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T) mars, il fait connaître combien son cœur est an-dessus de la disgrâce : La Providence sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes, lui écrit-il; je l'ai déjà éprouvé dans mon premier éloignement, et j'espère qu'il en sera de même dans le second. Daguesseau savait son Malherbe par cœur, et je m'étonne qu'il n'ait pas ajouté :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos.
Quelques amis accoururent vers le chancelier sans prendre conseil de la politique, et, parmi eux, au premier rang, on trouve Louis Racine. Il était cependant retenu à Paris par bien des liens. Sa pauvreté n'avaitpasdimitmé, son travail lui était nécessaire, son Poème de la Grâce était encore chez l'imprimeur Coignard , sa sœur était malade, et, pour comble de maux, il était amoureux. Toutefois il n'hésite pas, et il annonce au chancelier qu'il va partir pour Fresnes, à moins que la santé de sa sœur (ce sera le seul obstacle et l'amour lui-même sera sacrifié à l'amitié) ne devienne assez mauvaise pour l'en empêcher. Aussi le chancelier lui écrit, le 9 mars, une lettre qui l'honore plus que les faveurs du prince : a Je m'attendais bien, monsieur, à vous revoir ici avec la disgrâce ; vous marchez volontiers à sa suite, et je vous meis au
nombre des Mois qui l'accompagnent^ ou plutôt qui la font oublier. Ne louez pas la tranquillité que vous croyez que je conserve à Fresnes ; vous ne savez pas comment je suis quand vous n'y êtes pas. Vous y apporterez un nouveau mérite en cette occasion, par la préférence que vous lui donnerez sur une passion naissante ; c'est une circonstance dont madame la chancelière sera fort touchée. Je doute même que madame de Chastellux, quoique peu prévenue en votre faveur, puisse lui refuser son admiration. »
Racine, mêlant un badinage au récit qu'il avait fait au chancelier de sa passion naissante, ou croyant vraiment faire de la politique amoureuse, lui avait écrit qu'il était persuadé que son absence servirait son amour et que celle qu'il aimait, en le voyant courir à Fresnes, ne douterait pas de la chaleur ni de la tendresse de son âme. Daguesseau lui répond à ce sujet avec une finesse qui limite à la moquerie : c< Je me garderai bien de lui dire (à madame de Chastellux) que vous croyez faire votre cour à votre maîtresse en la quittant, et lui faire voir par là que vous êtes capable d'aimer. Madame de Chastellux ne manquerait pas d'abuser de cette raison, par le goût qu'elle a pour découvrir le faible des vertus humaines. Votre secret demeurera donc, s'il vous plaît, entre votre maîtresse et
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moi. Vous ne devez pas y avoir de regrets, parce que peu de personnes seraient tentées de vous imiter s'il était plus connu, et vous ne devez pas craindre d'avoir des rivaux qui sachent porter si loin la délicatesse en amour; vous n'en avez pas moins pour les choses qui peuvent me regarder; je reconnais un ami et un philosophe heaucoup plus qu'un poëte dans la précaution que vous avez prise à l'égard de Coignard. Je doute fort que celui à qui il aura affaire le presse fort de faire paraître un ouvrage dont je prive le puhlic malgré moi depuis longtemps (il s'agit du Poème de la Grâce). Je vous ferai voir à Fresnes des observalions qui vous mettront peut-être en étal de tirer un jour cet illustre captif de la prison où il languit injustement. » — Le chancelier termine ainsi cette lettre, l'une des premières datées de son second exil : « Vous redoublez les vœux que j'aurais faits sans intérêt pour la santé de mademoiselle votre sœur, puisque c'est de sa guérison que vous faites dépendre, avec raison, votre départ pouw Fresnes. Vous me faites d'ailleurs de si grands sacrifices, que je ne me flatte point quand je crois vous revoir bientôt ici libre de toute inquiétude, au-dessus des revers de la fortune, au-dessus même des faiblesses de l'amour, et disant, en dépit de Pro-. perce : PropUr amicitiam nunc violaudus amor.
Je vous y attends avec une véritable impatience, et je serai ravi de vous y assurer moi môme que personne n'est plus véritablement à vous que moi. »
Dès le mois de mai, le cbancelier est installé, dans sa retraite de Fresnes, au milieu de ses livres et de ses manuscrits ; à ceux qu'il a déjà, à ceux qu'il fait venir de Paris, on le prendrait pour un bénédictin séparé du monde et qui se précipite sur la science, objet, après Dieu , de ses plus vives ardeurs. Cependant le ministre disgracié n'a pas entièrement disparu, et voici par quel petit signe il se montre. M. le duc d'Orléans vient d'avoir un rhume négligé; Daguesseau a fait régulièrement demander de ses nouvelles, mais il ne sait pas trop s'il est bon que le prince en soit informé, il confie ses hésitations à son fils, et s'en rapporte à cet égard à ce que pensera le chevalier de Conflans, dont la prudence et l'amitié lui sont connues. Mais je m'aperçois que l'analyse ne peut remplacer la letlre dans laquelle le chancelier, deux mois après sa disgrâce, se laisse voir tel qu'il est, amoureux de l'étude, portant l'exil en savant et en sage, un peu tourné vers le prince qui l'a exilé, et lui adressant non pas une llatterie, ce qui gâterait le tableau, mais une prévenance d'honnête homme, qui craint d'être pi'is [)0ur
un courtisan. Je donne donc la Jellre en entier' : « 18 mai 1722. — Vous ne perdrez jamais rien avec moi, mon cher fils, en donnant toujours la préférence au devoir, et j'ai encore plus de plaisir a vous savoir dans cette disposition que je n'en aurais à vous voir. Nous vous renvoyons aujourd'hui M. et madame de Chastellux, pour vous tenir compagnie ; vous n'en avez peut-être guère moins besoin que nous, car je crois que vos soirées doivent être assez tristes... Vous avez rétabli l'ordre dans notre maison dont nous l'avions banni, et j'espère que vous allez devenir un si habile homme, que mon absence vous aura été plus utile que ma présence ne l'aurait pu être. Cela ne vous empêchera pas pourtant de me venir voir à Fresnes et de me réserver du moins vos distractions ; j'attends samedi avec impatience poui* vous embrasser, mon cher fils, et vous assurer moi-même de toute ma tendresse. Faites bien des amitiés pour moi à tout ce qui est avec vous à Paris et dites à M. le Brasseur que je le prie de m'envoyer i i le Pwanticr de Vatable \ je crois en avoir deux à Paris, et j'aimerais mieux qu'il m'envoyât celui qui est relié en veau que celui qui est en vélin. J'attends aussi mes portefeuilles de vélin, que j'avais dit, en parlant, à
' Elle n'a iVailleiirs pas ctô imbliL-o.
M. Zacliarie qu'il fallait in'envoyer. 11 me semble qu'il me manque bien d'autres livres que j'avais demandés. Mais c'est peut-être faute d'occasion propre à me les faire apporter. J'ai oublié d'y comprendre le Masham et VUsserius qu'il faudra m'envoyer quand on le pourra; j'aurai aussi besoin des grands cartons qui ont pour titre : Constitution de 1713. Il faudra avoir soin de les bien lier avec la fhselle quand on me les envoyra.
« J'ai su depuis votre lettre que le mal de M. le duc d'Orléans n'était qu'un rhume négligé; ainsi il y a lieu d'espérer qu'il en sera bientôt quitte; vous verrez avec M. le chevalier de Gonflans H il convient qu'il lui dise que j'ai envoyé savoir régulièrement de ses nouvelles, je m'en rapporte sur cela a sa prudence et à son amitié pour moi. »
Une grande fête monarchique qui se préparc, le sacre du roi, l'enlève un moment au calme de sa retraite et l'attire à une sorte de combat qui est plutôt un combat de savant qu'un empressement de courtisan et un désir de vanité. On lui envoie de Paris des mémoires pour établir que lui seul, et non le garde des sceaux, a le droit d'assister au sacre. Le voici qui cherche dans l'histoire avec une savante ardeur ; il n'a pas sous la main les documents qui peuvent l'éclairer; dcFresnes il dicte les recherches avec une précision et un soin
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lîtonnanls; il dil à son fils de voir dans Sainclol, il lui indique le volume, l'édilion et la page, il cliaru^c M. Frcleau d'aller copier les documents manuscrits; on ira trouver Clairambaull, le •^énéalo'^iste <lu roi, qui devra meltre tout en œuvre pour trouver les mémoires qui établissent le droit et l'usage; M. de Valjouan, qui est lié avec le conseiller de Mesgrigny, fouillera dans les papiers de la famille de llhodes; enfin on s'adressera à un de ces hommes obscurs qui savent ce que tout le monde ignore, <|ui ont recueilli les traditions et colhdiohuè les précédents, M. Lancelot. Avec cela on devait ga- -gner la bataille, cependant on la pei'dit, et ce fut le garde des sceaux, M. Fleuriau d'Armeiionville, le protégé de Dubois, un de ces ministres qui ne valent pas leurs commis, qui représenta au sacre de Louis XV la justice, à côté {\u maréchal d'Es- Irées en connétable.
Sauf ce mouvement vers Paris et la cour, le chancelier, dans cette année 17'22, fut tout à ses livres, à ses enfants, à ses amis; il est parliculièreuient à sa fille qui a passé du couvent de Sainte- Maric à celui de la rréseni((lw}i^ sous la direction «le mademoiselle de Fronsac et qui vient d'étn» atteinte de ce mal cruel qui ne la quittera plus : elle a des vapeurs (c'est le nom que son père luimême donne à son mal); en réalité, elle «si <n
ô'ii LE DUC D'ORLÉAMS
proie à une maladie nerveuse qui clonnera et dé jouera les plus iiabiles médecins, depuis M. Pousse jusqu'à Helvélius. Il écrit aussi à son fils, de Fresnés, qui devient conseiller et qui est installé à la seconde chambre des requêtes par le président Chauvelin, le futur garde des sceaux. Malgré la disgrâce, le président Cliauvelin, en installant le fils, a fait l'éloge du père, el le chancelier le remercie de ses honmletés. Mais tout le monde n'a pas été aimable pour le fils du ministre exilé; il a eu quelques déboires et se plaint des ardélions. Son père lui répond à ce sujet : a II faut laisser les torts où ils sont, et rien ne me coûte moins à oublier. »
Nous sommes au 7 septembre, les vacances commencent, l'avocat général et le nouveau conseiller arrivent à Fresnes; le conseiller y apporte son Domat pour l'étudier avec son père.
Louis Racine paraît aussi dans cette première année de la seconde disgrâce, et il reçoit du chancelier, comme homme et comme poète, les plus vifs témoignages de bonté et d'affection.
Le poëte de la Grâce avait les ennemis de la Grâce elle-même, et ils étaient nombreux ; une étourderie le fit accuser d'immoralité, et, suivani ^on chemin accoutumé, la calomnie arriva vite à Fresnes chez ses meilleurs amis: elle y fut reçue
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avec une grave incrédulité. Mais elle y éveilla quelques inquiétudes. Racine, ému, se défend et se justifie. Daguesscau lui répond :
(< A de m )iiiilres fureurs je n'ai pas du nratteiulre.
c< Votre sensibilité ne me surprend pas, monsieur; je serais bien surpris au contraire si vous en aviez moins, quand on vous attaque sur les mœurs. Il y a longtemps que je sais que votre réputation vous est plus chère que votre fortune, et ce sont ces sentiments que j'ai estimés encore plus en vous que vos talents. Ne craignez donc aucun changement de ma part ; votre vivacité ne m'édifie pas seulement, je connais trop votre caractère pour ne pas ajouter qu'elle vous justifie pleinement. 11 a couru de mauvais bruits sur votre sujet; ils sont venus jmcpiici; la vertu la plus pure est souvent celle qu'on épargne le moins; elle a contre elle, comme le disait un bel esprit de nos jours, la cabale des sept péchés mortels. » La calomnie avait rajeuni Racine pour le rôle (ju'elle lui donnait, et tout Paris s'était ému de l'accusation; Yalincour se jeta dans la querelle et défendit l'accusé dans une lettre adressée au chancelier. Celui-ci lui répondit: « M. Racine s'était déjà bien justifié auprès de moi sur les mauvais |)ropos qui m'étaient revenus sur son compte et
dont j'avais cru devoir l'avertir. Votre témoignage seul aurait suffi pour les effacer de mon esprit; ce n'est pas seulement une apologie, c'est un éloge d'avoir un tel défenseur; personne ne saurait en avoir de meilleur auprès de moi ni auprès de madame la cliancelière ; nous honorons tous deux également votre vertu, »
Mais craignant de n'avoir pas assez rassuré Racine, le chancelier cède la plume à sa femme, qui écrit au poète en lui envoyant le plus aimable et le plus affectueux certificat d'innocence.
Malheureusement Racine était exposé à d'autres coups qu'à ceux de la calomnie, et le chancelier n'avait que trop déraison de lui écrire : a Plût à Dieu que votre fortune fût aussi facile à rétablir que votre réputation. » De rares amis cherchaient à améliorer le sort du poëte; il y avait parmi eux M. de Verneuil, secrétaire du roi, neveu de l'abbé Renaudot; Racine, pour reconnaître sa bienveillance, compose une épigramme destinée h Citrc mise au bas du portrait du savant abbé. Daguesseau reçoit cette épigramme à Fresnes au mois d'août 17'22 ; il la critique avec une sévérité affectueuse et ne passe ni un vers ni un mot à son malheureux ami ; il lui propose même des vers à la place des siens. Ne pourrait-on pas dire, au lieu de ce que vous dites :
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« Pour attester la foi d'un auguste mystère, Jusque (l:ms l'hérésie il trouva des témoins; L'orient au couchant l'annonce par ses soins; ,La sainte antiquité par sa voix nous éclaire, La nouveauté profane est forcée à se taire. »
Mais, bons on mauvais, les vers de Racine ne changent pas son sort; ni le chancelier, ni M. de Verneuil, ni M. Valincoiir, ni le souvenir de son père ne peuvent Tenrichir, et quand il se dispose à aller à Fresnes goûter au moins le repos, les charmes de Tamilié et de l'étude, reprendre les chalumeaux qu'il y a laissés, on l'envoie dans une nouvelle et obscure fonction de linances, loin de Paris, en Provence. Le chancelier en a un mouvement décolère; il appelle ce qui arrive w/ï crime de la fortune, et il nomme son jeune et cher ami : /(' fmancierjnahjré hn.