‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 15 sur 26 · M., VII · texte numérisé non relu

M., VII

Voilà ce qui a trop manqué à ce gentilhomme si occupé d'affaires, et surtout de la grande affaire de sa sanctification, et qui a vécu comme son élève, trop concentré. Et il finit par une dernière recommandation, si souvent redite : « Dieu vous conserve et vous donne un cœur large par simplicité et abandon ; cette largeur même contribuera à votre santé (i) ».

Que conclure ? C'est que les défauts du Duc de Bourgogne sont les défauts du Duc de Beauvilliers. Si l'on songe que le gouverneur et le Prince ne se quittaient jamais, l'on comprendra que le jeune homme put et dut se modeler sur l'homme de bien qui était près de lui, qu'il admirait et qu'il aimait. Beauvilliers s'éloignait rarement de la cour, le Duc de Bourgogne encore moins. Ils étaient journellement en contact. Quand Fénelon eut quitté Versailles, le Bon Duc devint le conseiller écouté du Prince. C'est ce que nous révèle la correspondance du Prince avec Beauvilliers. Ces lettres, documents nouveaux et précieux, témoignent de l'influence qu'avait prise le vieux gouverneur sur le Duc de Bourgogne. Le Bon Duc a remplacé Fénelon. Il est devenu le directeur de conscience du Petit Prince.

A la cour, le jeune homme avait pris l'habitude de chercher auprès de son gouverneur, conseil, direction, assistance ; ii appuyait avec confiance sa raison sur la sienne, sa conscience sur la sienne, dans un épanchement affectueux.

Quand les circonstaqces obligèrent le Duc de Bourgogne à quitter la cour pour les camps, ce fut la même confiance du jeune homme en son ancien gou-

(i) Œuvres Complètes, VII, 082.

vemeur, qui demeurait son ami. Aux autres, à son frère le Duc d'Anjou, à Madame de Maintenon, au Roi, il écrit les détails de sa vie militaire, les affaires ; au Duc de Beauvilliers il ouvre son âme, il dit ses projets d'avenir, ses luttes avec lui-même, ses scrupules et ses résolutions pieuses.

« Continuez, je vous prie, à m 'avertir de tout ce que vous croirez qui me sera utile, et je tacherai toujours d'en profiter... Je tâche, autant que je le puis, de me tenir uni à Dieu au milieu des distractions inévitables que vous m'aviez bien prédites. J'espère faire mes dévotions à la Pentecôte ; ne m'oubliez pas, ni moi vous, je vous assure (i) r>. C'est par cette lettre que commence cette correspondance du Prince aux armées. Ne dirait-on pas la naïve confiance d'un enfant en son père spirituel ?

Et cela continue pendant toute la campagne. Le Prince croit-il que la bataille est proche ? Il espère en « la protection de Dieu sur l'armée des catholiques )). « Priez Dieu pour nous dès que vous recevrez cette lettre... S'il y a combat, je tâcherai de m'y présenter en bon chrétien, et avec ces secours, je ne craindrai aucun péril. Adieu, mon cher Duc, je crois que vous ne doutez pas de la joie où je suis de mé sentir peut-être à la veille de faire quelque chose. Il faudra tâcher de ne point laisser l'orgueil et la vanité s'emparer de mon cœur en cas qu'il arrive quelque bon succès. C'est ce que je demande à Dieu, m'humiliant en sa divine présence, et sachant que tout vient de lui. Je me suis souvenu de vous hier, lui écrit-il le lendemain de l'Assomption T702 ('2). et de me mettre sous la protection de la Sainte Vierge. Je

(i") Vogik'. Le Duc de Bonrrjorjve, laS. (a) Zd., 159.

montais à cheval à six heures... J'eus le temps auparavant d'entendre la messe et d'y faire mes dévotions ; et je vous assure qu'ensuite, s'il y avait eu quelque combat, je ne crois pas que j'eusse craint grand'chose. Dieu m'a fait la grâce, depuis quelques jours, de lui être plus fidèle et de me souvenir plus souvent de lui (i) ».

Voilà comment Beauvilliers avait formé le jeune homme chrétien et à quelle profondeur de sentiment religieux il avait conduit cette âme royale. Rien de caché entre le maître et le disciple. La vie intime est aussi trans^Jarente pour l'un que pour l'autre.

Si l'on compare cette correspondance avec celle qui s'échangeait entre le Prince et Fénelon pendant les guerres de Flandre, l'on s'apercevra du rôle différent que jouaient l'ancien gouverneur et l'ancien précepteur. Le Duc de Bourgogne prend Beauvilliers comme confident de ses pratiques de dévotion et de ses scrupules. Dans les lettres qu'il reçoit à la même époque de Fénelon, on sent chez ce dernier le désir d'affranchir son ancien élève des minuties et des pefitesses. « Dans les lettres du Duc de Bourgogne à Beauvilliers, rien n'indique qu'il ait reçu de son ancien gouverneur des conseils aussi virils. On dirait que c'est l'Archevêque qui est l'homme d'épée, et le gentilhomme qui est le prêtre (2).

L'influence de Beauvilliers fut plus heureuse sur un autre point. Au commencement de l'année 1697, « Messieurs les Maîtres des Requêtes, commissaires départis en les provinces du royaume », reçurent une sorte de questionnaire contenant les demandes de renseignements les plus minutieux sur l'état de leurs gé-

(i) Vogué, Le Bue de Bourgogne, i/ia.

(2) D'Haussonville, ^a Duchesse de Bourgogne, I, 478.

néralités, avec ordre de répondre à ce questionnaire avant quatre mois.

C'est sur le désir du Duc de Bourgogne que ce questionnaire fut adressé aux Intendants. Le Prince voulait apprendre à connaître la France, ses besoins, ses charges, ses ressources. Et il saute aux yeux que ce désir fut inspiré par son gouverneur. Beauvilliei's, chef du Conseil des finances, savait l'importance de ces connaissances financières et administratives, pour un jeune homme qui devait être Roi.

L'initiative était hardie, elle pouvait être féconde en résultats heureux. Elle fut accueillie avec joie par tous les bons Français, inquiets depuis longtemps de l'état d'épuisement où la France semblait réduite par quarante années de guerre et par le luxe de Versailles.

Cette existence, si sérieuse et si contrainte qu'elle paraisse à distance, avait cependant ses plaisirs. Le Duc de Bourgogne ne menait pas une vie de moine convers. C'était toujours un enfant turbulent, avec le goût et le besoin des exercices violents.

Les jeux militaires continuaient de le passionner et avec cela la chasse à courre. Par hygiène, et pour les accoutumer à de longues courses, il suivait à pied avec les princes, ses frères, la chasse au cerf, dans la forêt de Fontainebleau. Ce n'est que plus tard qu'on lui permit de monter à cheval. Les séjours à Fontainebleau étaient d'ailleurs un temps de vacances. La chasse l'emportait sur l'étude. Le voyage même était un plaisir. Les princes voyageaient r^euls. Ils s'arrêtaient à moitié route au Piessis, pour dîner et coucher chez Prud'homme, l'ancien barbier du Roi. Quel repos pour ces enfants que

cette vie simple et tranquille chez le vieux serviteur, ému de tant de confiance I Quelle bonne soirée dans le manoir champêtre ! On devait même oublier l'heure habituelle du coucher.

La cour offrait à Versailles des divertissements qui ne déplaisaient pas à cet enfant avide de mouvement.

On dansait quelquefois. En 1695, le dernier jour du Carnaval, il assista à un bal masque chez Monseigneur. Le Bon Duc de Beauvilliers l'y accompagna, et il dut se masquer com.me tout le monde, et Sourches d'écrire dans ses mémoires : a Cela ne convenait ni à la gravité d'un ministre, ni à la piété dont il faisait profession, mais avec les princes, il y a certaines choses qu'il faut résoudre, malgré ses propres inclinations et malgré les bienséances (i) ».

Le Duc de Bourgogne allait avoir treize ans. Louis XIV regardait avec complaisance cet enfant sur qui reposaient tant d'espérances. « Un soir, au dîner, rapporte Dangeau, il nous parla avec plaisir sur ce que M. le Duc de Bourgogne sera majeur dans six jours, qu'il n'y avait point de minorité à craindre en France, et que, depuis la monarchie, on n'avait point vu tout à la fois le grand-père, le père et le petit-lils en âge de gouverner ».

Quelques mois auparavant, pour bien marquer que le Duc de Bourgogne était sorti de l'enfance, il l'avait fait chevalier du Saint-Esprit en même temps que son frère, le Duc d'Anjou (2).

L'on sera peut-être curieux de connaître la physionomie de ce jeune homme, à cet âge incertain qui conduit de l'adolescence à la jeunesse. « Il était plutôt petit que grand, écrit le maître portraitiste Saint-

(i) Sourches, IV, /J27.

(2) Dangeau, V, 208.

Simon, le visage long et brun, le haut parfait, avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle, jusqu'à inspirer de l'esprit ; le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n'allait pas si bien ; des cheveux châtains, si crépus et en telle quantité, qu'ils bouffaient à l'excès ; les lèvres et la bouche agréables ».

En somme, le portrait devait être charmant.

Ce que ne rend pas Saint-Simon, c'est le contraste qui devait exister, entre le regard vif et touchant, où se trahissaient l'ardeur, l'impétuosité, la tendi'esse de sa nature et la gaucherie ingénue de son âge, contraste que devait accroître encore chez lui la tension perpétuelle de la volonté en lutte avec la nature. Cette contrainte n'enlevait rien à la grâce ; car, derrière cette contrainte, Ton devinait un caractère.

Et déjà bien des yeux se tournaient vers ce jeune astre levant. Et l'on sait de quel œil il regardait ces jeunes beautés, qui n'avaient pas laissé insensible! Louis XIV, alors qu'il avait le mêm.e âge. Il n'en distingua aucune. Et cela même est un miracle de la grâce que la noble tenue de ce jeune homme vertueux, au milieu d'une cour oii le scandale des mœurs s'alliait d'ailleurs avec un respect profond de la religion, mais dont la contagion était à craindre avec les exemples de son père et de son grand-père.

« On ne l'a point vu, écrit le P. Martincau, sujet aux vices où la jeunesse s'engage ordinairement, surtout au milieu de tout ce que le monde peut avoir' de plus agréable. C'était une pudeur extrême dans, tout son extérieur. Toujours modeste dans ses re-| gards, toujours rései-vé dans ses paroles, il gardait'

une conduite parfaitement conforme à la maxime que Tertullien donnait aux fidèles de son temps : il ne suffit pas d'être chaste, il faut le pai-aître. Un des seigneui's qui l'ont vu le plus souvent et plus près, a cru pouvoir m'assurer que la retenue des dames les plus vertueuses n'égalait pas celle du jeune Prince (i) ».

C'était un jeune homm.e. L'humanité était en lui ; mais Fénelon lui avait appris qu'on ne pouvait, sans péché, aimer qu'Antiope, et c'est Antiope qu'il se réservait d'aimer.

Antiope arrivait par la route des Alpes, à petites journées. Il avait déjà contemplé avec joie son portrait. Accompagné de son gouverneur, il partait bientôt au-devant d'elle, sur la route de Nemours à Fontainebleau. Antiope s'appelait Marie- Adélaïde de Savoie.

(i) BocucÂl des Vertus, i3i.

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