CHAPITRE m
lUE MARIAGE
Louis XIV, fatigué de ses victoires, fit proposer au Duc de Savoie de renoncer à l'alliance qu'il avait conclue avec les ennemis de la France.
Il offrait de lui restituer ses Etats, dont il s'était emparé, et ii demandait pour le Duc de Bourgogne la main de la Princesse Adélaïde, fille aînée du Duc de Savoie.
Les négociations, conduites par le Comte de Tessé se terminaient heureusement le 12 juillet 1696. Le contrat de mariage fut signé le i5 septembre.
La jeune Princesse avait onze ans. Elle partit de Turin le 7 octobre. Accompagnée de la première dame d'honneur de la Duchesse de Savoie, Thérèse Litta, Princesse de la Cisterna, et du grand Maréchal du Palais, Philibert d'Esté, Marquis de Dronero, elle 6'achemina vers la frontière.
De Versailles partaient en même temps la Duchesse de Lude, nouvellement nommée dame d'honneur de la petite Princesse de Savoie, et Henri de Lorraine, Comte de Brionne. Ils allaient, avec une suite de 600 personnes, recevoir le précieux présent de la Savoie à la France,
Les deux cortèges se rencontrèrent au point de Beauvoisin — c'est un petit village situé sur le Guiers, qui marquait alors la limite entre la France et la Savoie. — La petite Princesse quittait son pays qu'elle ne devait plus revoir et montait dans le carrosse qui devait la conduire, à travers la France, jusqu'à Fontainebleau.
Elle se prêta de bonne grâce aux réceptions que lui firent les habitants des villes qu'elle traversait. Lyon, La Charité, Moulins la fêtèrent : harangues, feux de joie, cavalcades se succédaient, et la jeune Princesse s'acquittait de son rôle avec grâce, elle charmait tout le monde.
Le Roi résolut d'aller l'attendre à Montargis. Il y fut le 4 novembre, avec Monseigneur et Monsieur (le frère du Roi).
La Princesse arriva vers le soir. Le Roi la reçut avec joie, et, sans lui laisser le temps de descendre de carrosse, il la prit dans ses bras, comme elle était encore sur le marche-pied et l'embrassa tendrement ; ce que firent ensuite Monseigneur et Monsieur.
Le Roi fut charmé des manières de la jeune Princesse qui prit plaisir à le flatter. Elle dîna entre le Roi et Monseigneur, et aussitôt après, Louis XIV écrivait ses impressions à Madame de Maintenon :
« Nous avons soupe, elle n'a manqué à rien, et est d'une politesse surprenante à toutes choses... L'air est noble et les manières polies et agréables. J'ai plaisir à vous en dire du bien ; car je trouve, que, sans préoccupation et sans flatterie, je le puis faire et que tout m'y oblige...
» J'oubliais de vous dire que je l'ai vue jouer aux jonchets avec une adresse charmante ».
L'enfant jouait aux jonchets avec ses dames, elle jouait aussi à colin-raaillard. Elle avait onze ans !
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Le jour suivant, on repartait avec le même cortège.
Le Duc de Bourgogne avait reçu l'ordre d'attendre à Fontainebleau, avec l'autorisation cependant de venir le lendemain jusqu'à Nemours,
A une demi-lieue au delà de la ville, il attendait dans'son carrosse avec le Duc de Beauvilliers. Quand il aperçut le carrosse du Roi, il mit pied à terre, et, laissant son gouverneur, il courut seul à cinquante pas en avant.
Le Duc monta dans le carrosse du Roi et baisa deux fois la main de celle qui devait être sa femme.
Le cortège arriva vers cinq heures à Fontainebleau. Après les présentations, qui durèrent plus de deux heures, la Princesse se retira dans ses appartements, et, sous l'œil vigilant de la Duchesse de Lude, qui dressa son lit dans la même alcôve, la fille du Duc de Savoie se reposa dans le sévère et sombre palais.
La Princesse de Savoie fît la joie de la cour, et, comme il n'y avait ni Reine, ni Dauphine, elle y eut le premier rang. Sa jeunesse enjouée fut un rayon de soleil dans Versailles assombri ; elle allait prolonger l'automne d'un règne dont le printemps et l'été avaient été si brillants.
Le Duc de Bourgogne continuait ses études sous l'autorité étroite de son gouverneur et sous l'intelligente direction de son précepteur. Deux fois par mois seulement il rendait visite à la Princesse Adélaïde qui, elle aussi, continuait de s'instruire ; et, par ses lettres à sa mère il paraît qu'elle ne sut jamais très bien, ni même bien le français, ni l'orthographe...
C'est à cette époque que Fénelon quitta Versailles pour n'y plus revenir (2 août 1697).
Cependant un grand événement allait se produire dans la vie du Duc de Bourgogne. Louis XIV, charmé de l'esprit et de la sagesse de la Princesse Adélaïde de Savoie, avait décidé que son mariage serait célébré quand elle aurait douze ans ; or, elle était née le 5 décembre 1680.
La cérémonie fut fixée au 7 décembre. Le 4, la Princesse fit une confession générale et reçut la communion des mains de Bossuet, nommé quelques jours auparavant premier aumônier de la future Duchesse de Bourgogne.
Le Duc de Bourgogne fît aussi ses dévotions le 6. Le 7, qui tombait un samedi, entre 11 heures et midi, le Duc de Bourgogne se rendit dans la chambre de la Princesse, accompagné du Duc de Beauvilliers.
Il portait « un habit de velours noir, en manteau, brodé d'or en plein, et le manteau doublé d'une étoffe d'argent, pareillement brodé d'or ; mais d'une broderie délicate. Il était en pourpoint et chausses ouvertes, en grosses jarretières et couvertes de dentelles, des ailes et des rubans sur les souliers, un bouquet de plumes au chapeau ».
L'habit de la Princesse était d'un drap d'argent, brodé d'argent avec une parure de rubis et de perles (i) ».
A: l'issue du Conseil, le Roi la fit prévenir qu'il l'attendait.
Elle sortit de sa chambre donnant la main au Duc de Bourgogne ; Dangeau, son chevalier d'honneur, Tessé, son premier écuyer, soutenaient sa robe dont un exempt des gardes portait la queue.
(i) Ceux que ces descriptions intéressent peuvent lire le Mercure de France de décembre 1697 qui ne consacre pas moins de 5o paffes au l'écit de la cérémonie du mariage et des fêtes qui suivirent.
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Le- Roi suivait, puis les Princes et les Princesses à leur rang ; et le cortège arriva à la chapelle par la galerie, les appartements et le grand escalier.
Après la cérémonie des fiançailles et le fameux « oui » prononcé, le Cardinal de Coislin célébra la messe.
Le Duc de Bourgogne mit une bague au doigt de la Princesse et lui fit présent de treize pièces d'or.
Le cortège se reforma dans le même ordre et vint s'asseoir, pour le dîner, autour d'une table en fer à cheval disposée dans l'antichambre de la Duchesse de Bourgogne.
Le soir, après un feu d'artifice, tiré devant la pièce d'eau des Suisses, la cour passa dans la chambre de la Duchesse de Bourgogne, oii l'on admira fort la courte-pointe du lit.
Le mariage ne devait être consommé que deux ans après. Il avait quinze ans, elle douze. Le Duc de Bourgogne demeurait sous l'autorité de son gouverneur, le Duc de Beauvilliers ; la Duchesse, sous la surveillance de sa dame d'honneur, la Duchesse de Lude. Le gouverneur, c'était un devoir de sa 'charge. Couchait dans la chambre du Duc ; la dame d'honneur dans celle de la Duchesse.
Louis XIV décida que le Duc de Bourgogne verrait sa femme tous les jours, qu'ils pourraient causer ensemble devant des tiers. Et chacun continua aon éducation.
Alors seulement le Duc et la Duchesse de Bourgogne commencèrent de se mêler aux divertissements j de la cour. Au mois de novembre 1698, presque un an après leur mariage, ils assistèrent à la comédie pour la première fois. On jouait le Bourgeois Gentilhomme. Le Duc s'amusa fort. Il riait à en avoir les larmes aux veux. La Duchesse se tint fort bien au
début, mais de temps en temps elle se levait de sa chaise pour mieux voir (i).
Le 6 décembre, il y eut mascarade, sur la demande du Roi, pour fêter la Duchesse de Bourgogne qui entrait dans sa quatorzième année. Le Duc de Bourgogne était Apollon, la Duchesse et ses dames les neuf muses.
Le 9 décembre, le Duc de Bourgogne va à l'Opéra, conduit par Monseigneur, sans la Duchesse, qui était souffrante.
Et cela continue avec des parties en gondole à Trianon pendant l'été. Mais, tandis que la Duchesse de Bourgogne se plongeait dans cette vie de divertissements sans discontinuer, le Duc de Bourgogne n'avait presque rien changé à son existence extérieure. La somme allouée pour ses menus plaisirs est portée de 5oo à i.ooo écus par mois. Il rend visite régulièrement à sa femme, soupe souvent avec elle en tête-à-trois chez Madame de Maintenon. Il l'accompagne quelquefois dans les fêtes organisées en son honneur ; mais il donne la meilleure part de ses journées au travail. Il complète son éducation et se pénètre des connaissances qu'il croit nécessaires à son futur métier de Roi.
Il fait de la morale ; il traduit la République de Platon ; surtout il dépouille les Mémoires très complets et très détaillés qui lui furent adressés en réponse au Questionnaire envoyé aux Intendants sur l'état de leurs Généralités. Il en fît certainement des Extraits, selon sa coutume, et cela put l'occuper sérieusement pendant que la Duchesse de Bourgogne se promenait avec le Roi, ou chassait, ou faisait des
(ï) Corrc!'Donr}a7T'o. de Afadame, Duchesse d^Orléans, traduction Jseglé, I, i85.
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mascarades. Les renseignements que les Intendants avaient rassemblés dans leurs rapports se gravèrent dans son esprit et l'on disait de lui qu'il connaissait la France aussi bien que le parc de Versailles.
Il continuait d'exercer sur lui-même un travail de surveillance qui achevait de transformer son caractère : (( Devenu son maître, écrit le P. Martineau, il continua de vivre avec une régularité où ceux qui, jusqu'alors avaient regardé ses pieux exercices comme ime dévotion d'enfant, trouvèrent leur condamnation, et où ceux qui avaient appréhendé que son changement d'état ne lui fît changer de conduite, trouvèrent de quoi calm.er leurs craintes ».
En 1698 eut lieu, à Compiègne, un grand « jeu » digne de Louis XIV et du Duc de Bourgogne.
« Ee Roi, dit un document, voulant lui-même apprendre la guerre à M. le Duc de Bourgogne, donna des ordres pour assembler une armée près Compiègne... »
Louis XÎV renonçait à tirer quelque parti de Monseigneur, qu'il laissait « courre » le loup à sa guise. Il pensa qu'il était temps d'enseigner à un jeune Prince qui donnait tant d'espérance, l'art militaire, une des parties les plus importantes du métier de Roi.
Le Duc de Bourgogne aimait les choses de l'armée. Quelle fut sa joie quand, à seize ans, il apprit de là bouche du Roi que l'honneur de commander le camp de Compiègne lui était réservé.
Le Prince se prépara à son nouveau rôle en s'entraînant aux marches forcées par la grosse chaleur. Il n'ignorait pas que son commandement devait être
en partie honorifique — le Maréchal de Boufflers était sous ses ordres, en réalité il dirigeait les opérations — mais il voulait vraiment apprendre son métier.
Le Roi décida que le nombre des bataillons qui devaient prendre part au « Camp » serait de 5o, composés de 700 hommes chacun. A ces troupes d'infanterie s'ajouteraient 62 escadrons de cavalerie, de 5o hommes chacun, /jo pièces de canon, 6 mortiers et 8 pontons. Cela représentait 60.000 hommes environ.
Il avait noté, dans un mémoire écrit de sa main, les choses dont il voulait que le Duc de Bourgojjne fût instruit et les mouvements que ferait l'armée pendant son séjour au camp.
Le Roi ayant désiré de voir une « grosse cour » au camp, tout Versailles s'y précipita, malgré la difficulté des installations. La Duchesse de Bourgogne emmena quatre de ses compagnes habituelles ; c'était le carrosse de la jeunesse, à elles cinq elles ne faisaient pas soixante-dix ans.
Madame de Maintenon y fut, malgré qu'elle n'y eût pas grand goût.
Le i®' septembre, le Roi arriva, traînant avec lui, dans son carrosse, Monseigneur, le Duc et la Duchesse de Bourgogne. A peine descendu de voiture, le Prince s'alla botter et revint prendre l'ordre du Roi.
L'armée opposée à celle du Duc de Bourgogne était commandée par le général Rosen.
Le i®"" jour, un corps de troupes parut en vue du camp du Prince ; celui-ci le fait charger et le repousse dans ses retranchements. Quelques jours après, le jeune généralissime parut à l'ouverture de la tranchée, se fait expliquer par les ingénieurs tout ce qui concernait l'art d'un siège. Puis vint l'assaut général. Le commandant de la place fit battre la cha-
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made et l'on dre3sa la capitulation. La garnison sortirait de la ville avec armes et bagages, à condition que l'armée du Duc de Bourgogne comblerait si bien la tranchée que les laboureurs pourraient y faire passer la charrue.
Deux jours après, le général Rosen \Tint attaquer le Duc de Bourgogne dans ses lignes, mais il ne put l'y forcer. Le Prince se prépara à attaquer lui-même. Il fît une revue de ses troupes et présenta la bataille à Rosen. Les armées se canonnèrent d'abord, puis chargèrent. L'action fut longue et chaude. Le Duc de Bourgogne avançait, quand Rosen forma son infanterie en bataillon carré, hérissé de piquiers et de grenadiers, la baïonnette au canon.
Cette disposition arrêta le progrès de l'armée qui se croyait victorieuse. Il paraissait impossible d'entamer cet épais bataillon, quand le Duc de Bourgogne fît pointer quelques pièces de canon qui le rompirent. C'était le chemin de la victoire.
Rosen ne se souciait pas de laisser la victoire au Duc de Bourgogne, dont Bouf fiers inspirait les ordres, et il fallut, dit-on, aue le Roi lui envoyât directement l'ordre de se retirer. Il fallait bien que le petit-fils de Louis XIV gagnât sa première bataille.
Et tout le m.onde quitta Compiègne, à la grande joie des dames qui, après avoir désiré de venir, trouvaient l'installation sommaire. Il est vrai qu'elles avaient une place choisie à la table luxueuse des officiers généraux ; mais cela ne valait pas Versailles, ni Trianon.
Bouf fiers se surpassa dans ses réceptions. Sa tente était un vrai palais ; des salles élégamment parquetées, où brillaient l'or, le marbre et les glaces ; des galeries meublées en damas avec galons d'or.
Le Roi, ayant dîné un jour chez le Maréchal, dit au
Duc de Bourgogne : « Il faut, mon fils, que vous continuiez de mançrer ici, nous vous accompagnerons, j : me ruinerais pour surpasser Boufflers »,
Le Duc de Bourgogne grandissait en âge et en sagesse. Un an après le Camp de Compiègne, le Roi l'appela à siéger au conseil des Dépêches. C'est là que se traitaient les affaires intérieures du royaume. Les Princes débutaient par ce conseil avant d'entrer au conseil des Finances et au conseil d'En-Haut. Monseigneur faisait partie du conseil des Dépêches ; mais le Duc de Bourgogne y était admis beaucoup plus jeune que ne l'avait été son père. Ce fut le 26 octobre 169^ qu'il prit séance. Il écouta « comme un homme qui veut profiter de ce que le Roi lui a dit et de ce qu'il peut apprendre dans le conseil ».
Il avait dix-sept ans ; elle, quatorze. Ils étaient encore jeunes ; mais ils étaient enfin mariés.
Alors ce fut Tjn renouveau de fêtes à Versailles.
Le joyeux palais était devenu un peu triste depuis que Madame de Maintenon régnait sans être Reine. La Duchesse de Bourgogne allait faire renaître les beaux jours d'autrefois, et le Duc de Bourgogne, pendant deux ans. va se mêler à ce tourbillon dont la Duchesse sera plus longiie à se dégager.
Le Duc de Bourgogne évitait d'aller le dimanche au théâtre ; mais il était fidèle aux représentations que les comédiens ordinaires du Roi donnaient à Fontainebleau. Il vovait jouer Tartufe.
Cependant, il préférait la musique à la Comédie. Il accompagnait volontiers Monseigneur à l'Opéra. Il prit même un maître de musique, et la fantaisie lui vint de jouer un rôle dans un opéra, comme la Du-
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chesse sa femme avait joué dans Jonaihas, de Duché. La Princesse de Conti, la séduisante fille de Vlademolselle de La Vallière, fit construire dans sa galerie un petit théâtre, et pendant l'hiver de 1700, l'opéra d'Alceste y fut monté. Les chanteurs et les chanteuses étaient des amateurs ; parmi eux se trouvait le Duc de Bourgogne.
Le Carnaval de 1700 fut justement célèbre pour le brillant que lui donna la Duchesse de Bourgogne. Affranchie de la surveillance de Madame de Maintenon, elle pouvait s'abandonner à ce goût passionné du plaisir qu'on semblait depuis un an s'être appliqué à développer en elle.
« Le Roi veut, écrit Coulanges à Madame de Grignan, que Madanae la Duchesse de Bourgogne fasse sa volonté ; et c'est assez pour qu'elle s'en donne à cœur-joie ».
Et le Duc de Bourgogne s'y mêle avec entrain. Le Mercure de France, de février 1700, est intarissable dans la description des fêtes. Très souvent, les jeunes époux figuraient dans les mêmes mascarades. La Duchesse de Bourgogne, dans une noce de village faisait-elle la mariée, il était le marié. Si, dans une entrée figurant les quatre rois et les quatre reines d'un jeu de cartes, elle représentait l'une des Reines, il était l'un des Rois.
La Duchesse de Bourgogne jouait, et jouait gros jeu. Le Duc se mit à jouer. L'on dit même que, sur ce point, l'exemple vint du Prince lui-même, a II aimait le jeu avec passion, raconte Saint-Simon, et le plus gros jeu était le plus lagréable à son goût ».
Il était même mauvais joueur, ne pouvant souffrir de perdre par l'amour du gain, et encore par le dépit d'être surmonté, et même par le pur hasard.
Il jouait souvent trois fois dans la même journée,
tantôt dans les salons de Marly, tantôt chez la Princesse de Conti, tantôt chez la Duchesse de Bourgogne elle-même, et toujours gx'os jeu.
Dangeau raconte qu'une fois, pour s'acquitter de ses dettes, il dut s'adresser au Roi.
Le Roi lui donna plus qu'il ne demandait, et il ajouta « qu'ii lui savait le meilleur gré du monde de s'être adressé à lui directement sans lui faire parler par personne ».
Evidemment, il pouvait continuer à jouer, et il continua.
C'est à cette époque que le Duc de Bourgogne accompagna jusqu'à la frontière d'Espagne son frère d'Anjou, que le testament de Charles II avait appelé à ceindre la couronne d Espagne.
Charles II d'Autriche, souverain d'Espagne, à la veille de mourir sans postérité, prévoyait que ses funérailles seraient célébrées par des batailles.
Louis XIV avait un droit incontestable à sa succession par sa mère, fille aînée de Philippe III ; et Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV, et fille aînée de Philippe IV, donnait à Monseigneur le même droit que Je Roi avait reçu de sa mère.
Mais la Maison de France avait renoncé à ces droits.
Cependant Charles II, après avoir consulté des théologiens et des jurisconsultes, après avoir pressenti l'inclination de ses sujets, se dlétermina à laisser, par son testament, la couronne d'Espagne au Duc d'Anjou, frère du Duc de Bourgogne.
Il faut lire, dans Saint-Simon, le tableau de la Cour, quand le courrier d'Espagne apporta la grande nouvelle, le 9 novembre 1700. Les esprits furent
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surexcités au plus haut point. Louis XIV accepteraitil le testament au risque de faire naître une nouvelle guerre P
Deux conseils furent tenus en présence de Madame de Maintenon, où se trouvaient Monseigneur, le Chancelier Pontchartrain, Torcy et Beauvilliers.
La réponse affirmative sortit de ces conseils ; seul Beauvilliers avait été d'un avis contraire, persuadé que la guerre, suite nécessaire de l'acceptation, causerait la ruine de la France.
Le Duc de Bourgogne fut l'un des premiers à qui le Roi fît part de sa résolution ; mais il garda bien le secret. Rien ne transpira des conversations que tenait le Roi à ses petits-fils Bourgogne et Anjou.
Le i6 novembre, il y eut foule au lever du Roi. On voulait savoir la grande nouvelle. Le Duc de Bourgo gne était avec le Duc d'Anjou et l'ambassadeur d'Espagne dans le cabinet du Roi, lorsque, l'huissier ayant ouvert les portes à deux battants, Louis XIV proclama le Duc d'Anjou Roi d'Espagne. Il parla, très ému, de la gloire française qui allait se répandre par delà les monts. La postérité qui aime à cristalliser les situations et à peindre d'un trait tonte une suite d'idées, a résumé les paroles de Louis XIV par cette phrase célèbre qui ne fut pas prononcée : « Il n'y a plus de Pyrénées (i) ».
Le Duo de Bourgogne et le Duc d'Anjou s'embrassèrent en pleurant, et tous les assistants de pleurer aussi.
Les jours suivants se passèrent en échange de cérémonies entre les trois frères. Il ne semble pas qu'au-
(i) « Il n'y a plus de Pyrénées, elles sont abîmées », aurait dit l'ainbassadeur d'Espagne, et ces paroles prêtées à Louis XIV seraient devenues le mot historique.
cun sentiment de jalousie se soit élevé dans l'âme pure du Duc de Bourgogne. Il avait chargé Beauvilliers de demander au Roi la permission d'accompagner son frère jusqu'à la frontière. Non-seulement ce voyage retarderait le moment de la séparation ; mais, en homme curieux de s'instruire, le Prince saisissait une occasion unique de compléter son éducation, puisqu'il devait traverser une grande partie de son futur domaine.
Le Roi fut heureux de ce désir, et pour répondre mieux à la secrète pensée de son petit-fils, il décida que le retour se ferait par le Languedoc et la Provence.
Le départ du nouveau Roi d'Espagne approchait. Le Roi avait réglé toutes les questions de route, de garde, d'étiquette. Beauvilliers commandait la caravane. Enfin, une troupe de musiciens accompagnait les Princes pour les délasser en chemin. Cela dut faire plaisir au Duc de Bourgogne, grand amateur de musique.
Ce fut le samedi 4 décembre 1700, à onze heures, que le Duc d'Anjou quitta Versailles.
Le Roi, Monseigneur et toute la cour l'accompagnèrent jusqu'à Sceaux, d'où il partit après-dîner avec le Duc de Bourgogne.
La scène des adieux fut solennelle et touchante mais la nature l'emporta sur l'étiquette. Les larmes et les sanglots étouffèrent les discours. Le grand Roi s'oublia jusqu'à sortir de ses appartements et à se jeter paternellement dans les bras de l'enfant qu'il lançait dans un redoutable inconnu et qu'il ne devait plus revoir.
Le cortège s'ébranla vers quatre heures. Il était magnifique. Le voyage fut long : c'était l'hiver et les routes étaient mauvaises. On arriva le 19 janvier
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à Saint-Jean-de-Luz. Deux jours après, la séparation eut lieu, grave et triste, « avec des larmes qui allèrent jusqu'aux cris », nous dit Saint-Simon.
Et tandis que le nouveau Roi d'Espagne gagnait Madrid par le plus court chemin, le Duc de Bourgognç visitait le Midi de la France.
Voyage triomphal, dont le Prince note les moindres détails dans son Journal intime. C'est partout un enthousiasme féerique avec de brillants spectacles militaires et maritimes. A Nîmes, Fléchier lui fait une belle harangue. Grignan le promène au milieu des galères pavoisées. Le Cardinal Le Camus le reçoit magnifiquement à Grenoble. Marseille se met en fête pour le recevoir, Avignon en liesse, Lyon en délire... Mais le Prince n'oublie pas le but instructif de son voyage, et le « Journal intime )) abonde en détails soigneusement observés. Le Prince s'intéressait à tout ce qui concernait l'administration militaire et civile.
Le 20 avril 1701, le Duc de Bourgogne arrivait à Versailles, gardant au coeur, à travers ce « beau tour de France », la blessure de la séparation ; mais si heureux de retrouver sa femme, et elle, lui. Ce soirlà la Princesse fît porter son dîner chez Madame de Maintenon, parce que, raconte Dangeau, « l'on voit de sa chambre dans l'avenue, et qu'elle voulait avoir le plaisir de voir arriver Monseigneur le Duc de Bourgogne de loin... On ne peut pas témoigner plus de joie qu'il n'en ont témoigné l'un et l'autre de se revoir (i) ».
Le Duc de Bourgogne continua de jouer et de mener des mascarades.
Apprenait-il que l'Archevêque de Paris, dans une
(i) Dangeau, VIII, 83.
Et
lettre à Madame de Mairitenon, datée de Rome, blâmait ces joies immodérées ? Il n'écoutait pas.
Les mascarades de 1700 continuèrent en 1701.
Et le Duc de Bourgogne joua et mena des mascara-" des... jusqu'au moment où des scrupules sur l'existence qu'il menait depuis deux ans s'élevèrent dans sa conscience délici^te.
Et puis le malheur est une rude école et il dessille bien des yeux.
(( Qu'il y a de lumàère derrière les crêpes noirs » a dit une veuve de guerre. Et la menace du malheur était tombée sur ce cœur sensible.
Au mois d'août 1701, la Duchesse de Bourgogne fut malade et faillit mourir, par suite d'une imprudence. L'on peut juger de la douleur d'un époux qui aimait sa femme avec toute la tendresse de son cœur, toute l'ardeur d'une âme vibrante et passionnée. Le Prince reconnut dans ce coup la main de la Providence. Il écrit au Duc de Beauviliiers, qui était alors aux eaux de Forges :
« A Marly, ce jeudi 11 août 1701.
)) Dieu m'a fait bien des miséricordes, mon cher Duc, dont vous avez été le témoin ; mais il m'en fît encore hier matin une qui m'est bien sensible, et dont je ne cesse de le remercier.
» Je fus à une heure près de perdre Madame la Duchesse de Bourgogne. Jugez quel coup c'aurait été pour moi. Une fièvre qui lui avait commencé le dimanche et l'a mise à mort le mercredi 10 au matin, et sans l'émétique qu'on lui donna à propos elle ne pouvait pas passer la journée. Il y avait déjà du temps que sa tête s'embarrassait. Elle était dans une espèce de léthargie et aurait eu bientôt un transport au cerveau. J'étais dans une douleur profonde.
LE MARIAGE oS
Se me mis à prier Dieu. Je détestai en sa présence mes péchés, car je crus avec fondement que Dieu m'en punissait par là. Je le priai de rejeter tout sur Daoi et d'épargner cette pauvre innocente. Que si <ejle avait commis des péchés, d'en rejeter aussi sur moi l'iniquité.
)) Il eut pitié de moi, et Dieu merci ! Madame la Duchesse de Bourgogne est entièrement hors de danger. Elle a la tête fort libre... et n'a presque plus do iîèvre. Je ne cesse de remercier Dieu de ce bienfait, jcar il €8t visible qu'il a voulu me punir, mais qu'il a arrêté sa colère et a eu pitié de moi.
» Je vous citerai ici une quantité infinie de passages de l'Ecriture Sainte que je me suis appliqués tous à cette occasion. — Et le Prince cite des textes de psaumes. — « Dieu s'est servi de ce fouet pour mo rappeler à Lui... », dit-jL
» J'oubliais de vous dire qu'après avoir prié Dieu, ainsi que Jésus-Christ le faisait, de faire passer ce calice loin de moi, j'ajoutais aussi comme Lui : Fiat voluntas tua, et j'étais parfaitement soumis à sa volonté. Il a eu pitié de moi. Je l'en remercie incessamment. RemeEciez-l'en aussi pour moi... et demandez-lui pour moi Ja grâce de lui être toujours fidèle (j) ».
A partir de cette année, en effet, le Duc de Bourgogne abandonna peu à peu la vie de la Cour. Il ne prit part aux fêtes que dans la mesure où ses devoirs de Prince l'y obligeaient.
Il ne souffrit pas de ne plus danser, car il n'était pas adroit à cet exercice. Il laisse la Duchesse de Bourgogne aller aux bals et aux mascarades ; lui se
(i) Vogué, Le Duc de Bourgogne, ii8.
retire peu à peu en lui-même. Il n'assiste aux fêtes de Cour, dont le Roi fixait la date, que si elles ne sont pas données le jour de quelque solennité religieuse. Saint-Simon raconte, en le blâmant et en l'admirant, qu'il refusa obstinément d'assister à un bal le jour de l'Epiphanie.
Les propos de Cour n'arrêtaient pas le Prince. Il commença bientôt de ne plus aller aux spectacles. « Les spectacles d'un Dauphin, ce sont les Provinces », dira-t-il plus tard. Pour la musique, le Duc de Bourgogne avait trouvé un moyen de concilier ses scrupules et ses goûts. Il composait des chants religieux sur les plus beaux airs d'opéra et il pouvait les chanter.
Ce fut plus difficile pour le Prince de se défaire de sa passion du jeu. Il jouait, et jouait gros jeu, quand déjà il ne dansait plus et n'allait plus à l'Opéra ou à la Comédie. Mais que ne peut une volonté fortement tendue vers le devoir ? Le Prince suivit les conseils des Moralistes, tant anciens que modernes. Il se déprit peu à peu de la plus détestable habitude qu'il ait eue. Il s'abstint d'abord de jouer pendant le Carême ; puis, il abandonna le gros jeu.
Ce n'est pas qu'il regrettât les pertes, mais la joie des gains finit par l'émouvoir, « par la réflexion qu'il fit, dit le P. Martineau, que l'amour du jeu n'est, dans le fond, qu'un désir bas et sordide du gain, désir par conséquent indigne d'un Prince qui ne doit avoir que des sentiments nobles et élevés. » Et il se mit à jouer un jeu très modéré, chose que les joueurs invétérés regardent comme très difficile.
Quant aux plaisirs de la table, il sut s'en déprendre de la même façon. Gros mangeur, comme tous les Bourbons, il aimait aussi à boire sans se mettre,
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comme son frère Berry, en état d'ébriété. Il apprit à se maîtriser.
Se retirant des divertissements, il vécut dans son cabinet de Versailles. Tandis que la Duchesse de Bourgogne courait les fêtes, il s'y enfermait une grande partie de la journée ; et c'étaient des heures bien employées. Il s'occupait des affaires qui devaient être soumises au conseil des Dépêches. Il lisait les quarante-trois volumes de ce fameux rapport des Intendants, dont nous avons parlé.
Il s'adonne aussi à des études que ses précepteurs avaient trouvées jadis peu convenables à son rang, et dont ils ne lui avaient fait donner que les éléments. Le Prince se livre de plus en plus à la musique. Il apprend les règles de la composition. Il se remet à la géométrie et à la physique. Il s'applique aux mathématiques et à l'astronomie. S'il allait à Paris, ce n'était pas pour accompagner la Duchesse de Bourgogne aux foires et aux magasins. Il allait à la Sorbonne pour assister à une soutenance de thèse « sur l'addition de la particule filioque au Concile de Constantinople ». Il visitait le Jardin Royal, notre Jardin des Plantes.
Telle était l'existence sévère que commença de mener un Prince de vingt ans quand la grâce l'eut touché, comme parle Saint-Simon. Le seul plaisir qu'il connaissait, c'était la chasse ; il s'adonnait à cet exercice avec toute l'ardeur que pouvait dépenser son ardente nature, quand il croyait pouvoir s'y abandonner sans scrupule.
Dans sa correspondance avec son frère d'Anjou, Philippe V, grand amateur de chasse aussi, le Prince rappelle ses prouesses cynégétiques dans les plaines giboyeuses de Montrouge, de Saint-Denis, les forêts de Marly et de Fontainebleau. Mais, tandis que la
chôsse était une occupation pour Monseigneur, c'était pour le Duc de Bourgogne un divertissement. Pour ce jeune homme, dont la tête était déjà remplie de pensées graves et de projets sérieux, le mouvement et le grand air étaient une nécessité. (( Il faut savoir sô relâcher quelquefois », écrivait-il à la Reine d'Es* pagne.
La Duchesse de Bourgogne avait toujours aimé son mari ; mais le Duc de Bourgogne avait toujours beaucoup plus aimé sa femme. Et cette infériorité est toujours pénible, quand elle est sentie. I^e Prince délicat et ardent sentait que sa femme « l'aimait », mais que lui « l'adorait », comme l'on dit maintenant.
Au dehors, la meilleure intelligence semblait régner entre eux. Le Prince s'àbsehtâit-ii ? La Princesse attendait son retour impatiemment. Quand il revint, en 1702, de sa première campagne militaire, la réunion fut aussi tendre. Dans la vie quotidienne, il était avec elle d'une humeur facile et accommodante ; mais quand sa conscience lui défendait de satisfaire à quelque caprice, il était inébranlable. Curieuse, comme beaucoup de femmes, elle aurait voulu connaître les secrets d'Etat qui se traitaient au Conseil. Le Prince s'y refusait obstinément.
Impatiente de sentir les bornes de son empire, la Duchesse de Bourgogne se mettait a railler aimablement la vie sérieuse de son mari, son austérité et sa réserve extrême avec les femmes : a Je voudrais moli' rir avant M. le Duc de Bourgogne, disait-elle un jour à ses dames ; niais voir pourtant ici ce qui se pas-» serait ; je suis èûre qu'il épouserait unô sceup
LE MARIAGE
grise (i) ». Ces plaisanteries ne laissaient pas de supposer une grande cordialité entre les époux.
Cependant, les tendresses ne s'égalaient pas, et l'union des cœurs ne fut pas d'abord complète. Le Prince en souffrait. Nous le savons par une curieuse et intéressante correspondance, récemment découverte et publiée par le Marquis de Vogtié : « Le Duc de Bourgogne et le Duc de Beauvilliers ».
Ce sont des lettres adressées par le Duc de Bourgogne à la Marquise de Montgon, dame d'honneur de la Duchesse de Bourgogne. La Marquise de Montgon s'insinua dans les bonnes grâces des époux au point que le Duc n'écrivit à personne autre avec autant de familiarité.
Ces lettres, sauf deux sur seize, sont de l'été 1708, pendant que le Duc commandait l'armée du Rhin.
Elles sont remplies de tendresses pour la Duchesse de Bourgogne, et sui'tout de plaintes. Elle ne lui écrit pas assez souvent ! <( J'ai résolu de ne me point met^ tre avec elle en reproches ; cependant, je ne saurais souffrir cet article patiemment, et je fus véritablement fâché hier au soir de n'avoir point de lettres par l'ordinaire de Franche-Comté qui arriva. Je voudrais que vous m'eussiez vu à souper, l'air noir comme la cheminée, parlant tout seul, mon chapeau enfoncé jusqu'aux yeux ».
Et il terminait par ces mots qui trahissent l'angoisse du pauvre Prince négligé : « Et pour l'autre méchante, dont je vous ai parlé, dites-lui que si, dorénavant, je ne reçois des lettres plus souvent, je romps avec elle e:t ne lui écris de toute la campagne ».
Mais il ajoutait aussitôt, en Post-Scriptum : « J'ai
(i) Saint-Simon, Vï, 233,
bien peur que ces menaces ne soient perdues ; car je serais certainement plus puni qu'elle (i) ».
Sans doute, et moins de huit jours après, il écrivait de nouveau à la dame d'honneur : « J'ai enfin reçu avec grand plaisir, Madame, la lettre que vous m'avez écrite le onze, à la suite d'une de votre chère maîtresse, qui, par parenthèse, a été douze jours entiers sans m'écrire. Faites-lui en, je vous prie, des reproches... Je ne ferai pas celle-ci plus longue, car j'ai à écrire à cette maligne qui me met le peu de cervelle que j'ai à la mistanfute, et il faut lui réserver toute mon éloquence pour tâcher de lui persuader de m'écrire plus souvent (2). »
Ici se place une lettre étrange.
Voulant donner à son mari une preuve de tendresse, la Duchesse de Bourgogne avait chargé Madame de Montgon de lui écrire une lettre avec son propre sang en guise d'encre. Qui prouve trop, prouve peu. Le Duc s'y laissa prendre et répondit, transporté de joie : « Je ne puis tarder un seul moment à vous faire réponse, et bien loin d'avoir eu mal au cœur du sang adorable que j'ai reçu, je l'ai baisé mille fois et le baiserai encore plusieurs fois aujourd'hui. Je viens de m'en tirer dans le moment pour en envoyer aussi du mien (3) ».
La lettre porte au milieu de la page, à gauche, deux petits cœurs dessinés avec du sang, unis par une flamme, avec les noms u Louis, Adélaïde » de chaque côté. Le papier porte des marques de sang. Le Duc avait écrit avec sa main encore ensanglantée.
(i^ VogiH'. Le Dur de. Bourgogne, i55.
(2) Id., 160.
(3) Id., i65.
LE MABIAGE
Quinze jours après arrivait la réponse à cette lettre enflammée ; mais c'était Madame de Montgon qui écrivait. Et le Prince continuait ses plaintes monotones et pitoyables.
« La conduite de la personne du monde que j'aime le plus n'est guère conforme à ses discours. Elle m'aime de tout son cœur, et cependant me laisse 3ans un profond oubli... Demandez-lui donc encore, de ma part, je vous prie, d'où vient cette absence de lettres... si mes fréquentes lettres l'ennuient, enfin si elle est lasse d'être tant aimée, et si elle dit vrai, quand elle dit qu'elle m'aime de tout son cœur (i) ».
Et toujours pas de réponse.
Il y avait quelque chose de changé dans le cœur de l'épouse.
Les coquetteries de la Duchesse de Bourgrogne n'ont pas échappé aux contemporains. Saint-Simon, qui admirait la Princesse, a recueilli trois noms. Il n'a d'ailleurs articulé aucun fait grave qui entachât la réputation de la jeune femme.
Madame de Caylus « est convaincue que ces intrigues se sont passées en regards, quelques lettres tout au plus » ; car, ajouta-t-elle, « la Duchesse de Bourgogne était trop bien gardée ». En effet, l'étiquette qui réglait tous les instants de sa journée et l'assiduité de ses dames de compagnie ne lui laissaient pas une minute de solitude.
Cependant, un moment fut où la Campagne de 1708 emmena le mari loin de Versailles et laissa la jeune femme privée de la meilleure des surveillances, celle du mari. Ce fut l'époque de l'intrigue dont Nangis paraît avoir été le héros.
(i) Vog-iié, Le Duc de Bourgogne, 178.
La femme du Marquis de Nangis était attachée à la personne de la Duchesse de Bourgogne ; mais lui était officier, et cette année même 1708 il servait à l'armée du Rhin. Il ne venait donc à Versailles que rarement, soit pour soigner ses blessures, soit en vertu de permissions difficilement obtenues.
Son assiduité, soutenue d'une jolie figure et d'une grande réputation de galanterie, troubla le coeur de la jeune Duchesse de Bourgogne. Et elle oubliait le pauvre Prince qui se morfondait aux armées et qui réclamait des Lettres.
En septembre 1708, le Duc de Bourgogne revenait et le manège de Nangis devenait plus difficile. îl continua, dit Saint-Simon, mais il fut détruit par le Marquis de Maulcvricr, gendre de Tessé, que sa femme avait introduit dans l'intimité du Duc et de la Duchesse de Bourgogne. Son attitude devint étrange et on dut l'éloigner. Tessé, qui avait un commandement en Espagne, l'y emmena.
Il fit là aussi de telles folies à l'égard de la Reine qu'on le renvoya en France. Il se tua en se jetant par une fenêtre.
Les imprudences de la Duchesse de Bourgogne ne se renouvelèrent plus.
Saint-Simon insinue que l'attention de la Princesse se porta bientôt sur un brillant diplomate qui devait être le Cardinal de Polignac. Saint-Simon est seul à raconter ces nouvelles coquetteries. Aucun des Mémoires du temps n'en parle.
Polignac avait alors quarante-cinq ans. Causeur aimable, lettré, délicat, il venait d'être reçu à l'Académie Française, à la place de Bossuet. Son discours de réception avait eu beaucoup de succès. Mais c'était surtout un ambitieux et auj voulait faire fortune.
LE MARIAGE 91
II sentait que la faveur du Duc et de la Duchesse de Bourgogne servirait à son avancement. Il plut au Duc, dont il flattait le goût pour les sciences, il plut à la Duchesse >■ — une fernme très jeune est jDarfois sensible aux attentions d'un homme plus âgé, si cet homme a quelque réputation — et l'habile homme sut faire tourner ces royales amitiés au profit de sa fortune. Il fut nommé Auditeur de Rote à Rome, et on peut croire que s'il avait été un instant remarqué avec complaisance, il fut encore plus vite oublié.
Mais le temps approchait où la Duchesse de Bourgogne allait se faire une conception plus haute de la vie et de ses devoirs. La maternité changera son caractère. Le Prince en l'aimant toujours finit par se faire aimer. Le malheur unit enfin ces deux coeurs.
Le Duc et la Duchesse de Bourgogne, mariés depuis octobre 1699, n'avaient point d'enfants. Les espérances étaient toujours suivies de déceptions. La Duchesse était d'une im^prudence extraordinaire. On prenait des précautions, elle n'en prenait aucune, et « elle se blessait » toujours, selon l'expression du temps.
Les espérances se réalisèrent enfin le 2/i juin 170/1. Le ménage avait un fils, qui fut titré sur-le-champ Duc de Bretagne. Aussitôt, le Duc de Bourgogne se rendit à la chapelle et pria pendant trois quarts d'heure. La veille, il s'y était déjà enfermé longtemps seul et sans vouloir être connu.
Ce jeune Prince royal de vingt-deux ans demandait au Roi du ciel de bénir son foyer et de lui donner des enfants pour en « faire des saints », comme il l'écrivait à son frère d'Espagne,
L'enfant ne vécut pas. Il ne devait pas survivre aux sourires qui avaient illuminé son berceau. Au mois d'avril suivant, il était emporté par des convulsions.
La Duchesse de Bourgogne ressentit vraiment sa première douleur : « Je ne puis, ma chère grand'mère, écrit-elle à Turin, être plus longtemps «ans me consoler avec vous de ce qui m'est arrivé. Je suis bien persuadée que vous y aurez été sensible* ; car je sais l'amitié que vous avez toujours eue pour moi. Si on ne prenait tous les malheurs de cette vie en Dieu, je ne sais ce que l'on deviendrait. Je crois qu'il veut m'attirer à lui en m'accablant de toutes sortes de chagrins. Ma santé en souffre beaucoup ; mais c'est le moindre que j'aie (i) ».
L'on devine que le Duc de Bourgogne avait expliqué à sa jeune femme la belle théorie de la souffrance qui consacre la vertu, après l'avoir souvent fait naître.
Lui-même écrivait à son frère d'Anjou cette belle lettre où il tentait de se consoler lui-même, et où l'esprit chrétien se montre dans toute sa profondeur. Les critiques se méprennent grandement quand ils confondent cet esprit de foi avec des « considérations mystiques ». C'est du christianisme vrai :
« A Marly, le 26 avril 1705.
» Je ne vous ai point écrit, mon très cher frère, depuis la perte que j'ai faite de mon fils ; et je crois que la tendresse que vous avez pour moi vous l'aura fait sentir vivement. Il aurait été à souhaiter, non seulement pour mon intérêt particulier, mais encore pour celui des affaires générales, que ce malheur ne fût pas arrivé ; mais les hommes doivent toujours
(i) D'Haussonvillc. Ln Duchesse de Bourgogne, II, 209.
LE MARIAGE 93
se soumettre aveuglément à ce qui vient d'en-Haut. Dieu sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient ; il a la vie et la mort dans ses mains et a placé mon fils dans un lieu où je désire ardemment de le rejoindre un jour. Cependant, ce n'est pas assez de le désirer, il faut y travailler, et je serais janséniste si je disais autrement...
» L'état oii vous êtes, mon cher frère, et celui auquel je suis destiné, selon le cours de la nature (souhaitant que ce soit bien tard) ; cet état, dis-je, est rempli d'autant de dangers qu'il y a de devoirs à remplir, et ces dangers sont d'autant plus pressants que ces devoirs sont grands ; mais aussi, quel degré de gloire est destiné dans le Ciel à ceux qui le^ remplissent dignement !... Je m'aperçois qu'insensiblement au lieu d'une lettre je fais un sermon, mais vous en voyez l'intention, elle est droite certaine- I ment, et la matière que j'ai traitée d'abord m'a bien fait faire des réflexions différentes sur le bonheur de mon fils, d'être arrivé au Ciel sans avoir essuyé les horribles dangers oii nous sommes, et dont la seule correspondance à la grâce, la vigilance, le travail, la justice et l'accomplissement exact de nos devoirs nous peuvent tirer (i) ».
La perte fut réparée au mois de janvier 1707 par la naissance d'un second Duc de Bretagne, qui mourut en 171 2, quelques jours après sa mère.
Un troisième enfant, qui vécut et devint Roi sous le nona de Louis XV, devait naître en 17 10.
D'autres chagrins frappèrent le cœur de la jeune Princesse. Elle demeurait très attachée à sa famille de Turin. Son cœur fut très ému à la rupture des
(i) Baudrillart, Lettres, I,
relations diplomatiques entre la France et la Savoie. Elle pouvait écrire à Turin, mais le service des Ordinaires se faisait rare et les lettres n'arrivaient pas. Elle craignait que la mésintelligence survenue entre sa patrie d'origine et sa patrie d'adoption ne diminuât la tendresse des siens.
Sous l'enfant frivole et passionnée de plaisirs apparaissait la femme de cœur qui commençait de prendre la vie au sérieux. Et c'est ainsi que le malheur allait façonner son âme.
« L'homme est un apprenti, la douleur est son maître » .
Elle se préoccupait aussi des malheurs publics. Madame de Maintenon le remarquait et le notait dans ses lettres : « Sa tristesse est extrême, écrit-elle à 1? Princesse des Ursins, elle a de l'amitié pour Monsieur son Père et un grand ressentiment contre lui... elle aime le Roi et ne peut le voir un peu plus sérieux qu'à l'ordinaire sans avoir les larmes aux yeux ». La pauvre Princesse s'épanchait près de Madame de Maintenon, elle lui contait ses peines, et cet être de raison retrouvait son coeur de femme pour apaiser cet esprit léger qui prenait contact avec le malheur et qui grandissait sous ses dures étreintes.
Et le Prince s'enfonçait de plus en plus dans la dévotion. Il aurait bien voulu que sa femme menât le même train de vie sévère et renfermé. Il avait même, à ce qu'il paraît, la main un peu lourde pour l'entraîner à sa suite.
Et Fénelon, qui n'oubliait pas son petit Prince, de lui communiquer ses avertissements toujours admirable de finesse, de sagacité et de mesure. Apprenant
LE MABIA6E
qu'il voulait que sa femme observât le Carême comme il l'observait lui-même, en jeûnant et en se privant de tous les spectacles, il écrit :
« Je crois qpie Monsieur le Duc de Bourgogne ne devrait pas gêner Madame la Duchesse de Bourgogne ; qu'il se contente de laisser décider son médecin sur la manière dont elle doit faire le Carême ». Et il ajoute : « Si ce Prince veut inspirer de la piété à la Princesse, il doit la rendre douce et aimable, écarter tout ce qui est épineux, lui faire sentir en sa personne le prix et la douceur de la vertu simple et sans apprêt, lui montrer de la gaieté et de la complaisance dans toutes les choses qui ne relâchent rien dans le fond ; enfin, se proportionner à elle et l'attendre (i) )). Rien de plus sage. Nous reconnaissons le grand directeur de conscience à la touche délicate, avec sa profonde connaissance du cœur humain et sa grande expérience de la vie.
Peu à peu, le Prince prenait la manière, et c'est la Duchesse de Bourgogne qui nous l'apprend dans une lettre à Madame de Maintenon :
« Vous m'êtes quelquefois une énigme impénétrable, par exemple, quand vous me dites que je ne sais que faire ma volonté ! Ah 1 ma chère tante, si vous lisiez dans le fond de mon cœur, vous seriez bientôt désabusée sur ce chapitre ; mais quand vous ajoutez que je la fais faire aussi à Monsieur le Duc de Bourgogne, je pense bien que vous voulez un peu me badiner. Il a été à trop bonne école pour n'avoir pas ouï dire que la condition de la femme est d'obéir, et croyez bien qu'il l'a bien retenu...
)) Mais pour en revenir à notre point capital, croyez... que je ne me contente pas même de faire la
(i) Œuvres Complètes, VII, 235.
volonté de Monsieur le Duc de Bourgogne, mais que j'entre encore, autant que je le puis, dans ses vues ; ce qui n'est pas une si petite chose pour moi ; car il faut vous imaginer, ma chère tante, qu'il me les propose quelquefois en trois façons : le bien, le mieux, le parfait, comme ferait Monsieur de Cambrai.
)) Et il me laisse maîtresse du choix. J'aurais quelquefois bien bonne envie de me déclarer pour la neutralité ; mais je ne sais par quel enchantement je me conforme toujours à ce qu'il désire, même malgré moi. C'est peut-être parce qu'il m'est arrivé, plus d'une fois, de me repentir de ne l'avoir pas fait, et le repentir est une sotte chose, je ne puis m'y accoutumer (i) ».
Attendons encore un peu. Que la religion du Prince s'élargisse encore, que le malheur continue de poser son empreinte bienfaisante sur le cœur de la jeune femme — la vie suffit souvent à cela, même et surtout la vie des Rois, — et les deux cœurs battront à l'unisson.
(i) Proyart, II, iSg.