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Mais presque aussitôt il devint relève chéri de Hollin, qui cultiva avec un soin paternel ce fruit précieux d'un si merveilleux tronc. A cetle savante et douce école, Louis Hacine devait devenir ce (pi'il est devenu en effet, l'un des hommes les plus instruits du monde, un chrétien passionné pour la religion, un grand versificateur plutôt qu'un grand poëte. Le goût des vers se montra de bonne heure, et l'enfant se mit à provoquer tout de suite cette muse enchantée qui avait rempli de gloire la mai-\ son de son père et qui en était à peine sortie. Sa' mère, qui, d'ailleurs excellente et pieuse, ne connaissait pas un seul des vers de son mari, vit avec inquiétude ces provocations et voulut les empêcher. Avec un sentiment d'ingratitude dont elle ne se rendait pas compte, envers Dieu, source de toute poésie, envers son grand et mélodieux époux,' elle fit des efforts presque impics pour détourner son fils de sa passion si naturelle et si filiale pour la poésie et pour les vers. Elle appela Valincour, qui répéta au jeune Racine la leçon qu'il avait donnée en pleine x\cadémie, elle fit venir Boileau lui-même, le grand juge, qui prononça un arrêt souverain. — Depuis (|ue le monde est monde, dit-il au fils de Racine, on n'a point vu de grand pocle fils d'un grand poëte. — Rien n'y fit, le jeune homme continua d'écrire elde rimer ; il finit
par le faire avec une grâce abondante et un talent que son pèresemblait lui avoir laissé après en avoir retranché son génie; il écrivit le poëme de la Grâce sans le publier et l'envoya manuscrit à Daguesseau qui l'emporta à Fresnes. Mais, à côté de cet attrait que le fils de Racine avait pour le chancelier, le malheur lui en donna un autre. Sa mère n'ayant pas de fortune, avec plusieurs enfants, voulut tenter le sort auquel Law venait de donner un si grand rôle; elle ne cédait pas au goût du jeu; elle voyait autour d'elle beaucoup de gens s'enrichir par enchantement; les besoins et les dépenses augmentaient autour de la maison, elle livra au système son modeste avoir, l'or sacré amassé par les plus beaux vers du monde. Mais le jeu n'a pas d'égards pour les calculs maternels, il se plaît avec ceux qui s'entendent à lutter avec lui de fourberie et de ruse ; c'est à ceux-là qu'il sourit comme à des complices ; il n'aime pas les honnêtes gens, et, depuis qu'il existe, il en a enrichi bien peu ; il méprise les poètes et il a comme du plaisir à ruiner l'orphelin et la veuve ; il fit donc passer le patrimoine de cette pauvre et glorieuse maison dans la main de quelque prince qui jouait à coup sûr, ou de quelques-uns des héros improvisés de la rue Quincampoix.
Louis Racine fut forcé d'interrompre ses rimes el
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de solliciter un polit emploi dans la linanco, quil n'obtint pas sans peine. Le besoin fit taire sa muse, qu'il avait suivie malgré tous les conseils :
\)c rimer aiiIrcCoi^ j<^ me faisais plaisir:
Mais depuis que d'un trait de sa plume funeste L'impitoyable Law a rayé tout mon bien, l)"un pj'iiiMe travail je cherche le soutien.
C'est alors que le chancelier lui écrit : « .le ciains bien qu'il n'y ait point d'autre papier qui soit bon pour vous que celui sur lequel vous écrivez vos vers. S'il y avait une rue Quincampoix sur le Parnasse, je suis sûr que ce papier y gagnerait bientôt deux mille et plus ; mais malheureusement ce n'est pas ce papier qui est à présent à la mode, et les poëtes comme vous sont menacés de mourir de faim au milieu de leurs lauriers. x\près tout, le seul remède des maux qui n'en ont point, est de n'y plus penser. Venez donc le plus tôt que vous pourrez à Fresnes,
Boire Vheureux oubli d'un papii>r qui vous tue. »
Mais bien avant cette lettre, qui porte la date du 27 mars 17'20, Louis Racine avait fait un long séjour à Fresnes, tout au commencement de la disgrâce. Il y avait charmé tout le monde; le bonheur qu'il y avait donné n'est point un bonheur vulgaire, non plus que celui qu'il y avait ressenti
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lui-même. Voici comment le chancelier, en effcl, a exprimé le sien. Louis Racine s'élant éloigne quelques jours vers le mois d'août 1719, à l'occasion de son élection à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il lui écrit : « Je vous fais mon compliment, monsieur, sur la qualité d'académicien que vous venez d'acquérir (8 août), et je me le fais à moi-môme sur le goût que vous conservez pour Fresnes au milieu des nouveaux honneurs qui vous attachent à Paris. Je m'étais toujours bien flatté qu'ils ne changeraient pas vos mœurs, et je ne sais si, sans cela, mon amour-propre eût été capable de désirer pour vous une place que vous n'auriez pu obtenir qu'à mes dépens, si elle vous eût dégoûté du séjour de Fresnes; vous en avez [ail les déliceSy et, quoique absent, vous les faites encore par la lettre que vous m'avez écrite. — C'est peu de vous parler du plaisir qu'elle a fait aux humains. — Les canes môme voudraient pouvoir rompre ce silence qui a fait jusqu'à présent leur principal mérite pour exprimer combien elles sont enchantées de votre prose et de vos vers, que les échos de Fresnes leur ont appris à répéter ; mais, comme elles s'imaginent que vous entendez leur langage muet, vous aurez le plaisir, quand vous serez ici, de recevoir d'elles des louanges que la simplicité de leurs mœurs ne vous rendra pas sus-
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peclcs, et qui vous (latlcront presque autant que les satires de Honiieu. Loué par les canes et blâmé par les corbeaux, que vous restera-t-il à désirer? Venez jouir au plus tôt de cet bonneur ! L'entrée de ces lieux attend avec inj[)alience l'académicien, le poêle, et encore plus le père de l'Église, sauvé miraculeusement du naufrage à la porte Saint-Denis. Né pour de grandes choses, et conservé pour de plus grandes, il ne pourra vous manquer dans votre gloire qu'un encens aussi délicat que celui que vous donnez à M. de Fresnes. Pour moi, qui ne me flatte pas de parvenir à une aussi grande délicatesse, je me contenterai de vous assurer toujours très-grossièrement, mais très-véritablement, qu'il n'y a point de lieu où l'on sente mieux qu'à Fresnes tout ce que vous valez, et que, dans Fresnes, il n'y a personne qui en soit plus touché que moi. » De son côté Racine déclare que les plus doux moments de sa vie sont ceux qu'il passa à Fresnes, dans cette grave et savante retraite d'exilé. Il remercie son poëme de la Grâce qui, avant ses infortunes financières, lui a valu la précieuse amitié de Daguesseau. Il s'adresse à Valincour, ami des deux côtés, pour lui exprimer dans la langue paternelle son bonheur de Fresnes :
« Par mes premiers accents la Grâce célél»rée. Rend ma timide voix déjà plus assurée.
A SCS commandements ses bienfaits m'ont soumis; C'est elle à qui je dois tant d'illustres amis, C'est elle de mes vers, récompens î honorable. Qui conduisit mes pas dans ce lieu respectable Où son souffle fécond faisait toujours fleurir Ces fruits de la vertu que rien ne peut flétrir, Le solide bonheur, la joie inaltérable, La tranquille constance et la paix délectable ! 0 Fresnes ! lieu charmant, cher à mon souvenir, Dîi bien que lu m'as fait prompt à m'entretenir, Mon cœur reconnaissant me rappelle à toute heure Ces jours délicieux coulés dans ta demeure, Ces exemples si saints dont je fus le témoin. Et sans cesse m'anime à les suivre de loin. »
Ces douces relations ne semblent pas d'abord appartenir à l'histoire ; toutefois elles ne lui sont pas étrangères. Il ne peut lui être indifférent que le fils de Racine, ruiné par Law, trouve chez Daguesseau, disgracié par Law, une maison plus douce que celle de sa mère et qui s'ouvre pour lui comme aurait dû s'ouvrir le cœur de la France devant 1 infortune d'un nom plus grand que celui des princes. D'ailleurs, ce qui se passe à Fresnes entre l'exilé et le poëte se rattache, par un côté intéressant, à la viemorale et religieuse de la société française à celte époque. Ils y discutent sur ce poëme de la Grâce qui sera un événement religieux autant que littéraire. Ce n'était pas alors une chose facile ni sans danger d'écrire un mémoire ou un poëme sur les affaires de l'Eglise, au milieu du feu qu'échangeaient sans cesse les jansénistes et les jésuites.