‹ Le Duc d'Orléans et le chancelier DaguesseauChapitre 8 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La passion monarchique en France. — De quoi elle se composait. — Tout venait Hu roi. — Ce qu'était alors une disgrâce. — Celle du chancelier l'Hôpital, ir)68. — Charmants détails. — L'IlôpiUil à Vignai. — Sa lettre à la reine. — Ses vers latins. — Sous Louis XIV, la disgrâce anéantit : le comte de I3ussy-Rahutin, Racine. — Daguesseau tomba comme un sage. — Son ami le cardipal de Polignac. — L'opinion de Saint-Sitnon et de Duclos. — Compliments du cardinal de Polignac en vers marotiqnes et réponse du chancelier.

La passion monarchique a été portée en France aussi loin que possible, et, quand on la voit se soutenir si longtemps, si souvent éclater, même à côté des mauvais rois, on veut connaître sa source pour bien juger sa force. Il ne faut pas la chercher dans le goût des hommes pour l'obéissance; ce goût n'est pas dans notre cœur, et c'est la raison seule qui nous l'impose ou qui nous le donne; il y a loin de l'obéissance à l'affection, aussi loin que de la froideur à la tendresse; or la royauté n'a pas seulement été obéie en France, elle y a été aimée, et, je le répète, aimée jusqu'à la pas-

sion; elle y a été, quelquefois sans le roi, robjet d'un culte fervent, spontané, public ; je ne parle pas des courtisans, qui n'ont presque jamais vu dans le prince que le dieu de la faveur, et qui en lui n'ont guère aimé qu'eux-mêmes; je parle des âmes généreuses, des esprits libres, des écrivains, des poètes, des grands hommes et des grands esprils, je parle de tout le monde; personne alors ne pensait qu'il n'y eût pas de salut pour la dignité humaine hors de la république ; un sentiment religieux mêlait le roi, dans une certaine mesure, aux adorations mêmes dont Dieu était l'objet; cette idée que le prince avait la confiance et la délégation du ciel soumettait et passionnait les consciences sans les abaisser; le cœur des peuples donnait son consentement à cette fiction, et par là faisait à la royauté les plus profondes racines. Ainsi l'autorité réelle, si grande qu'elle fût, ne supportait pas seule la monarchie, elle y était aidée par cette passion qui, comme toutes les passions humaines, a eu ses divers âges, qui paraît s'éteindre de temps à autre, se modifie seulement, change d'objet et d'attitude, de mœurs et de langage, mais se retrouve toujours.

En se figurant bien l'étendue, la force, la magie de ce pouvoir, on comprend aisément de quelle importance était une disgrâce. Il semblait qu'on

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ne pût rien tenir de soi, pas même son mérite; tout venait du roi, tout revenait à lui; il avait tous les prestiges, il ne se trompait pas; bien peu s'élevaientsans lui, aucun contre lui; il était la source de toutes les grandeurs sociales, et sa seule volonté pouvait, sinon donner la gloire, au moins la retirer: j'entends la gloire viagère, la renommée qu'on ii appelée l'usufruit de la gloire, et non pas celle que la postérité décerne et qui est maîtresse du temps.

Un des points de l'histoire qui marque le mieux l'exaclitude de ces traits, c'est la disgrâce d'un homme qu'on peut, sans parti pris et après examen, donner pour ancêtre à Daguesseau, le chancelier l'Hôpital.

La passion monarchique, puisque j'ai cru pouvoir l'appeler ainsi, fut alors soumise à de cruelles épreuves, mais elle leur résista; elle était si forte, qu'elle ne fut pas détruite par ces princes, dont Tàme et le corps étaient malades, qui, par leurs moeurs et la durée de leur règne, semblent des ombres de roi, qui se croyaient de grands politiques, parce qu'ils portaient sur eux un Machiavel \ avec un bréviaire. La royauté tournait dans un cercle sanglant et vicieux. Le gouvernement était une sorte de laboratoire où les préparations de toute nature et les compositions politiques les plus variées remplaçaient la sagesse, la morale, l'é-

nergie , la volonté , le respect et l'amour des hommes. A côte de ces princes, comme pour établir un de ces contrastes exemplaires dans lesquels elle se plaît, la Providence avait mis un grand homme de bien que nous n'admirerons jamais trop. Le chancelier l'Hôpital était un politique de l'école de Daguesseau, avec plus d'intuition et une âme plus forte; il avait dans l'esprit les belles théories de Platon, dans la conscience les vertus étroites de Caton, dans le cœur, au fond et à la surface, ce goût absolu du bien, cette piété sincère, cette charité publique, cet amour du vrai Dieu, tout ce groupe de qualités chrétiennes qui lui donnent un niveau particulier au-dessus même de la grandeur antique. On l'a récemment attaqué au nom de la Ligue; on a cru avoir trouvé dans les souvenirs d'un ancêtre de madame Daguesseau ^ qu'il portait une secrète faveur au parti protestant y qu'il inclinait à l'hérésie et qu'il n'avait aucun génie politique. Ces tardives piqûres touchent à peine au marbre sur lequel l'admiration a û\é les traits de ce grand magistrat, qui fut incomparable dans un âge appelé avec raison l'âge héroïque de la magistrature française. Pour moi, je ne sais

* Nicolas Lcfcbvrc de Lezeau, de la famille d'Ormcsson, ne; en 1580, doyen du conseil d'État sous Louis XIV, qui a laissé un mémoire sur 1:« Lii;ue.

pas d'homme qui, sur les champs de hataille de la vie civile, me semble avoir été ni un meilleur ni un plus sage capitaine.

Je ne veux pas m'étendre sur sa vie, de peur d'avoir l'air de chercher une digression et de m'y plaire. C'est sa disgrâce seule qui entre dans mon sujet, avec le sort qu'elle eut et l'indiflërence qui l'entoura, à côté d'une royauté dont le prestige cachait l'abaissement.

Rarement on a vu dans l'histoire une plus injuste défaite de la modération et de la sagesse. C'était la politique du bon sens, de la droiture, de la tolérance, qui succombait avec l'IIopital.

Mais la postérité l'a bien plus remarqué que ses contemporains. L'Hôpital prit la route de Vignai avec sa femme, sa fille, son gendre et cette multitude de petits-enfants que Dieu avait comme semés autour de son exemple.

Pierre Brûlart, le la Vrilliùre de 1568, alla de la part du roi lui demander les sceaux, et l'inviter à se reposer de ses longs travaux; on mit à sa place, sans avoir ni le désir ni l'espoir de le remplacer, Morvilliers, évoque d'Orléans.

Pour lui, il reçut ce coup du pouvoir royal, qu'il avait servi si sagement et si bien, d'un cœur fier et monarchique, de manière que le prince y trouvât, s'il eut voulu s'instruire, une douce et

noble leçon, d'une façon excellente pour luimême, pour son repos, pour son honneur présent, et, ce qui aux hommes de quelque grandeur importe encore plus, pour son honneur à venir.

Mais il faut bien le dire, et c'est là que je veux en arriver, la seule consolation d'une disgrâce était alors dans la fermeté d'âme et la noblesse de caractère du ministre disgracié. Tout semblait dit pour la plus légitime ambition quand on avait perdu la faveur du prince, et l'on ne pouvait guère compter sur les retours ; quand il avait le plus raison, quand il accomplissait une œuvre patriotique et royale, le ministre, abandonné par le roi, n'avait même pas pour lui cette force de lopinion qui s'est mise plus lard en mesure de commander un peu à tous les pouvoirs de la terre. Ainsi, pour beaucoup, Richelieu a poursuivi un grand but de politique étrangère et de politique intérieure, vers lequel il a entraîné la royauté avec une rare puissance de volonté et de commandement; il a absorbé le roi, et il est curieux, quand on relit le Prince de Balzac, par exemple, de voir avec quel soin cet écrivain de cour s'efforce de maintenir par une fiction le pouvoir dans les mains débiles et royales qui ne l'exercent pas. Eh bien, si Louis XIII, tout inactif qu'il fût, si peu roi qu'il était, se fût un jour réveillé de sa torpeur mala-

dive comme cela lui arrivait seulement devant le feu de l'ennemi, et que, cédant aux cris de sa mère, aux plaintes de la noblesse décimée, à la liaine que le cardinal semait partout, il eût renversé ce prélat tout-puissant, Richelieu n'aurait eu dans sa disgrâce aucune compensation, et il lui eût fallu attendre le jugement de l'histoire, qui, devant sa tache inachevée, aurait pu lui manquer aussi. Tout le monde eût été pour le roi, bien qu'il ï\e fût qu'une ombre, le sentiment monarchique s'attachant alors à l'image presque autant qu'à la réalité. — Il est vrai qu'il n'y avait pas d'opinion ailleurs qu'à la cour, et aux yeux de la cour la disgrâce anéantissait.

L'Hôpital a d'ailleurs laissé à Daguesseau un précieux et charmant modèle de disgrâce sans popularité , librement expliquée , supportée sans amertume, combattue par les plus doux et par les plus nobles moyens; il raconte en vers latins qu'il succomba avec l'éloge des gens de bien et la haine des scélérats [cum lande bonorum latronumque odio) ; il peint en quelques traits le roi qui l'abandonne et la cour corrompue qui a provoqué cet abandon ; il constate qu'en ce lieu, d'où devaient venir tous les bons exemples, on passe sa vie à arranger des fraudes, à tendre des pièges, à étouffer la renommée et le mérite, et que c'est à qui y le-

vera le plus la tête K II est heureux d'ailleurs de ne plus servir la multitude de maîtres que le pouvoir et les passions du prince lui donnaient, de ne plus obéir a ux^ favoris, Pallantibus alque Narcissis; il se sent possesseur de lui-même, habile sa maison, qui a plus de charme qu'aucun palais, et se promène tout seul dans des champs bien à lui, jusqu'à ce que sa femme l'appelle pour le repas ". Il ne se plaint ni du sort ni du roi. Une lettre qu'ilécrit à la reine mère, qui l'avait autrefois protégé, marque bien la moralité de cette disgrâce. Le cœur du disgracié y paraît sans révolte, et on y voit ' aussi que la puissance monarchique peut s'oublier alors jusqu'à l'ingratitude, sans susciter de colère ni même de reproches.

Dans le gouvernement, l'Hôpital ne s'était pas enrichi; il eût rougi d'accroître sa fortune, même par l'épargne, aux dépens de ses devoirs envers le prince et envers le public ; en même temps, il ne crut pas s'humilier en écrivant à la reine mère cette lettre qui à elle seule est la peinture (et quelle peinture!) de la disgrâce d'un ministre

* Mille dolos et mille vicissim relia tcndunt. Mille modis ccrlanl aliefiuni exlin<i;iicri' nomcn, Ut i-oli jactare caput vidcaiitur in aula.

2 denique regno.

et auibulo ^o!us,

Instruclis cpulis cœr.aluin diim vocet uxor.

KT LK CIIANCEMEU DAC. UESSi: AU. 81

homme do bien sous la monarcliie des Valois : « Madame , j'ai soixante-cinq ans passés, une femme, un gendre et déjà neuf petits-enfants ; j'ai un train de vieux serviteurs que je ne puis, sans délojjauléj laisser mourir de faim; une tour de mon bâtiment tombe en ruine. Avec cela, si Votre Majesté, empêchée par les besoins de rEtat^ ne croit pas pouvoir m aider ^ j'endurerai avec patience; cela n'est ni long ni difficile à mon âge. »

La reine ne répondit pas; elle fit la faute de ne pas se placer dans ce tableau où l'Hôpital consentait à lui tondre la main comme un ancien serviteur, non pour lui, mais pour son bâtiment qui s'écroule et ses vieux domestiques qu'il ne peut laisser mourir de faim. Je ne connais l'art de la peinture que pour l'aimer comme une des plus charmantes expressions de la beauté; mais il me semble qu'avec cette lettre on pourrait faire une toile délicieuse oii se grouperaient la noble figure du vieillard disgracié, ses enfants, ses serviteurs, sa maison, dont une aile est chancelante, vaste pour trois ou quatre amis, son Virgile, sa femme, qui préside aux travaux domestiques {manibusque vxoris consila noslrx vina); et si la reine avait voulu, au lieu de durcir le tableau par un refus et par son absence, l'ennoblir par une grâce noblement accordée, ce n'est pas la morale politique

qui seule aurait à recueillir ces traits el ces détails instructifs; la peinture et la poésie les lui disputeraient certainement.

Mais c'est assez, et je n'ajoute qu'un mol pour compléter les leçons et les exemples contenus dans cette disgrâce de l'Hôpital.

Il la prit en sage, en serviteur dévoué, en sujet soumis, et dans le cœur duquel l'injustice n'éveille même pas l'orgueil.

Il eut cette douleur de ne pouvoir plus rien pour son roi, de ne pouvoir plus lui rendre de fidèles services {operam jfrœbere ftdelem) et d'assister absent aux fureurs qui bj^ûlaient sa patrie et qu'il voyait s'irriter au lieu de s'éteindre.

Quant à l'opinion, elle ne se prononça pas, et je n'ai trouvé ni dans Pasquier, ni dans Montaigne, ni dans aucun de ces écrivains qui formaient avec les magistrats le parti des Politiques ou qui lui étaient attachés, une plainte contemporaine contre le roi qui renvoyait un tel ministre.

Je sais qu'au milieu de cette société exaltée il y avait un parti qui, se croyant le défenseur préféré de l'Église, méconnaissait toute autorité rivale, et môme celle du roi. Je n'ignore pas que la ferveur monarchique recevait de fortes atteintes en attendant le régicide. Je sais que les Guises discréditaient la royauté et voulaient remplacer le roi. Mais

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