CHAPITRE IV
UN SAINT
(( Je fais, ô mon Dieu, la résolution de veiller iaujourd'hui aux intérêts de votre gloire, d'être attentif à ne rien me permettre qui puisse vous déplaire, a observer vos commandements, à réprimer mes passions, à vous consacrer toutes mes actions. Je vous les offre dès à présent ; faites que je n'agisse que par le mouvement de votre esprit ; que je suive toutes les impressions de votre grâce, et que je fasse votre Volonté dans toute la perfection que vous souhaitez de moi (i) ».
C'est par ces paroles que le Duc de Bourgogne, chacfue matin, élevait son cœur à Dieu.
Et il faisait sa méditation : (( Je ne trouve rien, dit-il, de plus propre que la considération des grandes vérités du salut pour réprimer la violence des passions et pour ôter aux objets qui les excitent ce qu'ils ont de séduisant... Mais c'est surtout à la cour qu'il est impossible de se préserver de la contagion du siècle, sans faire son capital de ces deux paroles du Sauveur du monde : Veillez et priez (2) ».
(i) Proyart, II, 197.
(2) Id., II, 199.
Nous possédons un recueil de Réflexions pour chaque jour de la semaine que le Prince avait écrites de sa main (i).
Mercredi. — a Celui qui est venu dans la bassesse de la nature humaine pour mon salut, viendra dans l'éclat de sa majesté divine pour me juger. Comme Sauveur il veut me procurer maintenant une éternité bienheureuse ; mais comme juge ne me condamnera-t-il point un jour à un malheur éternel ? La qualité de Prince sans celle d'homme de bien ne servira qu'à me rendre plus condamnable à son tribun'al. Car plus on a reçu de sa main, plus le compte qu'il en demandera sera grand. Je dois donc beaucoup plus travailler à vivre en homme de bien qu'en Prince. 'Je ne dois me servir de la grandeur attachée à mon rang que pour m'élever à une plus sublime vertu, en m'humiliant sous la main toute-puissante de Dieu, et en faisant aux autres tout le bien qu'ils peuvent attendre de moi. »
Les récompenses du juste dans le Ciel excitaient la reconnaissance du Prince et enflammaient ses désirs : « 0 ! quand viendra l'heureux moment où je verrai le Dieu de vérité, où j'aimerai le Dieu dej bonté ! Mais viendra-t-il en effet ? O mon Dieu, je l'espère de votre miséricorde. »
De ce vif désir des biens éternels, seuls capables de remplir son grand cœur, naissait un détachement 'généreux de toutes les choses de ce monde et de H vie même. Il faisait de la pensée de la mort la matière de ses plus sérieuJses réflexions.
Mardi. — « A prendre les choses naturellement, la
(i) Recueil des Vertus, aS.
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mort doit être désirée. Elle affranchit l'âme des biens 'du corps, dont la corruption l'appesantit, et au moinent qu'elle est mis© en liberté, elle commence à "jouir de toutes les qualités dont Dieu l'a dci;iée en la créant. Mais quand on pense que la mort doit être immédiatement suivie du jugement d'un Dieu ; que le sort de chacun sera décidé alors, selon le bien ou le mal qu'il aura fait pendiant sa vie, que nul ne sait quand arrivera ce moment fatal, ne doit-oo pas être saisi de crainte ? Mais que doit opérer cette crainte, sinon que nous vivions toujours comme si la mort 'était toujours prête d'arriver et que nous ne perdions 'jamais de vue la différence qu'il y aura, en quelque 'temps qu'elle arrive, entre avoir bien et avoir mal vécu... »
Monotones, ces réflexions, qui se suivent comme les grains d'un chapelet, toutes profondes, sérieuses, émouvantes ? Mais qui peut se défendre d'un singulier respect pour la nature morale du jeune Prince qui les écrivait sur les marches du trône, au milieu de toutes les tentations de la jeunesse et de toutes les séductions de la cour ?
Le Duc de Bourgogne communiait tous les quinze jours, avec un recueillement et un abaissement qui frappaient tous ceux qui en étaient témoins, et toujours en collier et en habit de l'ordre du Saint- Esprit, comme pour rendre un hommage plus solennel à la grandeur du Dieu qu'il venait adorer.
Et voici les règles qu'il suivait. Sa piété n'était pas encombrante.
« Sans m'attacher servilement à l'usage où je suis ûe communier de deux dimanches l'un, il faut toutefois que, si j'omets pour raison de le faire le dimanche, je trouve un jour sur la semaine pour y suppléer ; ce qui n'empêchera pas, autant qufe mon cfon-
L'niversTT^
fesseur le trouvera bon, que je m'unisse à mon Créateur à toutes les solennités, aux fêtes de la Sainte Vierge, de Saint Louis et autres. »
» Je passerai dans le plus gi'and recueillement qu'il me sera possible la veille de mes communions, 'ou la surveille, si je prévoyais que je dusse avoir trop d'affaires indispensables à régler la veille... »
Et ceci : « Je craindrai de communier pour être vu, mais jamais je ne craindrai d'être vu quand je communierai.
)) J'aurai la plus grande attention à ce que mes exercices de piété ne soient à charge à personne... (i) ».
Le Prince avait compris les leçons de Fénelon : « La piété n'a rien de faible, de triste, ni de gêné, elle se fait toute à tous pour les gagner tous. »
Et voici la prière qu'il faisait après la communion :
(( 0 mon Sauveur et mon Dieu, soyez mon maître et ma lumière dans le sacrement de votre amour. Parlez à mon coeur et que votre serviteur écoute.
» Montrez-moi les vrais biens et enflammez mon âme du désir de les posséder. Faites que je n'ambitionne pas les honneurs qui vous étaient dus et que vous avez méprisés ; que je ne m'attache point aux i-ichesses qui étaient à vous et que vous avez abandonnées ; que je ne recherche point les plaisirs des sens que votre innocence vous permettait et que vous vous êtes refusés.
)) 0 mon Sauveur, je voudrais être doux et humble de cœur comme vous l'avez été ; je voudrais éviter les péchés que vous m'avez pardonnes ; je voudrais me rappeler sans cesse les bienfaits dont vous m'avez comblé.
(i) Proyart, II, 2o5.
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» Dieu protecteur, voyez les écueils sans nombre qui m'environnent et conduisez-moi ; voyez les cnnetais qui m'attaquent, et défendez-moi ; voyez les désirs de mon cœur, et exaucez-moi.
» 0 Esprit de sagesse, élevez mes pensées ; rectifiez mes vues ; échauffez ma volonté ; bénissez mon •travail ; sanctifiez mes souffrances.
)) 0 mon Dieu, toutes les grâces que je vous demande pour moi-même, accordez-les au Roi, à Monseigneur, à ma fanîi^le, à mes amis ; et ne les lefusez pas à mes ennemis. Dieu de Saint Louis, Dieu de nos pères, veillez sur la France ; conservez-y la foi, Tamenez-y la paix, soyez le Père de votre peui>le. et ^e Dieu de notre cœur, pendant la vie, â la mort, et dans l'éternité... (i) »
Quand on a la foi, on ne lit pas ces lignes sans une «motion profonde. Quelle simplicité dans l'expression ! Quelle sublimité dans la pensée !
C'était un devoir et une joie pour le Prince d'assister aux offices de l'Eglise.
« Avoir entendu une messe, disait-il, n'est pas avoir sanctifié le jour du Seigneur. »
- Lorsque la Cour était à Marly ou à Meudon, il ne Tnanquait jamais de se rendre à Versailles, les jours de Fêtes pour l'Office du soir.
« Tous les dimanches, dit un historien habitant la Cour, il assistait à Vêpres et au Salut du Saint-Sacrement ; mais avec un respect et une attention dont tout le public était édifié. Quoiqu'il eût le goût très fin pour la musique, à laquelle il était très sensible, il ne faisait jamais chanter les maisiciens à la messe qu'on disait pour lui. »
(i) Proyart, H, 206.
« Il était impossible, dit un autre écrivain, de le voir entendre la messe ou communier sans être pénétré d'un profond respect pour les saints mystères (i)».
Enfin, deux fois par an, ii se dérobait pendant quelques jours au tourbillon des affaires pour examiner plus sérieusement Tétat de son âme devant Dieu.
La religion du Prince n'était pas faite de rites ou d'attitudes ; c'était le fond même qui était tout pétri de christianisme.
Ses lectures de piété, c'étaient les Epitres des Saints Pères. l'Imitation, Saint François de Saks, Grenade et Bourdaloue. Le choix ne pouvait être meilleur, et l'ahbé Fleury lui était un guide sûr et judicieux : « Et ses lectures, dit le même abbé Fleury, étaient secrètes comme la plupart de ses prières. Il disait à certains jours le grand Office de l'Eglise, mais en son particulier (2) ».
• La dévotion du Prince était celle que lui avait enseignée Fénelon, celle qui venait en ligne droite de Saint François de Sales.
C'est cette dévotion qu'il a voulu défendre contre les reproches injustes de l'impiété et contre sa caricature, la fausse dévotion, celle qui fait tant de tort à la vraie.
• « Les caractères de la vraie dévotion, dit-il, sont ceux que Saint Paul attribue à la charité, parce que la dévotion n'est autre chose que la charité, par laquelle nous aimons Dieu pour lui-même et le prochain et nous-mêmes selon Dieu.
(i) Proyart, II, 200.
(2) Id., Il, 200.
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)) Les plus parfaits des hommes sont ceux qui mêlent le moins d'imperfections parmi la dévotion ; la charité ne sera parfaite que dans le ciel.
» La dévotion d'uhe personne qui se livre sans retenue à ses humeurs et à ses caprices, qui prétend que tout le monde doit souffrir de ses inégalités, sans vouloir elle-même ne rien souffrir de personne, qui veut allier les devoirs de la piété avec les maximes et la morale du siècle, qui s'imagine qu'on peut prendre la piété comme un manteau pour paraître dans les assemblées chrétiennes et la laisser de même quand on passe dans un cercle de personnes dévouées au monde ; une telle dévotion, dis-je, n'a jamais été avouée par le christianisme, elle ne lui appartient pas...
)) La dévotion, à laquelle il échappe encore des défauts dont elle travaille à s'affranchir et qu'elle 'combat avec courage, n'en est pas moins une vraie dévotion, quoique des hommes aveuglée par la malignité et la corruption de leur coeur s'efforcent de la décrier.
n C'est quelque chose de bien injuste que des hommes qui bravent toutes les règles du devoir, se déchaînent avec un zèle si amer contre ceux qui s'en écartent un instant par faiblesse, et que des hommes dont les fautes sont des crimes ne puissent passer aux justes toutes leurs imperfections. Mais c'est là la pef'sécution prédite à tous ceux qui veulent vivre avec piété eh Jésus-Christ... (i) ».
Et dépassant les limites de sa propre sanctification, il se fait apologiste et il s'en prend aux libertins — libertins de l'esprit selon le sens du xvii^ siè-
(i) Proyart, II, 263.
cle, — ceux que La Bruyère fustigeait dans le dernier chapitre de ses Caractères et qu'il appelait ironiqpiement a les Esprits forts ».
Telle page ressemble à du Pascal, dont le Prince a dû connaître les Pensées : « On voudrait voir des miracles pour croire, et moi je vous dis : Commencez par croire et ouvrez les yeux, vous verrez des miracles ; vous en verrez sans nombre dans la religion.
Un homme qui vit dans la pratique de l'humilité chrétienne au milieu de la pompe extérieure et de la gloire qui l'environne ; un homme qui vit dans ie détachement des richesses et des plaisirs, \u sein de l'abondance et parmi lete invitations de la volupté ; une femme qui se voit au comble de la faveur et n'a point d'ambition, qui n'a de richesses que pour secourir les malheureux, de crédit que pour les protéger... ; une jeune personne que l'âge, le tempérament, dès exemples domestiques et étrangers invitent à une vie molle et voluptueuse, et qui, au milieu des écueils et des scandales, vit dans l'innocence des bonnes mœurs et la pratique de toutes les vertus chrétiennes ; une autre qui, au milieu des égarements d'une vie licencieuse, s'arrête tout à coup, comme Paul sur le chemin de Damas, fait un divorce généreux avec le monde et les objets chéris de ses passiciis... : voilà des miracles, et ceux qui connaissent la force de l'habitude, l'aveuglement de l'orgueil et l'empire des passions pourront mettre les prodiges de ce genre au-dessus de celui de la résurrection d'un mort. Mais ces prodiges, qu'on ne les cherche point dans l'histoire du monde entier, ils ne se trouvent certainement que dans la religion chrétienne... (i) ».
(i) Proyart, II, ado.
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Telle était la religion du Prince, religion intérieure, éclairée, profonde.
Est-il étonnant qu'une âme, si fidèle à la grâce, avec une volonté si fortement tendue vers le devoir, avec uni cœur si bien précautionné contre les artifices d'une cour légère, ait ravi les Saints de la terre ?
L'éclat de tant de vertus réunies ne pouvait manquer de produire l'admiration ; aussi, la piété de ce Prince avait-elle passé en proverbe et l'on disait : « Etre pieux comme le Duc ».
Jamais, depuis Saint Louis, on n'avait rien vu de semblable à la Cour de France.
L'on ferait en vérité un joli tableau des vertus naturelles et surnaturelles du Duc de Bourgogne. ïl a été ébauché par le P. Martineau et par Proyart qui vantent et sa modestie et sa chasteté et sa tempérance et ses mortifications et le pardon des injures. Et c'est cela qui devient monotone puisqu'il suffit de dire : Il vivait de la foi.
L'esprit de foi domine toute la vie privée du Duc de Bourgogne ; demain, ce même esprit dirigera sa vie publique.
L'on s'est étonné que, dans les Conseils, il parlât si souvent de sa conscience. Ce n'est pas nous qui nous plaindrons de ces scrupules, quand même ils seraient exagérés. Le défaut est devenu trop rare.
Devait-on, en 1710, faire la guerre au Roi d'Espagne, son frère, ou donner aux ennemis de l'argent pour lui arracher sa couronne ? Torcy raconte avec des commentaires malveillants que « le Duc de Bourgogne biaisa quand il fallut dire son sentiment.
La conscience, dit le Prince, empêchait presque également et de faire la guerre au Roi d'Espagne et de donner aux ennemis de l'argent pour lui arracher sa couronne. Cependant le bien de l'Etat demandait la paix ». Il n'osait donc pas s'opposer à l'avis commun. Que ces scrupules parussent excessifs, que ce langage étonnât Louis XIV et Torcy, nous le comprenons ; mais les guerres seraient souvent évitées si les Princes devenaient scrupuleux à cet endroit.
Qu'il fait bon entendre au-dessus des égoïsmes dynastiques ou nationaux la voix du droit chrétien ! C'est cette voix qui parle par la bouche du petit-fils de Louis XIV.
Parce qu'il a l'esprit de foi le Duc de Bourgogne en a le langage et l'attitude. Aussitôt qu'on eut conféré le baptême à son premier fils, dit l'abbé Fleury, rencontrant un homme de confiance, ii lui dit : « Pendant qu'on baptisait cet enfant, je pensais au merveilleux changement qui s'opérait dans son âme ». Et quand ce jeune Prince mourut, on lui entendit dire : « Je ne puis m'empêcher de le pleurer comme mon fils, mais son sort n'est point à plaindre, il voit Dieu et je l'ai déjà invoqué comme mon protecteur dans le ciel ».
Ecoutons-le encore parier des enfants de son frère d'Espagne et des siens : « J'espère que Dieu qui nous les a donnés nous les continuera tous deux pour en faire un jour deux instruments de sa gloire sur la terre et dans le ciel »... « Je souhaite que Dieu nous donne des enfants qui soient des saints quelque jour ». Sourie qui voudra ! C'est le Duc de Bourgogne qui détient la doctrine consolatrice et vraie sur la vie et sur la mort.
Enfin, de la religion il goûte les joies, ces joies réservées à ceux que Dieu attire et enveloppe de sa
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lumière bienfaisante. C'est une âme que Dieu possède. Il l'écrit un jour à Beauvilliers : « Je sens visiblement que Dieu me fait tous les jours de nouvelles grâces (i) ». Et à son frère d'Anjou : « Dieu a bien voulu conserver la Duchesse de Bourgogne, et je l'en remercie tous les jours ; car, en vérité, il n'y a qu'en lui qu'on trouve de véritables consolations. Je suis ravi de ce que j'apprends que vous continuez à le servir fidèlement. Pour moi, je trouve tous les jours des douceurs nouvelles dans son service (2) ».
A cette hauteur morale, que lui importaient les sourires étouffés des courtisans, déshabitués de voir près du trône tant de vexiu ? D'autant qu'en homme cultivé, comme nous le connaissons, il était recherché par les hommes sérieux.
Saint-Simon ne cesse d'admirer l'étendue de ses connaissances et son ardeur à l'étude. Fagon, le médecin de la Cour, représentait bien à Louis XIV que le Prince s'altérerait le tempérament s'il continuait à se livrer à un travail si opiniâtre : « Je le crains beaucoup, répondit le Roi, mais il faut pourtant bien que quelqu'un de mes enfants travaille ».
Et Fénelon d'encourager son Petit Prince à paraître en public : « Vous avez, plus qu'un autre prince, de quoi contenter le public dans la conversation... vous avez l'esprit cultivé et orné, pour pouvoir parler de tout et pour vous proportionner à chacun... »
La Duchesse de Bourgogne disait que, lorsque le Prince son mari serait Roi, on l'appellerait « Louis le Docte? ».
Une âme si bien faite et une tête si bien pleine
(i) Vogiié, Le Duc de Bourgogne, ii3.
(2) Baudrillart, Lettres, I, /i.
inquiétaient les courtisans frivoles. Ils ignoraient ce qu'est un vrai dévot.
« Quelques-uns, écrivait Sladame de Maintenon, croient que son gouvernement sera austère. Cependant, il aime la joie et le plaisir ; il s'y livre même quelquefois pour condescendre aux goûts de Madame la Dauphine.
» Bien loin qiic sa vertu le rende insensible aux amusements de la vie ; elle les lui rend plus agréables ; au lieu que ceux qui en font leur unique occupation n'en trouvent aucun qui les satisfasse. II? vent de la promenade à la chasse, de la chasse à la comédie, de la comédie au jeu. Je voudrais que vous les vissiez revenir ; leur ennui est le meilleur des sermons. Vous les verriez, avec un visage triste et un ton chagrin, se plaindre que rien n'a réussi... Le Prince est le oeul qui soit content, parce qu'il a employé sa journée à remplir les devoirs qu'il connaît et à s'instruire de ceux qu'il ne connaît pas ».
Le Prince avait entendu les leçons de Fénelon qui disait de la dévotion : a La piété n'a rien de faible, ni de triste. Soyez gai comme un homme qui a trouvé le vrai trésor et qui n'a plus besoin de rien ». Le dévot sait causer, jouer et même danser. Il a toutes les qualités extérieures dos hommes du monde sans avoir leurs défauts et leurs vices.
Tel devint le Duc de Bourgogne. Il aimait Dieu. Il aimait les hommes. Il avait lu et médité cette admirable lettre de Fénelon, parmi tant de lettres admirables, sur l'amour de Dieu : « Nous n'aimons jamais tant notre prochain que quand nous l'aimons pour Dieu et de son amour ».
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Il aima son prochain à commencer par ses parents, le prochain le plus proche. Nous savons quel fut « Monseigneur », ce fils unique de Louis XIV, le père de notre Prince. Lourd de corps, léger de tête, faible de cœur, ce pauvre élève de Bossuet formait le plus parfait contraste avec le Duc de Bourgogne. Tout Versailles connaissait les liaisons de Monseigneur et de la « Choin » (i). Tout le bruit que faisait l'héritier du trône venait de ses chasses ; on aurait pu mettre sur sa tombe : « Ci-gît un Prince qui n'aima pas les livres, mais qui aima courre le loup 1 »
Tel qu'il fut, ce père fut respecté et aimé. La conduite du fils eût pu paraître la censure de celle de Monseigneur, mais en fils affectionné, il ne paraissait attentif qu'à se faire oublier, et à attirer l'attention sur les qualités estimables que pouvait avoir le Prince. On vit même plus d'une fois le petit-fils s'efforcer de diminuer aux yeux de l'aïeul les torts attribués au Père.
Le Duc de Bourgogne, à la mort de Monseigneur, donna des marques d'une douleur également sincère et religieuse.
Pour une âme profondément chrétienne, la mort de Monseigneur, advenue dans les circonstances que nous raconterons, presque soudaine, avec une absolution in extremis du P. Tellier, sans confession, cela est certain, cette mort fut un coup de foudre qui trouva le Prince fort parce que chrétien, mais troublé et ému par les incertitudes de l'au-delà.
Les lettres à son frère d'Anjou, Roi d'Espagne, îais-
(i) Etaient-ils mariés ? On le croyait généralement. « On se marie étrangement dans cette famille », avait dit un jour la Duchesse de Bourgogne, faisant allusion aux mariages du Roi et de Monseigneur.
no LE DUC »E BOURGOGNE
sent peFcer et. les angoisses du fils et les troubles du chrétien.
« Le sujet de cette lettre est si triste, mon très cher frère, que je n'ai pas la force de vous en parkr. Je prends part à votre douleur qui n'est que trop commune avec la mienne. Reposons-nous sur l'immense miséricorde de Dieu (i) ».
Le pauvre Prince se trouve incommodé par cette peine, « c'est-à-dire sans appétit et languissant... C'est un coup, dit-il, de la main de Dieu qu'il faut adorer avec soumission (2) ».
A ceux qui s'imaginent qu'une haute piété rend le cœur insensible, l'exemple du Duc de Bourgogne répond : Rien n'est si tendre, si aimable et si aimant qu'un cœur de chrétien.
Les lettres à son frère d'Anjou sont une hymne à l'amour fraternel. Le Prince assure son frère de sa « tendre amitié », d'une amitié qui lui est « si chère » et à laquelle il répond « si tendrement ». Il veut le persuader « de sa tendresse infinie ». C'était une âme unie à une âme, et il y avait là pour les deux frères une joie et un solide appui.
Et pour le dire discrètement et en passant, les deux frères aimèrent leur femme et ils n'aimèrent qu'elle. Cela pouvait encore paraître un étonnement. Ils étaient des chrétiens et les petits-fils de Saint Louis qui disait, en montrant son anneau de mariage sur lequel étaient gravés ces mots : Dieu, France, Marguerite : « Hors cet annel, point n'ai d'amour ».
(i) Baudrillart, lettres, II, 86.
(2) Id., II, 87.