‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 6 sur 54 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les rapports du Priute et du ministre. — L'aniili;'. — [y.i morale politique.— L'influence des meilleurs citoyens. — La politique d'expédients. — Le duc d'Orléans se moque des influences morales. — Pourquoi il a fait Daguesseau chancelier. — Ce qui les sépare. — Les ennemis du chancelier. — Les Constitutionnaircs. — Les jésuites. — Madame de Maintenon. — Les Roués. — Les Princes légitimés. — La duchesse du Maine. — Le premier président de Mesmes peint par luimême; — par la Bruyère. — Le duc de Saint-Simon. — Faible du chancelier pour la robe. — Son indécision. — Rôle qu'il pouvait prendre <ians le Parlement. — L'abbé Pucelle et l'abbé Menguy. — C'est la finance qui détermine la chule de Daguesseau. — Ce quelle avait fait à son père. — La finance comparée à la boue par Montesquieu. — Law et ses panégyristes.

J'ai dit que rien d'intime neTapprocbait le due d'Orléans de Daguesseau et qu'il n'y avait entre eux aueune parenté de cœur ni de génie; il n'est pas nécessaire que la communauté de sentiments, d'idées, de mœurs, qui forme et qui maintient entre les hommes la douce loi de l'amitié, préside aux rapports des princes avec leurs ministres. Cicéron, qui est resté le peintre sans rival de ce beau sen-

Li: DUC D'ORLKANS ET I) AGUESSK U!. ti7

liment, lui donne pour matière la plus pure vertu '. Ce serait trop demander que de vouloir (pi'un si rare ciment unisse le souverain à ceux qu'il associe à sa puissance et dont il fait les conseillers de ses pensées et les exécuteurs de ses desseins ; il y a d'ailleurs dans les rapporls du ministre et du prince plus d'un obstacle à l'amitié; si elh; doit naître dans la vertu, elle ne grandit bien que dans l'égalité dont elle se nourrit; la sujétion peut produire des sentiments qui s'en approchent, mais qui ne sont pas elle-même, le respect, le dévouement, le zèle ardent et sincère. J'ajoute que, comme rainilié n'a {)res(|ue jamais en ce monde l'idéale origine queCicéron lui donne, il vaut j)eulètre autant qu'elle ne serve pas à faire partager la puissance. Mais du moins il importe qu'il existe entre le prince et le ministre un lien d'honneur et de probité mutuelle qui les attache l'un à l'autre; ils doivent avoir sur la morale pu])li(|ue les mêmes opinions, sinon les mêmes pratiques; dans le gouvernement, la conduite des accidents et le maniement des affaires jouent un grand rôle, le plus important et le seul aux yeux du vulgaire ; mais ce serait abaisser la politique, qui est la première des

' Si id volunius adipisci, virliUi opcra danda e>l.

. . . Virtus, virtus, iiiquam, et conciliât amicilias et conservât.

[De Amicitiâ, di. xxii.)

sciences, que de la réduire à ce but sans portée et à ces résultats sans lendemain. Elle a sur les âmes et sur ramélioration générale des hommes un empire qui l'élève de beaucoup au-dessus de ces pratiques et de ces succès. Daguesseau la comprenait ainsi ; il ne l'aimait et ne la respectait beaucoup que sous les traits de la morale ; il répétait souvent ces vers, que la ruine du plus grand des empires avait consacrés : '

Quid leges sine moribus Vaux proficiunt... ^

Il poussait peut-être un peu trop loin cette confiance, d'ailleurs si généreuse, que lui inspirait la morale; il avait ce que les praticiens de la politique appellent de la naïveté et de l'impuissance ; il ne professait pas pour les hommes ce mépris qui a passé du cœur de Machiavel dans ses livres, et qui a créé la plus fausse et la plus détestable école de politique. Je crois pouvoir, sans rien imaginer, assurer qu'il partageait la pensée de Scipion et sa belle doctrine sur le gouvernement des sociétés. Cicéron fait dire à ce grand homme que ce qui vaut le mieux pour régir les Etats, c'est l'unité d'empire et la puissance royale, à la condition qu'on joigne à cette force de gouvernement l'in-

* C'est ce que disent de lui ses éditeurs de 1789.

lluencc morale et Tautorilé des meilleurs citoyens '. Le duc d'Orléans, au contraire, aimait la politique d'action et d'expédients; sans aller jusqu'à Machiavel, il donnait plus à l'iiabilelé qu'à la morale, et croyait plus facile de conduire les hommes par leurs penchants que par la raison. Ce dissentiment s'était montré dans une occasion, petite en apparence, et grave cependant, puisqu'elle laissa voir le mépris du duc d'Orléans pour les influences morales dans la conduite de l'Iota t. Quand Louis XIV fut décidé à supprimer l'ordre de Saint-f.azare, il consulta M. Henri Daguesseau, qu'il avait fait entrer au conseil des finances et pour qui il avait une estime toute particulière; le père du chancelier lui persuada de donner aux hôtels-Dieu et aux hôpitaux les biens des maladreries, et lui conseilla en même temps, pour dédommager les officiers de ses armées qui perdaient des commanderies, de créer Tordre de Saint-Louis. Le roi approuva cette noble pensée, et fit ainsi sa Légion d'honneur. Un jour, un officier subalterne, à qui on laissait le choix d'une pension de 800 livres ou de la croix de Saint- Louis, vint dire au roi, devant le duc d'Orléans, (|u'il préférait la croix, si Sa Majesté voulait bien Ten honorer, a Je le crois bien, monsieur, » lui

' s/ rsset optimt cujnsquc ad illam vim domiuationis odjumia olctoritas.

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dit Louis un d'un Ion grave et propre à lui f'iiire sentir le prix de sa grâce. — M. le duc d'Orléans se mit à rire de la préférence : le roi l'en blâma sévèrement, comme d'une raillerie déplacée et comme d'un défaut de sentiment politique. Dagucsseau, qui raconte cette anecdote et à qui M. le duc d'Orléans l'avait lui-même racontée, n'hésite pas à prendre parti pour le roi et à manifester son penchant pour les moyens de gouvernement qui s'adressent à l'honneur et aux plus nobles qualités de la nature humaine ^

Toutefois M. le duc d'Orléans, qui péchait par le cœur, avait assez d'esprit pour comprendre le parli qu'au milieu même d'un gouvernement corrompu on peut tirer d'un ministre homme de bien. Il avait paru heureux, et sans doute il l'avait été à sa manière, quand Saint-Simon, apprenant par lui Je choix du chancelier, lui avait dit, contraint par la vérité, qu'il ne pouvait pas prendre un magistrat plus savant, plus lumineux, plus intègre, et dont rélévation dût être plus approuvée. C'est la grande et incomparable supériorité du bien , de plaire à ceux même qui, en public, font profession

* En faisant ce n'cit, Daguesseau honore la mémoire de son père. Il est heureux de lui allriljucr cette belle et morale création, dont il dit : « Ainsi l'ut établi l'ordre de Saint-Louis, qui doit sa naissance, sa forme, ses règlements à mon père, et qui aurait été encore plus utile à l'Klal si on avait été aussi attentif que le feu roi à'en faire valoir la distinction. )>

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de le mépriser. Du reste, on ne met pas plus tir grâce à conférer une grande dignité que n'en mit le régent à faire Daguesseau chancelier. 11 n'iiésila pas, il ne consulta personne; il n'attendit pas plus les demandes du duc de Noailles, l'ami de Daguesseau, que les critiques de Saint-Simon ou les recommandations du duc du Maine ou du comte de Toulouse en faveur de leur candidat, qui était leui* créature, le premier président de Mesnies. On eut dit, à la manière dont il en usa, ((u'il se rappelait ces mots de Tacite : « La voix du peuple choisit souvent pour le prince, et, s'il veut chercher le plus digne., un consentement unanime le lui présente.»

Mais le régent, (|ui a eu dans sa vie quehjues bons mouvements, n'était pas capahle de suite ni dans les sentiments ni dans les idées. Le caractère et la durée limitée de son pouvoir l'excusaient à ses propres yeux de vivre au jour le jour, et de dissiper en plaisirs et en contradictions son autorité temporaire. Son naturel et ses penchants, qui devinrent des vices, le rendaient accessible à toutes les mauvaises inspirations qui prenaient la peine de l'assiéger. Il n'avait paspour se défendre, et pour retenir auprès de lui Daguesseau, ce goût de la probité publique que rien ne peut altérer.

Aussi il ne résista pas longtemps aux ennemis que k chancelier se fit ou trouva devant lui.

m LE DUC D'ORLÉANS

— C'est une remarque que ce prince justifie plus qu'un autre, que les ministres les mieux défendus par leurs maîtres sont quelquefois ceux qu'ils pourraient sans inconvénient céder à l'opinion et livrer h la justice ou à l'inconstance du public. Mais en même temps il faut reconnaître que Daguesseau fut attaqué de beaucoup de côtés.

Si on en croit les historiens et le duc de Saint- Simon lui-même, son élévation fut approuvée comme un acte de bonne politique et de justice, ce qui est presque toujours la même chose. Un journaliste du temps, l'abbé Dorsanne, assure que jamais choix ne fut plus applaudi ;.mais il ajoute que les constitutionnaires zélés et les jésuites en furent outrés de dépit. La famille du chancelier était soupçonnée de jansénisme. Son père avait été victime de ce soupçon ; madame de Maintenbn avait d'abord témoigné beaucoup d'intérêt à M. Henri Daguesseau ', qui, dans son intendance du Languedoc, s'était lié étroitement avec le duc de Noailles ; avec la bonté du roi et son mérite, qui avait éclaté partout, il était désigné pour être contrôleur général ou chancelier à la mort deBoucherat; mais madame de Maintenon se détacha de lui, comme

' Elle lui c'crivit incmc, dil le chancelier, pour le Icliciler de son entrée au conseil des finances, une lettre tournée avec cet air naturel et délicat qu'elle savait donner à toutes ses lettres.

l'T LE CllA.NCELlKU 1) AGU ESSE AU. .m

elle s'était détachée du duc de Beauvilliers et de Fénelon, a soit par son inconstance naturelle, soit par les conseils de Tévèque de Chartres, (jui la dominait, comme ont toujours fait ses directeurs, ou, ce qui lui ferait plus d'honneui', par une délicatesse de religion '. )3 il avait sufli (ju'on représentât M. Henri Dagucsseau comme un janséniste, ce qui faisait dire au maréchal d'IIarcourt quiin janséniste n'étaU souvent auhe chose qu^uti hanune ((u'on coulait perdre à la cour. — Le chancelier n'était pas plus janséniste que son père; comme lui, il était éloigné de l'esprit de dispute et de contention ; comme lui, il répétait avec l'auteur de y Iniitatioii, (ju'il aimait hien mieux sentir la (Iràce (jue de chercher à la déiinir.

Mais en même temps il était comme lui d'une grande sévérité de mœurs, et il méritait ce (|ue Boileau avait dit de son père, dont il était l'ami : « C'est un homme (|ui désespère l'humanité; il me paraît si estimahle, qu'il en est haïssahle. Comment pourrais-je aimer un mortel sans défauts et sur qui la satire ne peut trouver aucune prise? )> S'il n'en avait pas les opinions, Daguesseau avait donc les mœurs du jansénisme, et cela suffisait pour (ju'il eut contre lui les sul})iciens. i^ar une

• Daguesseau, Discours sur la rie et la mort de son père, p. 77 de rr<lilion (le 1780.

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de ces erreurs qui seraient inexplicables si Dieu n'en laissait pas pénétrer partout, le pape considérait DagLiesseau comme son plus redoutable adversaire, parce qu'il était attaché à l'Eglise gallicane et qu'il donnait à cet attachement sa science, sa piété, j'ai presque dit sa vertu. Le pouvoir religieux est le plus jaloux des pouvoirs, et sa nature excuse un peu sa susceptibilité; mais il doit, commue tous les pouvoirs, se laisser avertir par la résistance de ceux qui l'aiment, le servent pieusement et le vénèrent sincèrement.

A tous ces titres Daguesseau ne méritait pas la malveillance du saint-père. Mais les jésuites avaient envenimé le débat; quoique le duc d'Orléans eût, en prenant la régence, écarté le cardinal de Bissy et sa cabale, exilé le Tellier, Doucin et les autres brouillons de la société, il s'était presque aussitôt montré indécis sur les questions religieuses, et les préparatifs de guerre avaient recommencé. La mort du chancelier Voysin avait été prise comme un malheur par les partisans de la bulle; l'évêque de Fréjus l'écrivait à madame deMaintenon : ce Je ne doute pas, lui disait-il, que vous ne soyez fort touchée de la mort de M. le chancelier Voysin ; c'est ime grande perte pour votre maison de Saint-Cyr.. . niais elle ne l'est pas moins pour la religion. » Fniin , ce qui prouve d'une façon saisissante et pué-

rile à la fois les iiiiniilirs qui vinreril de ce colé à Daguesseau, ce fut la joie que sa disgrâce occasionna, ou plutôt la manière dont celle joie éclata parmi les jésuites. En l'apprenanl, ils donnèrent un congé à leurs écoliers. Il semble que le régent n'aurait pas dû être très-accessible à ces inlluenceslù, mais il voulait tout concilier, et plus qu'aucun autre il avait besoin d'accommodements avec le ^ ciel ; il communiait en grande pompe àSaint-Euslaclie le jour de Pâques pendant que sa fille, la duchesse de Berri, faisait chacjue semaine, aux Carmélites, une promenade de fausse pénitence et de feinte dévotion. 11 trouvait, il faut bien le dire, la religion plus tolérante pour ses passions que la morale du chancelier, qui se croyait en droit de le reprendre à ce sujet. Il dut donc écouter, et il écoula certainement les plaintes qui, de ce côté, s'élevèrent contre Daguesseau. Ce qui aurait dû frapper sa raison, assez droite quand elle n'étaitpas enivrée, c'est qu'à ces plaintes, religieuses au moins par l'apparence , se mêlaient celles bien différentes de ses favoris, des compagnons de ses débauches, de ces hommes qui, suivant lui-même, ne méritaient que la roue. Les unes devaient exclure les autres; mais le régent les écouta toutes, celles-ci par crainte des querelles religieuses , celles-là par fiûblesse pour lui-même et par com-

ÔG LE DUC D'ORLÉA?sS

plaisance pour ses courtisans, qui, dans la débauche, devenaient ses éoaux.

C'est un contraste qui vaut bien la peine qu'on le relève que celui d'un prince ayant Daguesseau pour ministre et les ronh pour amis ; les sermons du chancelier ne pouvaient pas tenir longtemps contre l'influence de la débauche pratiquée sans mesure et mise en théorie. Il est possible que le régent méprisât tous ces complices de ses plaisirs et qu'il les jugeât dignes d'un honteux supplice, comme on prétend qu'il l'a dit. Mais ils avaient sur lui un véritable empire et le tenaient trop souvent dans cette servitude des passions où ils étaient eux-mêmes, pour ne pas en être écoutés. Je ne veux pas refaire leur peinture, et, puisque mon sujet ne m'y force pas, je ne veux pas trop parler d'eux; ils ne sont pas les auteurs directs de la disgrâce du chancelier, ils y ont seulement contribué, et de tous ceux qui y ont pris part, ils me semblent même les plus excusables, [j'âme du souverain, dit quelque part Montesquieu, est un moule qui donne la forme à toutes les autres. En imitant le régent , ses favoris étaient dans leur rôle; en voulant éloigner Daguesseau, ils y étaient encore et montraient plus de logique que leur prince; la raison n'aime pas les contradictions, mais le vice les aime encore moins ([u'elle, et

les mœurs du chancelier criti(jiiaieiU plus que ses discours celles du régent et de ses amis. Il y avait parmi eux ce Broglie, gendre du chancelier Voysin, le prédécesseur de Daguesseau, qui était « trèsméchant, très-avare, Irès-noir, d'aucune sorte de mesure, pleinement et puhli(|uement déshonoré sur le courage et sur toutes sortes d'autres chapitres, et avec cela effronté, hardi, plein d'artifices, d'intrigues et de manèges. » Par lui, on peut juger des autres. Cette camarilla ne se contentait pas de l'immoralité en actions, elle y ajoutait les vers, la prose, l'enseignement et la théorie. Elle se composait de gens « formés dans la loi d'Epicure*. » Son influence sur la société, sur la monarchie, sur la religion, a été désastreuse; elle a mis à la mode toutes les passions du prince, sans amitié pour lui, sans souci de l'avenir, avec cette indifférence qui porte à abuser de la faveur ceux qui l'obtiennent sans la mériter et à des titres domestiques. Elle est devenue naturellement l'auxiliaire des immoralités publiques qui allaient naître sous les inspirations de La^v, et sa haine contre le chancelier dut s'accroître en se mêlant ' à celle de la finance.

Daguesseau eut aussi contre lui les princes légi-

* C'est un vers d'e l'abbé Chaulieu :

Elève quej'ai fait dans la loi d'Kpicure

timés, et particiilièremenl la duchesse du Maine, qui poussa la colère jusqu'à la conspiration. Le lendemain de la mort du chancelier Voysin, au moment où le duc de Noailles sortait du cabinet du régent avec la nouvelle de l'élévation de Daguesseau, le duc du Maine et le comte de Toulouse y entraient pour demander le titre de chancelier au profit du premier président de Mesmes. Plus tard, le conseil de régence déclara les légitimés inhabiles à succéder à la couronne, les priva pour l'avenir de la qualité de princes du sang, et les réduisit de beaucoup; ils surent la part qui revenait à Daguesseau dans cette grave décision, morale et politique en même temps; c'est lui qui avait dressé la déclaration qui fut enregistrée au Parlement; ils en furent horrUncment mécontents et cherchèrent à nuire au chancelier; ils y furent aidés par le premier président de Mesmes, qui était loin d'être un premier président sublime \ Cet ennemi était de ceux qu'on rencontre dans tous les rangs où la fortune peut placer les hommes; c'était un envieux; il ne pouvait voir le chancelier, qui avait été au-dessous de lui, sans sentir tout son sang se mettre en mouvement. Il était fils du président de

* Saint-Simon, qui refuse à Daguesseau les qualités de l'Iiommc d'État cl (le ministre, dit qu'il aurait l'ait un premier président sublime.

KT LE ClIA.NCELIEll DACUESSEAU. 39

Mesmes, qui avait joué un rôle important dans la Fronde, et qui était un es})rit distingué. Il avait épousé, en 1095, la fille de M. Feydeau de Brou, président du grand conseil, qui lui avait appoilc'î trois cent cinquante mille livres; on dit même qu'il s'était fait assurer par la mère deux cent mille livres après sa mort, et qu'il était ainsi devenu riche avec une femme toute jeune, passablement belle et un peu boiteuse. C'est lui que la Bruyère avait devant les yeux quand il écrivait : « Il y a un certain nombre de magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quelquesuns de ceux qu'on nomme à la cour petits-maUrcs. . . Ils prennent de la cour ce qu'elle a de pire, ils s'approprient la vanité, la mollesse, l'intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices leur étaient dus, et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soutenir, ils deviennent enfin selon leurs souhaits des copies fidèles et de trèsméchants originaux. » Un \c] magistrat était l'ennemi de Daguesseau, et ne pouvait être son rival que par l'envie; il combattait le chancelier par derrière avec les procédés de l'envie, qui sont toujours lesmêmes; mais il n'osaitpas l'attaquer en face, ' piiTcequ ï\cvs(i(^ni\\ls(m esprit, m pi lime et fioi) crédit. Madame de Maintenon, qui avait pris parti pour les princes légitimés, en voulait plus que jamais

io M-: dijC d'op, léans

an chancelier, et, à la joie qu'elle laissa éclater au moment de sa disgrâce, on ne peut pas douter qu'elle y ait eu quelque part. Son importance d'ailleurs avait bien diminué, et elle s'en aperçut d'une façon cruelle : lorsque Pierre le Grand fit une visite à Saint-Çyr, elle était couchée; le czar écarta les rideaux de son lit, la regarda et sortit sans mot dire ; les chroniqueurs rapportent qu'après cette visite si expressive contre la fin de Louis XIV, il alla s'incliner devant la statue de Richelieu. Cependant madame de Maintenon avait gardé sur les choses de la cour une influence que son rare esprit et que sa bonne conduite depuis la mort du roi suffisaient à justifier; de plus, elle était mêlée à toutes les affaires de religion et conduisait encore beaucoup de monde. J'ai dit qu'elle n'aimait pas plus la chancelière que M. Daguesseau; elle en faisait l'aveu le lendemain de la disgrâce en écrivant : « Le départ de madame la chancelière me fait grand plaisir, et le secret qu'on garde sur le sujet de leur disgrâce pourrait être personnel au régent. (Comme cette espérance marque bien sa passion!) Caserait tant mieux, car elle durerait; mais on le laisse bien près pour continuer ses intrigncs\ »

* La Icllre c>t du 17 liWricr. — Il esl assez curieux (l'cnlerulrc madame de Maintenon Imiter le chancelier et sa femme à'intrigciuts.

!•: r 1. 1: f; ii v >■ c f: 1. 1 1: p. i > a c u e s s l a i . '. i

Quant à Saint-Simon, il ne se cache pas d'avoir contribué à la disgrâce de Daguessean ; il y a mis, comme en toutes choses, beaucoup d'amourj)ro[)re. à quoi il a ajouté sa passion de grand seigneur récent contre les magistrats, el un peu de polilicpie contre le Parlement, qui déplaisait à son humeur plus qu'i\ ses convictions. J'ai pour Saint-Simon, comme écrivain, une admiration qui est à peu près sans bornes; j'aime ce style agile et parlant, qui tient de la gravure et qui y joini les éclatantes couleurs de la peinture; il m'entraîne, m'éblouit et me porte vers les passions qu'il exprime; on est , en le lisant, comme sous le charme, ou, si l'on veut, sous les étreintes d'un discours qui subjugue en même temps et le corps et l'es- |)ril. Mais la sagesse commande de se dégager de ces liens et d'échapper à leur douceur et à leur force. L'histoire n'est pas dans ces orageuses régions où la pensée bouillonne, où le style la pousse plus loin qu'elle ne voudrait aller, où le plaisir des mots et l'énergie des traits ne connaissent pas de bornes et défigurent la vérité. Personne ne peut prendre à la lettre ce que Saint-Simon a dit de Daguesseau ; il faut surtout y voir vivement exprimée son antipathie contre le chancelier. Elle avait déjà paru au moment de l'élévation ; mais elle avait su se contenir devant le succès et devant les

4^2 LE DUC 1)'0I\I.EANS

éloges du rcgent. Toutefois Saint-Simon avait témoigne au duc d'Orléans le désir que le nouveau chancelier a oubliât qu'il avait jusqu'alors passé sa vie dans le Parlement et se dégageât des principes qu'il y avait pris, pour ne penser qu'a son office et à sa reconnaissance. » A y regarder de très-près et d'un œil un peu prévenu, le reproche contenu dans ce désir n'est pas tout à fait sans fondement.

Daguesseau aimait la robe, comme Saint-Simon la noblesse, avec quelque exagération; il y avait dans sa sympathie politique pour le Parlement de l'affection personnelle, et c'était trop pour un minisjtre du roi. Saint-Simon eut une occasion de faire voir au régent ce défaut du chancelier, et on peut croire qu'il en profita.

Courson, intendant de Guienne, le fils de M. de Basville, avait arbitrairement créé des taxes sur la ville de Périgueux , et, comme les échevins avaient osé se plaindre, il les avait fait mettre en prison, sans que les libertés municipales y lissent obstacle. Le duc de Noailles, qui connaissait ce grave abus, le cachait par intérêt pour son auteur; esprit aimable et fin, il avait en politique des idées étroites et fausses; il croyait que la puissance publique est intéressée à ce que les crimes on seulement les abus de ceux qui la représentent

HT LE CHANCELIEU I) AdUESSEAU, i~>

soient ignorés et non punis. Il suivait peut-être à son insu cette maxime dangereuse, qui est de donner toujours raison aux supérieurs. Dans tous les cas, il avait connu en Languedoc M. de Basville et il lui en coûtait de frapper son fils. Mais Saint-Simon, qui le détestait, le somma de rapporter l'affaire au conseil et l'y contraignit; il aurait voulu, par esprit de justice et en haine de Noailles, qu'on accordât à la ville de Périgueux une éclatante réparation et qu'un châtiment exemplaire atteignît Courson. Daguesseau aurait dû partager sa colère contre un odieux abus d'autorité; sa place, sa dignité, ses opinions, ses sentiments de magistrat, sa passion de justice et d'honnêteté , lui commandaient d'tMre sévère et de tout oublier pour ce devoir. Mais il regarda trop au coupable, qui était homme de robe, et il se souvint trop d'une amitié d'ailleurs bien honorable. Quand son père avait quitté l'intendance du Languedoc, au moment des cruelles rigueurs que Louis XÏV avait crues nécessaires contre les protestants, il avait été remplacé par M. Lamoignon de Basville. Malade à ce moment, M. Henri Daguesseau avait chargé son fils de fournir à son successeur tous les renseignements dont il avait besoin sur l'état politique et religieux du pays. Daguesseau, alors très-jeune, l'avait fait avec un

'Vi LE DUC D'OULÉAKS

lact el une modération que M. de Basville avait loués; il avait joint aux éclaircissements donnés de vive voix- des notes écrites et des mémoires inspirés par son père, et il avait dû espérer que le nouvel intendant du Languedoc apporterait dans sa redoutable mission la sagesse et la ferme douceur qu'il voulait lui communiquer. Il avait du moins gardé de ces rapports un souvenir excellent et affectueux qui profita à Courson. Mais en général on vit dans sa conduite une grande faiblesse pour le monde de magistrats que Saint- Simon baissait, et Saint-Simon la fit ressortir, comme il savait le faire, pour justifier aux yeux du régentsonjugement etses craintes sur le cbancelier. Il y avait aussi, j'en conviens, quelque indécision dans l'esprit politique de Daguesseau, Il s'en défendait, ou plutôt s'en justifiait, en disant que les opinions du chancelier étaient des lois , et que, dès lors, il ne pouvait pas mettre trop de temps à les former. Il me semble que plus l'exercice du pouvoir est difticile, plus il bonore ceux qui y prennent part; mais rien n'en accroît plus la difficulté que l'indécision et la faiblesse ; il aurait fallu que Daguesseau se pla(;ât entre le Parlement, et que, des deux côtés, il fît sentir le poids de sa grave autorité et de sa haute raison ; il connaissait mieux que personne les ardeurs dan-

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;>ereuses et les vaincs inquiétudes qui souvent agitaient ses anciens collègues et les poussaient au delà des bornes; il avait très-bien et très-sagement jugé la îïiesure dans laquelle cette puissance mal définie du Parlement devait se mouvoir et s'exercer; il fallait que sa volonté l'atlacbàt et la retînt à cette limite que sa raison avait fixée. — Jl n'a jamais été Hicile de contenir une assemblée d'hommes oii chaque personne se multiplie, où toutes les passions s'accroissent en se touchant, où les vanités jirennent l'importance d'un intérêt public, où tout s'échauffe enfin, le mal comme le bien. — [.a laisser faire, comme sous la Fronde, c'est presque abdiquer; la supprimer ou la faire taire, comme Louis XIV, c'est un procédé facile, qui simplifie le présent, mais qui menace l'avenir. Le mieux est de la conduire vi de l'écouter sans la subir. Daguesseau a négligé ce rôle, qui allait si bien à son mérite, à ses opinions, à ses devoirs envers son souverain. Je sais qu'il était difficile, que l'inimitié du premier président le rendait plus difficile encore; mais tout cela aussi le rendait plus beau et devait le faire tenter. D'ailleurs, Daguesseau avait dans le Parlement beaucoup d'amis; le procureur général, qui l'avait remplacé, lui était dévoué jusqu'à la plus tendre affection; les deux personnages influents (pie j'ai (b'jà cités.

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l'abbé Menguy et l'abbé Pucelle, étaient avec lui de cœur et d'opinion'; l'énergie lui manqua, et il se borna à tâcher de modérer des luttes qu'il aurait dû conduire.

Mais que chacun soit juste, comme je viens de l'être, on conviendra que ce fut la finance qui, par-dessus tout, amena la disgrâce du chancelier. C'était déjà depuis longtemps une ennemie de sa famille. Elle avait failli briser la carrière de son père. M. Henri Daguesseau étant président au ' grand conseil avait à faire un rapport sur une question de finances; il la vit en magistrat. M. Golbert, qui était contrôleur général, ne partageait pas son avis. 11 s'engagea entre eux une lutte assez vive. Le magistrat développa son opinion, il ex-

* Voici le portrait de ces deux parlouicataircs, fait par le président llcnault : « L'abbé Mengiiy était un de ces hommes extraordinaires qu'on no saurait peindre que par eniliousiasme. Son âme ne le laissait pas e;i repos; ses yeuv pleins de feu annonçaient l'éloqucace qui l'animait dans la conversation comme dans les affaires. Avec cela, il n'y eut jamais d'homme plus doux. Cette douceur, jointe à beaucoup de vivacité et de gaieté, tenait de celle de l'enfance. Il se fâchait comme on se fâche à cet âge, sans aigreur et sans conséquence. Idées, tours, expressions, tout lui était soumis.... Ses mœurs, qui étaient pures et irréprochables, il ne les (levait point à la sévérité de son humeur, mais à la simplicité, à la candeur, à la droiture de son cœur, qui n'admettait pas plus les vices que son esprit les faux raisonnements... — M. l'abbé Pucelle était d'une taille médiocre, haut en couleur, des cheveux blancs qui le rendaient vén.'rable, quoiqu'il ne fût pas d'un âge avancé, en un mot, taillé en chef de parti. Son éloquence était ferme et véhémente. Il n'était pas, à beaucoup près, aussi instruit que l'abbé Menguy, mais d'une conception prompte. Quand il opinait, il avait l'air pénétré.... C'était le Démosthène du Parlement, d'ailleurs fort bon homme, aimant le plaisir et d'un connnercc fort agréable, r*

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