CHAPITRE XVll
Comnieiil le duc tic Bouibou devient premier miuisUc. — L'ineque de Fréjus est pris au piège. — La marquise de Prie. — Le premier président ISoviou et la basse procédure . — Le duc de Bourbon a l'idi'e de rappeler Daguesscau. — Ce qui en empêche. — Il vaut mieux prendre les impies de bon sens que les dévols jansénistes. — C'est l'opinion (le Fénelon et de M. de Frojus — Réponse de Daguesseau aux avances de M. le Duc. — On \oit déjà poindre la calotte rouge de M. de Fréjus. — L'année 1724. — Correspondance entre Louis Racine et le cliancelier. — La théorie des sentiments agréables de M. de Pouilly. — La réliabilitation de la vertu. — Un livre dans une demi-page de Montaigne. — Leçons de philosophie et d'amitié données à Piacine. — La lecture des Géorgiques à la campagne. Les bipèdes et les tripêdes i\n J*arlemeut. — Deux ou trois grandes dames dédaignées par Daguesseau. — Charmante lettre à ce sujet de madame de Simiane.
La iuanièrc dont M. le duc de Bourbon devint premier ministre, à la mort du duc d'Orléans, marque bien la langueur et l'indifférence de cette monarcbie qui devait descendre jusqu'à des ministères de courtisanes. H élait par hasard à Versailles; il fut averti par un de ces hommes qui font sentinelh; autour des événements et qui, sans autre
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mérite que celui de la promptitude, décident, à un moment donné, des pins grandes choses ; il courut chez le roi, envoya sa mère chez la duchesse d'Orléans, et trouva le roi avec l'évéquedeFréjus; il lui demanda la place du duc d'Orléans. Le roi ne prit pas le temps d'y réfléchir, il se contenta de regarder Fleury, pour voir s'il approuvait la demande du duc ; Fleury, interrogé de cette façon et à l'improviste, ne put qu'approuver. Le duc de Bourhon fut nommé premier ministre le jour même, 4 décemhre, et Fleury, qui, à la nouvelle de la mort du duc d'Orléans, avait élincelé^ suivant la belle expression de Saint-Simon, dut cacher encore quelque temps ses espérances el sa flamme. Personne n'ignorait, et le roi savait, comme tout le monde que le duc de Bourbon passait pour n'avoir pas « le sens commun ni aucune pratique des affaires publiques ; » on savait aussi qu'il était entièrement dominé par une femme d'un esprit vil' mais vulgaire, disposée à employer toutes les forces de la monarchi(* contre les ennemis de sa beauté et de son influence, prête à faire mettre à la Bastille les amis de sa mère avec laquelle elle était brouillée, une de ces femmes qui devaient donnei' à la loi salique de si singuliers démeulis, la mmquise de Prie.
Ce fut elle, en effet, ([iii (li*;posn pnsqiie aussitôt
des plus hautes fonctionset qui provoqua les plus éclatantes disgrâces. Elle fit son parent, M. de Novion. premier président du Parlement; il ne connaissait guère que la basse procédure, celle qui répugnait tant au génie et à la droiture de Montesquieu ; il n'avait ni la dignité ni le sentiment de cette grande charge; à la manière. dont il se mit à la remplir, on dut supposer qu'il ne l'avait pas recherchée, que c'était mademoiselle Berthelot sa femme, la (ante de madame de Prie, dont l'ambition l'y avait poussée; il aimait mieux causer avec un charron (jui demeurait dans le voisinage du Palais, et aui[uel il trouvait le meilleur sens du monde, que de présider la grand'chambre ou d'aller chez ]o roi. Il ne resta d'ailleurs que très-peu de temps dans cette place et la quitta comme un lieu trop élevé pour son esprit, ses habitudes, la médiocrité et la singularité de ses goûts.
En prenant le ministère, le duc de Bourbon, (|Mi n'avait personne autour de lui \ eut la pensée de rappeler Daguesseau et de paraître par là s'attacher aux gens de bien. Le maréchal de Villars, fju'il essaya d'attirer à lui, l'engagea à suivre ce bon mouvemenl. On en paila au roi, mais M. do
' M. le duc (l(! (Miarlies ('liiil iiii conliaivo. Lrès-enloiu'é. Le liiu <lu Maine, le tomlcde Touloiisf. Iciicnvclial de Villnrs. le niaivclial d'p]slri'es. riaient opposés au duc.
ET LE CHA.NCFJ.IKH l».\ (lUESSE A I . .".i
Fréjus, qui pensait déjà au chapeau, s'y opposa de toutes ses forces, sous le couvert de la r^digiou, disant que M. le (Chancelier n'était pas seulement/V///séniste, mais lier cliiiue, et ce mot prolongea de plusieurs années l'exil de l'hoinnie le plus sincèrement et le plus véritablement religieux. Déjà une autre fois, et dans une circonstance qui n«^ fait pas beaucoup d'honneur à Fénelon, Daguesseau av.nl éprouvé les rigueurs d<^ cette prétendue orthodoxie qui se répandait plutôt en passions qu'en bonnes œuvres. Ouand, au mois d'août 1711, il lut (piestion de remplacer comme premier président du Parlement M. Louis le Pelletier, le mérite de Daguesseau, ses mœurs élevées, la dignité de sa vie-, ses éclatants succès comme avocat général, le d(;signaient au choix du prince. Fénelon, qui pourtant savait mieux que personne ce que valait Daguesseau, le combattit, comme plus dangereuv pour le parti qu'un impie de bo)i sens. On a |)eine à croire à ces excès d'opinion, mais l'histoire les montre partout. C'esl dans les choses de la religion (ju'ils me semblent le plus regretlables; ils font descendre cette grande supérieure des hommes aux passions qui nous divisent, et, la nièlanl au cond)at avec cette ardeur al)solue. ils lui attirent des blessures qui, sans cela, n'iraienl |)as jusqu'à elle, (jue diic e( (ju'espérer,
quand c'est Fénelon qui pousse ainsi à la guerre, au nom d'un parti, et qui rejette Daguesseau, au nom de la religion ! L'injustice de son sentiment en a rendu l'expression a mère et blessante, et, celte fois, il est tombé de cette plume habituellement si douce, quelques gouttes de fiel théologiqiie ; il écrit au duc de Chevreuse, à propos du choix du premier président : « Je vous conjure de ne laisser point faire un premier président favorable ati parti. Un impie de bon sens et de vie réglée est beaucoup moins à craindre qu'un janséniste dans cette place : l'impie sensé n'oserait montrer son impiété et attaquer l'Eglise pour établir l'irréligion ; mais le dévotjanséniste insinuera, appuiera, colorera la nouveauté et énervera l'autorité de l'Eglise sous le prétexte des libertés gallicanes.
c( Le président de Mesmes est aimable, mais amusé; on dit que le président de Novion est habile homme, mais décrié pour la droiture ; on dit que le président de Maisons a un bon esprit, de l'honneur, de la dignité, du bien, des amis, sans aucune manjuede religion nourrie. M. de Rarlay a été joueur dissipé, inappliqué jusqu'àl'indécence. Pour M. Daguesseau, je ne le voudrais point.., »
Sur l'opposition de l'éveque de Fréjus, le ducd(î Bourbon céda, et si quelques mois plus tard il songea de nouveau à faire revenii' le (hanceli(M', ce
!•: i I. K C il A > C K 1. 1 FJl I» A G l! E S S E A l'. 577
fut parce qu'il avait besoin de ses lumières, et à condition que celui-ci entrerait dans le parti et serait entièremenl avec la cour de Rome. Des né- «^ociations lurent enlamécs dans ce but auprès de M. le Guercliois, beau-frère du chancelier ; on s'adressa aussi à M. d'Oiniesson ; l'évèque de Kréjus mit en campagne son ami l'évcque de Cliàlons, dont le frère, le comte deSaulx-Tavannes, gouverneur de Dijon, avait épousé une sœur de Daguesseau; on envova à Fresnes M. Beritault duCoudrav, secrétaire du roi. Voici la réponse que le chancelier lit à ces démarches ; elle atteste une excellente attitude et une dignité qui n'est guère dans les mœurs du temps : « M. le chancelier, y est-il dit, est dans les mêmes sentiments de zèle pour le bien de rfitat et pour la gloire du ministère de S. A. S. qu'il a toujours eus. Il a déjà eu l'honneur de lui offrir plus d'une fois ses services, et il est prêt à lui rendre tous ceux dont il peut être capable; mais, quelque bonne volonté qu'il ait, il ne lui paraît pas possible (le donner son avis d'une manière utile etconvenable sur quelque affaire que ce soit, lant qu'il ne sera pas à portée d'en parler avec le prince qui gouverne, sa présence étant absolument nécessaire pour pouvoir raisonner à fond et délibérer sur (les vuilièreasi importantes. Ceux qui onl parh' à M. le chancelier, dans les conjonclun^s
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présentes, ont trop bon esprit pour n'en pas sentir toutes les raisons. » Je crois que ce dernier trait s'adressait à M. de Fréjus ; mais Daguesseau jette sur le caractère et la portée de ces demandes un jour encore plus vif en écrivant à son fils Tavocat général : « Je vous envoie la rt^ponse que je charge M. de Berilault de faire à celui qui l'a envoyé...; il me semble qu'elle est convenable sans être dure et sans avoir Tair d'un homme piqué, que je ne me suis jamais donné. Je n'ai pas jugé à propos de mettre l'exception du cas où j'aurais une assurance positive de la confiance du prince... et je ne la ■ désire pas assez pour vouloir aller au-devafit. Je vous prie de montrer ma réponse avec cette lettre à M. d'Ormesson, et de lui dire que ma pensée est qu'il refuse de m'apporter ici aucun extrait ni mémoire, et qu'il réponde à ceux qui le lui ont déjà proposé que, comme il lui paraît fort indécent ou peu convenable que je donne mes avis, de Fresnes, sur une pareille matière, il ne peut se charger dv rien... Ce qu'il faut éviter sur toutes choses, c'est de rien faire qui puisse donner lieu de croire que Von exige de moi quelques conditions qui soient le prix de mon retour et que je m'engage dans an parti : voilà mon esprit. M. d'Ormesson a tant du sagesse et de prudence, que je n(^ doule pas qu'il n'y entre parfaitement. »
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Le duc de Bourbon n'a pas souvent entiMidu. [x^ndant son ministère, un senihlaMo lan'^ai^e. Mais il n'était pas homme à le comprendre ni à l'Iionorer; l'évéque deFréjusle comprit Irè^-bien, et l'honora à sa manièn;. Voyant (juil n'y avait pas moyen de fîagner le chancelier, il se promit de faire durer son exil aussi loni» temps que Rome lui ferait allendre à lui-même la calotte roinfa '. D'accord avec le nonce du pape, M. Massei, il traversa lous les elTorts que firent d'honnêtes gens poui* ramener le chancelier à Paris, et celui-ci put dire : << M. de Yalincour ne vous a point trompé, quand il dil que le nonce le traverse autant qu'il peut ; tout ce que M. l'abbé Couet m'écrit confirme entièrement le soupçon qu'on en a : une calotte ntuge cause un étrange mouvement dans les tètes de ce pays-ci. »
. Ce fui donc, «à n'en pas douter, une pieuse injustice qui tint encore pendant trois ans le chancelier à Fresnes, malgré le besoin qu'on avait de ses conseils, et rhonneurr[ue sa présence eut fait à un
' Dans iiiir li'ltic du I" aoùi lï'iO. Dafïnesse.ui, éciivaiil à son lils à l'occasion de la fruéiison du roi, le prie do charger M. d'Ormesson on révècjiio de Chàlons d'exprimer à M. de Kréjus la joie qu'il éprouve de tel lieuriMix t'véncmenl. Il y ajoute le rejrret de ne pouvoir explicpier luinirme ses sentiments au l'oi. et il dil ; « Je ( rains que ce bonheur ne me soit encore lonirtemps refusé, si on le fait dépendre de l'arrivi'e d'un chapeau qui semble nous fuir, bien loin de nous venir chercher, comme on pourrait naturellnninl s en flatter
gouvernement auquel il n'en restait plus guère.
Ces trois dernières années d'exil sont pleines de choses diverses qui offrent tantôt un intérêt public, tantôt des leçons privées, et presque constamment d'aimables exemples pour bien vivre, bien penser et bien écrire.
L'année 1724 est un peu terne, et on n'y trouve guère que des choses domesti(]ues, mais charmantes. Il y a quelques lettres échangées entre Louis Racine et le chancelier. Du côtédupoëte, financier malgré lui, et qui juge un peu l'univers sur les hommes de finances, il y a de l'amertume et des plaintes qui portent quelquefois à faux. De l'autre côté, il y a la plus grande sérénité, plus que de la justice envers le public, une bienveillance affectueuse pour les hommes et le culte des illusions privées. Ils ont l'un et l'autre pour ami un homme qui a gravement essayé de prouver que le plaisir était dans la vertu, LevesquedePouilly, né à Reims, tout près de la maison de Golbert, son parent. 11 a écrit un livre dont le titre seul est déjà très- ingénieux : La Tliéoric des sentiments agréables. C'esl la thèse de Montaigne étendue et ornée. «La vertu, dit l'auteur des Essais^ c'est la mère nourrice des. plaisirs humains... elle sait être riche, et puissante et savante et coucher en des matelas musqués; elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire
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et la santé. Mais son office propre, c'est savoir user de ces biens règlement... elle n'est pas [)Iaritée à la tête d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible, mais logée dans une belle plaine fertile et lleurissanle... on y arrive par des routes ombrageiises, gazonnées, douces, lleurantes, plaisamment et d'une pente facile et polie comme es! celle des voûtes célestes. Vertu suprême, belle, triompbanle, amoureuse, délicieuse, ennemie professée et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature. »
Je ne voudrais pas dire que ces lignes siicculentes aient beaucoup gagné à passer dans le volume de M. de Fouilly ; ce sont des diamants difficiles à encliàsseï'. Mais d'ailleurs rien n'indique que l'auteur de la théorie défi sentiments affrèahles les ait connues et ait eu la pensée de les répandre dans un livre, au risque de les affaiblir. Il a eu la même idée que Montaigne, et il lui a consacré une longue et aimable analyse, au lieu de quelques mots puissants qui creusent le sujet. Ce n'en est pas moins, dans le dix-lmitième siècle, à côté de Voltaire qui fut aussi l'ami de de Pouilly, une œuvre digne de lemarque, que celle où on s'applique à décrire a l'agrément attaclié aux biens boniuHes. >; L'amitié de Daguesseau pour M. de Pouilly était une amitié
morale et littéraire, il y avait de l'analogie jusque dans les traits de leur visage ou du moins dans l'expression de leur physionomie. Ceux qui onl connu M. de Pouilly affirment que c'était a un esprit aimable et riant, soutenu par des mœurs douces et polies. » Le chancelier le consultait souvent sur des questions littéraires, et le voyait beaucoup. Dans le cours de 1724, M. de Pouilly, ne pouvant plus supporter les hivers de Paris, s'en éloigna au grand regret de ses amis. Fjouis Racine prit trèsmal cette résolution. Bien qu'il fût confiné dans son grenier à sel, il espérait toujours revenir à Paris, et diins ce moment même il le demandait beaucoup; il se plaint donc très vivement de l'éloignement de son ami, et il s'en plaint à Daguesseau. 11 met dans sa plainle une vivacité qui touche à l'amertume, il accuse jus(|u'au caractère et à l'affection de M. de Pouilly; il parle de lui, non-seulement comme d'un ami perdu, mais comme d'une illusion détruite. 11 est évident que les vapeurs de la saline et les tristesses de son emploi le rendent injuste, comme le lui dit Daguesseau. A cette misanthropie, à ces accès de mauvaise humeur, le chancelier répond en homme qui pratique la théorie des sentiments agréables, qui ne méprise pas tout le monde, afin de mépriser avec justice, etqui trouve beaucoup plus doux de garder sur un ami
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les illiisjiuiib de son cœur (jiie de les perdre volontairement: c( La résolution de M. de Pouilly m'a .surj)ris et aClli^é comme corn; elle est néanmoins fort excusable, s'il est vai, comme on me Ta dit, que les hivers de Paris lussent [)resque mortels pour lui ; c'est ce qui lui a ins})iré le désir de vivre dans un climat [)lus doux et plus favorable à la dc'licatesse de sa poitrine. Je souhaite qu'il s'en trouve bien et ([u'il n'éprouve pas que son assiduité à l'élude est plus dangereuse pour lui que ht froid et les brouillards de Paris. Pour vous, monsieur, quoicjue vous soyez devenu le financier malgré lui, on ne vous appliquera jamais ces deux vers d'Horace :
.... Luiii lo iici|UL' lervicliis ;i'tilu> Diiiiuvi'iit liiMo, nequc liieins, igiiis, marc, forrum.
« Vous paraissez moins occupé du soin de vous enrichir que de connaître les hommes, pour acquérir le droil de les mépriser : cela ne valait pas la peine d'aller si loin: vous auriez pu acquérir le même droit à moins de frais et sans sortir de Paris. Vous feriez d'ailleurs une grande injustice au genre humain, si vous jugiez de tous les hommes par le caractère de ceux que vous voyez le plus souvent ; il y aurait donc beaucoup de choses à dire sur ces rétlexions (fui vous paraissent si sages; mais
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je me hoirie à vous demander une exception pour Fresnes dans cette aversion générale que vous avez pour la nature liumame. Je vous croirais devenu tout à fait financier^ si vous pouviez jamais oublier combien vous y êtes aimé et estimé par ceux qui l'habitent, et surtout par moi. »
Un peu plus tard, le chancelier complétait en ces termes la leçon de sagesse, de modération, d'amitié, qu'il s'était cru obligé de donner à son jeune ami. « Vous portez un jugement bien ligoureux sur votre ancien ami (M. de Pouilly). Estil bien étonnant qu'un homme qui a ruiné sa santé par un excès de travail cherche à la réparer par un excès de dissipation honnête et qui a même son utilité par les connaissances que ses voyages pourront lui faire acquérir? Je n'ai pas les yeux aussi pénétrants que vous, et j'avoue que je n'ai lien trouvé en lui qui me fît entrevoir quelques changements dans son esprit ; j'en ai encore moins remarqué dans son cœur, et j'espère qu'on pourra dire de lui dans un meilleur sens que celui d'Horace :
(^œium non animiiin mutant qui trans niaiv currunt.
i( Peut-être y serai-je trompé, mais je (jaynemi (lu moins ^ à ma manière dépenser^ le plaisir de V être longtemps. Réformez donc votre morale... Je vous
Kl m: ciia.ncki.iki; i)A(iui:ssi;Ar. :.«5
lniss(i avec ces rcllexions, cl je souliailo (ju'ellcs îKloiicissent cette humeur eriticjue à la(|uelle je crois que les vapeurs de la saline et les tristesses fie votre emploi ne contribuent pas peu. »
Les injustices de Louis Racine ne provoquent cjue ces douces réprimandes, et ne diminuent en rien l'affection du chancelier, qui l'assure sans cesse que « son estime et son amitié pour lui ne connaissent pas le pouvoir de l'absence. » Daguesseau en vent visiblement à la linance et à la poliliquey qui retiennent loin de Fresnes et détournent de la poésie le plus iidèle compagnon de sa première disgrâce. 11 c.iresse l'idée devoir son jeune ami revenir près de lui re])rendre les chalumeaux (ju'il y a laissés et a chanter les charmes de la vie champêtre et les douceurs delà liberté. » La passion du chancelier pour la campagne n'avait rien de vulgaire; il avait pris pour lui le conseil si bien donné à ses enfants par son père... ce Je suis aise d'apprendre que vous lisez les Géorgiques de Virgile. C'est une leclure (jni convient merveilleusement au séjour de la campagne; je sais que les vers on sont extrêmement beaux et bien travaillés partout, mais vous avez à hi campagne l'avantage de pouvoir vous instruire, avec les laboureurs, les jardiniers, les paysans et autres gens qui cultivent la terre on qui oui soin (\c> iinimanx. du Fond des
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matières qui y sont traitées. Ce sont d'excellents commentateurs en ce genre, que vous ferez bien de consulter; et vous vous rendrez en même temps savants dans l'agriculture, dans la nourriture des bestiaux et dans celle des abeilles : c'est une étude utile et divertissante qui n'est pas à négliger... » Le chancelier ne quittait guère son Virgile, et il faisait constamment ce mélange des beautés et des secrets de la nature avec les plus riches et les plus doux fruits de la poésie. Seulementil aurait voulu, jugeant bien le talent de Louis Racine, voir le p.oëte de la Grâce écrire des géorgiques fran(;aises et les écrire à Fresnes. Il ne se trompait pas sur l'aptitude du poëte qu'il aimait; s'il n'y avait pas, en effet, dans l'imagination de Louis Racine une grande richesse, dans son esprit ni beaucoup de force ni beaucoup de fécondité, il décrivait avec un art facile les idées et les choses, et sa poésie nombreuse et souple aurait exprimé les beautés et les travaux de la nature au moins aussi bien que les pompes de la religion.
M. de Fresnes, le conseiller des requêtes, prend sa revanche de l'insuccès qu'il a eu dans un dêlù bèré ; il a fait une espèce de prodige, car il a, dans une assemblée du Parlement, ramené à son opinion un nombre considérable de bipèdes (jui en avaient nianifcst<'î une toute couliaire. Pour ceux
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(jiii savent avec quelle fermeté les juges tiennent à leur avis et combien il se mêle, sans doute à leur insu, d'aniour-propre jusque dans leur justice, ce n'est pas un mince triomphe de les arraclicr à euxmêmes pour les rendre à la vérité. Le chancelier se réjouit de ce succès, dont il apprécie ainsi l'imj)ortance : « Ce n'était pas assez d'avoir de l 'esprit dans cette occasion, il l'allait encore avoir du courage pour oser rompre la glace, après tant déjuges fjui avaient opiné avant vous et se déclarer auteur d'un nouvel avis. »
Mais, comme nous sommes au mois d'avril et non loindePmjues, il mêle à l'expression de sa joie une pieuse pensée : « Jl \ a mieux, dit-il, que les louanges humaines, c'est à quoi vous ne sauriez trop penser dans ce mint temps, mon cher fils... Vous ne sauriez Iroj) graver celh» vérité dans votre cœur, que, pour être vérilahlemenl et absolument honnête homme, il faut êtresolidcment chrétien. )> C'est là l'homme que la religion tenait exilé, en rendant la politique complice de son injustice. On dirait que, Daguesseau qui connaît très-bien le secret de cette persécution, s'applicjue à la rendre plus odieuse, en laissant éclater en toute occasion sa ferveur religieuse. Sa fille est plus malade encore que de coutume, elle soutire cruellement, (M désormais pi'esque sans es])oir; son ])cre re-
double les prières que pour elle il adresse à Dieu, mais il les fait encore plus pour sa sanctification que pour sa conservation, pensant que la sanclilication est le seul bien qu'on doive demander sans réserve et sans condition.
L'unique chagrin des exilés de Fresnes, dans le cours de cette année, fut causé par la morl du jeune d'Ormesson, qui justifia les préventions que son père avait eues contre le mariage; il avait longtemps hésité à se marier, tant son cœur redoutait ces coups insupportables que nous porte la mort, (juand elle prend nos enfants.
La plus grosse contrariété qui semble avoir troublé, à cette époque, le bonheur de Fresnes, vint de la maréchale d'Estrées ; elle était du trèspetit nombre de personnes qu'on aimait mieux n'y pas recevoir; mais, loin de se rebuter, elle insistait et s'annonçait souvent; on va jusqu'à élever contre elle une barricade, à laquelle tout le monde met les mains et qu'on fortifie avec toutes sortes de mauvaises raisons. L'avocat général est chargé d'aller trouver la maréchale^ de lui dire qu'il y a des raisons essentielles <jui ne permettent pas de la l'ecevoir à Fresnes; il doit assaisonner son discours f< de toutes les politesses (|ui conviennent en ])areille occasion, mais de telle sorte que le voyag(^ soit rompu; » il doit joindre l;i fermeté à la don-
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ccui", el (ir^Iivrcr la mnisoii de son pèi'o d'il no conipa^nio qu'il ne convimil en aucune manière; (ju'on voie si souvent clioz lui. Si toul cela ne suflil pas, que la maréchale sache qu'elle trouverait à Fresnes des personnes qui no lui eonviondraieni pas el aux(juellos elle ne conviendrai! pas davanla^JO. On ne se défend pas j)lus résolument contre un ennemi .
Mais ce n'est pas la seule iemine dont le chancelier ait (lédaifjné l'ai tachem ont et les visitc^s. A Toccasion de la mort de la chancelière ('20 mais 1 17)^)) la pelite fdle de madame de Sévigné, madame de Simiane, écrivait au maïquis du Boulay, le neveu de Valincour : « .le suis afiligée de la mort de madame la chancelière ; elle avait de la honh' poui' moi. Mon Dieu ! comme j'ai aimé cette maison ! combien M. le rhanoelioi' <i ilnl(iiii)i(' ?//o//. dllachemenl ! »
Madame de Lambesc parait avoir eu le même sort que madame deSimiane (^t madame d'Fstrées.
CHAPITHK XV III
l.ii semaine de laPeiiU-côle à Kresnes. — Séjour qu'y l'ail Ici*. Ueyneau. lautenr de \a Science du calcul . — Dagues>eau fait trembler les plus grands géomètres. — Le labyrinthe des courbes et des infiniment petits. — \.^ Mécanique de Yarignon. — 1725. — La politique s'empare un peu de toute la famille. — Les précautions. — Les visites écartées. — Lo ])remier président Portail. — Premier cri de soul- IVance du chancelier à l'occasion de l'arrêt d'absolulion rendu au profil de M. le Blanc. — Mariage du roi. — Embarras du chancelier pour lui écrire. — Où on voit bien V absolutisme du duc de Bourbon. — Le chancelier recevra-t-il à Fresnes mademoiselle de Clermont? — L'édil du cinquantième. — Beau discours de l'avocat général Gilbert de Voisins. — Le chagrin des peuples. — Celui de Daguesseau. — Tint; leçon de conduite parlementaire. — La crise des subsistances. — La question des blés. — La passion de Daguesseau pour le bien public. — Ses idées en économie politique. — Pas de contraiïile. — Le mallicureux élut des affaires fait (ju'on parle de ^ou relotir. — Lutte entre M. de Fréjus el le duc tn's-liieii jui^éc par Daguesseau. — Disgrâce du iluc.
Dans les trois dernières années delà dis<^rà(H>, iJ y a à Fresnes beaucoup plus d'agitation qu'auparavant, la soliludese peuple; on a de la [)eine ï\ compter les visiteurs ; la polili(jue en amène quelques-uns; mais c'est toujours raniitié qui attire le
I,i; lilC DOI'.I.i; ANS IT I» AiilKSSK AI .".«I
plusorand nombro ; do temps en temps le chancelier reprend l)ien ses chères habitudes et se (h)nne lout à (dles : ainsi il passe toujours la semaine* de la Pentecôte seul avec l'un de ses plus vieux amis, le Vhv de la Tour; j)eisonne ne (rouble leur pieux et savanl tet(»-à-tète ; ses (Ils en sont même exclus, c'est comme» une retraite laï((ue. La chancelière commande qu'on la respecte, fait sentinelle pour empêcher (ju'on approche, et n'ose même pas se mêler aux pieux e( savan(s en(retiens des deux reclus volontaires.
Une autre l'ois Daguesseau passe deux mois en- (ieis avec son ami le Père Hcyneau, l'auteur de la Science du calcul, il l'a ut voir comme il est à lui et aux mathématiques, et c(nnme les bruits de la cour et de la ville h; touchent peu pendant cet heureux temps; ils parcourent ensemble « le labyrinthe des courbes et desintiniment pe(i(s. » Cesi le Père Reyneau qui (ient le (il, mais il le tient un peu en tremblant, car il a une si haute idée de la science de son compagnon, qu'il lui « reproche de l'aire (reml)ler les plus grands géomètres. » Mais Daguesseau garde çonstauiment avec une modestie na(u relie le rôle de disciple, heureux d'ê(re instruit et guidé par un pareil maître. Quand le Père iîeyneau est parti, le chancelier cherche à le faire revenii", et, si celui-là le remercie de sa longue et
7m LE DUC D'ORLEANS
douce hospitalité, Daguesseau se fôche, se prétend l'obligé, met en avant la chancelière, etlePèreReyneau, pour avoir remercié du bonheur qu'il a eu, est obligé de retourner à Fresnes. 11 s'élève entre son hôte et lui une autre querelle, non moins aimable, dans laquelle les qualités morales des deux amis se voient encore très-bien. Le Père Reyneau avait publié en 1714 le premier volume de son grand ouvrage, la Science du calcul; depuis ce moment, rien n'avait paru, et l'auteur retenait ses manuscrits sans oser les publier; le chancelier le supplie de lui confier ce a trésor; » il a toutes les peines du monde à l'obtenir, non que l'amitié le lui refuse, mais parce que la modestie de son savant ami tremble un peu devant lui . C'est sans doute pendant l'un des séjours du Père Reyneau à Fresnes que le chancelier, dont l'esprit conçoit et apprend tout, étudie la Mécanique de Varignon, qu'il se fait apporter par un de ses fils.
Mais, dès lespremiers jours de 1 725, la politique s'empare un peu de toute la famille ; l'opinion s'attache à cette longue cl i ii juste disgrâce ; le fils aîné du chancelier, l'avocat gén(n'al, est devenu par là a un personnage important qui ne saurait faire un pas sans que toute la cour et la ville aient les yeux sur lui. » Il n'y a pas assez de logement à Fresnes pour tous ceux (pii veulent y venir, et on y
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(^st assez st'»riens(MTieiU occupé à éviter des visites compromettantes. Le chancelier est à cet égard d'une inquiétude et d'une timidité qui montrent au milieu de quelles précautions il fallait vivre et de combien de fils était formée la trame de ce qu'on appelait la politi(jue. Parmi les personnes qui vont s'ai^iter pour le retour du chancelier, il y a un personnage mystérieux qui communique principalement avec l'abhé Couet et qui ne sort pas un seul instant de l'anonyme ; il a pour le chancelier une passion entièrement désintéressée; il fait ou fait faire des mémoires contre l'exil ; il est attaché à un prince, sans qu'on sache lequel. Daguesseau ne l'a jamais vu, et, quand on lui parle de le recevoir à Fresnes, il Vécixrie liu une lewent; peu s'en faut qu'il n'écarte aussi le premier président du Parlement, Antoine Portail, qu'il aimait beaucoup. IV)rlail avait été, comme lui, avocat général, et il cherchait depuis longtemps à être premier président, quand ^f. de Novion porta à plusieurs reprises sa démission au duc de Bourbon. M. de Novion n'avait pas pu se résigner à avoir la tenue ni :'i faire la dépense d'un premier président, et il avait préféré aux devoirs de cette grande charge la conversation de son ami le charron , sa tranquillité et la possession paisible et exclusive de son argent. Poilail, qui l'avait remplacé à la fin de I 724,
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tUail peu par sa naissance ; le elief de sa race avait été chirurgien de Henri IV, et ejicore était-il venu du Béarn, oij il avait pris ses grades. Mais il avait des qualités aimables, beaucoup d'esprit, une physionomie et une politesse attrayantes ; c'était du reste un premier président facile. Saint-Simon, qui veut absolument avoir protégé tout le monde, prétend que c'est lui qui l'a fait passer à cette place, au milieu des disputes que se livraient, poui* l'obtenir, la branche aînée et la branche cadetle des Lamoignon. Mais le vrai est que le duc de Bourbon nomma Portail, après l'avoir choisi comme un homme assez estimé, et pourtant assez commode. Daguesseau a eu « tous les sujets du monde de se louer de lui; » cependant il redoute un peu ses visites ; il craint qu'elles ne réveillent a ceux qui ont intérêt à traverser son retour. » Il faut ajouter, pour être juste et pour peindre au vif la situation et le personnage, que le chancelier se ravise presque aussitôt et ouvre philosophiquement sa porte au premier président, en faisant cette réflexion : c( Comme mes ennemis ne sont pas trop sujets à s'endormir sur ce point (celui de son retour), et qu'il y aurait aussi de l'inconvénieulà refuser cette dernière visite, il n'y a qu'à laisser aller les choses naturellement à cet égard. »
C'est d'ailleurs le moment où le chancelier
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poussoh: premiei' r// de s<ml'lran(ri\\n\ lui aitan-aché ia disgrâce. M. le Blanc, scciTtairccrÉlal de l.i î^nicrre peiidani la régence, avait fait plutôt que ga- «»né une grande fortune. A ravénement de madame de Prie, il fui arrêté et poursuivi, en apparence au nom de la probité publique, mais en réalité parce (|u'il avail le tort d'être au mieux avec la mère de mademoiselhî lîertlielol, et que celte mère n'avail pas de plus gr.inde ennemie que sa fille. Lo duc mit dans cette poursuite toute la passion de sa vulgaire maîtresse. Le Blanc fut enfermé à la Bastille et déféré au Parlement. 11 y avait bien peu de choses qui résistaient à la marquise de Prie; elle se vantait elle-même de faire la pluie et le beau temps, et se moquait beaucoup des Parisiens qui s'adressa i(» ut à une autre saitite qu'à elle. Il est certain (ju'elle fit menacer les magistrats, s'ils ne condamnaient pas M. le Blanc. Heureusement le Parlement, qui était, comme l'a dit Duclos, le seul obst'icle que rencontrassent les ministres, leurs favoris et leurs favorites, ne se laissa par intimider, et M. le Blanc fut acquitté à l'unanimité, malgré sa grande Ibriune, qui rentacbait bien un peu. Si je faisais l'histoire morale de la monarchie, j'aurais à dire la colère que cet acte de fermeté et de justice causa au duc, et je le montrerais, comme tous les ministres sans bornes, essayant un coup d Ktal con-
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tre le Parlement indocile, y changeant les conditions de la délibération et du vote. Mais cela m'éloignerait un peudeDaguesseau, qui pourtant a donné son avis sur ce coup d'Elat, elle bl«*Une sagement dans une lettre à son fils. L'acrjuittement de M. le Blanc était à peine prononcé, qu'il fut connu à Fresnes; je suis loin de dire qu'il ait affligé ni même étonné Daguesseau, mais il lui fit trouver son exil amer et lui arracha sa première plainte. «La sortie de M. le Blanc, écrit-il, va donner lieu encore de dire qu'il est surprenant que, lorsqu'on rend la liberté à ceux que F on a crus coupables, on laisse dans la souffrance un homme auquel on avoue que l'on n'a jamais eu rien à reprocher. » Il est vrai que le chancelier chercha presque aussitôt à reprendre son cri de douleur; a mais ce sont des discours, ajoute-t-il, qu'il Aiut laisser tenir aux autres et ne pas tenir soi-même. Le silence. Dieu merci, ne me coûte pas beaucoup.., »
Les émotions relatives au retour se multiplieni pendant le ministère du duc de Bourbon, et, sans changer tout à fait la contenance du chancelier, elles V huwmment beaucoup et \o. rappochent des événements et des personnes; le mariage du roi, par exemple, va bouleverser un moment l'esprit des exilés, faire parler du retour et mettre à une nouvelle épreuve la dignité du ministre en dis-