CHAPITRE XI
Les Ihi'orics politiques <Ui chanceru-r. — \.'lniperiinii Jovis in reges. — l.'otircntpauce à la souveraineté. — Il ne veut |)as il'un pouvoir plus que monarchique, — Sa morale polili(iuc. — Son t'oril sur loripfiiic cl lusage des remontrances, — Le juste milieu. — La tyrannie on di'lail. Il s'attaque même à Uiihclicu. — Il ne faut jamais pousser le jçouvernemenl à bout. — Charmante Icron do poliliquo piatiqueà son iils l'avocat du roi. — Ou assendjlc un congrès pour savoir si le jeune lioninie donnera sa démission. — Membres du congrès. — L'abbé Couel. — Le maréclrd (riluxelles. — Le mar(|uis de Canilbac. — On se faisait écrire cliez les Supérieurs. — Les dvxw iilles du cliancelier.
— Celle qui sera Madame de Chastellux. — Ce que son père en fait. —
— La femme instruite et la femme savante. — La seconde fille au louvenl de Sainte-Marie. — Elle y lit la lialracliomijoinacliie. — Les Irères Uoivin. — L'amour du grec. — Ce que coûtait en 1080 un |)rocès de 24 sols de rente et ce tpi'il durait en Normandie.
Le chancelier donne même à ses fils des leçons de politique, mais avec une grande discrélion ; il était en politique ce que j'ose encore appeler un sage, quoique les événements aient épuisé toutes les théories et donné successivement tort et raison à t«»ut le monde ; il y avait dans son esprit, à côté
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d'un grand respect pour le pouvoir, ce goùl de liberté qu'on trouve dans le cœur et dans l'espril des légistes français, qui est le fruit de leur conscience et non de leurs passions, et qui, leur ayant valu tour à tour les dédains de la monarchie absolue et de la démagogie, ne doit pas être trèséloigné du juste et du vrai.
Il donnait Dieu plutôt comme règle que comme source de la puissance monarchique, et de cette religion, dont d'autres tiraient le despotisme comme une conséquence et comme un droit, il ne faisait sortir que des avertissements et des freins. Ce qu'il aimait sur la tête des rois de France, c'était bien plutôt une couronne de chrétien qu'une couronne de fer. On ne peut pas dire que la crainte de Dieu soit précisément une garantie constitutionnelle, mais, dans une nation qu'anime la foi, c'est, contre les excès de la puissance, un rempart qui peut suffire, et Daguesseau comptait beaucoup sur lui. Sans y mettre autant d'éclat que Bossuet, il répétait souvent qu'il y a une justice supérieure aux vois ^ ce quiloYRceaipipeldi'ilïimperiamJovis in reges, et il s'attachait, en chrétien sincère et en homme amoureux d une juste liberté, à cette première limite de l'autorité. Mais ce n'était pas tout, il ne croyait pas vivre dans une monarchie absolue; il s'est élevé plus d'une fois contre le dogme de la
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nioiiarchic palrinioiiialc qui avait élésoutcnu, dans les dernières années du règne de Louis XIV, par les docleurs de Sorbonne, les eourtisans et les financiers réunis; son père n'y avait jamais adhéré non plus et, ^eul, dans le conseil des finances, à propos de l'impôt du dixième, il avait protesté, au moins par son silence, contre cette théorie erronée etservile. Le fils transmet aux petits-enfants, et leur communique l'opinion de leur aïeul qu'il partage. Daguesseau, qui connaissait aussi bien que personne l'origine du Parlement, sa formation et son histoire, voyait en lui, non pas un adversaire institué de la monarchie, mais un modérateur et, comme l'avait dit Etienne Pasquier dans son vieux langage, une aUreinpdnce à la souveraineté. Sa raison se refusait à admettre qu'en demandant au Parlement l'enregislrement des lois, la royauté lui demandât de le faire a ainsi qu'un tabellion qui est destiné pour grossoyer les minutes et brevets des notaires sans connaissance de cause.» U s'appropriait cette définition métaphorique, mais belle en soi, substantielle et expressive de la monarchie française : « Les lois tirent leur origine du roi, comme les eaux du grand Océan, mais elles n'ont vogue parmi nous, si elles n'ont passé par l'alambic des cours souveraines. » Du reste, il disnit lui-même à ses fils : «La plupart des monar-
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chies de l'Europe ont toujours élc tempérées, soit par un reste des anciennes mœurs des Germains et des Gaulois, qui, dans le sein même de la barbarie, avaient presque tous un gouvernement modéré, soit parce que les sciences et la politesse, qui ont établi depuis longtemps leur demeure en Europe, y ont aussi adouci la rigueur du gouvernement, en rendant les hommes plus susceptibles de respect pour la raison et pour les lois, soit enfin par un effet de la religion chrétienne qui enseigne la modération à tous les hommes. 11 semble même penser, comme Montesquieu son contemporain, que le gouvernement qui répond le mieux à la raison est celui qui assemble les trois éléments de puissance sociale qui sont dans toutes les sociétés humaines, car, suivant lui, la république romaine a péri parce que « l'équilibre, ou, si l'on veut, l'harmonie des trois espèces de républiques dont elle était formée a été rompu, et que l'une des espèces a pris le dessus sur l'autre. » Une autre fois, parlant de cette môme république romaine, il dit qu'elle fut remplacée par un pouvoir, d'abord presque monarchique, et ensuite plus que monarchique. Il est évident qu'il n'aimait pas (( le pouvoir plus que monarchique. » Mais c'est dans un tiavail qu'il a fait au commencement de sa seconde disgrâce, et qui a pour titre: Fragments
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mr rori(jinc cl l'usage des renionlrancrs^ qu'on trouve assez neUement exposée sa théorie politi<jue. Suivant lui, la nation française était a un peuple qui avait été originairement libre et auquel il reste toujours un souvenir secret de son ancien état. » Après avoir cherché dans Thistoire et au milieu des faits la légitimité du pouvoir exercé par les Parlements, il remonte à la source et la cherche dans la notion philosophique du droit polili(jue ; son style, à cette recherche, s'élève avec sa pensée, etCicéron n'a pas mieux dit : « Toute autorité humaine, écrit-il, et qui s'exerce sur des hommes, est comme un vaisseau qui flotte toujours entre deux écueiis opposés : d'un côté l'excès ou l'abus de la domination de la part du souverain ; de l'autre l'excès de l'abus et de la liberté de la part des sujets. Ces deux écueiis contraires sont cependant très-voisins l'un de l'autre. C'est principalement dans cette matière (ju'il est vrai de dire que, les extrémités se touchant, jamais la domination n'est plub proche de sa chute que lorsque, franchissant les bornes de la raison U3t de la loi, elle veut que sa seule volonté en tienne lieu, et excite par là ses sujets à se souvenir qui s sont nés libres. Jamais, réciproquement, la liberté des citoyens n''est plus près de sa lia que lorsque les désordres, les troubles, les guéries intestines qui
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en naissent, obligent enlin les peuples fatigués à chercher leur sûreté et leur tranquillité, en se donnant ou en recevant un maître qui les fasse passer, souvent sans milieu, de l'excès de la liberté à l'excès contraire de h servitude. Le salut commun des rois eidessujets,etlastabilitédu gouvernement, exigent donc que, dans les monarchies mêmes, on puisse trouver un juste milieu entre les extrémités contraires... » Mais quel est ce milieu si nécessaire? A cette question, il répond : a Nos pères ont cru, et c'est ce qui leur attire les éloges des plus célèbres politiques, qu'il n'y en avait pointd'autre que de rendre l'obéissance douce et constante, en la rendant juste et raisonnable, en accréditant les lois auxquelles elle est due, par les suffrages libres de ceux qui en sont établis les ministres et les exécuteurs; en rendant la puissance la plus absolue non-seulement supportable, mais aimable, par ce caractère extérieur de raison et d'équité, que l'examen et la vérification des ordonnances qui se faisaient dans les Parlements y attachaient; en sorte que les peuples les reçussent comme dictées par la justice encore plus que par l'autorité du roi. » Il développe ensuite les divers avantages d'équité, de raison, de stabilité, que cette barrière intérieure et si véritablement monarchique, donnait à la royauté; puis, se plaçant dans des hypolhèses qu'il avaitdéjà vues
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se réaliser vers la fin de Louis XIV, qui se réalisèrent encore plus complètement (le|)uis ; songeant à ces ministres qui, dans les monarchies absolues, n'ont qu'à tromper le prince pour être tout-puissants et distril)uer, comme on l'a si bien dit, la tyrannie en détail, il dit : a Les parlements sont le seul frein (jui puisse mettre quelque borne à l'excès d'une puissance empruntée qui veut s'approprier et appliquer à ses seuls intérêts cette autorité qui n'a été établie que pour le bien commun de l'État. «Ces grands corps, rassurés par leur nombre, et d'ailleurs animés par l'intérêt de leur réputation ou de leur autorité, sont les seuls qui osent faire entendre leur voix et la prêter à la vérité pour arriver jusqu'au trône des rois; et, quand même elle parlerait inutilement, apud occupatas aurc^ principis^ un favori ou un ministre craint toujours qu'elle ne parle et ne se fasse entendre... Abolir l'usage des remontrances, c'est délivrer les favoris ou les ministres surtout d'une frayeur (pii a été et qui peut être encore salutaire à l'État, c'est rompre la barrière et ôtcr le seul frein qui puisse les contenir dans de justes bornes et laisser une libre carrière aux passions, non-seulement des favoris et des ministres, mais de leurs familles, de leurs créatures, de tout ce qui les environne, pour disposer de l'État ou plutôt en jouir comme d'un bien
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qu'ils regardent comme leur patrimoine ou leur fortune particulière. » Il y a dans celte étude comme un résumé de la politique des grands magistrats français, dicté non par la passion parlementaire, comme l'a dit Saint-Simon, mais par un profond sentiment d'équité qui s'étend des lois civiles aux lois politiques; on y remarque aussi un tact qui, animé par l'ardeur du pouvoir que n'eut pas Daguesseau, aurait pu faire de lui un remarquable homme d'Etat; quand il a rappelé les efforts du cardinal de Richelieu pour détruire l'au- (orité des Parlements, qu'il a ixnaA'^sé son testament politique et constaté ses succès, il ajoute avec un sens parfait, que cet édifice du pouvoir absolu, élevé avec tant de soin (il aurait pu ajouter avec tant de sang), fut presque aussitôt renversé sans qu'il en restât le moindre vestige, et que jamais l'abus des mouvements extraordinaires des Parlements par rapport aux affaires d'Etat ne fut porté si loin que dans les années qui suivirent l'Edit de 1C41; (( tant il est vrai, dit-il avec une sagesse qui parle à tous les temps et qui montre qu'il connaissait bien l'esprit incorrigible de la France, tant il est vrai, comme on l'a souvejit remarqué, que nous vivons dans un royaume où les extrémités se touchent et où l'on n'est jamais plus proche de l'excès du désordre que lorsqu'on
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croit toucher au plus haut de<*^ré de perfection. » Jl s'affermit dans sa croyance par les éloges que les plus fjrands politi(iues ont donnés à cet usage (des remontrances), qu'ils ont regardé comme le fondement le plus solide et le plus durable de la perfection et de la félicité du gouvernement fran- (;ais. (( Ainsi, dit-il, en a parlé le célèhre Machiavel, qu'on n'accusera pas sans doute d'avoir eu des sentiments républicains (c'était pour Louis XIV qui avait un jour appelé le Parlement une assemblée de républicains), et dont les principes semblaient devoir le conduire plutôt au gouvernement le plus despotique. » A l'autorité de Machiavel, Daguesseau en ajoute une i)ien peu célèbre et sur l.iqiielle pourlant il insislc, sans doute parce qu'elle vient dllalie, c( l'abbé Siri, dont la réputation n'égale pas à la vérité celle de Machiavel, mais(|ui en mérite cependant beaucoup. »
Toulefois, pour ne pas manquer de sincérité el pour ne pas donner au chancelier autre chose que ce qui lui aj)[)artient, je dois dire que ce travail, dans lequel il prend la défense de la liberté contre le pouvoir absolu, est inachevé, et qu'il s'arrête au moment où l'auteur va réunir et présenter les arguments des adversaires du Parlement. Du reste, comme les esprits les plus généreux et les j)lus libres de son temps, il reconnaissait aisément l'au-
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lorité suprême du roi, <( ce dernier degré au delà duquel il n'est pas pernais de remonter, » et, dans la conduite, il a répété souvent au Parlement, sans en être écouté, qu'il ne fallait jamais pousser le gouvernement à bout.
Je ne veux pas trop insister sur cette sagesse après que tant d'événements l'ont tour à tour justifiée et démentie. Mais l'esprit, qui n'est pas obligé de subir toutes les contraintes, s'y repose comme dans un asile où la dignité se concerte avec l'obéissance, la liberté avec le pouvoir, et dans lequel le vaisseau, qui a d'abord servi d'image au chancelier, ne court pas de haut en bas, mais s'avance régulièrement au beau milieu de tous nos excès.
Somme toute, il y avait en lui plus de l'honnêle homme que du citoyen, et c'est surtout la morale politique qui est sa grande affaire. 11 attaque sérieusement Horace, pour avoir méconnu que la justice fût dans la nature et commandât aux hommes sans le secours des lois, et il met en ligne contre lui Platon, Cicéron, Grotius et Domat. Il en voulait beaucoup à l'intérêt que le grand Frédéric, réfutant Machiavel, appelle le dieu de la politique et du crime. Par exemple, l'idée de révolution n'entrait pas dans son esprit, et il pensait, comme la Bruyère et Montesquieu, « que ce qu'il y a de plus
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raisonnable et de plus sûr, c'est d'eslimer la forme (le gouvernement où l'on est né la meilleure de loules, et de s'y soumettre. » Mais, comme eux, il aimait « cette douce liberté, si conforme à la raison, à riiumanilé et à la nature. »
Sa disgrâce n'avait changé ni ses sentiments ni ses idées ; il ne se laissa pas, ce qui est un grand signe de modération, irriter par les événements.
Celte immobilité de sa conscience, vis-à-vis du ponvoirqui l'avait injustement éloigné, parut dans un incident domestique, pi us expressif, il me semble, que ce que nous avons appelé une profession de foi. Dans les derniers temps de sa disgrâce, son lils aine était avocat du roi au Chàtelet, et le lils du garde des sceaux, M. d'Argenson, avait été nommé lieutenant général de police. Quelle conduite fallait-il tenir? Le jeune magistrat ne se souciait pas de rendre au lieutenant de police les "devoirs qu'il lui devait. Il avait à cœur l'exil de son père et (rouvait légilime la passion qu'il ressentait contre la famille d'Argenson, qui était pour beaucoup dans cet exil. Sa dignité lui conseillait de quitter ses fonctions plutôt que de donner au lieutenant de police ce qu'il lui devait comme avocat du roi. Toutefois, avant de le faire, il consulta son père.
Si le chancelier n'avait pas été ce que j'ai dit,
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l'homme de la modération et des tempéraments, s'il avait seulement écouté cette voix de l'orgueil qui dans la vie publique s'élève plus souvenl qu'aucune autre, il eût aussitôt approuvé la jeune et naturelle ardeur de son fils; il eût saisi avec empressement Toccasion qui s'offrait à lui de faire ce que nous avons appelé de l'opposition ; au contraire, il en profita pour donner à son fils une leçon de conduite politique, dont la sagesse est relevée par un sentiment de dignité exprimé avec une hésitation pleine de. grâce et de modestie. Ce n'est pas qu'il soit indifférent au dégoût que son fils éprouve pour servir avec le nouveau lieutenant général de police ; il l'a senti comme lui et avant lui; ce n'est pas qu'il ait « assurément sujet de se louer d'un homme comme le garde des sceaux, » il a eu au contraire à s'en plaindre, et celte nouvelle rigueur du sort qui atteint sa dignité et l'amourpropre de son fils l'a ému et le préoccupe.
Toutefois il écrit : « Pour moi, qui suis persuadé que la conduite la plus simple et la plus unie est toujours la meilleure, je serais assez porté à penser comme M. d'Ormesson (le beau-frère du chancelier), que les personnes ne doivent jamais influer dans ce qui regarde les fonctions publiques... Ce sont les places qu'il faut envisager dans le service du public, et non pas le goût et le dégoût
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que nous pouvons avoir pour ceux qui les remplissent, surtout quand on y estdéjà ctqu'on délibère, non pour y entrer, mais pour y demeurer ou en sortir... Il semble qu il y a une espèce de déslionneur ou de f;ii])lesse à quitter une charge parce qu'on craint les dégoûts qu'un autre peut nous y donner. C'est marquer en quelque manière que l'on ne se sent pas assez fort pour s'y soutenir et pour s'y faire considérer -, c*est avouer la supériorité de celui que l'on évite. »
Malgré la gravité et la sagesse de ces raisons, le chancelier ne s'en rapporte pas à elles; il ne veut pas juger seul la question de dignité qui, après tout, est délicate ; il suppose qu'il peut y avoir des gens sensés, « instruits dans la science du monde et délicats sur les bienséances, » qui ne trouvent pas convenable que le fils du chancelier serve avec le fils de M. d'Argenson dans une place inféricuie; si philosophe qu'il soit, il songe un peu à l'opinion, et alors il dit à son fils ce qui paraîtrait puéril, si ce n'était charmant, de réunir un véritable congrès de politicjues pour résoudre la question. — Il faut convoquer h ce congrès l'abbé Couet, qui s'exerc^ait à la partie la plus difficile de la diplomatie, puisqu'il cherchait à rapprocher du pape le cardinal de Noailles, dont il était l'ami; le maréchal d'Iluxelles, qui était président du con-
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seil des affaires étrangères, et qui avait signé la paix d'Utrecht; le marquis de Canillac, celui des compagnons iiabituels du régent, que Saint-Simon représente eomme étant toujours sur les écliasses pour la morale, l'honneur, la plus rigide probité et que sans doute le chancelier ne voyait que dans cette posture. Après avoir donné un sourire à la solennité de cette assemblée rapprochée du but de ses délibérations, on remarquera que le chancelier choisit pour conseillers les hommes les plus instruits dans la science du monde et les plus délicats sur les bienséances. On remarquera aussi que, lié d'estime et d'amitié avec le marquis de Canillac, qui avait sur l'esprit du régent une grande influence , il le consulte bien pour savoir si son fils doit rester avocat du roi, mais qu'il ne lui dit pas un mot de lui-même, de sa disgrâce, du désir qu'il a sans doute de la voir cesser. — On devine aisément ce que le congrès décida ; mais le jeune Daguesseau attendit la visite du lieutenant général de police, et n'alla pas, comme son père le lui avait dit d'ailleurs, se faire écrire^ avant de l'avoir reçue, chez le supérieur que la politique lui avait donné et qu'elle allait lui ôter dans quelques semaines. (Ceci se passait en janvier 1 720.)
C'est ainsi que de toutes manières, pendant son exil, Daguesseau suivait pas à pas ses enfants
sans que lien le détournât de ce ministère moins orageux et plus doux que celui qu'il avait rempli cl qu'il devait remplir encore.
De ses deux filles, l'une était auprès de lui, l'autre, encore enûint, était au couvent des Filles de Sainte-Marie, dans le faui)ourg Saint-Marceau; l'aînée, (|ui devait bientôt épouser le marquis de Chastellux, était déjà, au moment de la disgrâce, d'un âge et d'un esprit à occuper dans cette disgrâce une douce et sérieuse place. Son père ne l'avait jamais entièrement cédée à ceux qui étaient chargés de l'instruire: attentif auprès d'elle comme auprès de ses frères, il l'avait un peu façonnée à son image et, sans y mettre de pédantisme, il l'avait utilement disputée aux frivolités qui assiègent toujours l'esprit des jeunes filles; de bonne heure, en se proportionnant à son âge, il l'avait élevée des jeux de Tenfiuice à de graves et nobles études; à quinze ans, au lieu déjouer à la poupée, elle dévorait Vllisloirc cccléslasliipie de l'abbé Fleury, et son père lui écrivait un peu en riant : « M. l'abbé Fleury ne pourra pas suffire à vous fournir des volumes, de l'air dont vous vous y prenez. » (15 octobre 1712.) Elle échangeait avec son père des questions et des réponse> sur le sujet de ses études; elle lui envoyait un jour un parallèle entre les deux empereurs Con-
stantin et Théodosc, et le chancelier, plus heureux qu'il n'osait le dire, de ce premier fruil de leur collaboration, se déclarait son créancier, faisait l'ignorant, lui demandait pourquoi, en s'rloignant du temps de la prédication de l'Évangile, on trouve moins de miracles dans l'histoire de l'Eglise, l'assurant que pour lui il l'ignorait entièrement.
Il y avait bien à ces jeux de science prématurée chez une jeune fille un réel danger, et mademoiselle Daguesseau faillit y tomber ; son père lui disait en riant et pour l'intéresser à ses études : c( Prouvez à vos frères, qui se croient d'habiles gens, que la science peut être le partage des filles comme des hommes. » Elle le prit un moment au sérieux et ressentit un peu d'orgueil ; mais le cœur du chancelier veillait autant que son esprit, et il amena sans peine cette aimable et docte enfant c( à descendre du haut de son érudition, pour s'abaisser à faire tourner un rouet; » et il put bientôt lui donner cet éloge : ^ Je reconnais à cela cette humilité dont vous me disiez autrefois que vous n'étiez pas trop bien pourvue; mais vous l'avez acquise depuis lors. Je vous en félicite, ma chère fille, car cette acquisition vaut mieux pour vous que celle de toute la science, de toute l'adresse et de toute la bonne grâce du monde. »
Elle sortit donc des mains du chancelier, non pas savante, non pas enlaidie par la science comme l'Armande de Molière, mais instruite, et pleine de cette grâce un peu grave, mais durable, qui, venant d'un esprit cultivé, se répand sur la personne et y reste attachée dans le temps des sourires et dans celui des rides. Elle fut, pendant cette première disgrâce, la compagne assidue de son père, el put le suivre, quoique d'un peu loin, dans ses distractions littéraires. Sa fille, madame de la Tournelle, assure qu'elle profita de cette retraite pour se perfectionner dans la langue latine; elle n'alla pas jusqu'au grec, mais ces études, plus communes alors qu'aujourd'hui, l'ornaient sans la gâter. N'est-il pas vrai que cette langue latine, discréditée parmi les femmes presque comme un signe de laideur morale, contient plus de trésors de goût et de poésie qu'aucune de celles dont maintenant on murmure les règles jusque sur leur berceau? L'amour du grec lui-même n'est si ridicule que dans la bouche des femmes savantes^ et je ne vois pas en quoi le miel d'Athènes ne vau- l drait pas pour de douces lèvres l'idiome de Londres ou de Berlin. Nous retrouverons bientôt la fille aînée du chancelier, et nous verrons que, loin de fournir un sujet à la comédie, elle a donné au foyer domestique l'épouse la plus distin-
guée, la plus douce el la plus sage des mères.
Sa jeune sœur était comme pensionnaire, pendant la disgrâce, dans un couvent du faubourg Saint-Marceau, d'où elle ne devait plus sortir que pour entrer dans un autre. Ce couvent avait pour supérieures les sœurs du marquis de Gournay, qui s'étaient données à Dieu avec la même ardeur que leur frère à la politique. 11 y avait alors peu de grandes familles qui n'abandonnassent à la vie religieuse quelqu'un des siens, et souvent ce qu'elles avaient de meilleur. Les jeunes filles les plus riches, celles pour qui la vie n'avait pas un obstacle, qui étaient sûres de trouver dans le monde le genre de bonheur qu'il peut donner, le quittaient pour des joies plus pures et couraient au cloître, comme leurs frères aux combats; dans ces vocations, il faut bien qu'on l'avoue, tout n'était pas également céleste ; la vie religieuse, sans compter ses charmes, qui seront toujours les mêmes, avait alors plus d'importance qu'aujourd'hui, si l'on peut parler ainsi, et les cœurs de femmes, qui se sentaient effacés dans le monde, trouvaient là des agitations, un gouvernement, beaucoup de choses qui renplaçaient les plaisirs extérieurs.
La seconde fille du chancelier resta volontairement toute sa vie, qui futd'ai Heurs assez courte, dans
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lin couvent. Elle y fut assiégée crinfirniités qui rappelaient celles (le sa bisaïeule et qui la privèrent même de sa jeunesse. Sa correspondance avec son père, pendant le premier exil, est un véritable badinage ; le cbancelier joue avec elle, mais il sait mettre jusque dans ces jeux quelque cbose de solide, et comme des provisions pour l'avenir. Une première fois, le 4 juillet 1718, il lui dit, comme à une grande personne : «Vous avez raison, ma cbère fille, de regarder le commerce de lettres que nous avons ensemble comme une consolation commune dans un temps où je suis privé du plaisir dé vous voir ; j'en ai beaucoup d'y connaître le progrès de votre esprit et de votre raison. » Puis il descend jusqu'à l'enfant : « Quoiqu'il n'y ait que vous qui m'assuriez que vous êtes fort sage, je vous crois de si bonne foi que je n'en demande pas davantage pour en être persuadé. C'est pour vous entretenir dans une si heureuse disposition que je vous envoie les Heures de la reine de Sicile. » Enfin il met dans cet envoi une exhortation qui ne sera j)cut-être pas perdue plus tard : a II me semble que cet envoi devrait vous exciter à en donner aussi au public de votre façon. Puisqu'une grande reine a bien le temps de s'appliquer à ces sortes d'ouvrages, une pensionnaire de Sainte-Marie serait à plus forte raison en état de le faire, et de répandre
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parmi les amcs dévoies l'onclion dont je suis persuade que vous êtes remplie. »
Une fois elle est allée à la messe de minuit et elle en rend à son père un compte détaille et pompeux. Dans une de ses lettres elle parle du catéchisme, qu'elle étudie, et de la Guerre des Bats et dès Grenouilles, qu'elle vient de lire et qu'elle apprend. Sans s'étonner de cette lecture, le chancelier lui dit : (( Comment pouvez-vous concilier ces deux choses, allier le sacré et le profane, la vérité et la fable? l'une doit combattre l'autre dans votre tôle et j'espère que le catéchisme sera le plus fort. »
Mais il faut expliquer cette singulière lecture de la part d'une jeune pensionnaire deSainte-Marie. C'était pour elle une lecture de famille, dans laquelle Homère n'était pour rien.
Le chancelier avait au nombre de ses amis un de ces savants modestes auxquels l'histoire ne donne pas de place, en quoi il me semble qu'elle a un peu tort et qu'elle manque un peu de sentiment et de goût. Le moindre capitaine qui aura bravement conduit ses soldats à l'ennemi; le courtisan qui se sera trouvé souvent au lever du roi, sans compter tous les auteurs de scandale, entrent sur ce théâtre, plus brillant que solide, et y attirent les regards, tandis qu'il faut aller chercher ces douces et instructives physionomies de savants sous la poussière
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(les académies el des bibliothèques, qui ne les a pas toujours épargnés. Au commencement du dix-huitième siècle, il y avait à Paris deux hommes, déjà avancés en âge, venus de Normandie pour être savants, et qui avaient atteint au plus haut degré le but de leur voyage. Leur père et leur aïeul étaient les })remiers avocats de la Normandie, ce qui n'a jamais été peu de chose. Au lieu de s'en tenir à cet héritage excellent, ils s'étaient épris l'un après l'autre de la science et des lettres; l'aîné avait communiqué sa passion au plus jeune, qui, enfant, se laissait enfermer avec Homère tout ijvcc et un dictionnaire. Il soi'lit de cette captivité sachant du grec autant (ju'homme de France, «et il lui dut d'être un peu plus tard l'un des plus savants professseurs du Collége-Royal et l'éloquent commentateur d'Homère. Les deux frères arrivèrent l'un après l'aulre à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, par le mémecheinin, avec des nuances dans leur mérite, mais avec un fonds de fraternité qui s'étendait à leur esprit.
L'aîné est une figure tout a fait originale. Après avoiramassé quelque fortune, il eut peut-être l'idée d'anoblir son nom de Boivin, qui était fort roturier, et il acheta, près du lieu de sa naissance, le lîef de la Coypelière. Cette fantaisie le ruina de la facjon la plus bizarre. 11 avait pour voisin l'abbaye
de la Trappe à laquelle son fief devait une redevance de vingt-qualre sols; il ne voulut pas la payer; il fut condamné, et ces vingt-quatre sols de rente lui coûtèrent plus de douze années de procédures et de sollicitations, et douze mille livres de frais. Sa philosophie ne l'abandonna pas au milieu de ce carnage judiciaire, et, à ceux qui, plus sévères que lui contre la loi et ses ministres de Normandie, se plaignaient de la perte du procès et de sa durée, il répondait, en véritable membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres : « J'ai gagné mon procès pendant douze ans et je ne l'ai perdu qu'un jour. »
Le plus jeune, qu'on appelait M. Boivin le cadet, pour le distinguer de son frère, devint, par sa science, l'ami du chancelier, auquel il donna en grec une singulière preuve de son respect et de sa reconnaissance. Après avoir aidé Boileau dans la traduction du Traité du Sublime de Longin, écrit en latin une vie de Pierre Pithou, dédiée à son arrière-petit-fds, M. Lepelletier de Souzy, il se mit à traduire la Balrachomyo^nacltie en vers français, la fit imprimer sous le nom de son fds, qui venait de naître, et la dédia au plus jeune des enfants du chancelier, alors âgé de quatre ans (c'était en 1717). 11 disait dans la dédicace que la muse qui avait fait parler les rais et les grenouilles avait bien
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pu faire parler un enfant de deux mois, le docteur Jfuiius Biberius Meru.
C'est ce livre, dédié à son jeune frère, que la fdle du chancelier lisait au couvent en même temps que le catéchisme. Elle doit semhler, par là, bien excusée, et son père ne pouvait ni trop s'étonner ni trop se plaindre d'une lecture qui était pour tous les siens un devoir de famille.