‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

On meurt comme on a vécu. — La mort des lionnêtes gens. — Celle des fanfarons de crime. — Les statues élevées aux princes pendant qu'ils vivent ne prouvent rien. — Aveu de Tibère sur ce point. — La grande affaire est \'approbation de la postérité. — Le cercueil même du duc d'Orléans n'est pas respecté. — Vers contre lui. — On met sur le tombeau de sa mère . Cij-gît l'oisiveté. — Le duc d'Orléans élait-il un grand politique, comme le prétend l'avocat Barbiei? — Qu'est-ce qu'un grand politique? — Machiavel, Rabelais, Etienne Pasquier. — Il n'y a pas de grande politique sans morale. — Richelieu en convient et le fait écrire. — Le sieur de Silhon. — VArislippe de Balzac. — Le ministre d'État. — Tout ce que le duc d'Orléans a gâté. — Le chancelier a l'idée d'aller à Paris. — Il y renonce. — Ce que madame Daguesscau écret à cet égard . — La veille de Noël.

llaremenl la mort fut comnie dans cette occasion, sauf pour l'isolement, l'image de lavie qu'elle remplaçait. Quoiqu'elle soit dans la main de Dieu, qui en dispose à son gré, elle a pourtant, elle aussi et elle-même, un visage différent, suivant ce que nous avons été, suivant la manière dont nous l'avons attendue. Elle n'entre pas chez les gens de bien comme chez les autres, en ennemie et sans

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aucun adoucissement. Une maison honnèteelpieusc lui impose, si l'on peut ainsi dire, ceiiaines règles, ou, du moins, elle peut lui donner un aspect élevé, grave, touchant, qui attriste et qui console ; il y a, si je ne me trompe, l' honneur de la mort, comme il y a l'honneur de la vie, et il me semhle qu'ils se tiennent étroitement. I/homme qui a mal vécu, qui s'est joué des devoirs, qui a brisé le doux édifice du foyer, tombe seul, sans avoir près de lui ces cœurs attendris, ces yeux en larmes qui s'efforcent de nous conduire dans la direction du ciel. Le prince qui n'aura rien respecté, qui aura eu l'orgueil de ses vices, qui n'aura pas formé un seul lien doux et sacré, qui aura été appelé, dloi grand coup de pinceau^ un fanfaron de crime, ne peut guère bien mourir.

La mort du régent est une des grandes leçons de l'histoire, et Dieu s'y môle visiblement, quoique personne n'ait pensé à lui pendant que le prince expirait. Les circonstances de cette moil, dit l'abbé Dorsanne, font bien sentir la main de Dieu sur un prince qui se faisait honneur de n'avoir pas de re-

igion.

Le 2 décembre, vers six heures du soir, le duc d'Orléans rentre chez lui ; il trouve dans son cabinet cette duchesse de Phalaris que les chroniqueurs du moment appellent très-juslemenl : la

Phalaris. 11 avait un violent mal de tête et voulait se distraire ; il demanda à eette femme de lui fahx des contes, absolument comme dans les Mille et une nuits ; elle lui en fit plusieurs, en ayant soin d'y mettre tout ce qui pouvait piquer le goût dépravé et soutenir l'attention distraite de son auguste auditeur; mais elle s'aperçut bientôt que ses plus fortes plaisanteries restaient sans effet et que le prince paraissait s'endormir. Elle voulut se taire, le duc insista pour la faire continuer ; aussitôt sa bouclie se tourna, ses yeux s'égarèrent : il tomba sur le parquet. La Phalaris se mit à appeler du secours, et voici ce qu'elle attira auprès du prince agonisant : un valet de chambre de M. de Soubise qui savait saigner et qui offrit de saigner le malade ; madame de Soubise, qui s'y opposa h cause de la présence de la Phalaris et de ce qui avait pu se passer. Quand xMaréchal arriva, il fit pratiquerlasaignéedupied, mais, la veine entr'ouverte, le prince expira.

Sans s'être occupé de son àme, et s'occupant à peine de son corps, on l'emporta à Saint-Cloud sur un matelas. Il y resta exposé douze jours, « presque personne n'alla lui jeter de l'eau bénite; on ne pouvait voir un abandon plus général el plus marqué. »

On assure que Tibère, avant d'être empereur,

Irappé (lu i^rand nombre de statues qu'on élevait indistinctement à tous les princes, et séparant trèsjuslement ces hommages forcés de la véritable gloire, disait, comme eût pu dire un sage : A quoi servent les statues et les temples, s'ils n'ont pas l'approbation de la postérité?

C'est qu'en effet cette approbation delà postérité est seule capable de donner la gloire, il ne faut pas que les courtisans s'imaginent qu'ils disposent de la renommée d'un prince, et que le bruit de louanges qu'ils font autour de son pouvoir le suive dans l'histoire. Uien n'est plus facile en ce monde ([ue d'avoir, je ne dis pas des statues et des temples, mais des éloges et des applaudissements. On en a dès qu'on peut récompenser ceux qui les donnent, (it il y a des gens qui s'élèvent très-haut par la l)onne distribution qu'ils savent en faire. C'est un commerce lucratif et qui s'exerce dans tous les rangs de la société. 11 y a tel homme que la foule méprise et que cent individus louent dans la journée. Mais tout cela est viager et ne survit a personne. La mort disperse les flatteurs et donne la parole aux juges.

Pour savoir ce qu'a valu un })rince, ou un ministre, ou même un particulier, il faut au moins le délai de l'Egypte. Tout le monde reconnaît cette LM'ande compétence de la posléiilé, mais il serait

bon que tout le monde la redoutât; dans tous les cas, elle s'exerce librement et elle remet en place bien des gloires et bien des choses. Pour certains personnages, on dirait qu'elle attend avec impatience le moment de les juger et de leur marquer le mépris comprimé durant leur vie. C'est ce qui arriva pour le duc d'Orléans. Son cercueil même ne fut pas respecté, et, quand il passa sur le pont Neuf, on entendit dans la foule les discours les plus injurieux ; l'avocat Barbier, qui le loue quelque part à outrance , écrivit : « On dit partout qu'il est mort comme un chien, et, en général, on ne chante pas la louange dudit seigneur. » On fit cette épitaphe pour son tombeau :

Passants, ci-gît un esprit fort.

Dont le sort est digne d'envie; 11 sut bien jouir de la vie, Et jamais n'aperçut la mort.

L'on dit qu'il ne crut pas à la Divinité ! •

C'est. lui faire une injure insigne, Plutus, Vénus, et le dieu de la vigne, Lui tinrent lieu de Trinité.

On ajouta :

Dubois, gardé par Cerbère, Voyant venir le régent, Lui dit : Que venez-vous faire?

Il n'est point ici d'argent, Ni de niirlilon, mirliton, mirliton, Ni de mirliton, dondon.

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Toul le monde répéla les Pliilippiques de Lagriiiige-Chancel, mais rien ne fut plus fort que ces deux mots écrits sur le lombeau de sa mère: c( Ci-fiU rOisirelé !

Toutefois ce n'est pas encore la postérité qui parle; elle a un ton plus «^rave et plus définitif; elle n'a ni la passion du blâme, ni la manie de l'éloge. Séj)arée du fait qui est toujours plus ou moins lyrannique, elle s'élève et se place librement à la hauteur du plus grand tribunal (jui existe après cehii de Dieu. Ceux qui ont joué dans le monde un rôle assez imporlaut pour passer devant lui y comparaissent sans autre avocat que leur vie, sans autre recommandation que le bien (|u'ils ont fait, et ils y sont presque toujours jugés avec une justice souveraine, qui doit être comme la préparation de l'arrêt divin que nous sommes tous destinés à subir. Aussi me semble-t-il que, quand on est appelé à avoir sur la destinée des autres hommes une influence considérable, on doit suivre le conseil de Tibère, et lâcher de mériter l'approbation de la postérité. C'était la pensée de Mirabeau, ([uand, s'adressant jiour lui-même à l'opinion de l'avenir, il s'écriait : « On me rendra justice, le temps la rend à tous. » Le temps a rendu au duc d'Orléans la justice qui lui était due, et il l'a placé liès-bas dans Testime des

hommes, de ceux-là mêmes qui pardonnent le plus au succès. L'avocat Barbier a vainement essayé d'en fîiire le plus grand politique qu'on ait jamais vu, et cela parce qu'il parvenait à diviser ses adversaires, à brouiller les ducs et pairs avec les présidents à mortier; il dit de lui, quelques semaines après sa mort : c< Pour sa politique, on ne saurait trop l'admirer et ron convient que c'est le plus grand homme qu'on ait jamais vu... » Mais cet avocat est très-loin d'être la postérité; il met dans beaucoup de ses admirations une naïveté qui est évidemment d'un ordre inférieur; elle ressemble un peu à la joie de ces femmes sans naissance dont la Bruyère se moque, qui ne se possédaient pas quand un carrosse s'arrêtait à leur porte, ou h la vanité de ces hommes qui trouvent'du génie à un prince dès qu'il leur a parlé. Ainsi un jour Barbier est invité à dîner chez M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes, à l'occasion du mariage de mademoiselle de Nicolnï avec le comte de Bançai ; il en est tellement honoré, qu'en rentrant chez lui il écrit pour l'histoire, sims trop s'inquiéter si c'est vrai, que mademoi- 1 selle de Nicolaï «est belle comme l'Amour. » 11 'l'a vue à travers sa vanité satisfaite, ce qui embellit tout. De même, quand il apprend la mort de M. le duc d'Orléans, le 5 décembre à sept heures

du matin, il travaille à un projet dont on l'avait chargé de la part de M. le duc d'Orléiins, concernant sa profession et qui regarde le droit public.

Rien n'est plus commun que cçtte espèce d'enthousiasme, excité chez les hommes un peu vulgaires, par le bon accueil qu'ils reçoivent, ou par l'emploi qu'on fait de leurs petits talents. Mais enfin voyons s'il est vrai que le duc d'Orléans ait été, [)Our la politique, « le plus grand homme qu'on ait jamais vu. »

Avant tout, il tant s'entendre sur ce que c'est qu'un grand politique. Il y a bien longtemps que ce n'est plus le petit princeforméouj)lutôt copié par Machiavel qui, à force de scélératesse, conserve un petit VAàl qu'il a envahi ou acheté. Âpres Uabelais luimême ', notre Etienne Pasquier a frappé de verges

* Voici commciil Uabelais réfulc Machiavel. C'est une de ses belles pages : « Noierez ici, buveurs, que la manière (rentielcnir et retenir p;iys noiivcllenicnl conquis n'csl, comme a élé Vopinion erront^e de certains esprits tyranniques à leur damne et deshonneur, les peuples pillant, loryanl, opprimant, ruinant, mal vexant et régissant avec v'erges (le ier, l)rer, les peuples niangeanl et dévorant, à la façon qu'Homère appelle le roi unitpie Demoboron, c'esl-à-tlire mangeur de peuples. .!e ne vous alléguerai à ce propos les histoires antiques; seulement vous révoquerez en récordalioii ce qu'ont vu vos pères et vous-mêmes, si trop jeunes n'èles. Comme enlant nouvcilonuMit né, les iaul allaiter, bercer, esjouir; comme arbre nouvellement plante, les faut appuyer, assurer, détendre de toutes violences, injures et calamités; comme personne sauvée de longue et forte maladie el venant en convalescence, les faut choyer, épargner, restaurer; de sorte qu'ils conçoivent en soi celte opinion : n'être au monde roi ni prince que moins voulussent ennemi, plus optassent ami. » (l'antagnu^l. 1. III. cli. r'.

toutes françaises cette doctrine de la déloyauté et des mauvais moyens. « Je meure, s'écric-l-il , lui le plus aimable des légistes et le plus doux des hommes, s'il ne fallait faire mourir Machiavel et son livre dedans un feu, lorsque, dans son Institution du princCy il fut si impudent de nous faire un chapitre delà scélératesse par lequel il enseigne comme un prince peut parvenir à la principauté et s'y maintenir par méchanceté... Mon Dieu ! se peut-il faire que cette proposition monstrueuse soit entrée dans la t^le d'un homme qui se disait chrétien, et que les Ethniques, qui n'eurent connaissance de la lumière de Dieu qu'à tastons, nous aient appris qu'il ne fallait en nulle affaire séparer l'utilité d'avec l'honneur, entendant par ce mot d'honneur lout ce qui concernait la vertu. Je ne pense pas (ju'il y ait au monde de discours qui contienne plus d'impiété d'enseigner à celui qui doit être la vraie image de Dieu en ce bas être, d'acquérir une souveraineté par mal-faire, et de vouloir lui faire accroire qu'il s'y pourra conserver. »

Cette belle colère qu'anime un goût de philosophe et de chrétien, d'où s'échappe le cœur d'un honnête homme et d'un citoyen, n'a pas cessé de ])Oursuivre, sous la plume des écrivains français, les partisans, les imitateurs, les disciples théoriques et pratiques du secrétaire d'Klat de Flo-

reiice ; ce qui n'a pas empèclit', je le reconnais, qu'il y ait ou de tout temps des hommes qui ont considéié la politique comme l'art de réussir, et (|ui ne l'ont pratiquée rju'à ce litre. Mais, pour nous comme pour le plus grand nombre, c'est la science de gouverner les sociétés lionnélemenl, suivant les règles de la morale chrétienne, la plus pure de toutes les morales, en développant tous les bons instincts, en comprimant les mauvais, en laissant aux individus assez de liberté pour que chacun d'eux puisse contribuer au bien commun, <'t pour que la tache du gouvernement soit, par ce libre concours, rendue à la fois plus facile et plus noble. Il est vrai que souvent les sociétés, par leurs agitations, par leur défaut de maturité, par la perte du sentiment religieux, par le goût immodéré des jouissances, par la poursuite ardente de «changements et des nouveautés, provoquent contre elles des procédés excessifs, une action arbitraire et des moyens dont l'ulililé dissimule l'injustice; mais ce sont des accidents et comme des maladies (jui commandent un traitement singulier. D'ailleurs je reste convaincu qu'au milieu même de ces crises le gouvernement le plus juste est encore le meilleur, et, qu'en dehors de la justice et de la morale, on ne fonde rien de très-durable ni de très-

solide. Qu'on ne suppose pas toutefois que je donne

dans le platonisme politique, et que je Irouve bons les gouvernements qui se laissent détruire par les mauvaises passions déguisées en sentiments généreux et portant le masque banal de la liberté. J'ai déjà vu trop de choses pour juger la politique avec cette naïveté sentimentale ; mais à mes yeux il n'y a de grande politique que celle que la morale inspire, et qui, s'appuyanl fortement sur les bons côtés de la nature humaine, améliore le sort et le cœur des hommes. C'est la seule qui donne la véritable gloire et qui rapproche de Dieu les conducteurs des peuples. Les conquictes, les grands résultats matériels, la pratique de la liberté, le culte des arts, recommandent bien les princes à l'admiration dos hommes ; mais que dirait-on de celui qui, ayant pris une société dans laquelle les idées religieuses, le sentiment moral, le goût du devoir n'existaient presque ï)1us, l'aurait rendue à ces nobles influences et la laisserait à ses successeurs dix fois meilleure qu'auparavant? J'ai l'air de m'altacher à des chimères, ou de parler dans un temple ; eb bien, je veux interpeller à ce sujet un homme qui pîisse pour un des plus grands politiques que la France ait eus, le cardinal de Richelieu. 11 a réussi dans la réalisation d'une idée relativement juste et féconde ; il a conduit les raj)porls extérieurs de la France avec une grande fer-

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inolé (lo vues et une grande habilelé de moyens. Autour de lui il a tout maîtrisé, ce qui parut aIors\ le sublime du genre; il a assuré l'unilé religieuse et préparé l'unité monarchique en levant les obstacles, tantôt avec la baclie, tantôt avec l'exil. Voici ce que, dégagé de cette lutte ardente et rendu aux saines idées de polilicjue, son puissant esprit dictait à l'un des hommes chargés de transmettre ses idées à l'avenir; cet homme était membre de l'Académie française, d'un sage et doux jugement, écrivain abondant et qui, sur plus d'une doctrine politique, s'est élevé jusqu'à l'éloquence. Richelieu lui a fait dire : « La morale ne regarde pas seulement l'homme au dedans de lui-même et engagé dans les brouilleries du corps et de l'esprit, de la raison et des passions ; mais elle le considère encore dans le commerce et parmi la foule. Pour cet effet, elle lui apprend une vertu qu'on appelle ///.slicc, qui le dresse à bien vivre avec le prochain, qui le porte à lui rendre ce qui lui est du, et qui est à présent (1G4I) presque toute divertie après la division des richesses et l'introduction qu'on a fiute dans le monde du lien et du })iin)^ introduction pourtant fort nécessaire pour le bien de la société, pour l'ornement de la vie civile et pour l'abondance de toutes les choses qui sont commodes à l'homme. Les législateurs et les fondateurs des

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États ont réglé cette justice, ils l'ont enfermée un certaines lois et certaines coutumes qu'ils ont faites; ils ont établi des personnes publiques pour la distribuer; ils lui ont mis l'épée à la main pour la faire craindre, et l'ont couverte du nom du princi; et de son autorité pour la faire respecter davantage.

c( 11 est donc vrai que la morale est un des fondements sur lesquels la politique s'élève, et qu'elle doit préparer ceux qui aspirent au gouvernement des Etats et à la direction des peuples. De là est venu ce dire commun des philosopbes, que celai qui commande doit être meilleur que celui qui obéit, et quil n appartient pas à gouverner les hommes à celui qui est esclave de ses passions^ ni à guider un autre s'il n'a la vue meilleure que lui. Il ne suffit donc pas à un prince d'avoir une intelligence ordinaire ni une commune modération de mœurs. »

Richelieu continue longtemps sur ce ton et développe de plusieurs manières cette idée que le principal but de la politique est l'amélioration des hommes. II faut voir les qualités qu'il exige d'un minishe : la science, la sagesse, l'éloquence, la passion du bien. On dirait (ju'il pense au régent : « Quand le piince est gâté en ses mœurs, quand elles sont contraiies à la fonction de sa charge et à la dignité (ju'il exerce, quand elles vont directe-

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menl et de leur propre poids, à la ruine de ses sujets, si la contagion a aussi gagné les ministres, s'ils sont semblables au maître; s'ils ne l'ont pas le contre-poids de ses vices, et si le mal s'entretient par la multitude des malades, tout est perdu. >> Il parle des ministres comme l'orateur d'un pays libre : « Il n'arrive que trop souvent que ceux T{ui approcbcnt la personne des princes n'étudient pas tant à être les ministres de leur dignité que les instruments de leurs passions, qu'ils sont plutôt leurs corrupteurs que leurs conseillers, qu'ils emploient le vice (on croirait que c'est écrit pour Dubois), quand la vertu leur est inutile pour s'avancer, et qu'ils ne trouvent rien de làcbe ni de déshonnète de ce qui peut reni])lir leur ambition et assurer leur fortune. » Et Balzac, qui, pour écrire son Arislippe^ a consulté liicbclieu, y rend bommage aux mômes idées. « Ce n'est pas en contrefaisant le tonnerre, en portant le trident en une main et le globe de la terre dans l'autre, ni en commandant qu'on les appelle éternels, que les princes se rendent semblaldes à lui ; mais c'est en gouvernant sagement leurs peuples, en délivrant les faibles de l'oppression des forts et en faisant du bien à tout le monde. . . Nous devons absolument rejeter la sentence du poëte tragique, qu'en matière d'État et pour commander il est loisible de violer

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le droit el qu'il le faut observer en autre chose. » Je reconnais sans peine que, dans la pratique, Richelieu a méconnu ces théories avec un éclat et une violence qui n'ont guère été surpassés. Mais son œuvre, quoi qu'on en dise, n'a été en plusieurs parties ni profonde ni durable, et il n'est pas bien certain que ce qui en a survécu nous ait beaucoup profité. Sur un des points de sa politique, Daguesseau le prend à partie et l'accuse précisément d'avoir fait une chose passagère et qui n'a pas duré plus que lui, en comprimant outre mesure et sans aucune justice la raison et la vérité; il s'agit de l'édit de 1()41, destiné a imposer au Parlement un silence absolu dans les affaires d'Etat et à abaisser d'une façon générale son autorité et son importance; c'était à l'intérieur une des œuvres capitales du cardinal, une de celles qui étaient le plus applaudies par les courtisans : a La minorité de Louis XIV, dit Daguesseau, renversa tellement cet édifice^ élevé avec tant de soin par le plus grand de nos ministres, qu'il n'en resta pas le moindre l'eslûie. » Il y a quelques semaines, un orateur anglais traduisait cette pensée sur le but de la politique; je crois qu'il n'y a de grandeur permanente dans une nation, s'écriait-il, qu'à la condition que son gouvernement ait pour base la moralité et la justice.

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Jugé suivant cette doctrine, le régent a été un des plus méchants princes qu'on puisse concevoii.

Il a prêché et pratiqué Timnioralité, l'injustice, l'irréligion; il a gale tant qu'il a pu le cœur (le la France ; loin qu'il ait ajouté h son hien-être matériel, il Ta diminué; il l'a précipitée dans \i\ cupidité et dans le jeu, et on peut dire que la seule, divinité qu'il lui ait fait adorer, si on ne comple pas Duhois, c'est le hasard Mais où on voit bieu qu'il a été en mémo temps un prince dépravé et un, politique médiocre, c'est dans sa négligence de l'avenir; j'oserais afiirmer, l'ayant bien ('tndié, (ju'il n'a pas songé sérieusement à la destinée de la monarchie qu'il a conduite pendant quehjue temps. Il a déployé dans les détails d'une politique sans principes, celte habileté naturelle et commune qui semble le reste d'un génie heureux et facile. II a lié la France à l'Angleterre, plulot qu'il n'a contracté avec l'Angleterre une alliance deslinée à éclairer le monde et à faire triompher la civilisation; lui, le plus incrédule des hommes, il a accordé à Rome, pour que Dubois fût cardinal, plus que s'il eût été un prince très-religieux et très français. Ceux qui l'ont vu comme Saint-Simon, sous ce grand fonds de bienveillance qu'il avait pour les hommes, et sous ces dehors agréables qui eurent quelque temps l'air d'un reflet, lui ont

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cherché des goûts généreux, des instincts élevés, de quoi faire un grand politique sans la corruption ; ils lui supposent, mais presque gratuitement, le sentiment et l'amour de la liherlé politique.

On sait que, profilant jusqu'à l'ahus de la liberté anglaise, le Prieur de Vendôme tint tête, dans une affaire de galanterie, au roi Charles II.

Le duc d'Orléans se réjouissait beaucoup de cette rivalité, dans laquelle l'autorité du roi ne lui assurait pas la victoire, et on raconte qu'il aurait été charmé de jouer le rôle du Prieur. Mais ce n'est pas aimer la liberté que de l'aimer d'esprit, par passion, pour ses caprices, dans le but de s'en servir contre les autres ; il faut l'aimer de cœur, non comme un moyen de mal faire, mais comme une chose de soi-même aimable, et digne de remplir l'âme d'un homme de bien; le duc d'Orléans ne l'aima ni ne l'entrevit sous ce grave et noble aspect. On est donc réduit, quand on veut fiiire son éloge, à reprendre les grandes marques de supériorité que lui trouve l'avocat Barbier. Il a divisé les ducs et les présidents à mortier; il a si'^paré beaucoup de gens unis contre lui; il a humilié les princes légitimés; v7 d mcnr toutes les cours ^elon s.rs vues^ avec beaucoup d'argent (mais cela, dil Bai'bier, ne se peut pas autrement ) ; il a fait une guerre à l'Espagne, où il n'y avait pas le sens com-

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m un, el deux ans après il a fait sa (ille reine d'Es- |)a<^ne... Il a contenté la cour de Home, dont il (Uait très-ami et de lacjuellc en lui-niènie il se souciait tort peu, (( à ce ijue je crois, » ajoute naïvement Barbier.

On ne peut même pas dire (jue le duc d'Oiléans ait grandi dans le maniement des alïaires et se soit formé à l'école de l'expérience; car, (juelque temps avant sa mort, il songeait encore à rappeler Law et à l'imposer de nouveau à la France. 11 ne se tournait pas, au contraire, du côté de Daguesseau, que deux fois il avait injustement exilé; il ne parut jamais sentir l'intérêt d'employer des gens de bien; il avait complètement fermé Tol'eille à ces belles paroles de Massillon prononcées devant lui : « Sire, les gens de bien sont la seule ressource du bonlieur et de la prospérité des empires... Mais ce n'est pas par un simple respect que les princes doivent les bonorer, c'est par la confiance, c'est par les emplois publics, c'est par des préférences, c'est par l'accès auprès de leurs personnes, c'est enfin par les grâces. »

Si cette politique, conseillée par le génie même du cbristianisme, avait été suivie, Daguesseau n'aurait pas cessé un instant d'être le ministre et le conseiller du j)rince; ses disgrâces n'éclaireraient pas d'un jour très-vif l'improbité et l'immora-

lité de ce temps et de ce gouvernement. Tout ce qu'on peut dire du duc d'Orléans, quand on se place au point de vue élevé de la saine et grande politique, et qu'on n'a aucun parti pris contre sa mémoire, c'est ce qu'en disait sa mère. Elle racontait, avec une espèce de foi germanique mêlée d'esprit français, que les fées les plus propices avaient soufllé sur le berceau de son fils, y répandant toutes sortes de dons et de faveurs ; mais que, voyant cela, une fée mécontente était venue gâter l'œuvre des autres et jeter dans le cœur du nouveau-né un mauvais germe qui devait tout corrompre.

f.e chancelier paraît avoir eu, en apprenant la mort du régent, la pensée d'aller à Paris, mais il ne l'a pas réalisée. La lettre de sa femme, écrite dans la semaine de Noël, et qui est d'une rare élo- (|uence, atteste l'idée et l'abandon du projet. (( 17 décembre 1725. Je ne vous ai point écrit, mon cher fils, depuis tous ces évênements-ci ; je vous avoue qu'ils m'ont occupée si tristement Tespril, que j'ai évité tant que j'ai pu d'y penser et par conséquent d'écrire: nos cœurs sont si unis, que vous connaissez tous les sentiments du mien ; ainsi, je n'avais que faire de vous les dire. J'ai deviné de même les vôtres, et la religion dont votre lettre est remplie ne m'a point surprise. Fortifions-nous bien, mon cher fils, dans cette confiance en la Pro-

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vidence ; c'est un trésor qui ne manque point cl dont on tire sûrement le plus grand de tous les biens, qui est la paix de l'ànK^ et la tranquillité de l'esprit ; toutes les peines de cette vie nous sont |)lus utiles qu'une fortune riante, parce que c'est j)ar là qu'on arrive au bonheur. Dieu ne mène point ses élus par les voies des prospérités; c'est celle (ju'il a rejetée lorsqu'il a bien voulu venir être notre modèle. Cet enfant dont nous allons célébrer la naissance est venu dans la misère et a vécu dans l'obscurité, et lorsque sa vie a été plus éclatante par ses miracles, elle a été remplie de traverses et d'afflictions ; n'en désirons donc point une lemplie de félicité, et estimons-nous heureux de suivre notre chef dans la voie qu'il nous a tracée. Je n'envisage (pie peines et humiliations dans tout ceci, de ([uehpie façon que cela tourne, et je suis dans une parfaite indifférence sur ïcceiieinent]jc crois puurlutU qu'il se délenniuora à rester ici... u Je ne sais si vous pourrez lire ma lettre, la gelée empêche mon encre de couler, et comme oii la sent bien dans ma niclu^ ma main ne coule pas mieux que l'encre. >)

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