‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 18 sur 26 · IM SAINT · texte numérisé non relu

IM SAINT

IJ aima le peuple et il aima les pauvres, ces membres souffrants du Christ. Au milieu d'une cour fastueuse, l'exemple du Dauphin parlait sans cesse en Êaveur du pauvre peuple. Il faisait rougir le luxe par SA simplicité, sa modestie et sa frugalité.

« Il ne se croyait destiné à la grandeur souveraine, dit un historien, que pour être l'homme des peuples, et pour les rendre bons et heureux... Il était le cœur le plus sensible aux malheurs de l'humanité. »

A sept ans déj,à, à Monta.usier qfui lui demandait, à l'occasion d'une table généalogique des Rois de France, lequel il choisirait de tous les titres de ces Rois. - — Celui de Père du Peuple, répondit-il.

Le luxe, qui songe à le proscrire P Contenu dans de justes limites, il ajoute par les arts à l'éclat de la société et multiplie les ressources du travail. Mais le Prince jugeait les choses du point de vue de l'Evangile, et il condamnait les excès du luxe, excès que la plue élémentaire morale réprouve. Dans un pays riche, où le peuple est heureux, jusqu'oià peut aller le luxe, surtout le luxe des riches ? Il est délicat de fixer des limites. Mais te qui est inadmissible dans une société chrétienne, c'est de voir quelques citoyens dépenser, pour des besoins factices, des sommes énormes, tandis que tout près d'eux on meurt de faim.

Qui dira que cela ne fut pas pendant les malheureuses années de la guerre d'Espagne ? Louis XIV le comprit si bien que l'on vit un jour le mobilier d'or de Versailles prendre le chemin de la Monnaie. Il fallait de l'argent pour continuer la guerre contre l'Europe coalisée, et le Roi sentait d'instinct qu'il ne pouvait pas demander des Subsides à se* fti^etS déjà

miséreux avant que lui-même eût changé en or le luxe de ses appartements.

Il est cependant permis de faire des rései^es sur les idées du Duc de Bourgogne sur le luxe. Il parle souvent de le réprimer, il le trouvait extrême dans toutes les conditions. Il voulait endiguer les dépensés de Versailles. La Cour et par contre-coup la ville auraient changé d'aspect. Peu de fêtes, parce que c'étaient des dépenses inutiles.

Paris eût-il été privé de comédies ? Il est vrai que le Prince depuis longtemps se faisait scrupule d'y assister, et l'on sait qu'il avait répondu à Madame de Maintenon qui lui demandait si les spectacles seraient défendus par lui : « Je pèserais mûrement le pour et le contre et je m'en tiendrais au parti qui aurait le moins d'inconvénients (i) ». 11 aurait laissé le théâtre en l'empêchant d'être une école d'immoralité. En attendant il donnait l'exemple de l'économie et il donnait aux pauvres. Proyart rapporte des traits charmants que tous les historiens ont reproduits. Comme les anecdotes de Plutarque, ils peignent un caractère aussi bien que les grands événements.

« C'était la mode du jour à la Cour d'avoir une écritoire d'argent, on en voyait déjà dans les bureaux des commis. Le Prince n'en avait point encore ; on lui en présente une, il en paraît amateur ; il s'informe du prix et il dit qu'il ne la prendra point. On lui demande si elle n'est point de son goût, — elle lui plaît infiniment — « mais les pauvres ! » Madame de Maintenon était présente. « En vérité, dit-elle, vos pauvres seraient bien ridicules si, après tout le bien que vous leur faites, ils trouvaient mauvais que vous

(i) Proyart, II, i34.

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VOUS donnassiez une écritoire ». Et elle l'obligea de la prendre, en ajoutant qu'elle la paierait elle-même, s'il ne voulait pas en faire la dépense (i) )).

Le Curé de Notre-Dame de Versailles tirait tous les ans sur la cassette du Dauphin la somme nécessaire pour habiller cent pauvres et pour en nourrir quarante tous les jours du Carême et de i'Avent, sans compter les aumônes extraordinaires. Sa bonté ne se renfermait pas à Versailles : les pauvres de Marly, ceux des villages d'alentour et ceux de Paris en ressentaient les effets : malades, artisans ruinés, enfants trouvés. Toute misère était pour lui pitoyable.

Pour les prisonniers détenus pour dette,, il fallait, pour qu'il les secourût, avoir été plus malheureux que coupable ; il ne voulait pas favoriser la paresse et l'inconduite.

Faire du bien était pour lui une dette dont le paiement soulageait son cœur. ïl suffisait d'être misérable pour avoir le droit de réclamer son assistance.

Ce n'était pas chez lui un pur sentiment d'humanjté et encore moins cette bienfaisance d'ostentation, célébrée par la philosophie moderne ; c'était le penchant d'un bon cœur dirigé par la religion qui le rendait toujours actif.

« Il est heureux, disait-il, de pouvoir récréer par une libéralité un pauvre père de famille, à qui ses enfants demandent du pain, et qui n'en a point à leur donner. C'est le plaisir le plus doux que je connaisse pour nn chrétien, après celui de penser qu'il ne peut rien faire qui plaise davantage au Père Céleste, qui nous propose sa miséricorde infinie pour modèle et pour mesure à la nôtre ».

(i) Proyart, II, i83.

1709 ! Le peuple de France, avant de connaître les souffrances de la faim, ressei^tit les atteintes des plus grands froids que nos ancêtres aient connus, et contre lesquelles ils n'étaient pas garantis.

Soudain, dans la nuit des Rois, le thermomètre descendit à 21° au-dessous de o. Les fleuves furent gelés et cela dura, à part un répit de dix jours, jusqu'aux premiers jours de Mars.

Nulle part on ne souffrit du froid comme à Versailles où les pièces étaient vastesf II faut lire, dans la Correspondance de Madame (i), les plaintes sur le froid intense qu'il faisait dans la saJlc à manger 011 elle soupait avec le Roi. On y allumait cependant un grand feu qui lui brûlait la, figure sans arriver à la réchauffer.

L'encre gelait au bout de la plume de la Marquise d'Huxelles et le vin de Champagne dans la. cave du conseiller Menin, où le conseiller faisant l'inspection de sa maison découvrit « deux petits Savoyards morts, gelés de froid, au coin d'une porte où ils s'étaient cantonnés et embrassés l'un l'autre pour se réchauffer ».

On souffrait à Versailles, en souffrait plus encore chez les pauvres ; et le froid persistant amenait toutes les maladies. Le 19 janvier, il y aidait déjà 2.670 malades à l'Hôtel-Dieu.

Plus de tribunaux, plus d'Opéras. Les membres de l'Académie Française ne venaient plus aux séances.

Après le froid, la famine. Dans toutes les régions de la France, même dans le Midi, les arbres fruitiers gelèrent.

Le blé, inondé au mois d'avril par la brusque fonte des neiges, pourrissait au lieu de grandir. La spécu-

(1) Madame, 2'' femme de M. le Duc d'Oiîéans, La Palatine.

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lation s'en mêlant, le prix monta follement. L'opinion publique commençait à s'émouvoir. La révolte grondait à Paris.

Des placards couraient contre le roi. Louis XIV comprit qu'il expiait ses fautes. C'est à cette époque qu'il fut grand, puisque c'est dans l'adversité que l'on reconnaît le vrai courage. Et s'il est un spectacle émouvant, c'est celui d'un Roi comme Louis XIV écoutant humblement les paroles hardies et nouvelles du prédicateur de sa chapelle :

« Nos péchés, ô Dieu, sont montés jusqu'à votre trône, s'écrie le P. de La Rue ; mais vous avez promis que vous ne mépriseriez pas un cœur humilié ; et vous en voyez au pied de vos tabernacles qui ne sont pas indignes de vos attentions.

» Sire, je vous parle avec d'autant plus de liberté que les vérités que j'avance à votre peuple sont les sentiments intérieurs de votre cœur. Le début de votre règne a été amer et difficile, la fin en est encore plus laborieuse et l'intervalle qui touche à ces extrémités a été semé de lis et de roses. Peut-être avezvous négligé de les renvoyer à Dieu seul ; il les reprend et sa justice se dédommage...

» C'est de là que viennent tant d'ennemis, que disje, des ennemis ! Ce sont des instruments dont la Providence se sert, pour achever le grand ouvrage de votre sanctification ».

Et le Roi versa des laxmes à ces paroles. A ce moment Louis XIV fut grand.

Le Duc de Bourgogne écoutait dans les Conseils le récit que faisaient les ministres sur les misères du peuple.

« Le Prince, dit Proyart, se faisait exactement instruire de l'état du peuple, quoique souvent il ne lui

revînt de cette connaissance que la douleur de ne pouvoir le soulager. Dans un Conseil où le Duc de Beauvilliers exposait au naturel l'extrémité de la misère publique, on vit le Prince éclater en soupirs, et plusieurs ministres mêler leurs larmes aux siennes (i) ».

Il répondit, dans la lettre et en esprit, aux exhortations des évêques qui recommandaient aux Grands de se pencher vers les petits, au nom de l'humanité et du Christ, ce grand ami des hommes.

Le Prince fut toujours sensible aux misères du peuple. Fénelon lui avait expliqué le grand précepte de la charité « Vous aimerez le prochain comme vousmême pour l'amour de Dieu ». Il avait comipris un enseignement qui répondait si bien à ses inclinations.

Le spectacle des misères qui s'étalaient sous ses yeux, l'émut profondément. Il ne pouvait que donner tout ce qu'il possédait. Il le fit complètement, discrètement, au point que les économies qu'il faisait pour ses pauvres passaient pour de l'avarice aux yeux des courtisans peu habitués à tant d'austérité.

Sa charité s'étendit naturellement sur les pauvres de Versailles, de Marly, et des environs.

Sur 12.000 livres que le Roi lui donnait par mois pour ses menus plaisirs, ii.oco passaient en charités. Il ne s'accordait aucune fantaisie.

Dans la douleur de ne pouvoir secourir la multitude des misérables il dit au Curé de Notre-Dame ; « Nous nous efforcerons au moins de soulager ceux qui sont dans la misère extrême, et songez que je

Ci) Proyart, I, 206.

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vous rends responsable devant Dieu de ceux qui viendraient à mourir faute de pain (i) ».

Il avait toujours aimé les perles fines, il en avait composé une très précieuse collection. Peu à peu il s'était défait des plus belles et il en avait encore quelques-unes. Or en cette année 1709, si calamiteuse, le Curé de Versailles vint un jour lui confier que la misère îiemeurait grande. Le Prince conduisit le prêtre dans son cabinet, et lui remit ses dernières pierres précieuses : « M. le Curé, puisque nous n'avons plus d'argent et que les pauvres meurent de faim, Die ut lapides isti panes fiant ». Et les pierres furent changées en pain (2) ».

Après la mort de Monseigneur en 1711, Louis XIV proposa au Dauphin de faire augmenter sa pension, qui était de 12.000 francs par mois, et les flatteurs de lui représenter que cette augmentation convenait à son rang. — a Vous vous trompez, leur répondit le Prince, c'est au contraire parce que je touche de plus près au trône que je dois penser plus sérieusement à économiser les deniers du pauvre peuple ».

Des 192.000 francs que touchait le Dauphin l'année avant sa mort, 180.000 furent employés en bonnes oeuvres, suivant un état qui fut trouvé parmi ses papiers, et il n'est pas sûr qu'il dépensait pour ses amusements les i.ooo francs qu'il se réservait par mois. Quelque somme extraordinaire tombait-elle dans sa cassette, il la distribuait aux pauvres. Il ne sut jamais ce que c'était que posséder, il ne savait que répandre.

fi) Proyart, TT, 175.

(2) Id., II, i83.

Etant Dauphin, il changea d'appartement et on lui proposa de se commander un hureau qui répondit aux autres meubles de son cabinet de travail. Il fit venir l'ouvrier, mais le prix lui parut trop élevé : — (c Eh bien, répondit-il, Monsieur le Dauphin continuera de travailler sur le bureau du Duc de Bourgogne, et je sais l'usage que je ferai de l'argent qui me restera )). Il fut envoyé sur-le-champ à de pauvres officiers dont l'Etat ne pouvait pas récompenser les services (i).

II ne s'arrêtait pas là. a Le désir de soulager les misérables semblait aller chez lui, dit Proyart, jusqu'à une sorte d'inquiétude ».

II n'osait conserver des objets de valeur, et il aurait volontiers vendu les meubles précieux qui garnissaient son appartement, mais ils appartenaient au Roi. Quant aux siens propres, ils disparurent les uns après les autres.

Le Duc de Bourgogne aurait voulu accoutumer îa Duchesse sa femme à la pratique de la charité. Ce n'était pas facile. Les gens heureux et légers s'imaginent difficilement qu'il peut y avoir près d'eux des êtres qui meurent de faim. Et puis elle était dépensière et sa bourse était souvent vide.

Elle allait trouver son mari, — le manège est toujours le même — elle lui demandait dte prendre quelque argent sur son budget.

Le Prince ne lui en refusait pas ; mais il lui montrait la liste des charités qu'il se proposait de faire avec l'argent qui était à sa disposition, la laissant libre de se substituer, sur l'état qu'il lui présentait, à ceux dont les besoins lui paraissaient moins urgents que les siens.

(i) Proyart, II, 184.

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« La Princesse, continue Proyart, se mit en devoir de corttrôler à son profit les libéralités du Dauphin ; mais ne trouvant sur la liste de ceux qui y avaient part que des pauvres honteux, des orphelins abandonnés, des veuves d'officiers ruinés au service, la plume lui tomba des mains. « Il faut convenir, lui dit-elle, que tous ces gens-là sont plus à plaindre que moi ». Mais elle ne put s'empêcKer d'ajouter : « Je ne comprends pas, Monsieur, comment vous pouvez déterrer tant de malheureux (i) ». Hé 1 il n'y avait qu'à regarder.

Cependant elle finit par comprendre la misère des autres.

« Une personne, raconte encore Proyart, qui avait également la confiance des deux époux, vint dire un jour au Duc de Bourgogne, en lui demandant le secret, que la Princes'se avait fait plusieurs aumônes et qu'elle nourrissait tous les jours quarante pauvres pendant le Carême. « Ah ! que me dites-vous ! s'écrîat-il, voilà un trait qui m.e ravit, mais ce qui me fait le plus de plaisir, c'est qu'il vient de son cœur et qu'elle veut qu'on l'ignore (2) ».

Les malheurs publics, comme avaient fait les malheurs privés, rapprochaient les deux cosurs. La Princesse défendra demain son époux contre la cal)ale. Lui la rendait meilleure en lui apprenant à être bonne.

Les malheurs publics ! La France en fut abreuvée pendant la triste guerre de succession d'Espagne. Sans doute, la vie de Versailles continua, non pas animée et brillante, comm.e aux premières années de la Duchesse de Bourgogne, mais toujours gaie en appa-

(i) Proyart, II, 181.

(2) Id/, II, 144.

rence. Louis XIV ne voulait pas que la Cour prît la couleur des événements. Il savait que l'Europe regardait du côté de Versailles pour voir si les désastres y avaient apporté quelque changement. Le Roi désirait sauver la façade. Le lendemain d'Hochstedt, il n'avait décommandé aucune fête. Agir autrement lui paraissait un aveu de la défaite et il ne pouvait se résoudre à s'avouer vaincu.

Cependant, cette année 1709 fut triste à Versailles. Le Roi aurait peut-être voulu que les bals continuassent ; toujours dans la pensée « qu'il serait aussi bon, • — c'est lui qui parle, — de ne pas donner au monde l'idée de l'accablement de la France ». La Duchesse de Bourgogne s'y refusa. Elle était « dans une grande mélancolie » et le Roi ne voulut pas la contraindre (i).

Et puis comment continuer les soupers ? Les principaux seigneurs avaient envoyé à la Monnaie leur vaisselle d'argent, à l'exemple du Roi. Et pouvait-on jouer quand on n'avait plus d'argent ? Un seul plaisir restait, la comédie. Les comédiens du Roi jouaient Phèdre, Turcaret.

Ces restrictions dans les plaisirs ont amené un des derniers historiens de cette époque malheureuse, à caractériser la vie de Versailles par ces mots : « la Cour en demi-deuil (2) ».

Et pendant que « cette Cour en demi-deuil » continuait de présenter au monde étonné une tenue digne de la France, toujours grande même dans le malheur, le Duc de Bourgogne et la Duchesse avaient fini par se comprendre, les coeurs s'étaient tendrement rapprochés.

(i) Madame de Mninfenon à la Princesse des Ursins, I. 38o. (2) D'HaussonvilIe, La Duchesse de Bourgogne, TV, 347-

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Les personnes de la Cour les plus défavorables au ménage en faisaient la remarque.

Madame écrit, le g mai 1711, que la Duchesse de Bourgogne « a beaucoup gagné à son avantage et vit en bonne intelligence avec son mari », et elle faisait vivement le portrait du mari, qu'elle terminait par ce mot : « Il est un peu trop dévot, cela est certain, mais il ne prêche plus guère (i) ».

Ainsi la femme devenait plus sérieuse et le mari avait une dévotion plus aimable. Le malheur est une bonne école.

Telle était la conscience du Duc de Bourgogne. Ce dévot était un saint.

C'est avec cette conscience, chargée d'Evangile et remplie d'amour de Dieu et des hommes, que le Prince ira à la guerre demain, qu'il continuera d'apprendre son métier de Roi, et qu'il mourra, emportant nos regrets, puisqu'il n'a pas porté le nom de Louis XV et qu'il n'a pas eu le temps de former à son image son fils qui sera Louis XV.

(i) Correspondance de Madame, II, i5o.

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