VIII PRÉFACE
qu'elle adoucisse tous les sentimeiils : 11 est arrivé aux lionncius, à la fortune, h tous les succès, mais il ne fut ni bon ni juste, et quand on descend dans le fond de son cœur et de sa vie, on n'y trouve rien qui mérite d'être honoré?
Au contraire, quelle joie de sentir, dans le lieu d'asile que Dieu vous a choisi, que les enfants de ceux qui n'avaient pas été justes envers vous, reconnaissent ce que vous avez valu, le proclament , l'écrivent , le répandent, et qu'ainsi votre nom se couvre d'iionneur ! — Y a-t-il, dans les flatteries ou même dans les kiuanges contemporaines, quelque chose qui vaille cet éloge discret qui s'élève, se purifie, prend des forces en traversant le temps, et arrive à votre mémoire comme un envoyé libre et un messager fidèle de la conscience et de l'estime publique?
Je ne veux rien exagérer, et je n'ai pas l'intention d'enlever aux vivants le bonheur d'être loués; mais j'aimerais, je l'avoue, à voir ce
I»RÉFACE. IX
gout do la louange s'ennoblir, s'épurer et se \ diriger un peu plus du côté de la postérité, au lieu de s'arrêter aux trompeuses et vulgaires/ jouissances du présent. 11 faut laisser une Imme boiœhe de nous, a dit Etienne Pasquioi', avec un honorable regret dans la mémoire de ceux auxquels nous avons déplu. Je crains qu'en cela, comme en beaucoup de choses, nous ne soyons trop pressés et d'un goût trop peu délicat.
En tout cas, je le répète, les injustices que, sous ce rapport, commettent les vivants, sont réparées par ceux qui les remplacent, et c'est ainsi, qu'à défaut de mieux, il s'établit, pour le jugement des hommes aussi bien que pour celui des choses, comme un ordre posthume. Aux rangs que donnent le hasard, la fortune ou le bonheur succèdent ceux que donne Testime.
Ainsi le chancelier Daguesseau est loin d'avoir réussi dans la politique autant que le cardinal Dubois, et son rôle dans les événe-
X l'P.ÊFACK.
meiils est beaucoup moindre que celui de Law; cependant combien il les domine, y compris le prince qui les favorisa, au tribunal de l'histoire, dans les sympathies et le respect de la postérité !
J'ai choisi exprès, pour mettre bien en évidence ce désaccord entre les honneurs contemporains et l'honneur définitif, les disgrâces de Daguesseau. Je suis loin de vouloir faire la poétique de la disgrâce; mais c'est, à coup sûr, dans ces deux épreuves de sa vie publique, que le chancelier a le plus et le mieux moissonné pour sa véritable grandeur, pour sa grandeur morale, la plus réelle de toutes.
Je Tai opposé au duc d'Orléans, non dans un esprit de critique monarchique, mais pour éclairer, aux lueurs de la morale publique, un des plus tristes moments de notre histoire.
Un vieil écrivain politique ^ dit que Dieu ne fait pas tous les jours des miracles pour les
' Silhon, l'un des premiers membres de l'Académie française, un protégé de Richelieu, l'auteur du Ministre d'État et du Parfait capitaine.