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CHAPITRE XII

1719. Ivresse pécuniaire de Paris. — Comment la Palatine appelle le nouvel argent. — La solitude de Fresnes. — Les frères du chancelier. — L'abbé Daguesseau. — La direction de la librairie — Valjouan. — Le Romieu. — Les Oratoriens à Fresnes, — Le P. de la Tour, le P. Rabbe. — Lettre inédite du 17 mars 1718. — Les visites à Fresnes. — Le carrosse à Livry. — La Forge de Fresnes. — Les livres de piété. — Les savants à Fresnes. — Les gens de lettres. — Val incour. — La science du monde. — Le bon sens. — La droiture menait à l'Académie. — Lettre de Daguesseau à Valincour. — Louis Racine ruiné par le Système. — Le chancelier l'attire à Fresnes. — Le manuscrit du pocme de la Grâce. — Le danger d'écrire sur ces matières.

— Les conférences religieuses au bord du canal de l'Ourcq. — Daguesseau hypercri tique. — Les importuns et les gens de cour à Fresnes.

— M. Feydeau de Brou. — Vengeance marotique du chancelier. — Ses vers à sa fille Claire. — La duchesse d'Estrées importune. — La France est bouffie.

Pendant qu'à Paris la cour et la ville se précipitaient sur le nouvel argent, que la Palatine appelait d'un nom si bas et si expressif, et que tout faisait place, au nom du roi, à cette ivresse pécuniaire, qui devait empoisonner tant de gens et lant de choses, Fresnes réunissait les plus douces jouis-

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sanccs du cœur et de Tespril; on y vivait étranger à ce lumulle d'improbilé, cl, hors une de ses victimes que le chancelier y attira, le Système ne s\ lit guère sentir. Les visiteurs de Frcsnes, pendant ce premier exil, n'appartenaient pas en quelque sorte à cette société dégradée que se disputaient le plaisir sans réserve et le jeu sans honneur. En les groupant, ainsi que je vais le faire, on aura comme un monde à part de tous fces entraîneinenls et de ces honteuses faiblesses, dans lequel le lecteur, s'il a le goût du bien, se plaira particulièrement.

Naturellement les hôtes les plus habituels du chancelier étaient ses fils, dont la conduite le rendait si heureux, et qui rivalisaient alors d'application à tous les genres de devoirs. Le cadet se gâta un peu plus tard, en voulant faire \c pelit chancelier et en usurpant auprès de son père une importance, qui est presque toujours un ridicule chez le^^ fils comme chez les serviteurs des ministres.

Mais à cette épo(jue il attirait, plus que son frère aîné, l'attention et les faiblesses de son père; c'est lui qui avait dans l'esprit celle légère dose de raillerie qui était un trait de fiimille: animé, vif, raisonneur, il paraît avoir souvent charmé la solitude <le Fresnes. C'est à lui que le chancelier adressait <:elle lettre, qui n'a pas été publiée et qui donne

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une idée du calme absolu dans lequel on vivait dans celte douce retraite : a Le philosophe et l'orateur marchent toujours d'un pas égal chez vous, mon cher fils, et l'un et l'autre seront également bien reçus dans notre solitude ^ où sans vous nous pourrions bien passer à l'état des brutes que vous croyez sans doute n'être que des machines. Venez donc ici nous apprendre ce que c'est que l'esprit, la raison, l'imagination, la mémoire. Les cahiers mêmes de M. Binet nous paraîtront fleuris entre vos mains, et un peu de fleurs ne nuit pas pour faire entrer plus aisément la sécheresse de la métaphysique dans des âmes grossières et terrestres comme sont celles des habitants de la campagne... Je souhaite que la santé de M. le Brasseur lui permette de vous accompagner ici, où je serai très-aise de le voir et de le voir guéri ; je crains les eaux de Passy, qu'on veut lui faire reprendre, et M. de Valjouan doit lui proposer un autre régime qui me paraît beaucoup meilleur par les expériences qu'on en a faites. Nous comptons que vous amènerez aussi M. de Maupertuis et même l'ami Bousseau, qui a grande envie, à ce qu'on dit, de venir ici... 25 mars 1718. »

Aux fils du chancelier se joignaient souvent ses frères et les professeurs de ses enfants. L'un de ses frères est l'abbé Daguesseau, qu'il avait fait direc-

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leur (le la librairie. C'était, au milieu du clergé d'alors, si agité, si bruyant, si porté à la guerre, un prêtre sans parti pris; il n'était ni jésuite, ni janséniste, ni snlpicien, ce qui était très-rare ; de mœurs irré})rocliables, ce qui le distinguait encore, ] il servait Dieu avec cette simplicité qui est la véritable arme de l'Evangile, et au lieu de rétrécir sa foi dans un parti, de dessécher son cœur dans des controverses et des luttes, de détester ceux-ci pour avoir l'air de mieux aimer ceux-là, il exerçait son ministère sans disputes et répandait sa charité sur tout le monde. Directeur de la librairie, il avait dans le gouvernement des choses de l'esprit, un rôle considérable; il devait juger si la religion, la loi, l'autorité, la morale commandaient de proscrire tels livres, tels écrits, telles pensées. Quand on songe à ce que ce devoir exigeait, et à ce qu'il exigera toujours, de supériorité et de justesse d'esprit, d'impartialité souveraine entre l'intérêt élevé de conservation qui anime toute société et l'intérêt ' de mouvement, de progrès, de légitime agitation et de légitime nouveauté, on s'étonne qu'il n'ait ^ pas toujours été confié aux meilleurs et aux plus sages des hommes, comme l'abbé Daguesseau et M. de Malesherbes.

L'autre frère du chancelier était le philosophe Valjouan, qui n'avait pris part à son élévation que

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pour s'en moquer, mais qui, en revanche, prenait beaucoup de part à sa disgrâce; il avait, à cause d'elle , afin de remplacer auprès de ses neveux leur père absent, renoncé à sa paresse et à sa philosophique insouciance; il les dirigeait dans leurs travaux, étudiant avec eux les sciences mathématiques, qu'il avait apprises pour son plaisir comme le régent. Il les conduisait souvent à l'Observatoire chez son grand ami Cassini, et il était très-souvent des parties de Fresnes, dans lesquelles il jouait le rôle d'un aimable esprit fort. Le chancelier recevait aussi chaque semaine les professeurs de ses lîls, M. Binet, M. le Brasseur, tous plus ou moins philosophes, et, parmi eux, un épicurien égaré, un Provençal un peu gascon, spirituel, familier, et dont Daguesseau exprimait l'humeur légère avec une légèreté singulière; il l'appelait le Bomieu, ajoutant à son nom un article dont le sens est plus connu au théâtre que dans le bon langage. Quand tous ces maîtres et leurs élèves étaient réunis à Fresnes, on se promenait au bord de l'Ourcq, on reprenait les leçons de la ville, avec plus de liberté, les professeurs déposaient leur puissance et consentaient à combattre avec leurs disciples comme s'ils eussent été leurs égaux; le chancelier se mêlait aux combats, ou bien jugeait les coups et donnait la victoire;

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quand les professeurs n'y étaient plus, il devenait, comme il l'a dit, le répétiteur de campagne et préparait les défaites du lîomieu.

Daguesseau avait une piété qui lui faisait reclierclier la société de certains ecclésiasti(jues et une morale qui lui faisait repousser celle de certains autres. Ceux qui l'entourent à Fresnes sont, comme son frère l'abbé, du tiers parti; leur vie du moins est exemplaire et leur esprit délicat; le premier dans l'affection du chancelier et le plus assidu dans sa disgrâce est l'abl^é Couet, dont j'ai déjà parlé, le vicaire général du cardinal de Noailles, et pour ainsi dire le principal ministre de ce prélat, si vertueux et si indécis, que son amitié pour le P. Ouesnel fit accuser de jansénisme, mais dont Tame pieuse et française, au milieu de ses hésitations, ne s'écarta jamais ni de la véritable vertu ni de la véritable religion. 11 y avait aussi le P. de la Tour, général des Oratoriens, qui avait été l'ami de M. Henri Daguesseau, qui l'avait assisté dans ses derniers moments et qui avait passé du père au fils comme un précieux héritage, le P. llabbe, supérieur des Oratoriens de Rouen. On sait ce que celte congrégation de l'Oratoire ' renfermait d'hommes dis-

' C"cst d'elle que M. Cousin a dit : « Venue aprCs les grands orascs du

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tingués par le savoir, la vertu, l'éloquence ; c'était l'armée d'élite de l'Evangile, celle dans laquelle le chancelier devait particulièrement rechercher des amis et des compagnons de sa savante piété. On juge hien du nombre et des caractères de ces visites par la lettre suivante qui n'a pas encore été publiée : « j 7 mars 1718. — Mon cher fils, il faudra partir de Paris à une heure avec les chevaux qui sont à Paris, et vous trouverez un carrosse à Livry qui vous amènera ici. Je compte que le P. de la Tour et M. l'abbé Couet se rendront de leur côté à Livry; car vous ne pourrez pas les amener avec vous à cause de M. de Maneville, qui reviendra ce jour-là dans le même carrossse que vous ; vous vous arrangerez donc sur ce pied-là, mon cher fils, avec M. l'abbé Couet, pour l'heure

seizième siècle pour concourir au rétablisscmenl de l'ordre, zélée mais modérée, et sans être incapable de paraître avec avantage et même avec éclat dans la chaire et dans le monde, chérissant par-dessus tout la retraite et l'étude, amie des lumières et d'une liberté tempérée, mêlant volontiers les lettres et la philosophie ù une religion généreuse, libre compagnie dliommes pieux, unie par le seul lien de la charité sans aucun vœu particulier, elle a été merveilleusement définie unesociété «où on obéit sans dépendre, où on gouverne sans commander... » Au dix-septième siècle l'Oratoire a ses hommes de génie. On peut hésiter entre Massillon et Bourdaloue ! Mais c'étaient surtout les capacités moyennes qui abondaient dans l'Oratoire; les générations d'hommes instruits, d'une piété éclairée et du goût le meilleur s'y succèdent sans interruption et y maintiennent la tradition du véritable enseignement secondaire, celle d'un enseignement plus solide que brillant, sévère sans pédanterie et visant moins à étendre les connaissances qu'à nourrir et fortifier l'esprit à l'aide de quelques études choisies et approfondies.*)

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du départ, afin que vous ne vous fassiez pas attendre les uns et les autres a Livry, ou du moins que le premier arrivé attende l'autre bande ; le carrosse que Ton envoie à Livry sera assez grand pour vous réunir tous; il n'y a que le poids de toute cette philosophie entassée dans votre léte que je crains qui ne surcharge la voiture; mais comme la métaphysique s'élève toujours vers les régions supérieures, j'espère qu'elle soutiendra tout le reste et vous fera arriver légèrement à Fresnes. »

Il ne faut pas aller chercher bien loin pour savoir (picls étaient les entreliens du chancelier avec ces pieux personnages. Le cardinal Quirini, visitant Fresnes, pendant la seconde disgrâce, supposa que c'était le lieu où on fonieait des foudres contre le Vatican, et il Jedit à Diiguesseau, qui s'en défendit, il est vrai, avec une certaine liberté gallicane. Mais on voit bien dans sa correspondance que ce n'était pas l'esprit de guerre qui animait ses affectueux rapports avec le P. de la Tour et l'abbé Couet. C'était un goût sincère pour la religion et pour les conversations religieuses. iN'écrivait-il pas, vers cette époque à l'un de ses fils : « Je vous prie de m'apporter le volume de mon Missel qui commence au mois d'août, l'un des Essais de morale pour les explications de l'Évangile, et les Vies des Saints de, M. Daillet? »

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Les visiteurs profnncs deFrcsnes étaient presque tous des savanis : M. de Villefroy, le secrétaire du régent, qui professait l'hébreu et qui avait dans Daguesseau lui-même un élève qui se fortifia beaucoup pendant le temps de l'exil; de Maupertuis, le second Cassini, depuis longtemps déjà membre de l'Académie des sciences, puisqu'il y avait été nommé à dix-sept ans, Boivin le jeune. La plupart avaient une piété qui n'était pas faite pour diminuer le charme de leur génie et qui les rapprochait plus étroitement encore de Daguesseau ; il s'instruisait avec eux et tenait tête à la science spéciale de chacun d'eux. Lui qui dans la vie pul)lique eut peut-être le tort de ne pas mettre assez de passion, il en mettait beaucoup dans ces fré- r

quentations et dans ces plaisirs intellectuels. Un jour, lisant avec Boivin un poëte grec, il lui dit : Hâtons-nous; si nous allions mourir avant d'avoir achevé ! »

Un homme qu'on trouve quelquefois à Fresnes, qu'une amitié ancienne et solide unissait à Daguesseau, et sur lequel on s'arrête avec un plaisir à la fois littéraire et moral, c'est Valincour. Valincour n'est pas un grand esprit, ni un grand écrivain, non plus qu'un grand savant, ni un grand politique; mais il a mis dans les lettres, dans les sciences, dans In politique un esprit si juste, (ant

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de goût, de sens et de droiture, que ses plus illustres contemporains l'ont pris pour ami et pour juge. On a dit de lui que sa droiture et sa juslice lui Rivaient fait un nom, et rien n'est plus vrai. Ses travaux littéraires ne l'auraient pas d'eux-mêmes porté à l'Académie ; il n'avait publié, quand il y fut appelé à remplacer Racine, que quelques vers de moyenne valeur et la Vie du duc de Guise, Mais Boileau le recommandait déjà à M. de Maurepas comme Tliomme le plus digne et le plus capable de f;\ire un bel éloge ; il lui avait donné l'année précédente une recommandation autrement éclatante ; on avait contesté à Boileau ses ti- Ires de noblesse. Il n'y tenait pas plus qu'un bomme d'esprit n'y doit tenir ; il savait aussi bien, et il avait mieux dit que personne, en quoi consiste la vraie noblesse; mais recbercbé sur ce point par des financiers, il défendit par convenance un avantage dont, plus qu'un autre, il pouvait se passer. Un arrêt le déclara cjentilhomme. Alors il eut la pensée d'attaquer le faux bonneur , si chéri dans le monde ^ de défendre le véritable et de (il ire en quelques vers comme un poème de l'équité. C'est à Yalincour qu'il l'adresse; c'est lui qu'il a devant les yeux quand il écrit, et c'est en lui qu'il voit cette probité de l'ame que rien n'imite, dont aucun masque ne pré-

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sente rimage, et qui seule donne l'air d'un honnête homme :

Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l'être.

De ce jour-là Valincour fut consacré, non-seulement comme un honnête homme, mais comme Vhonnête homme. 11 l'était en effet, et il le paraissait. Il en avait le fond et la forme, les sentiments et les manières, sans prétention, sans rudesse, sans misanthropie, au contraire en plein monde, en pleine cour, et avec une aimahle élégance. Un trait suffit pour peindre cette aristocratique honnêteté qui appartenait à l'esprit comme au cœur. Bossuet, sur ses premiers travaux, avait pris. Valincour en affection et l'avait donné comme secrétaire au comte de Toulouse. Il resta à côté de ce prince pendant quarante-cinq ans sans l'avoir flatté une seule fois. Ce n'est certainement pas la probité courante qui suffit pour un tel mérite ; il faut une honnêteté délicate, élevée, rare et beaucoup plus attrayante que. l'autre. Valincour avait aussi à un haut degré ce bon sens dont on se moque pour avoir le droit de s'en passer, et qui est pourtant la grâce naturelle de la raison. Quand il prit k l'Académie française le fauteuil de son cher Racine, dont, avec l'abbé Renaudot, il avait été le garde-malade, il y fit un discours que Voltaire

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proclanni excellent, l'un des plus sages, l'un des ]iieilleurs, Tun des plus utiles qui y aient été prononcés. « Il tîicha de «guérir l'essor de ce nombre prodigieux déjeunes gens qui, prenant leur fureur d'écrire pour du talent, vont présenter de mauvais vers à des princes, inondent le public de leurs brochures, et qui accusent l'ingratitude du siècle parce qu'ils sont inutiles au monde et à eux-ihemes. )> L'imagination a souvent reçu, sans l'accepter, cette leçon du bon sens ; mais il est vrai qu'elle lui a été rarement donnée avec un sentiment plus juste, plus sincère, plus affectueux.

Valincour possédait encore celte science du monde, si précieuse en tout temps, qui suppose les plus solides avec les plus fines qualités de l'esprit, qui est à l'intrigue qui donne aussi Irop souvent le succès, ce que la probité est au jeu, le travail à la mendicité; c'est avec elle que Molière accable Trissotin et son savoir obscur; il exagère en disant qu'elle lient lieu de tout, et, la confondant avec l'esprit de cour, il l'altère un peu par une flatterie. Mais il est certain que cette science peut, en beaucoup de choses, remplacer les autres, et que, dans tous les cas, elle fait vivre dignement. Ainsi on trouve Valincour assez souvent à Sceaux, chez la duchesse du Maine;

il y prend sa part de ces plaisirs d'esprit qui y abondaient, mais sans y gâter son jugement et son goût ; il y vit au milieu des complots, sans s'y mêler en rien, sans que personne l'y mêle; il garde une demi-gravité, juste ce qui convenait, avec mademoiselle Delaunay qui l'appelle son solide ami. C'est lui qui conseille le comte de Toulouse, et on sait s'il l'a bien conseillé. Partout il est dans la mesure; pour y rester toujours, il commande à une disposition de son esprit qui lui était commune avec le chancelier et avec le père du chancelier. Un certain sel qu'il avait dans l'esprit l'eût rendu fort propre à la raillerie, a-t-on dit de lui. Mais il s'est toujours défendu courageusement d'un talent dangereux pour qui le possède, injuste à l'égard des autres. Il a même un peu de jansénisme, comme ses plus illustres amis, mais pas assez pour exciter la colère de qui que ce soit.

Avec ces qualités, il serait tout simple de le voir se placer de lui-même dans l'estime et dans l'ajuitié du chancelier ; mais il y avait été mis par M. Henri Daguesseau, qui élait tout à fait ^on contemporain et pour qui, dans la société de Boileau, on avait une véritable vénération; car c'est de lui, et non pas du chancelier, comme l'indiquent par erreur presque tous les éditeurs de

Boileau, que celui-ci, parlant précisément à Valincour, dit :

Chacun de rL'(|iiité nn fait pas son flamboau : Tout n'ost pas Caumarlin, IJigiion ni Dagucsseaii.

Valincour aimait beaucoup l'ancien intendant du Languedoc, mais il reconnaissait que la vertu de M. Henri Daguesseau avait un degré de plus que la sienne. 11 le rencontrait souvent sur la roule de Versailles, allant au conseil des finances dans une voiture plus que modeste, conduite par deux chevaux très-modestes aussi. Il lui fit un jour remarquer que ses collègues allaient dans des voitures à quatre et à six chevaux; il lui fit même renouveler cette remarque par le V. de Lachaise, qui allait à six chevaux. Mais la simplicité de M. Henri Daguesseau tint bon, et Valincour fut forcé de céder.

On peut apprécier Taffection que le cbancelier avait pour Valincour par cette lettre qu'il lui écrivait à l'occasion d'une douleur privée : «De toutes les consolations humaines je n'en connais pas de plus touchantes pour moi que celles qui me viennent d'un ami tel que vous. »

Cette affection se montra un peu plus tard dans une circonstance qui en relève le charme. On sait que Valincour, comme pour reconnaître ce que les

lettres et les sciences (car il était aussi de l'Académie des inscriptions) avaient fait pour lui, leur .. éleva en guise d'autel, dans sa maison de Saint- Cloud, une merveilleuse bibliothèque pour laquelle il avait employé son argent, tout son esprit, el peut-être sa seule passion véritable. Un incendie la dévora. Ce fut un deuil partout où on aimait les lettres. Ce fut, dans la maison du chancelier, comme un deuil domestique. La chancelière elle-même prit la plume, qu'elle conduisait avec tant de grâce et de raison, pour exprimer la douleur commune et plaindre Valincour comme de la perte d'un proche. Ce n'est pas une tristesse feinte : la chancelière est émue jusqu'aux larmes du grand malheur littéraire qui vient d'arriver à leur vieil ami, et elle n'essaye même pas de le consoler d'un si grand mal. Pour lui, il répondit à ces témoignages en se résumant en quelque sorte dans sa réponse, toutefois avec une légère affectation de stoïcisme : c( Je n'aurais guère profité de mes livres, dit-il, si je n'avais pas appris à les perdre. »

Valincour fut un des hôtes de la première disgrâce, et nous le retrouverons dans la seconde avec sa nièce, madame Trousset-d'IIéricourt. Mais on ne peut pas dire qu'il s'y soit adonné, comme Louis Racine, par exemple, le fils de son plus illustre ami.

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Louis Racine avait bien des attraits et de plus d'un genre pour le chancelier. Ils remontaient tous les deux à Port-Royal; Racine, plus directement et par une véritable fdiation, Daguesseau par les sympathies de son père et les siennes, par ses mœurs, par sa magistralrure, par sa religion. Bien qu'il fut encore jeune quand le grand siècle finissait, Daguesseau avait beaucoup vécu avec lui; il en avait pris ce qu'il avait de meilleur, le goût élevé des choses de l'esprit, la grande morale, les idées méthodiques, la solennité appliquée à tous les devoirs de la vie. Sans s'avouer janséniste, il avait respiré jusque dans la maison de son père l'air de Port-Royal. Il n'avait pas pu admirer et chérir Racine le père, Roileau, Nicole, le grand Arnaud son maître de logique, Domat, qui l'avait pris pour collaborateur et pour ami, sans se laisser un peu glisser sur la pente de la (irace jusqu'à la haine de la Morale relâchée.

Ce n'est pas la doctrine religieuse du jansénisme qui, soit avant, soit après la condamnation du livre de Jansénius, a conquis l'élite de cette aristocratie intellectuelle qui a entouré et grandi Louis XIV ; obscure et comme égarée dans un gros livre allemand, elle n'avait pas de quoi séduire l'esprit français, si net et si précis. Mais, en se cachant derrière la morale, elle attirait à elle un

grand nombre de cœurs froissés par les prédications et par les succès de la Morale relâchée. Beaucoup s'indignaient, comme Boileau, d'entendre dire :

Qu'un chrétien effroyable,

Pouvait, marchant toujours dans des sentiers maudits, Par des formalités gagner le paradis.

Sous ce rapport, Daguesseau, comme son père, était janséniste, il n'aimait pas les jésuites et, comme Français, comme magistrat, comme homme de mœurs sincères et pures, il leur avait fait longtemps la guerre, alors que madame de Maintenon les protégeait et les rendait aussi redoutables qu'elle l'était elle-même. Au parlement, à Versailles, chez M. de Pontchartrain ; à Auteuil, chez Boileau; à Basville, chez M. deLamoignon, il avait vécu dans un camp qui leur était contraire. C'est dans ce milieu qu'était né et qu'avait grandi Louis Racine. Il n'avait pas pu recevoir, comme son frère aîné, les leçons de son père, qu'il avait perdu à l'âge de sept ans. 11 se souvenait seulement d'avoir fait, avec ses sœurs et l'auteur d'AthaUcy des processions dans lesquelles chaque acteur avait un des rôles indiqués par l'Eglise. 11 aurait pu se souvenir aussi que sa mère lui faisait observer le carême ainsi qu'à sa sœur Madelon, malgré leur jeune âge, tant la religion alors était sérieusement obéie.

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