I» RÉ FACE, XI
gens de bien, et qu'il leur laisse ici-bas le soin de luUor à leurs iis(|ues et périls.
C'est celle lulte, dans ses principes, dans ses accidents, dans ses résultats et dans sa portée, que j'ai voulu décrire sous le titre de cel ouvrage.
Je suis certain que, sauf un peu de passion personnelle pour Daguesseau, que je prie qu'on me pardonne, j'ai fait justement la ])art de chacun dans ce livre. J'y réduis beaucoup de succès et j'y élevi' des r. vers, non, encore nne fois, par suite d'un goùl maladif ei injuste [)our ce qui ne réussit pas, mais parce que la raison, la sagesse, rintérét public el riionneur mOnl semblé être de ce côlé.
Je ne me snis pas allaclié (on le verra de reste) à doimer an public un Daguesseau complel. C'est riionune moral que j'ai voulu placer dans l'altitude excellente et exemplaire qu'il a eue pendant une période de sa vie.
Enfin, si je ne m'exagère pas la portée de ce travail , (mi lionoiant la mémoire du chan-
xn l'REl ACE.
celier, et en jugeant avec une équitable sévérité ceux qui, deux fois, lui ont fait prendre le chemin de l'exil, j'aurai montré, dans un tableau d'histoire, que la saine raison et la saine morale, vaincues quelquefois dans les j événements , triomphent toujours devant la conscience éclairée de l'avenir.
Oui oserait dire que la monarchie française aurait eu la destinée qu'elle a eue, si Daguesseau avait été le ministre écouté du Régent, et si, surtout, il avait pu communiquer ses mœurs, sa dignité , son goût du bien, son mépris pour le hasard et pour les vices, à la monarchie qu'il servait, et, par elle, à cette société au milieu de laquelle Massillon s'écriait si justement : « Les princes répandent leurs mœurs en distribuant leurs grâces! »
Il n'y a rien de forcé, de prétentieux, ni de républicain dans ce que j'appelle et dans ce qui doit s'appeler la vertu du chancelier Daguesseau; c'est au contraire une vertu toute
PRÈFACK. xwi
inonnrcliiquo. Il en exprimn un jour, à l.ouis XV, le caractère et l'iniporlancc, poulètre sans songer à lui (car il élail d'une rare niodeslie) : « Sire, dil-il au roi, un lionnête honnne est le seul livre ouvert devant vous pour savoir la vérité. »
Au moment où il commence à écrire le Traité des devoirs, Cicéron, malgré l'éclat de son pinceau, désespère de peindre la beauté morale [hom'stum], et, s'adressant à son tils Maicus, il lui dit : « Si lu voyais son visage [faciem lionesti), cette vue t'inspirerait d "admirables amours (mirabiles amores). »
Sans prétendre que les traits (|ue j'ai, en suivant l'Iiistoire, donnés au cliancelier l)aguesseau, réalisent la vision dont Cicéron ])arle à son (ils, j'allirine qu'ils s'en approcbenl, et j'espère qu'ils procureront à tous ceux (jui aiment le bien dans la vie publique un doux et salutaire spectacle.
Pour la partie privée de ce livre, je suis le débileur de quelques personnes, et je m'en>
XIV l' RÉ l'A CE.
presse d'acquitter ces dettes. — Mon premier créancier, c'est Daguesseau lui-même. J'ai pris beaucoup dans ses œuvres, dans ses lettres, dans ses discours. Sa correspondance, publiée par un très-honorable magistrat, M. Rives, conseiller à la cour de cassation, sous les auspices de M. de Peyronnet, m'a élé d'un grand secours, avec les notes judicieuses qui y sont jointes. Un livre qui a paru, il y a déjà bien longtemps, sur le chancelier Daguesseau, et qui est Toeuvre d'un ancien magistrat, M. Boulée, m'a fourni, pendant mon travail, une lecture agréable et utile.
Enfin je dois à l'obligeance de M. Moignon, substitut du procureur général près la cour de Paris, la précieuse commiuiication d'un certain nombre de lettres inédites du chancelier et de
ses proches. Ce magistrat amasse, avec le discernement d'un homme de goût, des livres et des manuscrits. 11 a mis un jour la main, une main de curieux et de lettré, sur un gros et informe volume qui contenait beaucoup de
l'RLlACE. XT
lettres que M. Rives n'avait pas publiées. Il m'a livré le volume avec un empressement ([ui Tassocie un peu à mes travaux, et dont je suis heureux de le remercier publiquement.
Novembre 1859*.
' Quelques fragments de ce livre oui paru dnns le Moniteur, dès Ir. mois de fi'vrier.
Li: DUC DOIU.KANS
CHAACELIEU DAGIESSEAU
CIIAI'ITKK l'RKMlEI!
Lii (liiiiseel lii iiiMlièic do ce livre. — D.igiiessonu avociil général. — Sa situation dans le Parleniont. — Ses sentiments politiques. — Ses o|)inions sur les matières ecclésiastiques. — Sa résistance à Louis XIV. — Le chancelier Voysin lo traite de scditiriix. — Il est iVocureur général. — Son entrevue avec le roi à Marly. — Les ennemis qu'y trouve Daguesscau. — La colère du roi. — Connnent il la supporte. — Sa fcnnne croyait (|u'il irait à la r);i>lille. — Leur attitude devant le danger. — La maison du Procureur général. — Ce (pi'on doit dans les hautes fonctions de l'Ktat. — La mort du roi. — Les conclusions (le Daguesseau |»our la régence du duc d'Orléans. — Ce qu'étaient alors les gens du roi. — La profession de foi politique et les illusions de Daffucsseau.
Par goût autant ([[w par devoir, je passe une partie de mon leinps avec les anciens magistrats (jui ont lionoi'é leurs fondions et illustré leur nom. Celte société m'est si douce, que^ sans me
LE DUC 1) OliLEANS
rendre injuste envers le présent, elJc me dérobe un peu à lui; d'ailleurs, il est bien plus aisé de s'entendre avec les morts qu'avec les vivants ; on choisit en eux les choses qui vous charment; on s'attache à leurs beaux côtés, on s'y mêle et on sent à peine leurs défauts; personne ne peut vous blànier de cette complaisance affectueuse ni y voir un désir de plaire ou une intention de flatter : j'ai moins qu'un autre la liberté de juger mes contemporains, et je pense qu'il ne faut le faire, ' du moins aux yeux du public, que quand c'est un devoir que la fonction ou que l'honneur commande. D'un autre côté, ce n'est rien dire de blessant pour ceux qui vivent que d'exprimer pour ceux qui ont vécu une préférence qui tient à bien des causes. Du reste, je mettrai dans ces études tout ce qui pourra les rendre utiles ; je tâcherai par elles de faire aimer ce (|ui est aimable, honorer ce qui est bien, rechercher ce qui est juste, poursuivre ce qui est mal. Ceux qui ont bien voulu lire ce que j'ai écrit déjà ne s'étonneront pas de me voir commencer par Daguesseau, et par les épreuves plutôt que par les succès de sa vie '. Tout le monde sait ce qui amena les
* .l'ai, dixns mon \i\re i\qs Manieurs (l'argent cl dans un Iravail public il y « (juelqucs années cL rcproiluil par la presse judiciaire de Belgique^ beaucoup ])arlc de Daguesseau*
ET l.E CHANCELIER DAGUESSEAU. 5
diverses disgrâces de ce grand magislral, jjarliculièremeiU la première. Cependant j'y veux insister afin d'en tirer des leçons morales qui ne sont pas faites pour déparer l'histoire.
Il était arrivé au pouvoir par son mérile, par son iniluence politique dans le Parlement et par le goût que le régent avait pour son talent et pour son caraclére. Cetle sympathie entre un prince dissolu et un homme de mœuj^s irréprochables m'a toujours semblé très-étrange et veut être expliquée. Si le duc d'Orléans avait des qualités aimables qui le tirent un moment chérir des Parisiens, toujours si prompls et si inconstants, son cœur l'ut gâté de bonne heure. S'il avait dans l'esprit, ce qui est facile à croire, quelque générosité native, il ne tarda pas à la perdre dans des habitudes de débauche physique et morale. Rien d'intime ne pouvait donc rapprocher d'un tel prince un magistrat qui se faisait admirer par ses mœurs autant que par ses travaux. La première partie de la vie de Daguesseau donne un de ces beaux et simples modèles qu'il faut souvent, sinon toujours, placer devant l'esprit des hommes. A tout prendre, il n'y a dans cette moitié de sa vie rien d'inimitable, et tout mérite d'y être imité. Quelques écrivains qui ne veulent pas écrire sans peindre des héros, et qui croient au succès de l'exagération,
4 I;K 1)1 r, I) ORLEANS
ont repi'ésenlé Daguesseau comme un homme d'ini grand caractère. Ou c'est une faute d'attention, ou c'est un éloge excessif. On peut dire du temps où il a vécu qu'il ne provoquait guère les âmes à la grandeur et qu'il récompensait trop les petits caractères pour en produire de grands.
La France avait vieilli avec Louis XIV, et vers la lin elle n'avait plus, comme lui, qu'une grandeur sénile et des goûts domestiques. La puissance ingénieuse et énervée du duc d'Orléans ne pouvait guère engendrer que de vaines agitations et des passions communes. D'ailleurs, Daguesseau n'avait pas en lui de matière héroïque; mais on ne pourrait, sans la plus grande injustice, lui refuser une àme élevée et douce, un esprit nohle et délicat, un cœur généreux et sincère, rempli des plus légitimes et des plus pures affections, ouvert à tous les bons sentiments, et qui a toujours été animé par le goût du bien, s'il n'a pas été soulevé par des passions puissantes ni par des volontés énergiques. Au moment où il devint chancelier, c'était, depuis longtemps déjà, un de ces hommes dont les gouvernements doivent s'empresser de se servir pour faire honorer et aimer la puissance. Personne ne s'étonne de leur voir confier les grands emplois, et personne n'a besoin d'effort pour reconnaître et respecter en eux l'autorité publique. Dans les plus
i:t m: cii.vNCKLiHi; n a c ri: s si: m. :*
limites fonctions, ils paraissoni à leur place. H n'y a dans leur élévalion ni hasard, ni arbitraire, ni caprice, ni aucune de ces causes inférieures qui élèvent un grand nombre d'hommes médiocres, imposés de la sorte à la conscience publique, qui les subit et ne les approuve pas. Car les meilleurs (l'entre nous ne peuvent se défendre d'un sentiment de révolte quand ils voient de «randes dignil(^s dérobées pai' la faveur ou par l'intrigue, el conservées par unc^ habileté vulgaire on par des moyens encore plus bas.
Le duc d'Orléans fit donc un acte de sagesse en nommant Daguesseau chancelier et en le rapprochant ainsi de sa personne et de son pouvoir. Quelques écrivains ont^ expliqué ce choix, que n'explique pas, il est vrai, la moralité du régent, d'une fegon blessante pour l'honneur du chancelier. Ils racontent qu'avant la mort de Louis XIV, et quand on connaissait déjà ses dernières volontés, le duc d'Orléans avait ouvert des conférences avec le Parlement pour s'assurer la régence. 11 aurait eu pour auxiliaires dans ces négociations, qui touchaient au complot, le procureur général Daguesseau, le premier avocat général Joly de Fleury, l'abbé Menguy et l'abbé Pucelle, ce neveu de Catinat qui aimait à faire la guerre dans la grandchambre, et qui, à r exemple de son oncle, y coin manda il ini
peu. Daguesseau, entré par calcul dans cette conjuration, y aurait gagné et s'y serait fait promettre la dignité de chancelier. Mais ce sont là de méchants propos que la véritable histoire ne doit pas recueillir ; quand les faits bien connus ne les auraient pas démentis, la probité de Daguesseau, qui s'étendait à tout, de l'aveu fie Duclos, aurait dû les faire taire. Il avait, sur la dignité de l'homme et du magistrat, des idées qu'il avait exprimées devant le Parlement avec un grand éclat; elles lui interdisaient, comme sa conscience, les préparatifs des ambitions vulgaires à la veille des changements de règne. Aussi il a longtemps, j'ai presque dit toujours, pratiqué pour son compte cette belle et simple maxime, qu'il donnait à ses fils comme la meilleure des règles : « L'important, écrivait-il h l'un d'eux, est d'être bien avec soi-même. »
Il avait eu, comme avocat général, les plus brillants succès ; ses débuts avaient rempli d'admiration l'un de ses plus illustres devanciers, Denis Talon, devenu président au mortier, et qui aurait voulu finir comme son jeune successeur avait commencé. Le talent de Daguesseau, sa science, son caractère, ses opinions philosophiques, ses amitiés, lui avaient bien vite donné une place particulière et très-élevée dans l'estime du Parlement. Son importance n'était pas de celles qui, dans les assem-
ET rr: Cil ANCELTEP. DAiiTESSEAT. 7
blées el ailleurs, s'acquièrent par celle (jualilé tic l'esprit qui dispense des autres, que nous appelons le savoir-faire, cl qui est la ressource de l'ignorance et de la médiocrité; il l'avait obtenue sans une faiblesse et sans une flatterie, par \c, seul ascendant du mérite et de la dignité personnelle. En relisant ses Mercuriales^ on s'assure qu'il n'a jamais recherché, par des éloges ni par des complaisances, la sympathie de ses collègues; il leur a souvent reproché leurs fautes et rappelé leurs devoirs, il a presque exercé, dans cette grande et puissante compagnie, ce beau rôle de la /censure qui n'est aimé ni des i)euples ni des rois, ni des assemblées, et ({ui fut si longtemps utile à l'honneur et à la liberté de Rome. 11 lit mentir la Bruyère, qui venait d'écrire, avec un peu de 'vérité et beaucouj) de misanthropie, que les hommes ne se rendent, sur le mérite d'autrui, qu'à la dernière extrémité. — Sans doute l'opinion publique ne fil pas autour de lui le l)ruit qu'elle fit plus tard, sur un signe de Voltaire, autour de l'avocat général Servay. Mais c'est qu'à la fin du dix-septième siècle l'opinion n'était pas encore bruyante comme elle allait le devenir, et d'ailleurs Daguesseau ne s'adressa pas à elle. Ses premiers succès furent sans mélange et l'œuvre exclusive de son grave et précoce talent. Saint-Simon, qui lui a (ail plus
X LK l)i;(: J)'Or. LKANS
(l'un reproche injuste , le blarne d'avoir eu plus d'amour pour son parlement que les Anglais pour le leur. — Comme presque toujours, Saint-Simon exagère. Ce qui est vrai , c'est que Daguesseau voyait dans le Parlement le grand conseiller et le grand auxiliaire de la monarchie ; il était attaché, comme politique et comme magistrat, à ce droit de remontrances créé par les rois eux-mêmes comme un obstacle moral à leurs caprices ou à leurs fautes; il disait des dernières remontrances faites à Louis XIV, avec un souvenir de Cicéron, et sous une forme un peu républicaine, qu'elles avaient été regardées comme le dentier cri de la liberté moîirante; il avait, sur le rôle du Parlement dans la monarchie, les idées qu'avaient eues et qu'avaient exprimées, depuis le seizième siècle, les' écrivains et les magistrats. — Les faits, toujours si puissants, les avaient un peu discréditées. Mais Daguesseau les croyait encore justes, malgré les événements, et, s'il ne les traduisait pas avec la vivacité éloquente et passionnée du cardinal de Retz, il leur donnait un grand air de sagesse, de politique et de vérité.
a La puissance suprême, écrivait-il, fut toujours tempérée en France par les lois que les monar- (jues se dictent à eux-mêmes aussi bien qu'à leurs peuples; et soumettre leur (empire à ces lois, c'est
!• T f, F. Cil A .N C K iJ K i; I > A (i II E S S K \ l . !»
r[uelf|uo, clioso do plus grand que l'empiro mémo. Une consé([iionco do ce principe, c'est qu'il y ait dans ce royaume une voix qui puisse toujours se l'aire entondro en faveur des lois, représenter le [)rojudice ([u'olles souffrent, et ])arler au prince le langage de cette raison et de cette justice dont il ne saurait mépriser les conseils sans faire dégénérer la monarchie en tyrannie, nom odieux que Ton donne souvent à la puissance arbitraire on
despotique Deux écueils opposés menacent
incessamment les sociétés humaines : l'excès ou l'abus du pouvoir de la part du souverain, l'excès on l'abus de la liberté de la part des sujets; un jn>te tempérament existe entre ces deux écueils si voisins l'un de l'autre : il consiste 5 rendre Tobéissance douce et constante en la rendant juste et raisonnable, en accréditant les lois auxquelles elle est due, par les suffrages libres de ceux qui en sont établis les ministres et les exécuteurs, en rendant la puissance la plus absolue, non-seulement supportable, mais aimable, par ce caractère extérieur de raison et d'équité, que l'examen et la vérification des ordonnances qui se f(u*ait dans les j)arlements y attacheraient; en sorte que les ])euples les reçussent avec une prévention favorable, comme dictées par la justice encore plus (pn' par l'autorité dn roi... »
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Il fui lori^^lemps, et pour ainsi diie toujours, fidèle à ces principes. Louis XIV lui donna une belle occasion de montrer cette fidélité; je ne dois pas remettre. Les hommes dont les opinions se forment sans sagesse, au gré des événements et de leurs passions, n'y tiennent pas beaucoup et les abandonnent, comme une arme, quand l'usage leur en semble inutile. Ceux qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre moral et dans les sciences, arrivent par les efforts d'une raison désintéressée à établir dans leur âme une croyance, sont toujours préoccupés du noble soin d'y conformer leur vie; ils ne voudraient pas réussir sans elle, et ils l'aiment encore s'ils doivent lui sacrifier beaucoup. Daguesseau aimait le Parlement, comme on aime la maison qui vous a vu grandir, le temple où l'on a pris l'habitude de la prière, le ciel qui vous a été propice et qui a répandu sur vous les succès; mais ce penchant était soutenu, et, si je puis dire, ennobli par une sorte de foi politique qui n'excluait en rien le plus sincère et le plus profond dévouement à la monarchie et au prince. C'est en lui qu'on peut admirer, sans crainte de s'égarer au delà de la juste mesure, ce mélange de la passion monarchique et du goût de la liberté qui a été depuis si souvent altéré. Nous allons le voir appliquer cette doctrine avec