‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 27 sur 54 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Toute-puissance de Dubois. — Il s'empare du jeune roi. — Trois lellres de caciiet. — Le chancelier appelle celle qui lui est envoyée à Fresnes la précaution inutile. — Le lit de justice du 22 février 1723. — Un garde des sceaux qui n'a rien perdu ni rien gagné. — Les faveurs scandaleuses faites aux enfants des personnes en place. — Un manuscrit de Bossuet légué au chancelier par l'abbé Fleury. — Le roi donne une lettre de cachet pour l'avoir. — La politesse de Dubois. — Le président llénault souffleur au lit de justice. — L'avocat général de Lamoignon ose faire l'éloge de Daguesseau. — M. d'Armenonville au lit de justice.

— L'édit des duels. — L'opinion de Daguesseau sur ce point. — Celle de Marat, Vami du peuple. — Le mandement du cardinal de Ci^sy dénoncé au Parlement par l'abbé Menguy. — Sainte colère de Dubois.

— Août 1725. — Mort de Dubois. — Son oraison funèbre faile par le régent. — Le régent premier ministre. — Les compliments que lui adresse Daguesseau. — Discours de rentrée de l'avocat général Daguesseau sur la raison. — Grand sui'cès. — Grande joie h Fresnes. — Les vers de Racine sur les trois Daguesseau. — La maréchale de Chamilly à Fresnes; elle y meurt. — Son portrait. — Mort du duc d'Orléans.

On pouvait espérer que le roi ne partagerait pas l'engouement du duc d'Orléans pour le cardinal Dubois, et croire que ce ministre allait descendre; mais il n'en fut rien, et son crédit augmenta. Il attaqua le jeune roi par ses mauvais côtés, approuva

LE DUC D'ORLEANS ET DAGUESSEAU. r.t>9

sa nonchalance, flatla ses premiers caprices et resta le véritable maître. Il avait éloigne du duc d'Orléans tous ceuK qui avaient gêné son pouvoir etcriti({ué l'abus qu'il en faisait. Il avait fait exiler, sans compter Daguesseau, le duc de Noailles et le marquis deCanilbac; le maréchal de Bezons s'était retiré pour ne pas subir son omnipotence. Au commencement de 1725, il obtint du jeune roi trois lettres de cachet, qui forment comme trois taches sur la première année de celte royauté : l'unecontrc le maréchal de Yilleroy, pour les deux ans qui lui restaient à vivre; Louis XY, en la donnant, n'eut même pas cette émotion de l'adolescence qu'il devait à son vieux gouverneur, et son ingratitude parut pleine de sang-froid et de maturité; la seconde était pour le duc de Noailles et prolongeait son exil ; quant à la troisième, elle fut envoyée à Dagiiesseau, dans le mois de février, au moment du lit de justice (22 février) ; elle donnait à son exil l'authenticité et l'approbation du roi, qui ne se souvenait plus d'avoir pâli en apprenant la disgrâce du chancelier. Voici comment elle fut re(;ue à Fresnes : « 24 février 1 723. Je devrais, mon cher fils, vous rendre récit pour récit (le fils du chancelier lui a envoyé des détails sur le lit de justice) et vous raconter le délai! d'un cvénement qui s'est passé à Fresnes, lieu où, grâce à Dieu, il ne

s'en passe guère ; mais votre frère le chevalier sera une lettre vivante qui vous expliquera les circonstances, et vous fera part des pensées qui me sont venues dans l'esprit à cette occasion, qui après tout n'ajoute qnnne précaution bien inutile à la ferme résolution dans laquelle j'ai toujours été de ne point penser à sortir d'ici jusqu'à ce qu'on juge à propos de m'en rappeler \ »

Toutefois le chancelier regarde un peu plus souvent du côté de Paris que pendant sa première disgrâce ; il se mêle même, par l'intermédiaire de son fils, l'avocat général, à quelques événements; il porte sur les choses et sur les personnes des jugements qui méritent d'être recueillis par l'histoire; son successeur, M. Fleuriau d'Armenonville, a été, au lit de justice, insolent envers le Parlement ; c'est un sous-ministre, et, comme dit Duclos, un sous-tyran ^ ; le chancelier lui ôte les couleurs du ministère, qui trompent toujours un peu les yeux, et le peint au vif : a Ce que vous me mandez du mécontentement où l'on est d'un homme que je connais ne me surprend pas. Je crois qu'il n'a rien acquis depuis qu'il est en place, mais aussi il n'a rien perdu; il est tel qu'il était quand on l'y

* Lettre complétciTicnt im'ditc.

2 Comme on ne voulait qu'un homme qui sût oln-ir. dit le président Ilénault parlant de sa nomination, le choix tomba sur lui.

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a mis. » Un de ses fils lui parle d'une faveur scandaleuse qu'un conseiller au Parlement, M. de Vougny, a oblenue pour un de ses enfants : il répond : « J'ai envie de faire imprimer la lettre que vous m'avez écrite sur M. de Vougny, pour apprendre aux pères la modération qu'ils doivent avoir dans les dignités qu'ils veulent donner à leurs enfants, et combien ils doivent être plus occupés de leur mérite que de leur fortune.

Dans une occasion intéressante, il se donne contre la cour un plaisir d'érudit et de gallican. L'abbé Fleury, confesseur du roi, mort au mois de mai 1714, avait un précieux manuscrit de Bossuet, deux volumes in-folio, sur la défense de la déclaration du clergé de France ; comme cet ouvrage avait une grande importance pour les rapports de l'Eglise et de l'État, l'abbé Fleury n'avait pas cru pouvoir en mourant le confier à un dépositaire plus digne que Daguesseau, alors procureur général. Ce manuscrit avait été un moment dans les mains d'un avocat janséniste très-considéré au Palais, M. de la Vigne. Le cardinal Dubois l'ayant appris et voulant avoir ce grand document, donna une lettre de cacbct contre l'avocat de la Vigne ; mais celui-ci, qui n'avait plus la pièce recbercliée, reçut assez plaisamment la lettre de cacbet et le messager du cardinal. Battu de ce côté, M. d'Âr-

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genson, le lieulenanl de police, découvrit enlin le séjour du manuscrit. Il était entre les mains du fils aîné du chancelier, l'avocat général. Alors, au lieu d'une lettre de cachet, Dubois écrivit à ce jeune magistrat une des lettres les plus polies qu'il ait jamais écrites, dans laquelle il lui disait : a Sa Majesté désirant depuis plus de six mois d'avoir cet ouvrage, je ne crois pas, monsieur, pouvoir vous donner un meilleur conseil que de vous inviter à le porter au roi, comme un présent, et de supplier Sa Majesté de l'accepter. Je souhaite que ce chemin vous paraisse le plus agréable. »

Le chancelier reçoit cette politesse comme si elle ne venait pas d'un ennemi : a II n'y a rien de plus poli, écrit-il a son fils, que la lettre que M. le cardinal Dubois vous a écrite; » et il l'engage naturellement h porter le manuscrit au roi. Mais il n'est pas fâché de saisir cette occasion pour se moquer un peu de l'ignorance de la cour, qui ne connaît pas le manuscrit le plus parfait de l'ouvrage de Bossuet, et comme, après tout, il est en disgrâce, il ne se croit pas obligé d'inslruire à cet égard ses ennemis; il écrit : «Je ne suis fâché de cet événement singulier que parce qu'il vous fait perdre un très-bon livre qu'il vous aurait été fort utile de méditer; mais ce n'est pas une perte irréparable. Il n'est pas impossible que l'exemplaire de

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