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saient. Pourne pas heurter directement la volonté du roi, il critiqua l'impôt dans son application plus que dans son principe, développa longuement, avec émotion, dans un langage élevé et libre, les difficultés qui s'attacheraient à cette mesure et qui la rendraient intolérable. Il parla avec une grande noblesse et un sentiment très-sincère du chagrin des peiipirs. Le roi, en l'écoutant, montra plus d'étonnement que de colère et se laissa gagner par la tristesse qui s'était échappée du cœur d'un véritable magistrat. Il leva la séance d'un air morne et s'éloigna, sans avoir entendu un seul de ces cris dont on est si prodigue envers les souverains, au milieu de ce silence qui a pu être justement appelé la leçon des rois. Au contraire l'avocat général Gilbert des Voisins aurait été porté en triomphe, pour peu qu'il s'y fût prêté. Mais les magistrats, servant les intérêts du peuple au même titre que ceux de la justice, fuient ces récompenses que la popularité promet plutôt qu'elle ne les donne. Il faut bien ajouter que le courageux avocat général fut menacé d'une lettre de cachet, ce qui l'aurait détourné d'accepter aucune ovation, s'il en avait eu la pensée.
Le récit de cet événement est apporté à Fresnes par l'un des fils du chancelier; celui-ci ne retient "pas sa douleur et la mêle aussitôt à la douleur pu-
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blique : c< Tout ce que mon fils de Fresnes nous a raconté de la grande journée de vendredi m'afflige autant par rapport au public qu'il me remplit de consolation par rapport à ce qui me regarde en particulier. Je ne saurais rendre assez de grâces à Dieu, qui m'a préservé d'une épreuve si pénible, et je trouve que je n^ai point encore acheté ce bienfait assez cher par plus de trois années de disgrâces. Mais ces réfîexions n'empêchent pas que je ne sente vivement, comme citoyen, le malheur commun de l'Etat : j'en suis d'autant plus touché, que je n'y vois guère de remède... » Ce langage n'est-il pas lui-même touchant et élevé, et n'est-ce pas une chose à mettre sous les yeux de tout le monde et dans une des meilleures places de l'histoire, que ce bienfait de la disgrâce qui a tenu le chancelier éloigné d'une grande injustice! Daguesseau se réjouit du succès de l'avocat général : « M. des Voisins a très-bien parlé, dit-il, c'est un témoignage que tout le monde lui rend. » Puis, par l'intermédiaire de son fils, il fait parvenir au Parlement, qui est encore tout ému, une excellente leçon de conduite parlementaire, la voici :
c( Le Parlement ne saurait se conduire avec trop de ménagement et de circonspection dans une affaire aussi délicate.
c( Il ne faut jamais pousser à bout le gouverne-
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ment, et, «nprès tout, ondoit toujours sentir l'extrome distance qui est entre le roi et ses sujets. La modération est plus cflicace en de pareilles occasions, elle sert plus ulilement le public que l'emportement et une l'ormeté mal entendue. Si le Parlement ne fait que des démarches mesurées, il conservera la réputation qu'il s'est acquise, le premier jour, par une simple démonstration de la contrainte qu'il souffrait; si, au contraire, il prend des résolutions plus fortes, comme celle àonl votre frère m'a parlé, et qui me paraissent peu dignes de gens sensés (le Parlement était resté en permanence après le départ du roi et délibérait dans la douleur), il fera oublier l'honneur qu'il s'est acquis d'abord, et il justifiera le gouvernement. M. le premier président et M. le procureur général peuvent beaucoup en cette occasion, s'ils savent bien parler et bien agir auprès du prince, contre lequel ils ont l'avantage du procédé. Plus le premier paraîtra avoir contenu sa compagnie, plus il aura de crédit et de poids auprès du ministre ; c'est ce qu'on ne saurait trop lui mettre dans l'esprit. Il serait à souhaiter que les compagnies suivissent la règle que tout homme sage doit se prescrire, je veux dire de ne jamais |)rendre de résolution décisive quand on est en colère. Le plus grand service que l'on puisse rendre à l'État et au Parlement est de ne
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point porter les choses à l'extrême ; je voudrais en un sens être à portée de pouvoir agir des deux côtés dans cet esprit; mais le plus sûr est de ne point s'imaginer qu'on puisse faire mieux que les autres, et d'attendre les moments et les ordres de la Providence, Je me réduis donc bien volontiers à servir l'Etat par mes vœux ; c'est le parti le plus doux et le moins embarrassant. »
Ce qui rendait plus odieux encore l'impôt du cinquantième, c'était la misère du temps : le pain coûtait alors huit sols la livre, et M. d'Ombreval, le lieutenant de police, annonçait qu'il en coûterait dix \ On traversait ce que nous avons appelé une crise des subsistances, aggravée parl'incurie du gouvernement, les méfaits de certains fonctionnaires, associés à certains favoris, soutenus eux-mêmes par madame de Prie ^, et aussi par l'ignorance et l'entêtement en matière d'économie politique. Pour le coup, Daguesseau ne se contient pas, et il écrit à Paris lettres sur lettres ; il supplie qu'on fasse venir
* Voi(i la condtiimiiilioli rirliissnnle prononcée contre lui par Dat-nosseau daiis uno Icltrc iiu'ililc du 29 août 1725 :
« Jo suis on peine (ic la manière dont le marché se sera passé atijourd'hui, (juoiqu'il y ail lieu d'en bien espérer pour les mesures (pi'on a prises. Il court de mauvais bruits sur nnclclt.re de M. d'Ombreval (|u'om dit avoir été interceptée, et sur l(>s suites fâcheuses qu'elle a eues par rapport à lui. Je ne sais si ces bruits oui quelques fondemenis et j'en serais fâché pour l'honneur de la magislralure à laiiuelle il n'en reste pas assez pour pouvoir en perdre la moindre partie. »
« Il y avait dans les marchés ce qucl'avocal Barbier a|)pelle très-spiriluellemenl des impertinences.
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en abondance des blés ctran'gers, pour encombrer les marchés et empêcher les mauvaises manœuvres ; il enseigne, et avec une élotjuenle ardeur, la véritable économie politique ; il conseille de recourir à la liberté et non à la violence; « il n'y a de bons en pareil cas que les moyens naturels^ la contrainte contre les laboureurs est une injustice et ne peut pas produire de bons effets. L'abondance ne peut se soutenir, si elle est forcée. » Parlez-en à M. le duc, écrit-il à ses amis de Paris, au procureur général, au premier président, à son fils, à M. d'Ormesson : Pressole fortement mr cet (irticlc. Une autre fois, à son fils aîné : « Il faut absolument qu'on arrive à diminuer la cherté des vivres; échauffez là-dessus M. le procureur rjénéraf ; dites-lui qne je vous en écris tous les jours, et que, si j'étais à sa place, je ne serais occupé que de cette pensée et des moyens de la faire réussir. »
Sa passion à ce sujet est admirable autant que sa raison est droite et sa politique excellente ; tout cela fit encore parler de son retour, mais sans qu'il ajoutât foi à ces bruits.
(( Tous les bruits qui courent sur mon retour, écrit-il, ne sont fondés apparemment que sur le malheureux étal des affaires, qui donne lieu de désirer des changements et de s'imaginer que les ahsrïits feraient mieux que les présents. » S'adres-
sant à son fils avec une mélancolie naturelle et patriotique : « Vous avez bien raison de dire que, bien loin de savoir ce qu'on peut espérer sur ce sujet, on ne sait pas même ce que l'on doit désirer. Il n'en est pas de même des affaires publiques ; on y voit bien mieux ce que l'on doit désirer que ce que l'on doit espérer. »
Il paraît évident que l'opinion publique ellemême lit en ce moment un effort pour le retour du chancelier, mais on ne l'écouta pas plus que les nombreux amis de l'exilé ; on se borna à tacher d'avoir indirectement les conseils de Daguesseau, et le duc, sans donner une bonne raison et en en laissant deviner beaucoup de mauvaises, repoussa les instances qui lui furent faites, notamment par l'évêque de Ghâlons, au nom du bien public.
Le chancelier s'indigne, non de rester à Fresnes, mais des causes qui l'y font rester, et il jette, lui si dt)ux, si mesuré, si respectueux, sur le duc de Bourbon une flétrissure qui appartient à l'histoire : « Je ne puis m'empêcher d'être honteux pour lui (M. le duc), écrit-il, des raisons qu'il en donne (de son refus); mais après tout je lui ai peutêtre une grande obligation. »
On l'a déjà remarqué, il y a presque toujours dans les réflexions et dans les plaintes du chancelier sur sa disgrâce, à côté du ministre qui parfois
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s'impatiente, du ciloyen qui souffre, le philosophe qui termine tout, non par dos chansons, mais par l'aimahle expression du bon sens résigné et de la sagesse heureuse; ainsi, dans le moment où il parle ainsi du due, il est question d'appeler M. d'Ormesson au contrôle général, à la place de M. Dodun, qui, comme tant d'autres, s'est mal conduit au sujet des blés ; Daguesseau dit : « On ne le nommera pas à cause de moi ; il m'aura l'obligation de n'avoir pas à refuser cette place. »
Au commencement de 1720, l'influence du duc a déjà beaucoup diminué, et l'évéque de Fréjus se lasse d'attendre; l'entourage du duc est celui des plus mauvais ministres. Ses mœurs et celles de son ministère sont détestables. Madame de Prie en tire tout ce qu'elle peut en argent et en injustices. C'est son protégé Duverney qui a conseille l'impôt du cinquantième; d'Ombreval, le lieutenant de police, qui s'est enrichi dans la crise des blés, est au mieux avec le ministère, qui, ses déprédations découvertes, le nomme à l'intendance de Tours, au lieu de le livrer à la justice. Le prévôt des marchands, M. deChateauneuf, qui administre Paris, reçoit d'énormes pots-de-vin des ujarchands de bois qui approvisionnent la ville, et on est forcé de le remplacer par un des plus intègres magistrats du Parlement, le président Lambert de
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Vernon. Pour tout cela, et pour d'autres causes encore, l'évêque de Fréjus gagne du terrain, et le duc de Bourbon en perd; on connaît cette scène de coquetterie ministérielle, à laquelle Fleury eut recours, et dont son crédit sortit plus grande comme une passion un moment contrariée. Il partit subitement pour Issy , afin de soumettre à l'épreuve de l'absence son royal élève. Le roi fit courir après lui, et, loin de cacher ses sentiments pour l'évêque de Fréjus, il mit à les faire éclater un empressement du reste assez touchant. Le chancelier vit, de Fresnes, cette guerre entre Fleury et le duc; il en parle avec une grande finesse et très-justement, si justement, que l'histoire n'a pas mieux à dire sur la lutte politique de ces deux personnages. «Les grands événements qu'on attend à la cour (le renvoi du duc)... ne seront peut-être pas aussi grands que bien des gens se l'imaginent. L'idée que j'ai des combattants me porterait assez à croire qu'ils pourront bien se regarder longtemps, sans s'approcher d'assez près pour se battre sérieusement, et qu'ils se feront réciproquement plus de peur que de mal. »
En tout cas, ce sont bien, comme le dit Daguesseau, les deux principaux mol)iles de toutes les affaires. Mais le duc de Bourbon n'hésite plus en ce qui touche le retour du chancelier; il s'y op-
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pose, cL quand on en parle en sa présence, il sourit comme le j)lus fort, comme celui qui, se sentant maître de la destinée d'un homme meilleur que lui, éprouve une joie basse à voir reconnaître sa force et le pouvoir qu'il a de faire ou de prolonger le mal. x\ ce sourire, Daguessoau répond comme dans la chanson :
Le voyant rire ainsi, St> mit à rire aussi.
Au commencement du mois de juin (1726), il est question de remplacer comme garde des sceaux M. Fleuriau d'Armenonville, de faire csmyo' au chancelier, suiviuit son expression, un nouveau garde des sceaux. Daguesseau en est très-ému, suppose le duc très-capable de cette criante injustirc^ et se plaint du a triste état où on le réduirait par un renouvellement de disgrâce qu'il n'a pas mérité! »
Mais, huit jours plus tard, le duc de Bourbon n'était plus ministre (5 juin). On voulut allumer dans Paris des feux de joie comme pour une victoire; le lieutenant de police, M. Hérault de Sechelles, en empêcha; il ne put empêcher le mépris de se produire contre le duc el son administration ; ce mépris éclata de mille manières, et fit voir à quoi se réduit un mauvais ministre quand il est renversé. Tout le monde honorait le chancelier, depuis longtemps privé de la fliveur du
prince ; le duc de Bourbon n'était pas parti pour Chantilly, que les plus graves accusations et les injures populaires les plus expressives s'éle- .vaient contre lui. Rarement le mépris a coulé avec tant d'abondance et si naturellement contre un ministre abattu. Dans un temps où la liberté n'était ni dans les institutions, ni dans les lois, où le culte monarchique était encore très-sincère et trèsgrand, il y avait pourtant dans les esprits une certaine témérité; on placardait au coin des rues, sur le passage du roi, non sans périls, les arrêts de l'opinion. Un journal de 1792, ou une revue satirique de Paris ou de Londres, aux meilleurs jours de la satire et de la caricature, n'auraient pas mieux fait. On écrivit sur les murs et on répandit partout les lignes suivantes :