‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 7 sur 54 · I:T I.K CIIANCELIEU l)A(.r KSSEAU · texte numérisé non relu

I:T I.K CIIANCELIEU l)A(.r KSSEAU

j)Osn In cause de sa résistance avec une grande solidité et balança un moment les suffrages. Mais la raison du plus fort ou du plus puissant, ce qui est trop souvent la même chose, l'emporta bientôl, et le chancelier, qui raconte ce fait, résume la défaite de son père avec une pointe d'amerlume : c( Mon père, dit-il, trouva, ce qui n'est que trop ordinaire, la finance directement ojiposée à la justice. » Les courtisans crurent à une disgrâce complète de M. Henri Daguesseau, et pendant quelque temps, en effet, sa carrière parut entravéjî. Mais heureusement il avait eu pour adversaire un ministre qui avait la passion du bien public, et qui ne jugeait pas indigne de servir l'Etat un homme qui lui avnit noblement résisté; il devint bientôt intendant du Limousin et presque l'ami de Colbcrt. Mais la finance, qui s'opposa au chancelier, n'avait pas un si beau caractère; elle avait rendu nécessaire, comme on sait, la création d'une chambre de justice C'est le moment où Montesquieu disait de ses favoris : a Ils commencent ce métier par la dernière misère; ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont pauvres; quand ils sont riches, on les estime assez : aussi ne négligent-ils rien pour acquéiir de l'estime. »

Us en voulaient beaucoup au chancelier à cause

de sa probité qui les tenait si loin de lui, même (juand ils n'étaient plus de la boue; ils ne lui pardonnaient pas la chambre de justice, ce défilé étroit où ils devaient passer entre la vie et leur argent ' .

Le hasard, la détresse publique, la légèreté et l'indifférence morale du régent leur donnèrent à cette époque un chef qui les éleva jusqu'au trône, les mit dans les conseils et dans l'amitié du prince, en fit une armée, recrutée jusque dans les antichambres et derrière les carrosses, « un séminaire de grands seigneurs, » et pour ainsi dire la nouvelle noblesse de la France.

J'ai dit ailleurs ce qu'il fallait penser de Law. Les éloges intéressés ou irréfléchis qui lui ont été donnés ne changeront pas le sort dé sa mémoire. Capable d'être un banquier habile, il n'a eu ni la prévision ni le sentiment moral, qui font les véritables financiers comme les véritables politiques.

* On les oblige de déclarer au juste (leurs effets) sous [lelne de la vie; •linsi on les fait passer par un délilé bien étroit entre la vie cl leur arp:ent. [Lettres persanes , xcix.)

CIIAPITRi: 111

La véritable grandeur d'iii) minislrc. — Sa dignité vis-à-vis du Prince. — Le cliiuicelier aux prises avec les financiers. — Les financiers honorables el ceux qui ne le sont pas. — Situation financière de la France en 1717. — M. de Noailles, président du conseil des finances, est un apothicaire sans sucre. — I-es dehors de Law, — Daguesseau ne combat pas tous ses plans. — Il ne résiste qu'aux fausses entreprises d'où naîtra l'agiotage. — Sa résistance diffère beaucoup de celle du Parlement. — Elle est beaucoup plus sage. — Scène curieuse entre le régent ut leducde Saint-Simon dans la galerie de Coypel. — Le régent c^l fiœ' à terre. — Il essaye de rapprocher Law et Daguesseau. — Journée passée à la Roquette chez le duc de INoailles. — Mextrêmeotirtiou des doux amis. — Dernièrt; explication de Daguesseau avec le régent. — 28 janvier 1718. La Vrillière va chercher les sceaux. — Le chancelier Boucherat. — Lettre de Daguesseau au régent en réponse à celle qu'il en a reçue. — Exil à Fresnes, à quelques lieues de Paris.

C'est un grand honncnr de servir les princes, de les aider dans le gouvernement, et d'avoir avec eu.\ et après eux quelque influence sur le sort des hommes. J'entends par honneur, non la vaine satisfaction d'orgueil ou de jouissances que le pouvoir apporte, mais l'élévation morale qui s'atlache à l'exercice de la puissance publique. Dans sa passion pour la politique, ayant devant lui le Forum

et le souvenir de ses consulats, Cicéron porte celte grandeur jusqu'aux nues. Il Irouve que les hommes qui président à la destinée des villes et leur commandent l'emportent sur les autres comme les cités dominatrices dont parle Ennius l'emportent sur les villages et les châteaux ; il affirme que le plus noble usage de la vertu est le gouvernement de FEtat; et, de la seule autorité de son génie ému, il promet à ceux qui l'exercent avec dignité un séjour particulier et une place à part au delà de la vie. Il y a dans tout cela un peu d'exaltation républicaine et d'élan païen ; mais le fond de la pensée est juste et la vivacité de l'expression veut seule être adoucie. Il est certain qu'il n'y a pas de plus noble tâche que celle de gouverner les hommes et d'avoir sur eux le pouvoir de leur être utile en les améliorant; la nature et l'étendue de cette puissance peuvent en modifier l'éclat et les légitimes jouissances; mais, sous toutes les formes de gouvernement, avec ou sans périls, quand l'exercice du pouvoir est contesté ou quand il est paisible, dans les orages des républiques ou sous la douce et féconde température des monarchies, c'est toujours une grande chose d'avoir une part considérable dans le gouvernement de l'État; et c'est surtout en lui-même, plus encore qu'aux yeux de la foule, que s'élève l'homme appelé à ce rôle si dif-

ficile et si beau; presque toujours, mémo au milieu de ses faiblesses, il songe au l)ien public qu'il est chargé de faire, il y travaille j)ar devoir, par goût, et par honneur; s'il perdait cet admirable but, il serait comme un marin qui n'a plus de boussole et qui marche sous le caprice des vents. Aussi, je crois qu'il y a peu d'hommes, même parmi les moins bonsj qui s'approchent du pouvoir pour l'exercer sans ressentir cette grave et noble émotion qui écarte les soins personnels et livre l'homme entier au bien du public et du prince ; le plus souvent, il se forme entre le souverain et le ministre comme un contrat naturel dans lequel l'un et l'autre stipulent pour la société qu'ils veulent servir l'un et l'autre.

Du moins, je suis bien sûr que dans celui que le régent avait formé avec lui, Daguesseau avait, de son côté, mis tout ce qu'il fallait mettre. Peu d'hommes ont eu une aussi juste idée que lui de la puissance publique et des devoirs du minisire envers le prince. Quand le duc d'Orléans l'avait appelé dans ses conseils, il n'avait pas connu d'autre émotion que celle que je viens d'essayer de décrire. 11 avait reçu la nouvelle de son élévation à l'église de Saint-André-des-Arts, où il entendait la messe, et il n'avait pas voulu se rendre au Palais- Royal avant que la messe fût fmie. Dans un des

premiers discours qu'il avait prononcés comme avocat général, celui qui contient les titres de noblesse du barreau, il avait dit qu'en recevant des fonctions on se donnait entièrement au public avec ce qu'on avait de meilleur, et sans rien réserver pour soi-même. Devenu chancelier, il mit en pratique cette belle et originale servitude. Bans ses rapports avec le régent, comme dans leurs dissidences, il ne songea jamai* à lui-même, non pas qu'il fût indifférent à la conservation de sa dignité, mais parce qu'il aimait encore mieux son devoir que son intérêt. 11 lai eût été plus facile qu'atout autre de garder la faveur du régent : il ne la devait qu'à son mérite, il n'avait rien à faire pour l'entretenir ni pour la ranimer; il n'était pas réduit au rôle du courtisan, obligé de renouveler par des services ou par des flatteries la faveur, qui souvent languit dans le caprice où elle est née. Il pouvait aisément triompher de ses ennemis, défier les aigreurs de Saint-Simon, les rancunes des jésuites et de la duchesse du Maine, le mauvais vouloir de madame de Maintenon, la faiblesse et la mobilité du régent.

Mais sa conscience lui commanda de résisler à un entraînement qui venait d'atteindre le duc d'Orléans, et qui menaçait d'un prochain péril les mœurs et la fortune de la Fiance.

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Je n'ai pas à me plaire dans un parallèle entre Law et le chancelier Daguesseau. Je ne suis pas, comme on a voulu le faire croire, l'ennemi des hommes qui, portant dans les matières de finances un esprit vif et sûr, inventif et solide, honnête et fécond, y travaillent par des nouveaulés à la richesse puhlique en même temps qu'à leur fortune privée. J'honore tous ceux qui conlrihuent au hien commun, et ce serait ignorer toutes choses que de méconnaître les services que les financiers peuvent rendre à l'Etat. Sans doute ils ne créent pas directement la richesse, mais ils la répandent, et dans les canaux oij ils la font passer, elle peut et doit s'accroître, et, de là, vivifier toutes les industries, tous les arts, toutes les sources de la prospérité, dans les choses de la matière et dans colles de l'esprit. Je ne crois pasahaisser leur rôle ni diminuer leur légitime importance en les comparant à ceux qui, maîtres d'une eau ahondante et féconde, la dirigeraient si hien,. si vile, si à propos, qu'elle couvrirait, en les enrichissant, les plus vastes et, si l'on veut, les plus arides espaces. Malgré cet usage, la source originaire, au lieu de diminuer, grossirait, et ce serait l'art des directeurs qui l'aurait grossie. Mais, en cela comme en tout, pour bien faire il faut apporter d'abord l'amour du bien. Le financier, qui ne travaille qu'à sa fortune, est libre

d'employer les moyens qui l'y mèneront le plus vite; mais celui qui entreprend d'enrichir l'État, d'accroître la prospérité, d'étendre le bien-être général, de doubler la fortune publique par les combinaisons de l'esprit et par les ressources du crédit, celui-là doit y mettre la passion de la prudence et de la probité ; il s'élève du rang de ceux qui s'appliquent à amasser des richesses au rang des hommes d'Etat qui s'appliquent à les multiplier et à' féconder toutes choses. Bien loin que je déprécie ces derniers, je suis tout disposé à leur donner le rôle de l'estomac dans l'apologue de Ménénius et à suivre à cet égard l'instinct des sociétés modernes qui les provoquent de toutes manières, les recherchent avec ardeur et les honorent beaucoup.

Quand Law vint proposer au régent ses plans de finances, il n'y avait rien qui pût prévenir en faveur des financiers ; ils ne se donnaient môme pas la peine de cacher leur défaut de patriotisme et d'honneur; loin de chercher à faire le bien commun en môme temps que le leur, ils s'enrichissaient en appauvrissant tout le monde; l'Etat imprévoyant qui les laissait faire ou les encourageait, avait contre eux des retours impitoyables qui ne remédinient à rien et qui montraient seulement l'étendue et l'inlensité de la plaie; les chambres de

justice n'attestaient en effet que l'espèce de barbarie qui régnait alors dans cetle partie si considérable de la politique ; elles remplaçaient subitemont par la terreur, qui est toujours mauvaise, la tolérance la plus longue et souvent la plus empressée; elles mettaient aux prises l'injustici^ la cupidité et la bassesse, créant ainsi des luttes cruelles dont personne ne sortait vainqueur. Law prit la France et lé prince qui la conduisait dans un moment propice aux nouveautés et aux expériences; l'ancien mal avait empiré, et on avait été forcé de recourir à l'ancien remède ; tous les vieux et injustes moyens à l'aide desquels on augmentait la fortune publique, la refonte des monnaies, les banqueroutes partielles, étaient comme épuisés; on voyait de toutes parts leur injustice et leur vanité. La France était réduile non à la pauvreté, qui a sa noblesse, mais à la misère, à une misère liumiliante, et madame de Maintenon pouvait dire, avec plus de vérité que de goût, du duc de Noailles, président du conseil des finances, que c'était îdi apothicaire sans sucre'.

Du reste Law né se présenta pas conime ces financiers qui avaient toujours pris à l'État en ayant

* « M. le duc de Noailles Iravaillo loul le inalin et celle malinée dure jusiiu a Irois heures. On peut bien dire que c'est un apothicaire sans sucre, car il est président des finances, cl n'a pas un sou. » Février 1717.

l'air de lui donner. Il nnontra dans l'origine assez de dignité et de désintéressement. On peut même croire qu'il a été pendant quelque temps animé du noble désir de servir la France qui l'accueillait et le prince qui lui témoignait tant de sympathie et de confiance. Quand il arriva, il avait contre lui les habitudes et les mœurs de sa jeunesse; il manquait de cette solidité morale, plus nécessaire qu'à d'autres, aux hommes qui veulent manier les finances de l'Etat; il avait eu de bonne heure pour le hasard et pour le jeu un culte assez fervent et d'assez heureuses pratiques qui plus tard entraînèrent sa raison et égarèrent son esprit et sa conscience. Mais d'un autre côté il avait étudié avec une patience écossaise, un peu partout, surtout en Hollande, ce pays laborieux, prévoyant, actif au commerce comme Rome à la guerre, la science du crédit qui touche de si près à la politique, puisqu'elle peut servir à perdre ou à faire prospérer les Etats; seulement il avait trop arrêté ses études sur le mécanisme du crédit, au lieu de les porter sur ses sources, confondant ainsi le mouvement qui peut être artificiel, avec la vie qui ne l'est jamais. D'un esprit prompt, audacieux, sans nourriture morale, il s'était figuré que, par la création d'une banque bien organisée et bien conduite, on pouvait commander à tout, multiplier la produc-

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lion, créer et mainlenir la confiance, supprimer la nécessité de ré[)argne, remplacer les sources naturelles de la prospérité. Il avait si peu pénétré dans l'élude des conditions économiques du crédit, que, prenant la masse de numéraire pour la richesse elle-même, le signe pour la chose, il supposait qu'en accroissant cette masse à volonté, par cela seul et par cela même la richesse puhlique se trouverait accrue. Ses premières démarches tendirent à faire prévaloir tout d'un coup cette grave et dangereuse erreur. Il persuada au régent de créer une banque avec les fonds de l'Etat et de battre monnaie avec du papier. Quelques mois après avoir reçu l'autorité souveraine, le duc d'Orléans était prêt à faire le petit-fils de Louis XIV escompteur et bancjuier; mais le projet échoua, et Daguesseau fut un de ceux qui le firent échouer.

Le régent raconte lui-même, dans le préambule de l'édit du 2 mai 1710, le sort de cette première idée. Apprenant la mort du roi et sachant du duc d'Orléans ce que tout le monde pouvait déjà deviner, LaAv fit briller à ses yeux les succès des banques publiques de la Hollande et de l'Angleterre, et l'engagea à en établir une pour le compte et des deniers du roi. Un conseil des finances fut réuni ; on y appela plusieurs banquiers de Paris, des négociants et des députés des villes de commerce ; on

y fit venir Daguesseau, qui n'était encore que procureur général. Ce fut la première fois qu'il se trouva en face de ce séduisant étranger qui annonçait des merveilles et qui exerçait déjà sur les imaginations, en excitant les intérêts, un assez grand empire. Il devina tout de suite le côté faible de ce génie facile, confiant, superficiel et aventureux ; il aperçut immédiatement les défauts du plan proposé ; Saint-Simon le déclarait incapable d'être un politique parce qu'il était magistrat; beaucoup le jugeaient par la même raison incapable d'être un financier. Mais il montra qu'un magistrat comme lui pouvait donner de bons avis sur toutes les matières ; il reconnut sans peine « qu'une banque serait très-utile dans un royaume qui, par sa situation et sa fertilité, jointe à l'industrie de ses habitants, n'avait besoin que d'un crédit solide pour y attirer le commerce le plus florissant. » Mais il repoussa l'idée de la fonder avec les deniers du roi comme une idée fausse, impolitique, dangereuse, et il fit prévaloir son opinion.

Law, n'ayant pu l'emporter sur ce premier point, supplia presque aussitôt le régent de lui accordei" la faculté d'établir une autre espèce de banque dont il offrait de faire les fonds avec ses deniers et ceux de sa compagnie; il promettait a d'augmenter la circulation de l'argent, de faire cesser l'usure.

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de suppléer aux voitures des espèces entre l^aris el les provinces, de donner aux étrangers le moyen de faire des fonds avec sûreté dans le royaume, de faciliter aux peuples le débit de leurs denrées et le payement de leurs impositions. » Pour réaliser ces promesses, il se bornait à demander un privilège de vingt années et le droit de stipuler en écus de banque d'un poids et d'un titre invariables.

Le régent qui « connaissait son expérience, ses lumières et sa capacité, » lui accorda ce qu'il demandait, et n'ayant pas osé se faire lui-même le directeur de cetle banque, il crut qu'il n'était indigne ni de son rang ni de sa naissance de s'en déclarer le prolecteur. Loin de blâmer cet édil, Daguesseau le fit enregistrer au parlement en même temps que les lettres patentes qui réglaient l'organisation de la banque, et qui en nommaient le sieur Fénelon inspecteur pour le compte du roi. Un peu plus tard, au mois d'avril i 71 G, il prit une part plus directe aux mesures qui favorisaient et développaient la banque; il a même signé comme cbancelier l'édit qui créait la Compagnie des Indes; mais dès ce moment sa liante raison démêla dans les projets de Lavv ce qu'ils avaient de chimérique et de funeste. — Il vit (jue cette prétention de concentrer sous la main d'un banquier l'administration des revenus publics, les monopoles conimer-

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ciaux el l'exploitation d'un pays immense et inconnu, ne pouvait être qu'une grande aventure ; il s'en ouvrit au prince et il discuta contre Law, non pas seulement en magistrat, comme on l'a dit avec un dédain intéressé, mais en politique et en financier. Il ne faut pas confondre sa résistance avec celle du Parlement. Le Parlement déploya dans la lutte plus de passion que de sagesse, et il paraît n'avoir eu que comme un vague sentiment du mal qui allait arriver. Les raisons qu'il opposa à la création de la banque ont été critiquées jusqu'à la raillerie, et la raillerie seule est de trop dans ces critiques. Les magistrats ne prirent pas la peine d'étudier les questions que soulevaient ces nouveautés; ils en sentaient le danger sans en comprendre l'intérêt, et au lieu de s'appliquer à contenir dans de sages limites cette puissance du crédit emportée par sa nouveauté même, ils la repoussaient aveuglément et de façon à l'irriter. Mais le chancelier ne fut pas avec eux, et s'il n'eut pas l'énergie de les ramener à une saine appréciation, il se garda bien de les suivre dans leurs oiseuses querelles et dans leurs remontrances futilement motivées. Il a été dans toute cette affaire un sage, un politique , un bon conseiller et un excellent juge. Ce sera pour lui un éternel honneur d'avoir osé tenir au prince ce simple et beau langage : Ne

ET LE CHANCELIER DAGUESSEAU. Cl

livrez pas la fortune, les mœurs, toutes les lichcsses morales de la France, à des entreprises bonnes à l'origine, devenues presque aussitôt hasardeuses, chimériques, fécondes en fraudes, et qui, animées par la passion du gain obtenu sans travail, répandront dans le pays la plus dégradante misère.

Saint-Simon pourra dire de lui qu'il n'y eut ja- . mais rien de si hermétiquement bouché en fait de ^ finances, d'affaires d'Elat, de connaissance du monde. Ces injures ne changeront ni la vérité, ni l'histoire, ni la part qui revient à chacun dans ces ; graves événements. Une fois convaincu que, sous de trompeuses apparences et par de faux succès, Law conduisait le régent et la Fiance à des malheurs peut-être irréparables, il ne cessa pas d'appuyer le duc de Noailles dans sa résistance au système et de mettre les points sur les i, comme on l'en a accusé.

A-t-il ainsi manqué à ses devoirs ou les a-t-il remplis sans sagesse et sans mesure? A-t-il été le ministre honnête et clairvoyant d'un prince emporté par des chimères, ou a-l-il fait de son pouvoir un misérable abus en cherchant à gêner l'essor d'un plan financier utile au présent et à l'avenir de la France? Telle est la question qu'il faut résoudre avec cette froideur équitable qui doit marquer les arrêts de l'histoire.

Si Daguesseau avait été contraire à Law sans

l'avoir entendu ' ; si, comme le Parlement, il n'avait pas pris la peine de juger les projets présentés, il mériterait les plus graves reproches, et il aurait cessé d'être un homme d'Etat. L'esprit conservateur n'est bon en toutes matièresqu'à la condition de n'être ni exclusif ni absolu. Dans toute les époques, avec du plus ou du moins, la société est agitée en deux sens opposés, et marche au milieu de forces contraires qui devraient lui donner un équilibre parfait, mais qui s'irritent au lieu de s'entendre, et poussent chacune de leur côté avec trop d'impatience et d'ardeur. Le goût des changements et des nouveautés a les plus puissants auxiliaires, et au premier rang de ces auxiliaires il faut placer la Providence, qui assiste aux divers mouvements des sociétés humaines et qui les favorise. Assemblés par des instincts, réunis par des lois, nous sommes des ouvriers qui tachent d'améliorer ce qui les environne, de changer le mal en bien, et le bien en mieux. Que Montaigne vieilli, fatigué d'avoir vu et d'avoir médité, se range du côté du repos, et préfère, sur son oreiller un peu étroit, l'immobilité aux agitations et aux nouveautés, cela se comprend; mais ce n'est pas l'attitude de la na-

' Le duc (VAiiLin raconte que, dans les premiers temps du Système, le ic'gent, le cluMitclier, Law et M. de Nouilles, s'enlciidaicnt Ircs-hien, et iju'il tn eut la preuve en soupant avec eux^

lure humaine en sa jeunesse ou bien en sa malurité. Il faut alors qu'elle cherche, qu'elle invente, qu'elle découvre, et qu'elle fasse la guerre au passé. De cette fièvre naturelle et féconde sortent les élans puissants et les créations imprévues; c'est elle qui anime, agite, accélère, améliore la vie sociale; elle a besoin d'être contenue comme toutes les ardeurs, mais non pas supprimée; c'est aux lois acceptées, aux usages formés, aux choses établies, de se défendre et de résister. Avant de laisser passer les nouveautés, il ûnit leur demander un compte rigoureux et sévère, il faut aussi exiger qu'elles se présentent doucement, à découvert, sans violences d'aucun genre, sans aucune fraude, comme des forces amies, et avec ce caractère de solidité qui rassure l'avenir autant que le présent.

Si ces règles avaient été suivies quand Law appliqua ses idées à notre régime financier, il eut procédé plus lentement, avec plus de prudence, sans s'imposer par des édits successifs et des lits de justice; il eût fait appel non aux folles passions, toujours si aisées à soulever, mais à une confiance calme, durable et ferme; de son côté, le Parlement, qui dans cette occasion prit le rôle de conservateur, n'eût pas violemment et par les plus mauvaises raisons repoussé des idées qui, pour être nouvelles, n'étaient pas toutes à dédaigner ni à

Ci LE DUC DORLÉANS

combattre. Le rôle de pouvoir conservateur est plus élevé et plus difficile que cela. Il consiste à étudier ce qui vient à lui, à le connaître aussi bien que ceux qui le présentent, à le juger avec le seul Sentiment du bien public, sans prévention, sans calculs personnels, avec l'imparlialité et la supériorité du juge. Autrement les allures violentes et les prétentions révolutionnaires des novateurs pourraient avoir leur excuse. Mais si le Parlement, dans ces circonstances, défendit le passé avec maladresse et sans discernement, pendant que le régent mettait à le détruire une ardeur excessive et une blâmable imprévoyance, Daguesseau me semble avoir donné des leçons de sagesse à tout le monde. Je crois qu'au fond le régent le savait, et que, s'il n'eût pas été étourdi par les premiers succès de Law, trompé par tous ses courtisans, irrité par les remontrances si vaines et si peu instructives du Parlement, il eût gardé le cbancelier auprès de lui et l'eût écouté davantage. D'ailleurs il ne renonça pas sans peine aux services et aux conseils d'un ministre dont il connaissait la baule capacité et qu'il savait dévoué \ sa personne. 11 fallut qu'à l'influence de Law se joignissent les mercuriales de Saint-Simon, et qu'on persuadât au prince que le cbancelier faisait, contre lui, cause commune avec le Parlement.

Dans les premiers jours du mois de janvier 1718, le régent, tout porté pour Law, animé contre le Parlement, mais plus encore à ses plaisirs qu'à tout le reste, se promenait dans la galerie de (loypel, au Palais-Royal, avec le duc de Saint-Simon; il se plaignait un peu de tout le monde, des conspirations de la duchesse du Maine, du duc de iNoailles, de Daguesseau, de tout ce qui en bien et en mal faisait obstacle à ses projets, à son pouvoir, à sa personne; il n'était pas toutefois décidé à retirer ce droit de remontrances qu'il avait si solennellement reconnu en recevant la régence ; il redoutait cette extrémité et l'espèce de contradiction qui en résulterait contre lui, s'il y arrivait. Saint-Simon le i)réclia avec toutes les inspirations de sa haine privée et pui)lique contre le Parlement; il dit qu'il le prêcha jroidemcni^ mais qui le croira d'un esprit qui ne perd en écrivant ni sa passion ni sa flamme, et(pii n'est jamais calme, pas même quand il médite? 11 mi tr donc à parler cette colère qui le rendit si heureux, à quelque temps de là, au lit de justice où les magistrats lurent humiliés; il rappela au régent qu'il « lui avait prédit, et il y avait longtemps, que sa mollesse à l'égard du Parlement le conduirait enfin à n'être plus régent que de nom. » Si on l'en croit, là-dessus le duc dOrléans s'arrêta, se tourna à lui, rougit, se courba tant soit peu,

mit ses deux poings sur ses côtés, et, regardant en vraie et forte colère : Mort... dit-il, cela vous est bien aisé à dire n vous qui êtes immua])le comme Dieu et qui êtes d'une suite enragée... Mais alors, avec un sourire et un froid encore plus marqué, l'ennemi du Parlement, plus libre et moins respectueux qu'aucun parlementaire, après s'être fait dire par un prince qu'il était immuahlc comme Dicd^ lui répondit : « Vous me faites, monsieur, un grand bonneur de me croire tel que vous dites, mais si j'ai trop de suite et de fermeté, je voudrais vous en pouvoir donner mon excédant, cela ferait bien deux bommes parfaits et vous en auriez besoin. »

A ces mots qu'un prince n'eût pas laissé dire sous cette forme impolie et pédante, le régent fût tué à terre^ ne répondit mot et continua sa promenade à plus grands pas.

On voit bien dans cette scène, si je ne me trompe, même au travers des paroles de son interlocuteur, l'état d'esprit du duc d'Orléans; ony voit en même temps, sur un piédestal fait par lui-même, et dans Tattitude d'un bomrae d'Etat qui réprimande son prince jusqu'à la confusion, le duc de Saint-Simon qui toute sa vie fut Tin courtisan beureux et non pas un Galon non plus qu'un Riclielieu. (lelle grandeur factice n'a pas imposé a l'bistoire, et on sait

i:t i.e ni ange lier ha g tes s eau. r.T

ce qu'il faut prendre de ces recils animés après coup et de ces scènes arrangées avec art pour tromper et séduire à son profit la postérité qui doit les lire. Ce qui est vrai, c'est que Saint-Simon, sans avoir de sympathie pourLaAv ni de penchant puui" ses idées, en haine du Parlement et de Noailles, poussa de toutes ses forces à la disgrâce du chancelier, qu'il appelait, avec cette froiflenr dont il cherche à couvrir sa colère, Vcsrhirc rolontairc du duc de Noailles.

Cependant le régent essaya une dernière fois de rapprocher La^v et Dagucsseau : en se livrant à l'un, il sentait qu'il lui importait pour son honneur et pour son intérêt de ne pas perdre l'autre; un ministre estimé, fut-il sans talent, profite encore au prince. En lui voyanl approuver une mesure qui l'inquiète, le puhlic se rassure, et c'est un très-grand poids qu'apportent ainsi à l'Etat les ministres qui ont une grande réputation d'intégrité; c'est le poids (|ue la morale ajoute à la politique pour la faire réussir. Law lui-même, dont l'esprit, mieux fait que la conscience, comprenait l'utilité de ce concours, avait tout essayé pour l'obtenir; il avait, au milieu de son éblouissante fortune, et quand tout le monde était à ses pieds, témoigné à Dagucsseau la plus grande déférence, il avait cher-

ché à le convaincre et employé vis-à-vis de lui toutes les séductions.

Le 6 janvier, sur le désir du régent, le duc de Noailles réunit à la Hoquette Law et le chancelier; le duc d'Orléans y vint, et pendant de longues heures on chercha à s'entendre. Sans avoir les détails de cette curieuse séance, on peut aisément les connaître; Law y développa la dernière partie de ses plans et ce chimérique espoir de créer sans cesse des richesses par le seul effet du crédit; il fit voir le succès qui élait pour lui et qui tournait toutes les têtes; aux ohjections tirées de la morale, il répondit que la morale politique n'admettait pas les calculs étroits et les rigoureux ohstacles de la morale vulgaire; aux dangers qu'on lui montra dans un avenir prochain, il opposa sa confiance, celle du prince, celle du public.

Soyons sincères; il fallait une haute raison pour se défendre contre tant d'apparences et des promesses si solennelles; il fallait une rare fermeté d'esprit pour ne pas trouver, comme le régent, la discussion de Law péirmptoire ëi ses ressources évidentes. Daguesseau sut l'avoir et la communiquer au duc de Noailles. Mais g^ îuiX exlrême-onction des deux amis^ comme dit Saint-Simon, heureux de ce double et prochain décès. Le '2() janvier, le Farlement, à l'occasion de la refonte générale des mon-

ET LH CllANCELIKli 1)A (;LESS1::.V U. 01)

naics que Law avait exigée, fit des remontrances qui indiquaient toute l'ardeur de la lutte. Bien que ces remontrances fussent mal motivées, Daguesseau ne pouvait pas trop les blâmer, à cause du sentiment qui les inspirait; il se borna à dire que le roi ferait connaître ses ordres, et qu'il espérait que le Parlement obéirait sans remise. Saint-Simon trouva ce terme bien cbétif et bien faible; il aurait voulu que le chancelier reprît le fouet de Louis XIV et frappât les magistrats qui n'applaudissaient pas M. Law, que lui, Saint-Simon, n'applaudissait pas davantage.

A la sitite de celte séance, Daguesseau chercha à avoir et il eut avec le régent une dernière explicalion : il ne voulait pas laisser confondre sa résistance avec celle du Parlement, dont il désapprouvait la forme, les motifs, l'insistance; il se borna à dire au prince, avec une grande franchise et une grande simplicité, que, « quel que fût le fond de son opposition au système de Law, il n'avait point hésité à blâmer la résistance trop vive et souvent mal éclairée que le Parlement opposait à son établissement. »

Toute la défense du chancelier est dans ces paroles, et, en les métlitant, tout le monde conviendra que ce fut une grande faute d'écarter le ministre qui pensait et qui parlait si sagement et avec tant de modération.

"iO LK DUC DOIILÉANS

Mais la résolution du régent était prise,' et déjà le lieutenant de police d'xVrgenson, qui était à couteaux tirés avec le Parlement, qui était ennemi des longueurs, qui avait été l'ami des jésuites en temps opportun, que Saint-Simon prônait, que Law avait accepté, était averti qu'il allait recevoir les sceaux, c( à la condition sine quâ non qu'il adopterait le système. »

Le 28, à sepf heures du matin, M. de la Vrillière alla chez M. le chancelier, de la part du duc d'Orléans, lui demander les sceaux. Le chancelier, qui pouvait prévoir sa disgrâce, en fut pourtant un peu surpris, et il ne prit pas la peine de cacher son émotion. Le pouvoirnoblement exercé mérite hien qu'on le regrette, et ceux qui s'en servent uniquement pour eux-mêmes ne sont pas seuls à en déplorer la perte. Je saurais mauvais gré à Daguesseau d'avoir reçu la nouvelle de sa chute avec indifférence. 11 avait pris son élévation simplement et comme un grand ensemble de devoirs à remplir. Ce n'est pas lui qui, comme le chancelier Boucherat, auquel Saint-Simon ose le comparer, avait eu à ce moment l'hypocrisie du bonheur, qui avait fait semblant d'être modeste, qui n'avait plus songé qu'à vivre et à avoir de la santé, qui n'avait plus vu ceux qui avaient cessé d'être ses égaux, et qui avait plié sous le poids du bonheur dans les em-

brassements des grands '. — Cette sorte d'aliénation mentale qui atteint les âmes vulgaires quand le hasard ou la foveur les portent au pouvoir ne Tavait pas même eflleuri'». Il avait reçu la puissance en homme qui saura bien la quitter ; mais, en l'exereant avec tant du pi'obité, il avait appris à l'aimer, et l'injustice qui l'en privait lui permettait d'écrire au régent : « Monseigneur, vous m'aviez donné les sceaux sans que je les eusse mérités, vous me les ôtez sans que je les aie démérités. »

11 aurait voulu voir ce prince, qu'il jugeait presque aussi accessible au bien qu'au mal , et lui montrer une dernière fois l'abîme où il se plaisait a tomber; mais la Vrillière avait Tordre de refuser cette entrevue, si le chancelier la demandait. Le régent écrivit du reste à Daguesseau dans hi journée une lettre Irh-honnêie; il le remerciait de ses services, l'assurait de son estime, et se séparait de lui avec regret. Les conditions de celle disgrâce en marquèrent très-bien le sens et la portée; on ne voulut pas laisser Daguesseau à Paris, l\ côté du gouvernement que sa seule présence eût gêné; la perte du pouvoir ne détruisait ni son inlluence morale ni l'empire qu'il avait acquis sur les esprits honnêtes ; en lui faisant dire qu'il [eraii bien d'aller

* La ISruyère fait ainsi le porlialt ùu ihantclicr Doucherai.

passer quelques jours à Fresnes^ le régent rendait encore hommage au crédit qu'il conservait sur l'opinion et peut-être sur lui-même; il ne prit pas cette précaution avec le duc de Noailles, qui, averti de ce qui se passait, courut chez lui et lui remit sa commission de président du conseil des finances. Le prince la reçut, quoique avec peine, mais il appela aussitôt Noailles dans le conseil de régence, parce que ce personnage, plus facile à conduire que Daguesseau, ne foisait pas au système et à ses autres entraînements un obstacle insurmontable aux yeux des gens de bien. Je ne crois pas exagérer en disant que, dans Daguesseau, ce furent la raison, la prévoyance, la sagesse, un peu la liberté, qui, devenues importunes, furent reléguées à Fresnes, à quelques lieues de Paris.

Avant d'y voir le chancelier, avant de l'y conduire, il est bon, pour éclairer jusqu'au fond cette instructive histoire, de rappeler comment cet événement fui pris et jugé par l'opinion, qui n'était pas encore la reine du monde, mais qui allait le devenir.

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