‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 34 sur 54 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'évôi]ue de Fréjus nvail liiil l'éloge du chancelier pendant tout l'hiver de 1720. — Il le l'ail eiieoie, quand il a remplacé le duc de Bourimn. — Mais il ne veut pas qu'on le di^e en public. — Le duc de Trcsnies. — M. de Gandelus. — Le duc de Gesvrcs. — Promesses de Fleury au duc de Tresuies. — Mmia prxcaiitio ilolus. — La politi((ue de Fie iry visà-vis du chancelier. — Il lui laut le ieuip.sde s'anangcr. — Néyocialions pour le retour. — Les conjurés. — L'ahhé Couet. — M. d'Orniesson. — Le maréchal d'Huxelles. — L'évèque de Ch;"ilons. — Les ducs de Villeioi cl de Cliarosl. Vaiinconr. — Le maréchal de Hczons. — M. d'Angervilliers. — Le comle d'Evreux. — Les conjurées. — Les duchesses de Yilleroi, de Villais, d'Estrées, la vieille madame de Tavamies. — Madame de Saint-Simon. — La maréchale de Boulîlers. — La marquise de Charosl. — I^ pluralité tU's dquipagcs empêche de prendre le cerl'. — Les énigmes du Mercure galant. — La caloUe rouge rciarde encore le retour. — Le cardinal de Noailles. — L'avocal général de l'Eglise gallicane faiblit . — Le concile d'End)run. — Maladie du chancelier. — Sa lemmc ne veut pas qu'on demande la faveur d'aller (|uelque temps à Paris. — Sa lettre à ce sujet. — Retour imprévu. — Fin de la seconde disgrâce. — .\oùl 1727.

A la nouvelle de celte révolution^ comme il l'appelle, Daguesseau avait beaucoup de raisons de croire que son exil allait cesser, des raisons générales et des raisons privées. Sans être ni un grand

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esprit ni un grand cœur, Tévêque do Fréjus aimait l'ordre, comme dit Voltaire : il ne dédaignait pas, ainsi que ses prédécesseurs, l'honnêteté et la bonne conduite, et il se proposait de faire vivre avec quelque régularité la monarchie remise entre ses mains. Ne fût ce que par ce côté, Daguesseau devait lui paraître un très-utile et très-grand auxiliaire de celte politique un peu froide et principalement honnête. Mais ce goût du bien, qui était loin d'aller jusqu'à la passion, était subordonné dans Fleury à une ambition ecclésiastique qui tenait, avec l'amour de la paix et l'esprit d'économie, le fond de sa pensée. C'est une chose étrange, ma's elle est bien certaine, qu'avec lui, comme avec Dubois, la politique de la France aif dépendu d'un chapeau de cardinal. Les raisons privées qui devaient éveiller l'espérance du chancelier étaient très-nombreuses et elles sont curieuses à connaître ; elles peuvent très-utilement servir au portrait de l'évêque de Fréjus. Tendant tout l'hiver de 1720, Fleury, alors étroitement lié avec l'évêque de Chàlons, M. deSaulx-Tavannes, n'avait pas cessé de lui faire l'éloge du chancelier; dans les dernières semaines du ministère du duc de Bourbon, il avait encouragé les démarches du duc de Gesvrcs pour le retour. A ce moment, M. le duc de Tresmcs, qui, suivant Saint-Simon|, élait sans le moindre.

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rayon d'esprit, el son fils aîné, M. de Grandoliis élaicnl à Fresiics, chez le ciiancelier. Son second fils, le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, était en faveur auprès du roi. C'était un homme de heaucoup d'esprit, j)uis(jue, malgré un procès ôMmpuissance qu'il avait perdu, pcMsonno ne se moquait de lui, que le roi l'aimait, et qu'il s'était lendu redoutahle même au duc, qui n'avait pas pu l'exiler pour une juste impertinence faite à madame de Prie. 11 fut convenu qu'il ferait à Versailles une démarche pour le chancelier, et qu'il enverrait un courrier à son père, afin qu'on en sût plus vile le résultat à Fresnes. L'évèque de Fréjus avait dit si souvent au duc de Tresmes qu'il ne s'opposerait jamais au retour de Daguesseau, qu'on était ou qu'on se croyait sur de lui ; d'autre part, il s'entendait à merveille avec le duc dé Mortemart (celui qui était mcrws^d d'une amhilion extrême), le duc de Gesvres, le duc de Charost, tous favorahlcs à Daguesseau, pour mettre un terme à la puissance du duc de Bourhon; plus d'une fois, ils avaient ensemble tâché de fiiire entendre au roi, « la misère de l'État. » Ne fût-ce que par ce précédent, il ne semblait pas possible (jue l'évèque de Fréjus, prenant le pouvoir à quelques jours de là, ne rappelât pas le chancelier. Mais voici ce qui arriva el comment Fleury se tira de cette obligation. Il fit

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au chevalier de Gonflans un éloge extraordinaire du chancelier, comme s'il eût eu hâte de le faire revenir; il chargea même le chevalier de rapporter cet éloge à Daguesseau, pouvu cependant que le rapport ne fût pas fait en public. Voit-on bien cet homme, devenu premier ministre, qui, juste et honnête dans le particulier, s'y honore de l'estime qu'il dit avoir pour un exilé, et qui n'ose pas se montrer au dehors avec ces sentiments. C'est l'esprit de cour, le mauvais, bien entendu, qui crée cette duplicité d'un genre singulier, et qu'on pourrait appeler la honte du bien. La prudence d'ailleurs n'abandonne pas un instant l'évêque de Fréjus; il est tout soumis à cette discipline du pouvoir qui livre au calcul l'amitié, l'estime, les sentiments qui vivent de naturel, et meurent, le plus souvent, de cette prévoyance que les jurisconsultes confondent avec le dol : nimia prœcautio dolus. Daguesseau lui écrivit, à l'occasion de son élévation, comme à un homme dont on a eu à se louer, avec une décence qu'on trouve dans toutes les démarches du chancelier et que, sauf le sexe, je nommerais de la pudeur. Fleury ne lui répondit pas; il fît l'homme d'Etat, et mil son impolitesse sur le compte de la politique et de l'étiquette des gens en faveur. On me trouvera bien simple, mais ces façons d'agir sont à mes yeux de l'improbité et,

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c'est sans doute la faute de ma conscience, mais elles la soulèvent et la portent au mépris comme les plus méchantes actions. J(* trouve que j)ar elles l'homme s'ahaisse singulièrement^ et met en servitude des devoirs de cœur qui n'y devraient jamais être. A ces symptômes, le chancelier ne dut pas se tromper, ni croire qu'on céderait à un hon mouvement pour lui, si on en avait un. Son sort était encore une fois remis aux caprices et aux intérêts de la politique ministérielle. Fleury aurait bien voulu avoir pour lui l'estime de Daguesseau, mais il était résolu à ne pas la payer cher ou même à ne pas la payer du tout. Aussi, quand les amis du chancelier, sentant renaître toutes leurs espérances à cause du renvoi du duc, voulurent se mettre en campagne, et poursuivre ardemment auprès du nouveau ministre le rappel de l'exilé, Daguesseau leur dit avec beaucoup de sagacité et de finesse : ù 11 faut lui donner le temps de s'mranger. »

Toutefois le moment semblait trop propice, troj) de choses semblaient se réunir du côté du chancelier, pour que ses amis ne cherchassent pas à gagner la bataille que si souvent déjà ils avaient perdue. Ils se réunissent donc plus que jamais, et s'apprêtent tous à combattre. C'est Daguesseau qui est le général de l'entreprise, mais le général honoraire. H envoie bien ses plans de campagne,

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et lui, qui aime si peu à écrire, que, si on en croit sa femme, il ne peut pas se défendre d'un peu de haine contre ceux à qui il écrit pendant qu'il le fait, il rédigedes instructions en double et en triple. liC quartier général des alliés, s'il m'est permis de continuer ainsi, est chez l'abbé Couet. On voit dans cette conjuration, faite au profit d'un homme de bien, les plus honnêtes gens de la cour et de la ville, et les plus illustres; beaucoup veulent s'y mêler, qu'on en éloigne par prudence et pour ne pas donner de prétexte à l'ennemi ; ainsi le duc de Noailles en est complètement écarté, tous les jNoailles, le maréchal d'Estrées, sa femme, la ducliesse de Villeroy. L'insistance du chancelier à éviter leurs services prouve que le moindre faux pas pouvait tout perdre sur ce terrain mouvant des volontés, des caprices, de l'arbitraire de la cour. L'évêque de Châlons lui-même est devenu un auxiliaire dont il faut se servir avec prudence. A l'avénement de Fleury, il a commis une faute d'honnête homme ; il a gardé une certaine réserve et ne s'est pas précipité au-devant du nouveau ministre ; sa discrétion a été prise pour de la froideur par cet orgueil exigeant des hommes d'Etat, qui dépasse en faiblesses la coquetterie maladive des Célimènesde tous les temps. Il n'en faut pas davantage pour qu'il ail perdu son crédit auprès du ministre qui

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a été son ami ; en revanche, sans que le chancelier se l'explique, M. de Fréjus a dans M. d'Ormesson une confiance singulière^ non que le caractère de M. d'Ormesson ne méritât la plus grande confiance, mais parce que c'est une nouveauté qui n'est pas encore expliquée; aussi c'est M. d'Ormesson (|ui va à Fresnes causer avec l'exilé, au moment d'entrer en campagne. Au milieu de ces préparatifs et de ces démarches, Daguesseau ne s'abandonne qu'à moilié, et ne perd pas de vue la chance d'un revers. Les disj)osilions présentes lui paraissent bonnes; il serait difficile mémo d'y soupcjonner de la fausseté \ il aimerait mieux en tout cas être c( dupe » de cette fausseté que de la soupçonner, et pourtant il la soupçonne, car il ajoute : « Mais... l'homme est souvent léger et variable. » Gela est pour M. de Fréjus. Quant aux efforts de ses amis, il les ap[)rouve avec un sentiment de gratitude : a Ce que je trouve de consolant pour moi, c'est qu'au moins il est évident qu'on ne peut rien faire de mieux que ce qu'on fait en ma faveur. »

Parmi ceux qui s'agitent le plus pour lui, on remarque son vieil ami le maréchal d'Iluxelles, qui y met toute sa science diplomatique et un sentiment d'affection qui va jusqu'à la susceptibilité. On cache au maréchal les démarches des autres ; il a la faiblesse « de n'agir pour ses amis qu'à la condition

qu'ils se livrent tolalement à lui. » Il tenait de son père, qui aurait épousé mademoiselle du Yigean, si elle n'avait pas inspiré au grand Condéun héroïque amour. Le vieux duc de Villeroy, qui avait si bien et si inutilement signalé àLouis XV les vertus du chancelier, qui lui avait dit de ne pas oublier, quand il serait majeur ^ de le rappeler auprès de lui, resta fidèle à ces marques d'estime si librement données, et mit au service de Daguesseau le poids de son âgé et de son ancien rôle auprès du roi. A côté et au-dessus de l'évêque de Fréjus, Yalincour déploya pour le chancelier toutes les ressources de sa tendresse et de son esprit, qui étaient infinies. 11 n'y avait personne à la cour à qui ce grand homme de bien, comme l'appelle Saint-Simon, n'eût causé un plaisir ou rendu un service ; sa seule conversation lui faisait des amis ; il se prodigua pour Daguesseau au point d'exciter la jalousie du maréchal d'Huxelles et d'affronter la colère de M. Masséi, le nonce du pape. Le maréchal de Bczons ne put pas mettre beaucoup d'esprit dans l'appui qu'il prêta au chancelier, mais il y mit beaucoup d'empressement et de cœur. M. d'Angervilliers y mit sa probité, qui était notoire; le comte d'Kvreux' l'art, le manège sous terre el l'application vers ses buts, que

* C'esl celui qui avait cpou^c la iiclitc-fillt' du riche Crozat, laquelle fille, madame de Bouillon appelait son petit lingot d'or.

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Saint-Simon lui [)réle. Les négociateurs sont si nombreux que quelquefois les négociations se croisent, et alors Daguesseau s'adresse à son lils de Fresnes, qui est un grand cliass(;ur qui fait trembler les louves des environs de M(;aux, et lui rappelle, si toutefois devenu séiKileur, celui-ci s'abaisse encore aux délices de la cliasse, (jue « la pluralité d'équipages ne sert qu'à faire manquer le cerf que Ton veut prendre. ))'La qualité de ces avocats est un grand honneur pour Daguesseau ; elle explique comment, dans toutes les démarches qui furent faites, la dignité ne fut pas compromise; personne ne descendit même jusqu'à la prière; on soutint les intérêts du chancelier comme il convient qu'on soutienne ceux de la justice.

Plusieurs femmes du plus grand nom entrèrent comme volontaires, et malgré Daguesseau, dans la coalition : la duchesse de Villeroy, la duchesse de Villars, la maréchale d'Ëstrées, la vieille madame de Tavannes, mère de l'évèque de Ghàlons, la comtesse de Ferréol, la marquise de Charost, qui devint, en 175'2, la duchesse de Luynes, la du chesse d'Uzès, la maréchale de Boufllers , la duchesse de Saint-Simon. C'est dans une lettre inédile que j'ai trouvé la preuve que madame de Saint-Simon avait travaillé au retour du chancelier; il m'est doux, sur ce terrain, de l'opposir à

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son mari, et d(3 la compter parmi les charmants défenseurs d'une cause si grave et si bonne. La lettre est du chancelier : « J'ai compris toute la délicatesse de la négociation dont je proposais à M. de Châlons de se charger; mais, après tout, la plus grande difficulté que j'y trouve est le peu de relations qu'il a eues jusqu'ici avec madame la maréchale de Bouftlers, dont le caractère peut rassurer contre le danger de s'ouvrir à elle. Nous avons pensé depuis, madame la chancelière et moi, que inadame la duchesse de Saint-Simon, qui est fort aimée de cette maréchale, pourrait la sonder sur ce sujet, et madame la chancelière a dit à madame de Chastellux de voir si, en faisant tomber la conversation sur ce sujet avec madame de Saint- Simon, sur les mauvais offices qu'il est à craindre qu'on ne me rende, elle ne penserait point d'ellemême à en parler à madame de Boufflers, auquel cas il n'y aurait qu'à la laisser agir, et, de toutes les voies, ce serait peut-être la meilleure. »

Qu'on parcoure dans leurs moindres détails toutes ces négociations, ainsi que je l'ai fait, ni de la part des femmes, ni de celle des hommes, on ne trouvera rien à reprendre. Sous le ministère de M . le duc, une caresse adressée à la vani té de madame de Prie, au nom et pour le compte du chancelier, aurait certainement réussi et levé jusqu'aux obsta-

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des qui venaient de Rome; mais les gens de bien ne prennent pas ces mauvais chemins, du reste très-fréquentés, pour arriver au prince ou à ses ministres.

Au moment où les chances du retour paraissaient excellentes, on apprit qu'il s'était élevé une difficulté insurmontable et mystérieuse. M. d'Ormesson avait eu plusieurs entrevues avec l'éveque de Fréjus, M. de Cliàlons également, le chevalier de Conflans et l'undcs filsdeDaguesseau. On aurait dû savoir le fond de sa pensée ; mais personne ne put indiquer d'abord d'où vcnaitl'obstacle. Le chancelier dit plaisamment que madame Daguesseau, qui avait pourtant l'habitude de deviner les énigmes du Mercure galaiily ne put pas plus que les autres deviner celle-là. On sut un peu plus tard que l'obstacle pouvait durer quinze jours comme il pouvait être éternel. Daguesseau se souvint qu'il avait recommandé à tous les négociateurs a de parler peu, de se renfermer dans des choses générales, de ne pas l'engager dans un parti, » et il découvrit que ce qui empêchait son retour, c'était la calotte roiifie promise à M. de Fréjus, qui n'arrivait pas et que Romemena(;ait de ne pas donner, si on laissait revenir l'homme de France qui forgeait le mieux des foudres contre le Vatican.

M. de Fréjus, autrefois soupçonné d'un peu de

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jansénisme, s'était entièrement donné à la bulle, et il cherchait à la faire accepter par le cardinal de Noailles a avec respect et soumission, » ce qui était le grand succès poursuivi par Rome. Il connaissait la juste influence que Daguesseau avait eue de tout temps sur l'archevêque de Paris : tout récemment le chancelier, indirectement sollicité^par Fleury, avait, dans une lettre très-savante et trèsforte, poussé l'archevêque à la conciliation et à la paix; mais ce n'était pas assez; on craignait qu'une fois de retour, l'avocat général de l'Église gallicane n'empêchât la soumission absolue du prélat, son ami, et ne retardât ainsi l'arrivée de la calotte rouge. Faut-il s'étonner beaucoup que pour un tel objet M. de Fréjus ait prolongé l'exil du chancelier? Les plus grandes injustices semblent naturelles à ceux qui en ont besoin dans la poursuite de ce qu'on appelle les honneurs et les dignités ; ils ne songent pas que tout ce qu'ils obtiennent ainsi disparaît avec eux, et que l'honneur, au contraire, s'attache au nom, le porte dans l'histoire, lui donne une place et presque un autel dans le souvenir et dans le cœur des gens de bien. Par tous ces soins, l'évêque de Fréjus devint le cardinal Fleury; mais les affaires de l'Église n'étant pas encore calmées, le retour du chancelier fut retardé; il survint même des orages ecclésias-

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tiques, et l'un d'eux fit craindre à Daguesseau qu'on ne le laissât toujours à Fresnes.

Quand tous les feux allumés par la constitution semblaient éteints, quand le cardinal deiXoailles, affaibli par l'Age, ému et troublé, sinon convaincu par ses amis, l'avait lui-même acceptée; quand Daguesseau, son ancien et redoutable adversaire, se })ronon(;ait pour elle et pesait de toutes ses forces sur l'arclievèque de Paris , le vieil évéque de Senez ralluma tout. Son âge le plaçait tout près du tombeau, et presque devant le Dieu dont il avait été toute sa vie l'un des plus doux, des plus humbles, des plus vertueux serviteurs. Il ne semblait i)as que ce dût être, pour lui surtout, l'heure de la dispute. Néanmoins, l'àme pleine de cette rigidité qui avait rendu sa vie exemplaire, et croyant voir que la morale relâchée avait gagné du terrain, il se jeta dans la lutte avec une ardeur de jeune homme et toute la passion d'une nature douce mais soulevées jusqu'à la colère. Il lança, du .fond de son évéché, une lettre pastorale contre la constitution, sachant très-bien que les coups qu'il lui portait iraient jusqu'à Home. Sa vertu augmenta beaucoup le poids de ses accusations : les jansénistes, les gallicans, les légistes, tous ceux qui, sans désignation, n'étaient pas plus à la cour de Rome qu'à la France et à ses vieilles

m LE DlC I)'ORLEA^■S

règles, prirent parti pour la lettre et ne cachèrent ni'la joie ni l'espérance que leur donnait cet éclat. De son côté, le gouvernement annonça tout de suite l'intention de le réprimer, et le concile d'Embrun fut convoqué, sous la présidence d'un prélat beaucoup plus orthodoxe, mais beaucoup moins vertueux que l'évêque de Senez, le frère de madame de Tcncin. Daguesseau s'en inquiète pour son retour : « Pour ce qui me regarde, je crains bien que mes affaires ne reculent au lieu d'avancer. La bulle et le concile d' Embrun sont deux nouveaux incidents qui pourront bien ralentir les dispositions plus favorables où l'on paraissait être à mon égard. » On s'aperçoit que le découragement le gagne dans ces lignes adressées à sa fille : « J'avais, il n'y a pas plus d'un mois ou six semaines, quelque lieu de croire que je pourrais avoir bientôt le plaisir de vous voir, mais la chose est devenue plus incertaine depuis ce temps-là, et il est difficile à présent défaire aucun pronostic bien assuré sur le changement ou sur la durée de ma situation. » En même temps il écrit à son cher Racine sur un ton de tristesse qui ne lui est pas ordinaire, et qui celte fois s'accorde avec les chagrins du poëte récemment obligé, pour surcroît d'ennui, de se défendre contre l'accusation alors grave d'être un visionnaire : «■ Je voudrais, lui dit

Dagucsscau, qu'il fut aussi facile d'adoucir la tristesse à laquelle vous vous livrez que de vous disculper sur ce point] il faudrait, pour cela, vous faire quitter le séjour aiujuel elle est attachée. Je réussis si mal a changer le mien, que je ne saurais me flatter d'être plus heureux pour les autres. Soyez seulemeut bieu persuadé, monsieui', qu'en quelque état que je sois, et vous aussi, rien ne me fera jamais plus de plaisir que de pouvoir vous donner des marques réelles de toute l'estime que j'ai pour vous. »

Le chancelier tombe malade ; il a la fièvre double-tierce j et le maréchal d'IIuxelles, qui est à Fresnes depuis plusieurs jours, le quitte à la fin de juillet (1727). La famille, inquiète et troublée, croit qu'il a besoin du séjour de Paris, et ses enfants sont prêts à demander au roi la permission de l'y conduire. Le fils aîné écrit à son oncle, M. d'Ormessoh ^ : (( Mon père fut saigné hier au soir, mon cher oncle, sa maladie n'a rien de dangereux; c'est une fièvre double-tierce, sans frisson et sans accidents; on ne peut juger encore si elle sera longue, mais on espère qu'elle ne le sera pas. Je viens d'apprendre ce détail par le chirurgien qui en est revenu, et il me rassure, quoique je ne

' Colle loltie est conutlt'tomeiil in'ilil<\

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puisse être encore sans inquiétude. M, le maréchal d'Huxelles a la bonté de vouloir bien que cette lettre vous arrive par lui... » Mais la chance- Hère, plus ferme que les autres, plus jalouse de l'honneur de son mari, et ne voulant rien perdre du prestige que donne tôt ou tard une disgrâce injuste, ne veut pas qu'on fasse de démarches pour ramener momentanément le chancelier à Paris, à moins d'une nécessité absolue; elle exprime sa volonté avec une grande noblesse et chacun y accède. Elle écrit, le 9 août 1727', à son fils, l'avocat général : a M. Pousse (c'est le médecin) vous dira mieux que moi, mon cher fils, comment est M. votre père. Quoiqu'il soit peu raisonnable d'être inquiète de la suite d'un mal après toutes les assurances qu'il nous donne, je ne laisse pas d'avoir le cœur bien serré et bien triste, de voir des infirmités qui lui rendront la vie ennuyeuse, et qu'on ne peut guère espérer, après qu'elles seront finies, de ne les pas voir revenir, si son séjour ici est encore long^ comme il y a lieu de le craindre. Tout cela est matière à sacrifice, mais celui-ci me coûte plus que les autres; il faut cependant s'abandonner de tout son cœur à la Providence, et priez Dieu, je vous prie, mon cher fils, que je le fasse de tout mon cœur. J'ai

' I.rlirc entièrement inédite.

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