‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 20 sur 54 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Daguesseau mathémalrcien. — Ce qu'il savait et ce que nous savons. — Sa science connue en Grèce. — Un Grec de l'île de Chio lui adresse une épître, — Sa correspondance avec son fils sur les Incommensurables . . — M. Binel le majestueux. — M. Méry. — Fonlenelle. — Dispute sur la vision. — Daguessea-u sait l'anatomie. — L'anatomie de la lumière. — Le livre de Mariotte. — Plan d'études pour se? fils. — Un Rol'.in domestique. — Ceux qui élèvent et instruisent bien les jeunes gens sont les premiers politiques du monde. — La religion et l'hisloirc sainte. — La foi du paysan. — La Métaphysique. — Scène curieuse avec Malebranche. — La grandeur de l'histoire. — Les lettres servent de patrie.

Dans les plaisirs que Daguesseau sut donner à sa disgrâce, figure, et parmi les plus vifs, l'étude, pour lui renouvelée, des' sciences mathématiques. On n'a pas, dit-on, bonne grâce à proclamer la supériorité des anciens sur les modernes ; c'est un goût de vieillard et comme une injustice de l'impuissance. Oui, les magistrats d'aujourd'hui ont peut-être sur ceux d'autrefois quelques avantages particuliers qui viennent du temps et des mœurs

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générales. Mais en trouverai t-on facilenncnt qui sussent la moitié de ce que savait Daguesseau ? La science du droit, qui n'ai)sorbe presque plus personne, avait alors de quoi absorber le meilleur et le plus vaste esprit. Daguesseau la possédait dans toutes ses brandies si nombreuses et si cbargées ; il était plein d'iiistoire, et les leltres grecques et latines, qu'il aimait d'un senliment voisin de la passion, n'avaient pas de secrels pour lui; il ne les fréquentait pas comme nous par intervalles et selon les besoins du moment; toujours avec elles, il avait fini par en faire comme une partie.de son esprit; il savait l'iiébreu et pouvait en causer avec son ami M. de Villefroy, secrélaire du régent et célèbre hébrauanl ; il s'en servait aussi pour lire les livres saints qu'en cbrétien sincère il rechercliait commodes organes de Dieu et qu'il aimait a^issi comme des cbefs-d'œuvre dé morale; en métapbysiquc, il embarrassait Malel)ranclie ; il discutait les tliéories de Newton avec son ami le cardinal de Polignac ; enfin, il avait étudie» les matbémaliques de manière à pouvoir les enseigner aux autres; il les appelait les avenues naturelles de Icspril Jnimain^ et de bonne beure il avait parcouru ces avenues arides et longues. Dès l'année 1702, avant ses grandes dignités, quand il n'était encore qu'avocat général, sa réputation comme matliéma-

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ticien avait pénétré jus(jue dans la patrie d'Aristole. Un Grec de l'île de Chio, épris de cette jeune renommée, la célébrait dans une ode composée de douze stances; après avoir dit que son héros « avait concentré toutes les sciences dans le vaste dépôt de sa mémoire,)) il ajoutait dans la septième stance : (( Il connaît aussi à fond les lignes tracées par l'immortel mécanicien sur le sable de Sicile. ))

On trouve des traces intéressantes de cette connaissance des mathématiques, et en particulier de la géométrie, dans la correspondance du chancelier avec son fds de Fresnes pendant ce premier exil.

Les vacances sont finies; le jeune philosophe, qui a été couronné avec tant d'applaudissements au mois d'août, est rentré à Paris et y poursuit le cours de ses études. Avec l'empressement d'un jeune homme qui met tout de suite dehors ce qu'il vient d'apprendre, il soumet à son père, a à titre de récréation mathématique, )) le problème des incommensurables ; il lui demande s'il est vrai qu'il y ait des lignes et en général des grandeurs incommensurables, et s'il en résulte que la matière soit divisible à l'infini. Pour le passionner davantage, il lui dit que M. Binet et lui sont divisés d'opi • nion. Le chancelier se moque un peu de lui et de M. Binet, celui que Racine appelait le majestueux

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M. Bincl. Il y n plus de trente ans, lui dit-il, que ces mêmes diClieultés m'ont embarrassé pour la première fois; mais mes doutes sont bien augmentés depuis que je vois par votre lettre qu'elles partagent deux auteurs aussi graves que M. Binet d'un côté et vous de l'autre . » Cependant il consent à descendre dans ce labyrintlie des incommensurables, comme il l'appelle, et où son fils l'attire et Taltend; mais en père qui donne une leçon de modestie et de mathématiques, il prend aussitôt l'offensive et dirige contre celui qui l'interroge un feu nourri de subtilités scientifiques. « Qu 'entendez-vous par ces mots grandeurs incommciimrablcs? est ce seulement deux grandeurs qui ne sont pas entre elles comme nombre à nombre?... ou bien entendez-vous deux grandeurs qui n'ont aucune mesure commune, soit que celte mesure puisse être exprimée par les nombres ou qu'elle ne le puisse pas ?

(( Que M. Binet s'explique. Est-ce dans ce sens qu'il soutient quela diagonale d'un carré est incommensurable avec le côté du même carré? qu'il le dise. » iJaguesseau dit à son lils : c( Tirez de lui, à cet égard, la réponse la moins normande qu'il vous sera possible, » et il ajoute : ce Tenez-vous qu'il puisse y avoir des unités dans l'étendue ou dans la quantité continue, comme il y en a dans laquan-

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tité discrète ou dans les nombres? ou bien elosvous du sentiment de quelqu'un des anciens philosophes, qui a dit, à ce qu'il me semble, que tout était un ou deux? Par un, il entendait Dieu et les êtres spirituels ; par deux il entendait la matière et les êtres corporels, qui lui paraissaient aussi essentiellement multipliés que la nature spirituelle est essentiellement une. — Si vous prenez le premier parti, vous vous déferez en même temps de M. Binet et des incommensurables: les dernièi*es cependant sont plus importunes que le premier, et, vous déclarant bon Gassendiste (car pour Épicurien , c'est un nom que vous ne voudriez jamais porter), vous soutiendrez hardiment que l'atome est la mesure commune de la diagonale et du côté du carré. «Mais si vous prétendiez que l'être matériel ou étendu ne peut jamais être ?.'n, et que vous reléguiez toutes les unités qui ne s'appliquent point aux esprits dans la région intelligible des abstractions philosophiques où les nombres ont pris naissance, alors vous demanderez à M. Binet comment il veut mesurer une étendue essentiellement divisible, suivant lui, avec une mesure essentiellement indivisible, telle que l'unité numérique, et comment il croit pouvoir appliquer à la matière, ou à des dimensions, toutes les propriétés des nombres qui en sont si réellement distingués, qu'au

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lieu que le nombre n'esl autre chose que plusieurs unités, la matière ou l'étendue est toujours plusieurs multiples. En un mot, voici ma seconde question réduite à ses termes les plus simples.

a Doit-on conclure que l'étendue réelle n'a pas certaines propriétés, parce que les nombres dont je me sers pour exprimer le rapport de deux parties de l'étendue n'ont pas ces propriétés? Parce qu'un nombre n'est pas un nombre carré ou qu'il n'a point de racine carrée, défaut qui peut fort bien venir de ce qu'il est composé d'unités indivisibles, suis-je en droit d'en tirer cette consé- (pience, que l'étendue réelle (jue je veux exprimer par ce nombre, et qui est au contraire composée de multiples, n'est pas un carré, vu qu'elle n'a point de racine carrée? »

Da<^uesseau alors se met au tableau, comme on dit dans les écoles, et de la main qui a signé et qui signera encore les édits du roi, il y trace un triangle isocèle à l'appui de ses raisonnements, el, pour compléter sa démonstration: « Commci je sais que vous autres, jeunes ffcomèlres, ne haïssez pas les figures, dans lesquelles votre esprit se repose agréablement, eu voiri une qui me servira à mettre ma pensée dans un plus grand jour quand vous raisonnerez avec M. Binel :

c( Soit le triangle rectangle isocèle A B C. Le côté A égal au côté B ; l'angle droit connpris entre ces deux côtés et le côté C, l'hypoténuse opposée à l'angle droit ; le côté A a trois pieds, et pareillement le côté B, qui y est égal ; je ne sais combien en a Tliypoténuse B, et vraisemblablement nous ne le saurons pas sitôl, au moins géométriquement; mais voici comme je raisonne dans cette hypothèse, suivant la méthode de ceux qui veulent juger des propriétés de l'étendue par celles des nombres; vous me direz si je raisonne bien.

(( Je dis donc par la quarante-septième proposition d'Euclide : le carré de C est égal au carré de A, plus le carré de B; ils sont chacun de trois pieds, donc leurs carrés sont chacun de neuf pieds ; or le carré de C est égal à ces deux carrés ; doncil=:9-f-9 = 18.

(( Si donc je veux appliquer la propriété des nombres à l'étendue , je dois conclure de ce raisonnement que la diagonale d'un carré, ou l'hypoténuse d'un triangle isocèle rectangle, ne sau-

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rait avoir de carre; car, dirai-je, il est impossible qu'un nombre carré soit le double d'un autre nombre carré, et, en effet, 18, qui se trouve ici le double des deux autres, n'est pas lui-même un nombre carré. Ainsi il faut que le carré de l'hypoténuse d'un triangle rectangle isocèle ne soit pas le double du carré d'un des côtés, ou il faut que le produit de l'hypoténuse multipliée par elle-même ne soit pas un carré; et vous comprenez aisément que le même raisonnement, se peut faire, si l'on suppose que ce soit la dimension de l'hypoténuse qui soit connue. Si elle a cinq pieds, par exemple, son carré sera 25 ; mais, suivant la proposition quarante-septième, le carré doit être le double de celui de chacun des côtés ; donc le carré de chaque côté ne pourra être exprimé en nombre que par l^ 1/2, qui n'est pas un nombre carré...

«Toutes ces conséquences vous paraissent absurdes, mon cher lîls, et elles ne me le paraissent pas moins ; mais la question est de savoir si elles ne sont pas dérivées de propriétés des nombres, comme les raisonnements par lesquels on prouve l'incommensurabilité de la diagonale d'un carré avec le côté du même carré. C'est à vous, mon cher philosophe, de m'en développer la différence ; je vous donne du moins de quoi exercer

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voire esprit, si je ne puis vous donner de quoi vous instruire pleinement. »

N'est-il pas remarquable que Daguesseau écrive cette langue comme celle du palais, et n'est-il pas touchant qu'il donne, de Fresnes, une leçon de mathématiques à son fils? Il la complète, quelques jours plus tard, en priant son fils de venir à Fresnes et d'y amener M. Binet : « Venez, ici nous cahalerom contre les incommensurables. » 11 me semble qu'il mérite bien les éloges du poëte de Chio.

Une autre fois, son fils est encore aux prises avec M. Binet sur une question de physique et d'anatomie; le chancelier n'hésite pas à se jeter dans la lutte et montre par quelques lignes qu'il sait aussi l'anatomie.

M. Méry était un de ces savants modestes du dernier siècle que nous ne connaissons guère, parce qu'ils ne se sont pas appliqués à faire beaucoup de bruit. C'est de lui que Fonlenelle a dit : c< Il n'a rien mis du sien dans sa réputation que son mérite, et communément il s'en faut que ce soit assez. » Le premier président de Harlay l'avait nommé chirurgien en chef de l'IIôtel- Dicu, et lui avait donné un local pour qu'il fit un cours d'anatomie ; son mérite consistait plutôt à bien voir qu'à deviner; il n'avait pas l'intui-

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lion qui me semble le «^^énie de l'anatomie ; il disait un jour à lonlenelle : « Nous autres anatomistes, nous sommes comme les croclieteurs de Paris, qui connaissent toutes les rues jusqu'aux plus petites et aux plus écartées, maisqui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons. » 11 n'acceptait pas volontiers les opinions des autres et tenait beaucoup aux siennes. Sa vie retirée, ses habitudes religieuses, jointes à la nature de son esprit, le rendaient opiniâtre et sans ménagement d'expressions dans la dispute. Il avait fait des expériences importantes et publié des travaux sur l'iris de l'œil et sur la structure du nerf optique. M. Binet l'attaqua sur le phénomène de la vision; c'est cette (juerelle que le chancelier apprend par son fils et dans laquelle il est appelé à se prononcer. Après avoir dit de l'anatomie, que son fils étudie au cours même de M. Méry : « Vous ne cessez point de vous convaincre de l'existence, de la sagesse, de la toute-puissance de Dieu, en étudiant l'anatomie, c'est à mon sens le plus grand avantage que vous en puissiez retirer, » il vient à M. Méry : « Je vous laisse le soin de décider entre M. Binet et M. Méry la querelle fameuse de la vision ou plutôt de la manière dont elle se fait ; mais je serais curieux de savoir comment M. Méry peut expliquer, dans son système, pourquoi nous ne

voyons pas les objets doubles et en quel endroit se fait la réunion de deux rayons visuels. » Ce qui n'empêche pas que M. Mérysoit un très-savart homme, puisque Fontenelle le met à côté de Cassini dans cette phrase académique, a Nous avons dit de feu M, Cassini (le père de celui qui était l'ami de Daguesseau) que les cieux lui racontaient sans cesse la gloire de leur Créateur ; les animaux la racontaient aussi à M. Méry. »

Ainsi, pour suivre ses fils dans leurs études, pour répondre à leurs questions, pour n'être pas au-dessous d'eux, Daguesseau, dans son exil, reprenait les études de sa jeunesse, qui s'étendaient à tout. Ne pouvant aller lui-même les chercher à Paris, il se faisait envoyer les livres les plus utiles à ses études; malgré la passion qu'il avait pour Descartes, il avait soutenu la théorie de Newton sur l'attraction et le vide; il ne reculait pas devant les expériences que la physique rend nécessaires, et on voit qu'au mois de mars 1719 il se livrait à €0 qu'on a appelé l'anatomie de la lumière, le livre de Mariette à la main ; il écrit le 6 mars à son fils : c< Vous m'avez fait plaisir de m'envoyer le livre de M. Mariette, et, puisque vous vous chargez du soin de conduire mes études, je commence à en bien espérer. » Mais il est évident , qu'outre son goût naturel, ce qui l'excite surtout

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à ce travail, c'est l'amour paternel et le besoin de donner des exemples en même temps que des leçons. Car il ajoule dans cette même lettre: «La pliilosopliie et les mathématiques ont cela d'avantageux, que, comme elles exercent l'esprit sur les matières les plus abstraites et les plus subliles, ceux qui ont pu une fois en surmonter les difficultés ne trouvent plus rien de diflicile dans les autres sciences, et la méthode à laquelle ils se sont formés est comme un instrument universel qui s'applique également à toutes sortes de sujets. »

Cette assiduité du chancelier auprès de l'esprit de ses enfants, qui est un des traits les plus touchants de sa physionomie, n'avait pas attendu l'exil pour se produire. Pendant qu'il était procureur général, mêlé à toutes les grandes affaires, ayant la direction des hôpitaux, comme l'availalors le procureur général, consulté sUr tout, et qu'il écrivait sans cesse sur la justice et pour le prince, il avait trouvé le temps de tracer pour ses enfants des instructions et un plan d'études. Ce n'est pas seulement une œuvre de piété et de passion domestiques ; c'est un travail qui attire à la lois le cœur et l'esprit.

On peut dire que c'est ce plan d'études (jue sa correspondance anime; et, puisque j'en suis tout à

fail au côté paternel du cliancelier, voyons un peu avec quel savoir de bon goût et pour ainsi dire équitable il avait éclairé la marclie de ses lils, que nnaintenant il accompagne dans les moindres détails de leurs travaux d'école. 11 n'y met pas le ton pédant du maître; il a besoin de se souvenir de ce que dit l'orateur Antoine dans Cicéron : aDocebo vos, discipuli^ quod ipse non didic't; il appelle cela, en traduisant Horace, le rôle de la pierre qui aiguise le fer, quoiqu'elle-même ne puisse pas couper. Mais cette modestie n'était qu'une leçon de plus donnée à ses enfants; car ces instruclions sont comme un chef-d'œuvre resserré de sentiment, de direction morale, de jugements élevés sur la religion, l'histoire, la politique et les lettres. Ce doit être une des plus grandes joies de la paternité de pouvoir l'étendre de cette façon dans toutes les parties de l'àme de ses fils et d'être à côté d'eux comme un camarade d'étude plus instruit qui leur sert de guide. Dans cette attitude, Daguesseau est tout à fait un Rollin domestique, et on ne s'étonne pas qu'une vive sympathie ait existé entre le chancelier et le principal du collège de Beauvais; car ici ces deux hommes de bien se touchent par le plus aimable rapport. Pendant que l'un se donne à la jeunesse publique avec une passion qui l'élève jusqu'au sacerdoce,

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l'autre sème le bien, le juste et le beau dans sa propre maison. One les politiques ne se moquent pas d'eux et ne traitent pas sans respect ces soins empressés dont l'un et l'autre entourent déjeunes Ames. C'est, sans qu'il y paraisse aux yeux du vulgaire, la plus utile culture dans Tordre politique lui-même. N'est-il pas mille l'ois plus sage, en effet, de former les volontés, quand rien encore ne les arrête, pour tout ce qui est bon et grand, pour la religion, pour le travail, pour la liberté, que de les y contraindre plus tard violemment ou que de s'étonner qu'elles y'en éloignent?

Est-ce que, si tout en ce monde n'allait pas un peu au hasard et si nos vieilles sociétés n'étaient pas semblables à l'artisan qui trouve qu'à chaque jour suffit sa peine; est-ce que la première fonction politique ne consisterait j)as à faire des hommes estimables? Me tromperais-je en pensant qu'il y aurait autant d'Iionneur et de sécurité à composer ainsi des armées civiles qu'à former et à conduire de vaillants et d'innombrables soldats?

En tout cas, je ne veux pas laisser perdre la précieuse semence que Daguesseau a répandue dans le cœur etdans l'esprit de ses enfants. Si on ne la juge pas bonne pour le public, il est impossible que, dans le particulier, on ne la trouve excellente, et peut-être que, attirés par ce que j'en vais dire^ quel-

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ques-uns la jetteront encore au sein de leurs familles, dans ce doux champ de nos plus chères affections et de nos plus vives espérances. Du reste, c'est une notable portion du poëme domestique qui se forme pour ainsi dire de la vie et particulièrement des disgrâces du chancelier.

La première chose dont il entretient ses enfants est naturellement la religion ; il les invite à étudier les preuves des vérités de la religion chrétienne ; il trouve que a c'est une espèce de crime de ne pas savoir l'histoire sainte, qui nous apprend à connaître Dieu et son Eglise. » Outre les livres saints, qu'il leur recommande avant tout de lire, d'étudier, de transcrire par extraits, outre les Pères de l'Eglise, parmi lesquels il est visible que saint Augustin l'attire, il leur signale le traité d'Abbadie, celui de Grotius, 'les pensées de Pascal, la seconde partie des discours de M. Bossuet, évêque de Meaux, sur l'histoire universelle, portant sur ces deux premiers auteurs un jugement excellent et plein de ilnesse, disant de l'un (Abbadie) qu'il pense plus qu'il ne dit; de l'autre (Grotius) que, quoiqu'il pense bien, il parle néanmoins encore plus qu'il ne pense. Il veut que ses fils s'instruisent sur les matières de la religion, «pour pouvoir dans le monde tenir tête à ces jeunes gens qui se font un faux honneur de douter, qui croient s'éle-

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ver en se mettant au-dessus de la religion, à ees prétendus esprits forts qui blasphèment ce qu'ils ignorent. »

Mais il ne leur laisse pas perdre de vue que cette science, propre à faire reconnaître Dieu, ne remplace pas la foi qui le l'ait aimer; il le leur rap[)elle, au contraire, d'une manière louchante et avec une humilité pres(jue poétique : a Cette conviction et cette espèce de foi humaine, qu'on acquiert par l'étude des preuves de la vérité de la religion chrétienne, est d'un ordre fort inférieur à la foi divine, qui est le principe de notre satisfaction; et la simplicité d'un paysan qui croit fermement tous les mystères de la religion, parce que Dieu les lui fait croire, est iniinimenl préférable à toute la doctrine d'un savant qui n'est convaincu de la vérité de la religion que comme il l'est de la certitude d'une proposition de géométrie. »

On retrouve, comme je l'ai déjà montré, dans sa correspondance plus d'une leçon de philosophie; mais ses idées générales sont dans ses instructions. 11 avait beaucoup aimé la philosophie ; la mélajdiysique avait été pour lui c( une espèce de débauche d'esprit; » il s'était laissé entraîner à cette f/eir/z/cV/c par le P. Malebranche. L'auteur des Entretiens sur la métaphysique et sur la religion pensait <jue « l'homme raisonnable ne doit s'occuper (jue du

vrai considéré en lui-même; il avait, comme on l'a dit, déserté l'histoire pour la matière subtile et les mondes tombants^ et son amour des vérités abstraites l'avait poussé jusqu'à un long et terrible combat contre le grand Arnaud. Son âge, sa réputation, le charme incontestable de son esprit, sa candeur philosophique, avaient aisément gagné le jeune avocat général, porté de lui-même « aux sciences de raisonnement ; » Daguesseau avait donc beaucoup donné à cette partie de la philosophie dont l'école avait fait cette sotte image, triste, querelleuse, dépitée, menaçante, placée sur un rocher parmi des ronces et dont Montaigne s'indigne avec un si vif accent de raison et de bon sens. Mais bientôt et de lui-même il avait quitté ces chemins arides, et, au risque de perdre l'amitié du P. Malebranche, il s'était principalement occupé de la philosophie morale, comme il l'appelle, la plus digne de l'homme et surtout de l'homme public. Il entre pour n'en plus sortir dans le goût et dans l'étude approfondie de l'histoire. Mais ce passage lui coûte l'admiralion et jusqu'à l'amitié de Malebranche. On mettait alors une si ardente bonne foi dans ces passions de l'esprit, qu'on leur sacrifiait les plus doux sentiments du cœur. « Le P. Malebranche, dit le chancelier, perdit presque en un moment la bonne opinion qu'il avait de moi,.

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fi la vue d'un Thucydide qu'il trouva entre mes mains, non sans une espèce de scandale pliilosoplii(jue. » Maison revanche cette conversion valut à ses fils cette belle page sur l'histoire : « (Juoi qu'en puissent dire ou penser le V. Malehranche et ses semhlahles, outre les usages induis que l'homme public sait tirer de l'hisloire pour les lois, pour les mœurs, pour les exemples, je ne craindrai point de vous dire aujourd'hui, bien revenu des cuxurs de ma jeane^se^ que l'histoire est vraiment une seconde philosophie qui mérilc mieux qu'Homère réloge qu'Horace donne à ce poëte, c'est-à-dire,

Qua?, qnid sit piilclirum, quid tiirpc, (juicl utile, l'icnius ac melius Chiysipo (>t (irantoro discit.

« La véritable nature de l'homme y est dévoilée bien plus clairement que dans la philosophie la plus sublime; nous y découvrons le principe et le mélange de cette contrariété étonnante de passions et de vertus, de bassesse et de grandeur, de faiblesse et de force, de légèreté et de profon- <leur, d'irréligion et de superstition, de crimes atroces et d'actions héroïques, qu'on trouve partout dans l'histoire, et souvent dans les mêmes hommes, en sorte qu'il y a eu peu de ceux mêmes qui y brillent avec le plus d'éclat dont on ne puisse dire ce que Tite-Live a dit d'Annibal : Ingentea animi vhiutcs inyentia vitia œqua-

banty et que rien n'esl plus rare que les deux extrêmes opposés, la vertu sans vices, et le vice sans vertu, ou, ce qui est presque la même chose, l'homme entièrement bon, et l'homme souverainement mauvais, principe fécond dont un politique moderne s'est servi si utilement pour expliquer la véritable cause d'une grande partie des événements qui nous surprennent... Je regarde donc l'étude de l'histoire comme l'étude de la Providence, où l'on voit que Dieu se joue des sceptres et des couronnes, qu'il abaisse l'un, qu'il élève l'autre, et qu'il tient dans sa main, comme parle l'Ecriture, cette coupe mystérieuse pleine du vin de sa fureur, dont il faut que tous les pécheurs de la terre boivent à leur tour... L'étude des événements humains nous ramène à la première cause de morale de tout ce qui arrive parmi les hommes, en sorte que ceux qui ne trouvent pas Dieu dans l'histoire sont aussi inexcusables que ceux dont parle saint Paul, qui, à la vue de l'univers, de l'ordre, du concert et de la proportion de toutes ses parties, s'arrêtaient à la créature sans remonter au Créateur. C'est ainsi que l'étude de l'histoire, fondée sur les principes de la vraie philosophie, c'est-à-dire de la religion, nourrit la vertu, élève l'homme au-dessus des choses de la terre, au-dessus de lui-

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morne, lui inspire le mépris de la forlune, fortilîe son courage, le rend capable des plus grandes résolutions, et le reni[)lil enfin de cette magnanimité solide et véritable qui fait non-seulement le héros, mais le héros chrétien. »

11 n'est guère possible de mieux penser, et il est difficile de mieux dire. C'est un sentiment de l'histoire plus élevé même que la notion qu'en avait Cicéron, puisque Cicéron s'attache à la sincérité humaine de l'histoire et ne regarde pas si avant dans son but moral et religieux. Quand Dagucsseau parle des historiens, voici ce qu'il dit avec autant d'imagination que de goût de Mézerai : C'est un llubens qui frappe les yeux par la force des traits et la vivacité du coloris, mais qui est quelquefois confus dans sa disposition; d'un autre : C'est un Poussin pour la parlie de la composition, mais il pèche comme ce peintre par la couleur.

A Fresnes, pendant son exil, en même temps qu'il rappelle à ses fils ces précieux enseignements, il s'en nourrit, il reprend cette étude de l'histoire qui met l'homme au-dessus de lui-même, fortifie son courage et lui inspire le mépris de la fortune ; il recommande bien à l'un de ses fils {\Q juillet 1719) de lui apporter son Tite-Live de Leclerc, l'édition d'Amsterdam, et son Hérodote.

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Quant aux lellres, il y revient comme à ses plus chers amis, éloignés quelque temps; il y revient comme à la source de joies sans cesse renaissantes, et, ce qui augmente le charme du retour, sous l'influence du hesoin qu'ont ses fils de s'en entretenir avec lui. Aussi dit-il avec une aimable recherche : c< On aime à revoir les lieux qu'on a habités dans son enfance; une ancienne habitude y fait trouver des charmes qu'on ne trouve point ailleurs, et c'est ce que j'éprouve aujourd'hui en rentrant avec vous comme dans ma patrie, c'est-à-dire, dans la république des lettres où je suis né, où j'ai été élevé et où j'ai passé les plus belles années de ma vie. »

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