I:T le CIlANCKI.lKli I) A(i UESSE AU
Malgré la proleclion de madame de Maintenon, rauleiir d'Alhalie lui-même n'avait pas pu loucher à ces matières sans soulever la colère des jésuites, et cette colère était allée si loin, qu'un régent de troisième avait fait un discours sur ce thème : Racine est-il poète ou chrétien? A quoi il avait répondu, avec une grâce particulière et un goût délicat : Ni l'un ni l'autre. — llacineeut la faihlessede s'en plaindre et d'écrire au P. Bouhours: « Comme ma conscience ne me reproche rien à l'égard des jésuites, je vous avoue que j'ai été un peu surpris d'apprendre que l'on m'eût déclaré la guerre c]iez
Mais pour Boileau ce fut plus grave encore. Il avait composé son épître sur Tilwour^/eD/cî/, dédiée h son ami l'abbéUenaudot ; il l'avait soumise à l'archevêque de Paris et au plus grand des juges, à Dossuet ; « non pour être loué, mais pour être jugé. » Loin d'y rien trouver à reprendre, Bossuet l'avait appelée Vlhjmne céleste de l'amour de Dieu. Boileau, conmie on sait, y combattait dans des vers émus, qui furent ses vers de prédilection, la doc- Irinede la fausse altrilion ; il y soutenait que la crainte de l'enfer ne suffisait pas pour ouvrir le ciel et qu'il fallait (limer Dieu pour lui-même,
Doi^te abbé, tii dis vrai, riioninir au crime aUaché, Eli vain, sans aimer Dieu, croil sortir du [)ccli«5.
Dieu ne fait jamais grâce à qui ne Taime point. A le chercher la peur nous dispose et nous aide, Mais il no vient jamais que Tamour ne succède.
Il mit un soin, que lui commandaient sa croyance et les rigueurs que Fénélon venait d'encourir, à éviter le quiétisme;
C'est ainsi quelquefois qu'un indolent mystique, Au milieu des péchés tranquille fanatique, Du plus parfait amour pense avoir Theureux don, Et croit posséder Dieu, dans les bras du démon.
Cependant il y eut dans le camp de l'attrition une levée de boucliers, et, un jour que Boileauétait à Basville, chez le premier président Lamoignon, le jésuite Cheminais lui déclara que ses vers étaient coupables et sa théorie contraire aux dogmes. Boileau, ému, en écrivit immédiatement au P. Gaillard, qui le rassura, en lui disant que le petit théologien qui l'avait attaqué était un des soldats perdus de la milice, le dernier des hommes; néanmoins la chose était sérieuse; le P. Lachaise, le confesseur du roi, en élait tout occupé, et il en avait parlé 5 Racine avec un vif sentiment d'estime pour Boileau, mais en blâmant sa doctrine et ses vers. Boileau fut obligé d'aller le voir avec son frère aîné, le docteur de Sorbonne. Il lui lut son épître avec autant d'art qu'il put, et le lecteur, loin de gâter les vers,
les fit tous admirer par le P. Lacliaisc qui s'écria pendant la lecture : Pulchre^ hcnc^ opiime! cl (jui fit répéter jusqu'à trois fois les huit vers suivants :
Qui fait exactement co que ma loi commande, A pour moi, dit ce Dion, Tamour quo je domande, Faites-le donc; et sûr qu'il nous veut sauver tous, >'c vous alarmez point pour quelques vains dégoûts Qu'en sa ferveur souvent la plus sainte àme éprouve; Marchez, courez à lui : (|ui le clierciie le trouve, Et plus de votre cœur il parait s'écarter. Plus par vos actions songez à l'arrêter.
Mais, avant de se laisser vaincre, le confesseur du roi avait dit au poêle que la matière qu'il avait traitée était fort délicate, et qu'il fallait pour la traiter beaucouj) de savoir, qu'il y avait une grande différence entre l'amoura/'/bcf//' et l'amour effectifs que l'amour effectif n'avait d'effet qu'avec l'absolution du prêtre. Il n'avait pas osé aller jusqu'à dire que l'amour de Dieu, absolument parlant, n'était pas nécessaire pour la justification du pécheur ; mais il avait épuisé toutes les raisons de scolastique contre l'épître, à quoi Boileau, avec son grand bon sens, lui avait répondu en prose que « ce serait une chose bien étrange, si soutenir qu'on doit aimer Dieu s'appelait écrire contre les jésuiles. »
C'est un sujet du même genre que Louis Racine
274 LE DUC D'ORLEAINS
avait traité, plus délicat encore, puisque la question de la grâce était ce qui séparait profondément les jansénistes de leurs adversaires.
Nourri de Port-Royal, plein de flannmes religieuses, sorti de l'Oratoire où il n'avait fait que passer, protégé par le cardinal de Noailles, élevé dans le respect du P. Quesnel, réfugié en Belgique, à qui son père ne manquait jamais d'envoyer, plus ou moins mystérieusement, l'assurance de son estime et de son amitié, Louis Racine était attaché à la grâce par tous les liens imaginables; aussi n'hésile-t-il pas à dire :
Oui, rhomme qu'une fois la grâce a prévenu, S'il n'est par elle encor conduit et soutenu, Ne peut, à quelque bien que son àiuc s'applique... Mais à ce mot j'cntcntls crier h riicrétique ! Ne peut, c'est là, dit-on, le jansénisme pur. Dans ses expressions, Luther est-il plus dur? Ainsi la loi divine, à l'homme impraticable, Impose sans la grâce un joug insurmonlable. Ah! c'est là le premier des dogmes monslrueiix, Le pouvoir suffisant... Au jargon scolastique, Pour l'amour de la paix, le style évangélique, Doit-il céder? Eh bien! que ce mot soit proscrit, J'en accepte l'arrêt de tant de noms souscrit. Mais vous, qui transportés d'un zèle charitable. Voulez me mettre au rang des noirs enfants du diable. Signalez par vos cris votre sainte douleur, {Telle est de vos pareils la chrétienne chaleur, Tout ce qui leur dépluît leur devient hérésie;) Répondez- moi pourtant : le Sauveur qui nous crie : 0 vous qui gémissez sous le faix des travaux, Accourez tous à moi, je finirai vos maux,
Ne dit-il pas : Saiis moi vous ne pouvez rien faire, Vom ne poiivez venir qu attirés par mon Père ?
0 suffisant pouvoir, qui ne suflit jamais ! Non, malgré ses efforts, la brebis égarée Ne retrouvera point la demeure sacrée, Si le tondi-e pasteur ne la prend dans ses bras. Et jusqu'à son troupeau ne la rapporte pas.
Ces quatre derniers vers, d'un ton si doux et d'une si pure poésie, contiennent et résument le poëme ; je ne parle pas de ses autres beautés ni de ses côtés faibles que tout le monde connaît. Je veux seulement indiquer la part de collaboration ou de contrôle qui revient, dans cette œuvre, au cbancelier exilé. Personne n'a mieux que lui jugé le talent de son jeune ami, personne n'était plus à même déjuger son ortliodoxie et les dangers religieux que son poëme pouvait présenter , aussi les voit-on tous les deux, dans la correspondance du cbancelier, se promenant au bord du canal de rOurcq, le manuscrit à la main.
Ut Lugdunensem Rbelor dicturus ad aram.
Daguesseau, il en convient lui-môme, est pour le poëte un liypercritique, comme Patru pour Boileau. On convoque le P. de la Tour, l'abbé Couet, l'abbé Daguesseau, le P. Rabbe, et on examine minutieusement si le poëme est conforme à la doctrine de saint Augustin. Mademoiselle Daguesseau,
qui avait pour la poésie un goût très-vif, était admise quelquefois à ces promenades et elle y disait son mot, qui n'était pas toujours favorable à Racine qu'elle n'aimait pas beaucoup; enfin le poëme sortit vainqueur de ces épreuves, et il allait être publié sous ce rassurant patronage, quand le chancelier lui-même arrêta l'exécution de l'arrêt qu'il avait rendu, et retarda la publication d'une œuvre qui pouvait susciter dans l'Église de nouvelles agitations.
Pendant la durée de cette première disgrâce, il vint à Fresnes peu de gens de la cour et presque pas d'importuns; on eût dit que les uns et les autres comprenaient qu'ils n'avaient rien à faire dans cette aimable et savante retraite. Cependant on en trouve un ou deux qui mettent un peu d'ennui dans le plaisir des exilés, et qu'on tâche d'éviter par la fuite, les épigrammes, et même, si je ne me trompe, par quelques légers
mensonges.
Un jour, le beau-frère du premier président de Mesmes, M. Feydeau de Brou, conseiller d'État et chef de la chambre des vacations, vint à Fresnes avec sa famille; on les aperçut d'un peu loin ; sur un signal donné par la chancelière, ce fut une fuite générale dans le parc ; on se cacha le mieux qu'on put, on affronta la pluie qui se mit du côté
(les importuns, et le cl.ancelicr lut, en marcliant, la Vie du chevalier Baijard ; mais il fallut rentrer dans la maison assiégée, et on y trouva les Feydeau qui avaient tenu bon pendant deux heures et qui attendaient tranquillement les fugitifs. Cette imporlunilé valait une vengeance; le chancelier se la donna : il avait fait dans sa jeunesse bien des vers français et latins, de bons et de mauvais ; assez souvent l'occasion le ramenait à ce goût de jeune homme ; elle l'y ramena cette fois très-vivement, et il décocha contre les importuns les traits maroliques que voici :
Deux points tenait notre daine en cervelle : L'ini (les Foydeaiix l'cnnineuse séquelle; L'autre, la pluie; et tous les deux voulait Bien esquiver, si faire se pouvait.
Or que ne ])eut dame de haut corsage, De doux maintien et de gentil courage ! A l'ieuv^î donc, avec toute sa cour, D'un pied de biche elle suit maint détour, Use d'astuce et contre marche oblique.
Même soutient un siège méthodique (loutre la pluie, et, qui pis est, l'ennui. Le preux Bayard semblait être aujourd'hui Dans le corps gent de si prude héroïne, Fors (ju'elle avait plus gracieuse mine. Quel fut le fruit de si rudt-s travaux? Fûmes mouillés et vîmes les Feydeaux.
Quoique l'avocat Barbier prétende qu'il était sarc astique^ le chancelier ap[)liquait rarement ses vers à la satire ; il en faisait plutôt pour célébrer
les joies domesliques et ces petits bonheurs qu'on raille quelquefois au nom du plaisir. Ainsi, pour la fête de sa fille qui s'appelait Glaire et qui avait toutes sortes de charmes, sauf un défaut de prononciation qui finit par disparaître, il lit encore parler Marot :
Beau nom de Claire au baptême vous vint A bon escient; car Claire êtes de teint, Claire de mœurs, de vertus transparente, Claire d'esprit et de raison brillante.
Donc à ces traits quand par attention Claire joindrez prononciation, Alors irez Claire en toute manière Ne serez plus que rayons de lumière.
Mais il ne laissait voir qu'à ses plus chers amis ces doux fruits de sa verve, et il était si éloigné de vouloir en cela changer son nom d'honnête homme contre celui d'auteur, qu'il n'écrivait même pas ses productions. Il avait une mémoire prodigieuse, comparable à celle du cardinal chi Perron qui, ayant entendu lire un poëme par son auteur, le récita de manière à faire croire qu'il l'avait composé et donna au poëte les plus vives inquiétudes sur sa paternité. Mademoiselle Daguesseau avait, comme son père, une mémoire qui retenait tout. A eux deux, ils servaient de livre aux compositions poétiques du chancelier, qu'on ne trouve en effet dans aucune partie de ses œuvres.
KT LE CHANCELIER DAliUESSEAU. ^219
Une autre visite qu'on paraissait éviter à Fresnes était celle de la duchesse d'Eslrées. Daguesseau, le plus poli des hommes, poli de cœur et d'esprit, se plaint d' avoir 6l6 obsédé par elle. C'était |)Our(antmademoisclleLucie-Félicité deNoailles, et déplus la femme du lieutenant général de la mer. Il est vrai qu'elle recevait dans sa maison de Hagalelle, au hois de Boulogne, le régent et madame d'Averne, et donnait asile à l'une des immoralités du prince; en outre, elle avait gagné des hiens immenses dans la rue Quincampoix. Son mari élait un des huit directeurs de la compagnie des Indes ; il eut même, dans le camp de la place Vendôme, appelé par dérision le camp de Condé, le rang- dégénérai et venait immédiatement, parmi les agioteurs, après le duc de Bourbon. On voit cependant que la duchesse s'ohstine à aller à Fresncs; mais on l'y goûte si peu, que la chancelière charge ses fils qui sont à Paris de trouver, j)0ur l'empêcher de faire le voyage, des subterfuges et, s'il le faut, même des mensomjes.
A cela près, l'exil de Fresnes n'est pas troublé, on n'y pense même pas au retour. Le bonheur, assaisonné de doux travaux et de douces relations, fait oublier complètement la cour et Paris, La cour, fatiguée de plaisir, s'adresse à la débauche ; elle est avec la ville en proie à l'agiotage et
aux vices qui ne se séparent pas de lui. La Fortune, un moment entraînée par l'audace, a donné à la société française un faux air de prospérité; dans un pays où on îjime tous les genres de succès, sans regarder aux moyens qui les amènent, on a pris un escroc pour un enchanteur. Mais Montesquieu écrit de Smyrne à Ibben, le 1"" de la lune de Zilcadé 1720 : a La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux — Un étranger est venu qui a entrepris la cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, et il l'a seulement rendue bouffie. »
CHAPITIIE XIU
1720. On songe à rappeler le cliuiceiier. — Pourquoi. — Le sorl de la morale clans la polili(jiie. — Ses ennemis. — Les indifférent-;. — Ce que Dogucsscau représente au moment où on le rappelle. — Law va le (lieirlier lui-n)èmc pour rassurer l'opinion. — Ce qu'il y a d'honneur dans ce rappel. — Le chancelier pouvait-il refuser? — Il l'aurait du dans un gouvernement lihie. — Des droits et des devoirs des ministres suivant la nalun; des gouvernements. — A-t-on offerties sceaux à Saint-Simon? — Effets divers du lelonr. — Joie du maréchal de Villars qui croit voir linir le règne des fripons. — On blâme le retour du chancelier. — On écrit sur sj porte : Homo faclusest. — Le camp de la place Vendôme et l'horizon de Fresnes. — • La légitimité du mal. — La liquidation (lu Système. — Le chancelier repousse éloquemmenl tous les moyens injustes. — Il est encore vaincu par la loi du salut public. — De juin 1720 à février 1722. — L'exil du Parlementa Pontoise. — Résistance du chanceliir. — Le duc d'Orléans veut envoyer le Parlen)enl à Blois. — Le chancelier lui porte sa démission. — Ëlonnement du régent, qui la refuse.
Vers le milieu de 17'20, cette bouffissure ellemême commençait à disparaître et la réalité du mal n'était déjà plus dissimulée. Tout ce qui avait été fait contre l'avis du chancelier échouait avec fracas; on touchait au dernier acte de celte comédie pécuniaire, récemment ensanglantée par le comte
de Horn. La défiance commençait à souffler sur ce château de cartes visiblement altérées, que Law avait élevé à grands renforts d'expédients et d'arbitraire; elle l'avait plus qu'à moitié renversé. On venait de réduire par une déclaration du roi la valeur des actions, on poursuivait l'argent comme un ennemi public, et quelques jours plus tard il fallait rétracter ces mesures. Le mois de mai vit toutes ces convulsions du charlatanisme, de l'improbité, du pouvoir absolu aux prises avec la fortune des citoyens.
On chantait dans les rues sur l'air des Pendus :
Lundi j'achetai des actions, Mardi je gagnai des millions, Mercredi j'ornai mon ménage, Jeudi je pris un équipage, Vendredi je m'en fus au bal Et samedi à Thôpital.
Excepté ces joueurs favorisés qui gagnent toujours, tout le monde était au samedi, La colère publique éclatait contre fiaw, le régent le faisait garder à vue pour protéger sa vie; sa voiture était brisée par le peuple, et le premier président de Mesmes en était si heureux, qu'il en apportait en courant la nouvelle h la Grand'Chambre, et la donnait en deux vers faits par lui sans le secours de son secrétaire :
Messieurs, messieurs, bonne nouvelle, Le carrosse de Law est réduit en cannelle.
Le régent, qui avait soutenu le Système, même aux dépens de la monarchie, qui avait, pour le soutenir, fait au Parlement une guerre d'ingratitude et délits de justice, commencjait à caler, suivant \ l'expression de l'avocat Barbier. D'Argenson, le Ilichelieii de 1718, avait échoué dans ses doubles efforts contre Law et contre les magistrats; contre La\v, de l'aveu même de son fils, il avait employé des hommes et des moyens subalternes ; contre les magistrats, il avait sans succès essayé la rigueur. On assure qu'à ce moment il s'en repentait un peu et qu'il aurait voulu pour beaucoup se retirer dans la place de premier président. Mais les événements lui interdirent cette désertion, et le Parlement n'eut pas le sort étrange d'être conduit par l'homme (jui l'avait le plus maltraité. Au milieu des graves difficultés qui s'étaient élevées, quand le mépris arrivait de toutes parts, atteignant le prince el ses ministres, quand la cause du Système était déshonorée et perdue, on songea à rappeler Daguesscau pour rassurer ou pour tromper l'opinion. N'est-ce pas là une page intéressante de notre histoire et de celle des hommes en général? Quand une immoralité n'a pas réussi, on pense à la morale. Tant qu'on peut compter sur le succès, on la traite dédaigneusement et comme une inférieure, on l'écarté comme un obstacle, on l'éloigné
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comme un ennui, et, si par hasard elle mskte et qu'on soit le maître absolu, on la relègue ou on l'exile. A l'ordinaire, elle a contre elle beaucoup d'ennemis , quelques ennemis personnels, si l'on peut ainsi parler, des hommes qui la méprisent et qui la méconnaissent, pour qui elle n'est qu'un nom, et qu'on peut, sans excès d'idée et sans effort de langage, appeler les alhées de la morale. Mais ce sont les moins nombreux ; il y en a beaucoup au contraire, qui sentent en eux, dans cet intérieur où nous ne pouvons pas nous cacher à nousmêmes, la loi morale comme on sent battre ses artères et son cœur, mais qui, la trouvant presque toujours opposée au succès, la prennent en dégoût, la font taire, et la réduisent à peu de chose s'ils ne l'étouffent pas entièrement. Enfin il y a cette cohue d'indifférents qui, sans y mettre de calcul personnel, laissent passer les immoralités comme les hérésies, n'ont pas de haine du mal et ne se dérangent pas pour le bien; presque tous les événements, presque toules les causes, tous les succès se les attachent et font grand bruit de leur attachement. A ce compte, il n'est pas surprenant que la morale soit souvent en disgrâce, qu'elle n'ait pas toujours eu de rang à la cour, de place parmi les. grands, de faveur dans le peuple. Cependant elle a plus de droits que personne à gouverner le
ET LE CHANCE M EU 1) ACUESSE AU. *28ô
monde ; tout ce qui n'est pas moral est sans droit, et les grands et beaux noms de droit et de morale sonl si étroitement unis, qu'on ne les sépare que par des subtilités dogmati(jues, ou par cette fameuse religion de succès qui fait des sociétés comme un cliamp de négoce, où tout semble s'aclieter par l'argent ou se gagner par le liasard. Aussi, au milieu de ses adversités, la morale ne perd jamais tout à fait son empire; le mallieur lui ramène de temps 5 autre les gouvernements et les bommes qui lui avaient montré le j)lus d'indifférence et de mépris; elle devient la politique des mauvais jours et des heures périlleuses; on veut alors lui prendre sa vigueur, sa santé, sa force légitime, ses nobles instruments, et vivre et sesoutenirpar elle. Mais souventilest trop tard, et on est réduit à dire ce que Duclos dit précisément du moment de l'histoire dont je parle, ce Uneadmiaistralion sage aurait pu rétablir les affaires; mais les mœurs une fois dépravées ne se rétablissent que par la révolution d'un État. » Toutefois, du milieu de cette société qui avait paru se livrer presque sans réserves à tous les genres d'immoralités, qui s'était passionnée pour l'agiotage autant et plus qu'autrefois pour la guerre, aux premières déceptions du système, il s'éleva comme un cri d'honneur intéressé; la raison, la probité, la sa-
28G LE DUC D'OIM-ÈANS
gesse, qui depuis quelque temps n'avaient plus la parole, se préparaient à la reprendre. Law et le régent étaient aux abois; les supercheries de l'un, l'autorité arbitraire de l'autre, ne suffisaient plus pour soutenir une entreprise dont la fraude et les conséquences funestes éclataient en même temps; l'opinion, ramenée à la probité par les revers mêmes de l'improbité, réclama Daguesseau, et le régent et Law, à bout de mauvais moyens, sans être eux-mêmes convertis, mais forcés de donner un gage aux plaintes des honnêtes gens et au réveil tardif de la morale, se décidèrent enlin à rappeler le chancelier. — Ce rappel, dont la cause est certaine, semble un des plus enviables succès que puisse obtenir un ministre homme de bien, et ce succès paraîtra très-grand à tout le monde, si on songe à la nature du gouvernement sous lequel il est obtenu et aux obstacles qu'il avait rencontrés. Daguesseau représente la probité, la sagesse, la morale, plus délaissées encore que lui dans son exil de Fresnes, et voici que tout à coup, précisément à cause de ce qu'il représente, dans un moment de halte au milieu de la corruption, le sentiment public s'attache à lui, s'incarne en lui et l'impose aux auteurs mêmes de lacorruption, qui, sincèrement ou non, s'abritent et se cachent derrière son honneur. On peut aimer dans la vie poli-
liquc des rôles plus actifs, on y trouve des individualités qui jettent aux yeux de la foule un plus vif éclat, parce qu'elles sont davantage dans ses passions et dans ses entraînements ; mais c'est un rare et précieux honneur de représenter dans un pays le parti de la morale et de la probité. Qu'importe que le chancelier ait été pris par le régent et par Law plutôt comme un masque que comme un drapeau; l'hommage est le même, aussi grand dans un cas que dans l'autre.
Law alla lui-même à Fresnes avec le chevalier de Conflans, pour y remettre les sceaux au chancelier (7 juin 1720). On vit cet homme, qui avait eu à ses pieds la cour et la ville, qui ne s'était encore courbé devant personne, qui avait semblé le dieu de la fortune, supplier Daguesseau de leur prêter, au prince et à lui, sa réputation et son intégrité, pour ranimer la confiance ou du moins diminuer les soupçons, le mépris et la colère '.
Que devait faire Daguesseau rappelé dans de telles circonstances? Devait-il consentir à jouer, à côté de Law, le rôle qu'on voulait lui faire prendre? Cette question fut alors résolue avec une
* Faisinl allusion à celte démarche, Law écrivait de Venise au régent, le l"' mars 17-21 : « ..En travaillant, j'avais envie d'être utile à un grand p uplc... M. le chancelier pourra me servir de témoin à son retour... Je lui offrais mes actions qui valaient alors près de cent millions, pour qu'il les distribuât à ceux qui en avaient besoin... »
grande vivacité, et les politiques, découvrant sans peine la comédie pour laquelle on rappelait le chancelier et on l'envoyait chercher par Law luimême, s'indignèrent de voir un tel homme de bien mis à pareil usage, et ils auraient voulu qu'il s'y refusât. Ils comprirent, qu'entre le régent et Law, Daguesseau ne pouvait pas grand'chose et ne servirait guère qu'à colorer le mal. Gomme eux, j'aurais voulu que le chancelier ne revînt pas ainsi sans demander ou sans arracher des gages. Je trouve que le contact de Law à ce moment l'entame et le diminue; je pense qu'avec de la perspicacité il était aisé de voir qu'on ne voulait que son nom et qu'on ne suivrait pas plus qu'auparavant ses conseils et ses exemples. J'ai de la peine à croire que le chancelier ne l'ait pas vu. Maispouvait-il refuser de revenir à Paris et d'y reprendre les sceaux? Dans un gouvernement libre, il le pouvait et il le devait sans doute. Là les ministres, outre leur valeur personnelle, ont celle que leur attribue l'opinion publique , à raison même de leurs idées politiques et de leur système de gou- \ vernement, et j'ose dire que celle-là est plutôt à ! leur pays qu'à eux-mêmes; ils ne doivent la sacrifier à rien, et ils n'en peuvent pas pour ainsi dire disposer ; il faut qu'ils l'amènent avec eux dans le gouvernement ou qu'ils n'y entrent pas. C'est la
LE DUC I)'OnLÉ.\>S ET DA G UESSEAU. 280
religion et l'honneur des vérilahles hommes d'KlaL dans les pays lihres. Quand ils y manquent, on a le droit et le devoir de les hlàmer ; d'ailleurs, par cet'c inlidclilé ils descendent presque toujours du rang d'hommes d'Etat à celui d'hommes d'affaires. Qu'on ne dise j)as qu'il est impossihle de se souslraire au désir, à la volonté, à la prière d'un prince, et (ju'à l'aide de tempéraments on parvient à tout concilier ! Par exemple , je suppose que Daguesseau eût été dans un Etat libre la personnification de la probité publique et privée, il aurait trahi ses devoirs, manqué à son honneui", mal servi son pays et son prince, s'il était rentré dans le gouvernement sans son drapeau ouvert, ses adversaires éloignés et un plan do conduite arrêté. Mais, d'un ministre à un prince absolu, les droits n'étant j)lus les mêmes, les devoirs changent aussi. On ne peut pas ouvertement avoir la prétention de mieux comprendre que le souverain les inretsdu trône et du peuple, et dans tous les cas on n'a ni le droit ni les moyens de lui imposer la sagesse dont il s'écarte, la raison qu'il oublie, la probité qu'il dédaigne. C'est par lui-même, par lui seul ou par les instruments de sa volonté que tout se dirige ou se perd. Sans doute et à la rigueur un homme peut se refuser à devenir l'instrument d'un pouvoir qui s'égare, et, sous tous
les régimes, il le doit à son honneur; mais, dans les idées de dévouement et de soumission monarchiques, un homme politique a moins d'importance, de liherté d'action et en même temps des obligations moins étroites envers le public. Les écrivains politiques du dix-septième siècle discutaient encore très-sérieusement la question de savoir si on ne devait pas au roi le sacrifice de son honneur. Sans me mêler à ce singulier débat, je veux dire que Daguesseau n'avait ni le droit ni le devoir de refuser au prince le service qui lui était demandé. Son nom était une promesse, une garantie, une force morale. Le duc d'Orléans en avait besoin; le chancelier ne pouvait guère lui dire : vous ne l'aurez pas ou vous ne" l'aurez qu'à tL'lle condition; je ne rentrerai dans le gouvernejnent que pour y faire le bien et non pour en simuler l'apparence; je n'y rentrerai pas à côté du ministre auquel j'ai été sacrihé et qui est devenu l'objet de la haine publique. Ce langage est celuides pays libres; on ne le lient pas dans les monarchies absolues. Saint-Simon lui-même, qui avait avec le régent une grande familiarité, n'a pas osé le tenir; il prétend bien qu'il a refusé les sceaux qu'on lui auraitofferis en les retirant à d'Argenson; mais l'offre et le refus ne sont pas certains; d'ailleurs, Saint-Simon n'avait pas (il faut que son orgueil
KT IK CHANCE M EU DA CIKSSi: A r. i'J r
s'y rosigne) la liaiile si<»niricalioii de pi'obilé, «liï leligion, de morale, presque de vertu i\m à ce nioincnl appartenait au chancelier plus (ju'à aucun autre. Dès lors il est permis de croire que fe ri^gcnt et Law, qui savaient h merveille ce dont ils avaicnl besoin, n'ont pas lieaucouj) insisté aiipivsdu duc ot lui ont rendu un refus naturel et facile.
Le retour (tu chancelier produisit un monieiit l'effet qu'on s'en était promis; les honnêtes gens et le peuple déçu, qui l'avaient réclamé, ne pouvaient |)as croire que sa présenci^ serait vaine et sans it'snltat, et ils étaient disposés à se rassur* i- siii* hi liquidation du Système. Le maréchal de Villars exprima cette confiance et dit à l'occasion du retour du chancelier : « Les qualités les pins nécessaires à un homme actuellement en ])lace sontriioiiiicuret la fermeté, puisque les fripons sont |n'ésenlement un des grands malheurs de IKlal. » Miiis le plus grand nombre s'aperçut bien vile (jue Ici chancelier succomberait inévitablement dans ses efforts pour rétablir la fortune publiqu(i et ivparer le mal incalculable qu'avait fait le SystèuN'. <Juelqucs-uns même crurent pouvoir l'accus r de faiblesse et de complaisance, et à peine était- il rentré à Paris, ([u'on lut sur la porte de son hôtel de la place Vendôme ces mots qui, à côté du blâme, cont(maient encore un grand et sin^uli(M'
éloge : Homo faclt(s est. Chose étrange, instructive et un peu consolante, 'dans une société perdue de corruption il y avait un homme public qui, par la dignité de sa vie, méritait d'être rapproché du divin modèle de toutes les perfections; le prince l'avait éloigné parce que sa vertu était incommode; la France pendant son exil avait aussi mal vécu que possible; on le rappelle pour avoir au moins l'air de revenir au bien ; ce peuple démoralisé ne s'y trompe pas ; dans ce rappell il devine comme une fraude, il découvre la vanité de ce retour, et, en blâmant le chancelier que ses souprons atteignent, il exprime sur l'honneur public un sentiment aussi vif et aussi délicat que s'il eût été le pleuple encore introuvé d'une république vertueuse. Sans doute la plupart de ceux qui blâmèrent le chancelier de son retour, de son contact, sinon de son alliance avec le contrôleur général, auraient fait comme lui, et ils se seraient trouvés plus heureux que lui d'avoir a le faire. Mais leur blâme est encore un hommage rendu à la dignité humaine, tant il est vrai que les hommes, s'ils ne sont pas attachés au mal par leur intérêt, s'en détournent avec vivacité et le voient même, regardant chez les autres, dans des faiblesses pardonnables et dans des fautes relatives -
Avant de quitter Fresnrs, Daguesseau, qui mon-
E T I, i: C II A N C i: L 1 K II I) A G U E s s E A U . 2î):>
Ira i\ Law sa profonde douleur de l'élat des choses, ' en obtint des assurances et des promesses qui purent un inslant le tromper. Mais, à peine de retour à Paris, il vit, sous les fenêtres mêmes de son hôtel, l'armée des agioteurs qui, repoussée delà rue Quincampoix, s'était établie sur la place Vendôme. Au lieu du doux et riant horizon de son exil, il put apercevoir sur tous les murs de celte place Tordre du jour suivant, (|ui résumait, sous une forme ironique et frunraise, tout le mal social qu'av.iit fait et que faisait encore l'agiotage.
CAMI' DE CONDK.
l''J(U-}n(ijor.
MM. 1.' duc, «^éiiéi'alissime.
le iiiaréclial d'Kstrécs, général.
le duc do Guiche, coiiiinandaiU les troupes auxiliaires, le duc de Chaulnes, lieutenant général, le duc d'Anlin, intendant.
le duc de la Force, trésorier.
le niiu^quis de Lassé, grand prévost.
'le prince de Léon, greffier.
Siniarcon et Danipierre, archers.
Lafaye, secrétaire de M. le duc, bourreau, l'abbé de Coëllogon, aumônier.
Law, médecin empirique.
Vivandièn's.
Mesdames de Verne, à la suite du réiiimcnl de Lassé.
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Mesdames de IM'io, à la suite du régiment de Condé. de I.ocmarie, à la suite du régiment de Lambert de Parabère, à la suite du régiment d'Orléaus. de Sabraii, à la suite du régiment de Livry. la feniMie Chanmont, à la snite du camp volant.
Filles de joie,
Mer^dauies de Monastéral, de Gié, de Nesle, de Polignac, à' Saint- Pi erre.
Jl dut regretter bien sincèrement l'honneur et l'intégrité de sa disgrAce, au contact de cette orgie sociale qu'il avait combattue comme ministre, comme magistrat, comme écrivain, de toutes les f»rces de sa raison, de l'autorité de son exemple^ et dont, vaincu par elle, il avait annoncé les excès et prédit le terme inévitable et honteux. Il comprit tout de suite qu'il n'aurait pas le pouvoir de guérir ni même de calmer ce mal qui, par un jeu du sort, s'étalait devant lui. Si rien, en effet, n'est, plus facile que d'arrêter à leur naissance une mauvaise mesure ou une mauvaise passion, rien n'esê plus difficile que de revenir sur leurs conséquences, et la sagesse elle-même commande quelquefois de ne pas détruire tout ce qu'elles ont fait. Quand une chose, si regi^ellable qu'elle soit, a pris pendant un certain temps place dans nos intérêts, dans nos habitudes, qu'elle s'est mêlée au mouvement
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social, elle a bien vile acquis une sorte de légilimilé immorale; elle est un peu partout, et il semble, que, si on y toucbe, pour la détruire, on atteint les parties isaines de la société avec lesquelles elle s'est plus ou moins confondue. Aussi le chancelier, eût-il été le maître absolu, se serait vu forcé de composer avec le Système.
Mais il ne put même pas faire prévaloir qucbiues idées de justice dans celte grande et lamentable liquidation de l'agiolage. Elle fut, comme le Système lui-même, livrée à l'empirisme, à toutes sortes d'iniquités et de violences. On eut l'idée de créer une vaste inquisition pour connaître les litres des divers créanciers de l'Etat, de faire des coin j}i(h<nres chez tous les notaires du royaume, d'exiger des porteurs de titres un serment sur l'origine et la cause de leurs créances ; on se proposait ainsi de légitimer la banqueroute de l'Etat, en découvrant les agioteurs et en ne les payant pas. Dagucsseau s'éleva avec force contre ce remède arbitraire et odieux ; il parla, il écrivit, il protesta contre lui ; sa protestation est restée comme un nouveau témoignage de son impuissance à défendie, à faire triompher la cause du droit, de Téquité et de la saine politique. A ces financiers qui se croient les plus habiles des hommes, à ces hommes d'affaires qui se prennent pour des hommes d'État, à ceux
qui pensent que l'injustice est légitimée par le but et qui sont toujours en grand nombre, il adressa vainement cet éloquent appel et ces nobles paroles: « Il y a une justice distributive qui est due aux particuliers. Mais il y a aussi une justice d'un ordre supérieur qui consiste principalement à conserver les premiers principes de la société civile, en mainlenanl cette sûreté des engagements et cetle confiance réciproque qui en est le fondement. C'est une justice que le souverain doit, pour ainsi dire, à l'Etat entier, il la doit non-seulement à cette grande société qui renferme ses sujets, il la doit même au genre humain puisque les étrangers contractant avec ses sujets, sur la foi de ces lois générales, qui sont reçues de toutes les nations policées, on peut dire que cette justice fait partie du droit des gens et qu'on ne peut y manquer sans rompre les liens qui unissent les sujets d'un môme empire, non-seulement entre eux, mais avec tous les autres hommes. »
11 est aisé déjuger par ce seul principe de la juslice ou de rinjustice de l'opération proposée. Est-il juste, pour aider un certain nombie de citoyens, de violer les règles fondamentales, d'introduire une inquisition générale de toutes les fortunes particulières, de révéler ce qui doit demeurer inconnu pour la sûreté et la tranquillité des familles, de
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l'orcer un dépôt qui'a toujours été respecté, d'obliger les notaires, c'est-à-dire les dépositaires du secret des familles, à en devenir, ^malgré eux, les délateurs, d'ébranler par là les fondements de la foi publique, et d'oter enfin aux malheureux la seule ressource (|ui leur resie, pai' Tignoranee où Ton est du véritable état de leur fortune ? Un peu |)lus loin, il parle, sans plus de succès, en véritable financier et en excellent po!ili({ue : «On sent bien que le rétablissement des affaires du roi et l'arrangement des finances est le moyen le plus sur et le plus efficace (|ue l'on puisse employer pour faire vivre le crédit public et particulier. Mais rien n'est plus contraire à une fin si juste et si nécessaire que de prendre, jiour y parvenir, des voies qui ne sont propres qu'à détruiie la confiance et à l'éteindre, pour ainsi dire, dans sa source. Si le crédit était bien établi dans le royaume, celte seule opération serait capable de le faire disparaître. Le crédit est fondé en grande partie sur la sûreté dans laquelle chacun croit être de sa fortune ; c'est ce qui fait que les hommes ne font point de difficulté de contracter et de s'engager les uns envers les autres, et c'est ce qui produit le mouvement et la circulation de l'argent dont TElat profile encore plus que les particuliers. »
Sa voix ne fut pas plus écoulée alors (ju'à la nais-
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sance du Syslème, et depuis, quand il avail publii' son mémoire sur le commerce des actions. Comme auparavant, on lui opposa celle loi des mauvais j| princes et des mauvaises républiques, que per- 1 sonne n'a flétrie plus éloquemment que lui, cette loi si improprement appelée de salut public, masque derrière lequel la vérité souffre, la justice éloulfr et laviolence seule se réjouit et fait ses affaires.
Mais je ne me suis pas imposé la lâche, que j'a i d'ailleurs déjà remplie dans un autre livre, de décrire l'agonie du Syslème, ses dernières convulsions, toutes les iniquités et tous les maux durables dont ses revers comme ses succès rcmplirenl la société. J'avais à dégager le rôle qu'en tout cela a joué le chancelier Daguesseau et je crois l'avoir fail .
Je devrais maintenant, pour atteindre rapidement mon but, passer sans transition à la seconde disgrâce. Mais on pourrait me reprocher, en même temps qu'une partialité sentimentale pour les joins d'exil, une sorte d'embarras à parler des jours de puissance; d'un au Ire côté, les enseignements qui; ce livre se propose d'assembler dans l'ordre poli tique et moraine seraient pas complets, si je ne faisais du moins, entrevoir le chancelier pendani son second ministère, du mois de juin 1720 au commencement de 1722.
Il est réduit au rôle des gens de bien dans les
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mauvais jours dos monarchies qui s'égarent et n'é-' coûtent plus la voix de la raison.
Son caractère ne le portait pas à la domination; iln'avait pas cette passion du commandement qui lève les obstacles par les mauvais moyens quand les bons ne suffisent pas ou ne sont pas goûtés. Sans doute il voyait bien par quel chemin Dubois était arrivé à s'emparer de la volonté du prince et du pouvoir, ce qui était alors la même chosf, mais pouvait-il seulement avoir la pensée de rivaliser avec un tel homme, si ce n'est on lui opposant la dignité de sa vie? 11 est rare que sous un prince absolu l'inlluence politique s'obtienne par des voies éclatantes, on y arrive presque toujours en étudiant et en caressant des faiblesses qui s'ouvrent comme les portes d'une forteresse habilement attaquée. Si le prince a l'amour ot la volonté du bien, il faut encore de la prudence et pas mal de petites choses pour réussir ; mais si, comme le duc d'Orléans, on ne peut le surprendre que du côté de ses vices, il n'y a place auprès de lui, dans la conduite réelle des affaires, que pour ceux qui savent le parti qu'on peut tirer des défauts d'un prince, et qui, n'étant pas assez élevés en eux-mêmes, marchent à la puissance et à la grandeur par ces serviles degrés. C'est ainsi qu'on s'explique comment dans cette monarchie française et chrétienne, l;i
première place, et de beaucoup, est à Tabbé Dubois et comment celle qu'y occupe le chancelier Daguesseau est effacée, secondaire, incertaine et jusqu'ici à peine remarquée dans l'histoire.
Le rôle politique du chancelier pendant ces deux années n'a donc rien qui doive surprendre; il est surtout occupé à se défendre des excès où on veut l'entraîner, des fautes dont on veut le rendre complice, de cette corruption qui s'étend partout, et qui finit par sembler naturelle, tant il y a peu de gens qui la repoussent.
Les choses étaient au point qu'il n'y parvint pas complètement et que, si l'homme moral ne fut pas entamé pendant ce temps, l'homme public le fut quelquefois; on le fit participer à quelques actes que sa vie antérieure paraissait démentir; il s'y prêta avec une indécision et, si l'on peut ainsi parler, une nonchalance qui montraient que son àme n'y était pas tout h fait et qu'il agissait par soumission ; il signa, après avoir beaucoup hésité «i(, suivant Saint-Simon, offert de reprendre le chemin de Frcsnes, l'exil du Parlement à Pontoise. Mais bien qu'à ce moment le Parlement poussât le gouvernement à bout et qu'il eût aussi lui des torts considérables, Daguesseau ne cacha pas au prince le (langer et l'inulilité de cette mesure de rigueur : il nous a laissé sur ce point son sentiment, ([ui
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doit aider à juger sii coiuluile : «A ])eine le roi (il parle de Louis XIV) eut-il les yeux fermés, que M. le duc d'Orléans, qui voulait alors gagner entièrement le Parlement, hi jeta presque à la tête une déclaration qui rétablissait l'ancien usage des remontrances avant l'enregistrement. Mais le prince s'en repentit bientôt après. Le despotisme qui lui était nécessaire pour faire valoir le Système auquel il se livra ^ lui fit supporter impatiemment le joiig qu'il s'était imposé à lui-même; les remontrances du Parlement devinrent si fréqrientes et si importunes, qu'il cliercba à s'en affrancbir par la déclaration qu'il fit publier dans le fameux lil de justice qui fut tenu au Louvre le 2Gaoût I7JS; mais ce fut un coup de foudre qui fit plus de peuique de mal et dont l'effet ne dura presque autani que le bruit qu'il avait fait. Le Parlement regarda cette nouvelle loi comme non avenue; on voulut l'exécuter, à la vérité, soit à l'égard de l'édit qui réduisait les rentes au denier cinquante, soit par rapport à la déclaration qui fut faite pour trmïsférer le Parhmcnt à Pantoise ; mais la réconciliation dont elle fut suivie effaça le passé, et la loi de 1718 est tombée tellement dans l'oubli, pour ne pas dire dans le mépris, qu'on n'a pas osé en parler dans tous les mouvc^menls qui sont arrivés au Parlement. »
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Un peu plus tard, le régent, passant loute inesure, voulut exiler le Parlement à Blois pour arriver plus aisément à le détruire. Cette fois Daguesseau envoya sa démission au prince, qui en fut trèsétonné, presque ému, la refusa, se contint devant cette loyale et salutaire leçon, et laissa vivre le Parlement. Le duc de Bourbon trouvait qu'il y avait de Vliéroume a quitter le pouvoir noblement quand le roi vous l'ôtait; que dut-il penser d'une démission volontaire inspirée par le sentiment du devoir, dictée par l'intérêt public, donnée pour empécliei une faute et comme un ferme et respectueux avertissement? Du point de vue démocratique, celle démission paraît toute simple; mais quand on sait avec quelle facilité les hommes s'habituent à tout admirer dans ceux qui commandent, on ne peut refuser d'honoriT la démission du chancelier. Il y a mieux, dans un gouvernement monarchique et absolu, l'honneur, la fermeté, le désintéressement des ministres sont les seules garanties des citoyens ; s'ils ne s'opposent à rien, s'ils tremblent devant le prince au lieu de l'éclairer; si, occupés d'eux-mêmes, ils ne songent pas au public, et si, au lieu de faire pénétrer dans le gouvernement les besoins du peuple et ses sentiments, ils les dédaignent dans l'espoir de rester plus longtemps ministres, s'ils ne savent pas, en s'éloignant au besoin du
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pouvoir, lui douner les seules leçons qu'approuvent l(î dévouemenl et le respect, le prince n'a pas de conseillers, le public n'a pas de protecteurs, et le gouvernement s'abaisse et s'égare en mêm(^ temps.