler, mais même imiter la niagnificence de votre style. Je me suis donc réduit à en désespérer. Si je me crois obligé de me taire à la vue de tant de merveilles; si la plume, qui vous sert si bien, me refuse absolument son service ; si l'éloquence m'abandonne pour passer du côté de la jeunesse; si elle préfère le lils au père; si, dis-je, le

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Jomps et Vincoitslancc du sort me font voir de si étranges révolutions el des cataslroplies si bizarres ; si, encore une fois, je sais tout au plus allonger une phrase, sans pouvoir Torner et l'eniicliir de ces traits inimitables qui brillent dans vos lettres, je crois, mon cher fils, qu'après avoir confessé ma faiblesse, je dois rentrer dans un silence d'admiration, triste mais unique ressource d'une éloquence usée, pitoyable figure de rhétorique dont vous vous moqueriez, vous autres grands orateurs, si la qualité de père ne me faisait espérer plus d'indulgence de la part d'un (ils que j'aime pour le moins autant que je l'admire !

« Je reprends le style simple, c'est-à-dire le mien, après avoir voulu imiter inutilement la sublimité du vôtre, pour vous dire de bien embrasser pour moi tous vos frères, et surtout notre pauvre tête cassée (celui des enfants du chancelier, qui avait subi l'opération du trépan); faites aussi bien des amitiés de ma part à M. le Brasseur, à M. de Maupertuis, sans oublier notre vénérable Rabbe, qui nous manijuc bien ici, où j'ai tout le loisir de me remettlre dans son école. »

Cependant ce fils dont il se moque termine ses études avec éclat ; il est en train a de faire mentir Socrale et d'être à la fois orateur el philosophe; » tous ses maîtres en font l'éloge; M. Binet, son pro-

fesseur de philosophie, informe le chancelier des progrès de son fils. La joie du père se nnontre sous les traits les plus doux : « C'est une grande consolation pour moi, écrit-il, devoir que mon absence n'a relenti en rien l'ardeur que vous avez pour vous instruire... Continuez, mon cher fils, à croître en application en science, et surtout en vertu dont je suis persuadé, que vous faites plus de cas que de la philosophie. » La mère envoie au jeune savant une couronne de laurier, au sujet d'une sabbatine victorieuse, et le chancelier y ajoute ces deux vers :

Jl n'est rien de si doux pour un cœur plein de gloire Que la première nuit qui suit une victoire.

On prépare à Fresnes un triomphe à l'écolier, et on se réjouit de l'y voir, non indecoro pulvere sordidum, traînant à sa suite les sophismes renversés, les paralogismes défaits, et l'erreur enchaînée et captive. Après avoir ainsi rempli son fils et soi-même delà joie de ce succès, il craint que ce fils ne s'endorme dans la victoire, et il trouve que ce n'est pas trop de rappeler à ce jeune conquérant les maximes de César :

Piil actiim repiUans, dnm qidd superesset agendum.

Son second fils est malade, et ne peut suivre Taîné; il en a un très-vif chagrin ; le chancelier le

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console en écrivant à son frère : « Je crois que le pauvre enfant a été bien fàclié de ne pouvoir être le compagnon de vos travaux, et partager avec vous le plaisir de la victoire, mais, dites-lui que je lui garde une couronne de laurier, aussi vert que celui que votre mère vous envoya hier. »

Malgré tout, Daguesseau souffre d'être séparé de sesfils, et dès le G mars, il écrit : « Ma plus'grande peine, dans ma situation présente, est d'être séparé de vous, mes chers enfanls ; mais il faut se soumettre à Tordre de Dieu, qui me console de cette privation par le plaisir d'apprendre que vous n'en faites pas moins bien votre devoir. »

Comme il lui est strictement interdit d'aller à Paris, il les attire à Fresnes, et leur promet d'y être leur répétiteur de campagne, A ce moment ces deux jeunes gens sont en pleines disputes philosophiques ; le second rend compte à son père d'un récent combat qu'il a livré, et dans lequel il a eu contre lui les plus grands savants du royaume, notamment MM. le Brasseur, Maupertuis et de Villefroy, amis du chancelier; il fait de ses adversaires une peinture si vive et si piquante, que son père lui dit : « C'est par modestie que vous m'avez marqué les noms de ceux que vous avez entrepris de peindre ; la précaution était inutile, personne ne pouvait les méconnaître, à ces traits vifs et expressifs dont vous

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avez chargé leurs portraits. Votre peinture seulement tourne un peu trop du côté du burlesque, et je crois que vous vous êtes exercé longtemps sur le çirotesqne de Cal lot. » La dispute d'ailleurs était assez curieuse, et il n'est pas sans intérêt de voir le chancelier y prendre part. Ce n'est pas la leçon de philosophie donnée par Molière, mais c'est un jeu de science et d'esprit sur la philosophie. 11 s'agit de savoir si l'âme est dans le corps; le jeune Dagues seau a soutenu raflirmative. Son éloquence a embarrassé M. de Villefroy, sans le convaincre : M. le Brasseur est franchement hostile à cette doctrine, et M. deMaupertuis, dont la conscience est timorée, craint d'être en désaccord avec la théologie, s'il accepte l'opinion du jeune écolier ; alors le chancelier donne à son fils une leçon d'escrime philosophique : « Prononcez-lui gravement (à M. de Villefroy) ces trois mots définitive^ non circmmcriptive\ ces expressions scolastiques auront plus de pouvoir sur lui que toute la métaphysique de votre éloquence ; ce sera un de vos adversaires vaincu ; je doute même que M. le Brasseur résiste à la puissance de ces paroles énergiques, et vous apprendrez parla ce que c'est que de savoir donner à la philosophie un habillement théologique. S'ils vou^ passent ces expressions, vous aurez beau jeu contre eux et vous leur direz que la scolastique même est

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()oui' vous; car qii'est-co que n'être point dans le corps cinmnurlptke? si ce n'est n'y elre point enfermé, contenu, en un mot, comme dans un lieu. Ur, si l'àme n'est point dans notre corps comme dans un lieu, on ne peut pas dire qu'elle y soit, puisqu'une chose ne peut êlre proprement et véritablement dans un lieu, si ce lieu ne la renferme, ne l'environne, ne la contient, et en un mot, comme je viens de le dire, si elle n'y est comme dans un lieu. Vous leur expliquerez de la même manière le defwitire^ et vous leur direz que ce terme signifie que, (juoi(pu^. le corps ne puiss^ êlre le lieu et la demeuie(rimesj)rit, cependant, comme notre âme a des relations avec notre corps et qu'il est l'objet et le sujet et l'instrument de ses opérations, (pi'il les détermine et les modifie; que, de son côlé, elle agit sur lui et préside aussi à ses mouvements, on dit que 1 âme est dans le corps (Irlinilire^ c'està-dire à proprement parler, qu'elle n'y est pas, mais([u'elle est déterminée par le corps et qu'elle le détermine chacun réciproquement dans les opérations qui conviennent à leur nature; en sorte que cela ne signifie autre chose qu'une relation mutuelle de l'âme au corps et du corps à l'âme. Ainsi, par l'admirable elfet de trois maigres et sèches expressions, vous saurez mettre la scolastique dans vos intérêts, et il faudra bien alors que vos

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deux formitlables antagonistes se rendent, oubien^ sans façon, nous les déclarerons hérétiques, et ils sentent déjà le fagot. » Je ne sais plus de qui veut parler Daguesseau quand il ajoute : « L'épée de Maupertuis ne vous sera peut être pas inutile, car nous vous renvoyons un dorleiir allobroge,, ennemi de toute philosophie, et plus noir que son corps, grand argument pour prouver que Tâme est dans le corps, puisque la sienne a pris la teinture et la couleur de son hôte. Je suis sûr qu'il va renuier ciel et terre contre votre opinion, et qu'il fera dégénérer cette querelle philosophique en une guerre civile où il est sûr d'avoir pour lui tous les crieurs de marmotes en vie. Mais, comme il craint les coups beaucoup plus que la raison, assurez-vous du bras de M. de Maupertuis et ne négligez pas celui de M. Mannevillc qui est déjà en possession de le faire trembler. Je ne sais, mon cher iils, dit en terminant le chancelier, si vous serez content de moi ; mais il me semble que cela s'appelle entrer dans vos inlérêts et faire une ligue offensive et défensive avec vous, envers et contre tous; ne laissez pas pourtant d'assurer tous vos adversaires de l'estime et de l'amitié quej'ai pour eux. »

Celte collaboration avec ses fils me semble un trait charmant de son exil; il est comme avec eux J et il combat, pour ainsi dire, à leurs côtés. La i

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maladie du pi us jeune a cessé, et lous les deux pré- |)areut leur llièse, l'un de jurisconsulte, l'autre de philosophe; on dirait que leur père les préparc avec eux. Au jurisconsulte, qui sait très-hien le droit civil, mais qui sait moins hien le droit canonique, il in(li(|ue les livres qu'il doit consulter (livres dont peu de savants d'aujourd'hui connaissent même les titres) : le Sert", les (InnetHuies, et les lirlnirarfantrs; il insiste sur le coi'ps du droit canonique de M. Pithou, mais sur la bonne édition, celle ([ui contient au bas de chaque chapiire les anciennes Dérrrlales^ et que M. le contrôleur général, le Pelletier, arrière-petil-lils de l'aiileur, a fait imprimer avec soin. — 11 ne néglige pas les détails : « Empruntez de M. Amiot ou de M. Bretonnier (deux professeurs de droit, l'un qui était sans doule le frère du médecin de Boileau, l'autre «jui a édité les œuvres de Henrys) un volume des Esprccs de M. Boscager (ce sont des chefs-d'œuvre en ce genre) et venez ici, écrit-il à son fils, nous les ferons ensemble. »

Dans une lettre inédite du H août, il pousse encore plus loin le soin des détails, et discute avec son lils le jour et l'heure de sa thèse ; mais comme celui-ci, en lui écrivant, lui a parlé politique, dans un style étudié et en cherchant à faire de l'esprit comme son frère de Fresnes, le chancelier le répri-

mande avec beaucoup de finesse, et lui ôte ce masque fraternel qu'un moment il a pris : « Vos lettres me font toujours un véritable plaisir, mon cher fils, et il n'est point nécessaire pour cela que vous empruntiez les talents de votre frère de Fresnes ; chacun a les siens, on peut plaire beaucoup sans faire rire, et ce qui réjouit l'àme, ce qui la fait rire, comme quelqu'un l'a dit, vaut bien ce qui fait rire le corps.

«J'ai reçu tout ce que vous m'avez envoyé, et je me trouve en effet fort heureux de n'être que lecteur au lieu d'être acteur dans de pareilles scènes et d'apprendre seulement l'histoire de ce temps de troubles et d'agitation sans en faire moi-même partie.

(( Je vois approcher avec plaisir le temps de votre thèse, qui vous délivrera de l'embarras d'un travail purement scolastique et qui n'est que d'une médiocre utilité ; si vous croyez qu'il fût mieux pour vous de la différer jusqu'au mercredi après la Notre-Dame, et si ce délai vous paraît nécessaire ou convenable pour une plus grande préparation, j'entrerais fort dans cette vue, d'autant plus qu'elle ne retarderait que d'un jour votre arrivée ici, ou vous viendrez le jeudi au lieu d'y venir le mercredi, mais si vous n'avez d'autre raison pour différer que la nécessité d'attendre le jeudi qui suivra votre

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llièse, pour savoir votre sort et prêter le serment de bachelier, il est aisé de Irouver le dénoûinenl de celte difficulté en priant messieurs de la Facullé d'ouvrir votre cnp^c extraordinairemenl, aussitôt après votre thèse. C'est une <^race qu'ils accordaient très-aisément de mon temps, et (ju'ils me firent à moi-même loi*s de ma dernière thèse, ([uv je soutins le mardi ; et alin (|ue je pusse être re(;u avocat le jeudi suivant, on ouvrit ma capse surle-champ. Si néanmoins cela est devenu plus difficile à présent, vous mvez (juc thon cnractrrc n'ot juis de rien [orver^ et le pis aller, dans cecas, sérail ou de différer votre thèse jusqu'au mercredi après la Noire-Dame, ou de ne partir de Paris que le jeudi pour revenir ici : Au surplus, je me flalle que vous n'aurez pas sujet d'être fort inquiet sur votre sort, que je crois savoir dès à présent, comme si l'urne fatale était déjà ouverte. Faites bien des amitiés h vos frères pour moi. Je souhaile un heureux succès à mon fils de Fresnes dimanche prochain, et je l'espère autant que je le souhaite. Je serai seulement fâché de n'en être pas témoin ; luith réfct oit la Providence nous luel doit toujours tutus puraître le meilleur ; je me fais un grand plaisir de vous voir tous réunis avec nous après la fêle, et j'attends ce plaisir avec une impatience (jui répond à l'extrême tendresse que j'ai pour vous toiis^ et

pour vous, inon cher fils, en particulier. Assurez MM. le Brasseur, de Mauperluis et de Villefroy de la continuation de mon amitié. Pour ce qui est de M. Romieu, je lui dirais volontiers : Nec tecum possnm vit:erc iiec sine te. »

Au philosophe, son second fils, deux ou (rois jours avant qu'il passe sa thèse, le chancelier envoie .les plus fins et les plus aimables conseils ; il l'engage à reporter à Dieu son succès s'il réussit, et il ajoute : « Vous êtes trop bon chrétien pour ne pas joindre toujours la morale et la religion à la métaphysique. Au surplus^ tenez- vous le cœur gai jusqu'au moment de votre thèse, et imaginez-vous que vous en savez plus que tous ceux qui vous attaqueront.

Ces thèses, qui agitent le chancelier, et qui sont le sujet de ses lettres à ses fils, étaient alors comme de vrais combats auxquels assistaient la cour et la ville. Il y avait des témoins comme jadis aux tournois, et des témoins illustres. Quelques semaines auparavant, l'abbé de Saint- Albin, fils naturel du régent, avait soutenu sa thèse en Sorbonne. Les cardinaux de Noailles, de Rohan, de Bissy, de Volignac, et tous les archevêques et évêques pi^ipsents à Taris, s'y trouvaient. Sur les deux heures, le Parlement y alla en corps, et toutes les cours supéiieures s'y rendirent successivement; les plus

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«j'^rands seigneurs de la cour y entouraient le répondant. La Palatine arriva à trois heures avec le duc de ('liartres et toute sa maison. A son (entrée, la dispute fut interrompue un instant, et le candidat reprit ensuite son argument commencé, en le faisant précéder de ces mots : a>inncnli! cl favoite rnjia principe, ce qui n'est du latin pour personne, et ce qu'en tout cas la l^datine n'avait pas de peine à comprendre, fl y eut à plusieurs reprises des a[)plaudissements, et dans ce combat, qui dura la plus grande partie de la journée, le chevalier de Saint-Albin montra la science la plus exacte et l'éloquence la plus précise. Le fauteuil du régent ne fut pas occupé, mais, entouré de gardes, il fit partie de la cérémonie et lui donna une solennité extraordinaire. Pour de simples particuliers une thèse était alors un événement considérable, et attirait l'élite de Paris à la Sorbonne. Tous les amis du chancelier, absent, voulurent assister à celle de ses fils, et la salle fut remplie d'hommes illustres, sans compter les personnages officiels, qui étaient en grand nombre, et le Parlement au complet. Au premier rang des prélats était le cardinal de Polignac, l'ami de Daguesseau, et le cardinal de Pissy, son ennemi. Racine le fils éiait dans un coin, ému comme le témoin d'un duel. Cassini écoutait et prenait des

notes pour écrire en lai in au chancelier le résultat de la iutle. Le maréchal d'Huxelles, le marquis de Canillac, Maupertuis, entouraient les candidats; tout près d'eux était placé, sur la recommandation particulière du chancelier, un magistrat étroitement lié avec leur père, et qui est un des plus vifs caractères de la magistrature d'alors, le président Lambert de Vernon. C'est lui qui, un peu plus tard, éclata contre le Système, avec beaucoup de courage et d'esprit, suivant en cela les leçons du chancelier. Comme Law avait trouvé bon de supprimer l'or et l'argent, il avait fait interdire par un édit, à toute personne d'avoir plus de 500 francs en argent et en or. Le président Lambert se présente un matin chez le régent et lui dit : Je viens vous dénoncer un homme qui a 500,000 francs en or. — Ah ! monsieur le président,

(juel f métier vous faites-là, s'écria le prince.

— Monsieur, répondit le magistrat, j'obéis à la loi, et c'est elle que vous qualifiez ainsi ; au reste, que Votre Altesse se rassure, c'est moi-même que je viens dénoncer, etj 'espère ainsi garder cette somme pour votre service.

Le chancelier avait tenu à ce qu'il assistât à la thèse de ses fils. Je ne sais, écrivait-il le 4 août 1718, si je vous ai dit de prier M. le président Lambert *à votre thèse ; au cas que je ne l'aie pas

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fait, j'y supplée par cette lettre. 11 (audra aussi que votre frère aîné le /v/ie à la sienne; vous savez combien il est de mes amis.

Les thèses furent soutenues avec un véritable éclat, et le cliancelier en reçut aussitôt la nouvelle (le [)lusieurs côtés. Sur la thèse du philosophe, Cassini lui écrit en latin une lettre d'éloges à laquelle il répond eu latin. Louis Racine prend sa plume fraîche d'académicien (de l'Académie des inscriplions), pour lui apprendre les exploits de son lils de Fresnes. Un autre de ses amis, secrétaire général de la chancellerie, M. Freteau, lui rend compte du succès de son fils aîné, puis chacun de ses fils lui écrit sur la victoire de son frère.

A ces récits homériques^ le chancelier a peine à contenir sa joie : «Je ne pourrai plus manquer de bons conseils, dit-il, ayant un grand philosophe et un grand jurisconsulte dans ma famille. Mais sa' joie ne l'empêche pas de rapporter à qui de droit le succès de ses lils ; il élève leur àme au-dessus de leur esprit, qui vient de remporter ces premières victoires, par ces paroles où se peignent son bonheur, sa piété, sa modestie, sa raison : c< Les échos des applaudissements que vous reçûtes hier, mon cher fils (c'est au philosophe qu'il s'adresse, mais il parle pour tous les deux), se sont fait entendre jusqu'à Fresnes, et une voix, que je crois très-

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sincère, puisque c'csl celle de M. le Brasseur, m'assure que vous les avez mérités; quelque joie que vous puissiez avoir, elle ne saurait égaler la mienne. Vous devez ce succès, premièrement à Dieu, de qui viennent tous les biens, qui donne le caractère, l'esprit, les talents, les secours, la volonté et l'exécution ; vous le devez en second lieu à votre travail et à votre application. Ainsi, vous ne sauriez trop remercier Dieu des grâces qu'il vous a faites... Vous êtes trop bon philosophe, et je vous crois aussi trop bon chrétien, pour ne pas comprendre la vanité des jugements des hommes, et pour vous laisser trop aller au plaisir d'être applaudi; c'est une des tentations les plus ordinaires et les plus dangereuses dans la jeunesse. Je prie Dieu qu'il vous en préserve, et qu'il vous fasse la grâce de n'avoir en vue, dans le bien, que le bien lui-même. »

En même temps il dit à son fds aîné : a II ne me reste qu'à rendre grâces à Dieu de m'avoir donné un fils si docile, si laborieux et si digne des succès qu'il vient de lui accorder. Je n'ai pas besoin de vous exciter à lui en rapporter toute la gloire; votre religion m'assure que vous m'avez déjà prévenu, et j'espère qu'en ajoutant à vos talents le don de la modestie et de l'humilité , il vous aura fait une plus grande grâce (ju'en

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VOUS donnant ces I .il en (s mêmes. » Mais les mœurs sj aimables et si louchantes de celte famide se montrent peut-être encore mieux dans une lettre inédite, (|ui porte la date du 1 1 août, et que le père adresse tardivement à son fds, à cause; de la négligence d'un mtissager. Je la donne en entier ; eliiî résume bien l'état de; tous ces cœurs transportés de joie par des succès d'écolier et oubliant, dans leur ivresse domeslique, le régent, le pouvoir, LaNV, le Parlement, la fortune, a Je crois, mon cher lils, qu'il fautque j'aie un éclaircissement avec vous sur une chose qui aura pu vous faire de la peine : c'est que, dans la lettre que j'écrivis avant-hier a votre frère de Fresnes , je n'ai ftiit mention que de celle de M. le Brasseur, sans parler de la vôtre, oij vous me rendez un compte très-exact du succès que mon fils de Fresnes a eu à sa thèse ; j'estime trop votre jugement pour l'avoir passé sous silence (quelle délicatesse de sentiment de la part d'un père!), s'il m'avait été connu quand j'écrivis ma lettre; mais il avait plu à Duparc (le messager) de l'oublier dans sa poche, en sorte qu'elle ne me fut rendue que trois heures après le départ de celui que j'envoyais; je répare ce contre-temps en vous assurant, mon cher fils, de la grande satisfaction que votre lettre m'a donnée. Le frère de Fresnes ne sera pas en état de vous rendre une pareille

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justice samedi prochain, au moins avec autant de connaissance de cause, parce qu'il n'est encore que philosophe et non pas jurisconsulte. Mais je suis si persuadé du succès de votre thèse, que je crois pouvoir vous en féliciter par avance : l'aîné ne cédera point sans doute au cadet ; puissiez-vous conserver toujours la même émulation et n'avoir jamais d'autres différends ensemble que par l'envie de vous surpasser l'un l'autre en science, en vertu, en religion ; c'est une discorde qui est louable entre deux frères, d'ailleurs si unis, et qui fera toujours trèsgrand plaisir à un père qui vous aime tous deux tendrement et qui ne désire que votre perfection, à laquelle vous travaillez si bien, mon cher fils, que ma tendresse ne saurait presque rien souhaiter de plus. »

A la suite de ces succès, les jeunes vainqueurs vont, avec quelques-uns de leurs maîtres^ passer leurs vacances à Fresnes, chez leur père exilé, et la correspondance est interrompue.

On comprend très-bien que, dans ce mois d'août qui vient de s'écouler, le chancelier, qui sait tout ce qui se passe à Paris, qui l'apprend par les lettres de ses fils, <(it mieux aune nêtre que lecteur, au lieu d'être acteur^ dans les scènes qui mettent aux prises le prince et le Parlement, et dans lesquelles chacun s'abaisse à son tour.

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