‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 19 sur 26 · I.ES CAMPAGiVES MÏÏ.ITA1Ï1ES · texte numérisé non relu

I.ES CAMPAGiVES MÏÏ.ITA1Ï1ES

Fénelon a maudit la guerre et le Duc de Bourgogne a maudit la guerre.

« La g^uerre est quelquefois nécessaire, il est vrai, iit Fénelon ; mais c'est la honte du genre humain qu'elle soit inévitable en certaines occasions... La guerre est un mal nécessaire qui déshonore le genre humain. Si on pouvait ensevelir les histoires dans un éternel oubli, il faudrait cacher à la postérité que des hommes ont été capables de tuer d'autres hommes... Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennerni ».

C'étaient là des idées avancées dans cette société militaire des Condé, des Turenne, des Villars.

Le Prince avait aussi ces idées. Sans doute il aimera son métier de soldat et nous savons avec quelle ardeur il s'était préparé à le bien remplir ; mais quand il eut vu la guerre, ce spectacle abattit son ardeur première.

C'est que, profondément humain, il ne pouvait se faire à la misère de la France, misère que depuis trente ans le peuple endurait.

« La guerre, écrit-il, est un des plus funestes fléaux qui puisse affliger une nation ; la plus heureuse est toujours funeste et chaque bataille gagnée est une plaie pour l'Etat ». — On dirait que cela est écrit d'hier.

« Il n'y a de guerre juste que celle qui est nécessaire. Il est sans doute du devoir d'un Prince de défendre ses Etats et de protéger ses sujets ; mais le Prince agresseur et qui rend une guerre nécessaire se charge d'un terrible compte devant le Père commun des hommes... Ce n'est point un déshonneur mais une véritable gloire pour un Prince de désavouer et m ême de réparer les injustices et les torts qui peuvent ivoir été faits par ses sujets, en son nom ou autrement (2) ».

Le Duc de Bourgogne va même jusqu'à dire qu'il est glorieux de ne point poursuivre par les armes la réparation de? torts qui ne portent pas un préjudice notable à la nation ; car « on doit examiner les raisons qui peuvent donner le droit de faire couler le sang des peuples ».

Ce n'est pas nous qui critiquerons ces idées, pas plus que nous ne criticpaerons la hardiesse de Fénelon demandant à Louis XIV de rendre les places fortes qu'il retenait contre tout droit. Le maître et l'élève s'appuyaient sur le Décalogue et sur l'Evangile et il est impossible de ne pas reconnaître la nrofondeur et la sûreté de leurs principes. Si l'Evangile régissait le monde, il n'y aurait plus d'injustices, il n'y aurait plus de guerres.

Où est le remède à la guerre ? Comme la racine de la guerre est dans l'orgueil, la cupidité, l'ambition,

(j) Dialogue rfes Morfs (Socrate et Alcihîade). (2) Proyart, I, 822.

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la vengeance, dans toutes les mauvaises passions qui fermentent en l'homme, la première condition de la paix, c'est d'exterminer le vice. Et rien ne vaut pour cette cure comme l'explication des deux grands livres de la morale privée et de la morale publique : la Bible et l'Evangile.

On cherche un « Catéchisme de la Paix » ; il est dans le Décaiogue et dans l'Evangile. L'avenir, s'il est pénétré de la vie évangélique, n'appartiendra pas à la violence, dont la guerre est la forme extrême, mais à la douceur. Bienheureux les doux 1

Fénelon a maudit la guerre ; mais il sait qu'il y a des guerres nécessaires, et il avait écrit dans l'Examen de Conscience pour son cher Petit Prince :

« Oii la guerre, malgré tous ses maux, devient nécessaire, c'est le cas où l'on ne pourrait l'éviter qu'en donnant trop de prise et d'avantage à un ennemi injuste, artificieux et trop puissant. Alors en voulant, par faiblesse, éviter la guerre, on y tomberait encore plus dangereusement ; on ferait une paix qui ne serait pas une paix, et qui n'en aurait que l'apparence trompeuse. Alors il faut, malgré soi, faire vigoureusement la guerre par le désir sincère d'une bonne et constante paix (i) ».

La guerre est une iniquité. Qui le conteste P La guerre est « l'horreur du genre humain », comme parle Bossuet, et une guerre injuste est un crime contre l'humanité. Mais c'est un tel crime parce qu'elle est injuste, non parce que c'est la guerre. Le choix doit toujours être en faveur du droit, que l'alternative soit la paix ou la guerre. La question ne doit pas

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, Examen de Conscience, VII, 97-

être simplement : va-t-il y avoir la paix ou la guerre? Mais, le bon droit doit-il prévaloir ? Les grandes lois de la justice seront-elles une fois de plus observées ? Et la réponse d'un peuple fort et viril sera : « Oui, quel que soit le risque ».

Aucune nation qui se respecte ne doit se soumettre à l'injustice.

L'Eglise aussi maudit la guerre ; mais elle bénit les épées qui défendent les causes justes.

Or, si l'on peut critiquer certaines guerres de Louis XIV, comme la guerre de Hollande, l'on peut assurer que la troisième coalition de l'Europe contre la France était une injustice. Charles II d'Espagne avait le droit de faire le Testament qu'il fit.

Ses héritiers directs étaient ses neveux, les enfants de ses deux sœurs : Marie-Thérèse, femme de Louis XIY et Marguerite-Thérèse, femme de Léopold de Bavière.

Charles d'Autriche n'était que le neveu du roi précédent, Philippe IV.

Charles II désigna d'abord pour son héritier le Prince de Bavière ; mais ce Prince mourut. Alors le Roi d'Espagne se retourna vers Louis XIV. Le plus puissant des Rois de cette époque pourrait défendre l'intégrité de l'Empire espagnol. Allant au-devant de l'objection que pourrait faire l'Europe : la crainte d'une union possible entre la France et l'Espagne, Charles II désigna pour son successeur non pas l'héritier légitime, le Grand Dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, sa sœur aînée ; mais le deuxième fils du Grand Dauphin : Philippe, Duc d'Anjou.

De là la jalousie de l'Europe, inquiète de cette nou velle gloire française. Guillaume III d'Angleterre n'eut pas d'autre raison pour organiser l'alliance de La Haye.

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Et qu'on ne dise pas que la reconnaissance de Jacques III fut la cause de cette nouvelle coalition ; — c'est Saint-Simon qui dit cela.

Le fils de Jacques II fut reconnu roi d'Angleterre le 17 septempbre 1701 et dix jours auparavant les anciens confédérés de la Ligue d'Augsbourg avaient signé à La Haye un traité pour se défendre contre la maison de Bourbon.

L'acte de Louis XÎV fut cependant une imprudence. Guillaume III, toujours en lutte avec son Parlement, avait reconnu Philippe V sans enthousiasme ; mais l'opinion anglaise, excitée par les bruits de descente des Jacobites (partisans de Jacques III) en Angleterre, se prononçait contre la France. Après la reconnaissance de Jacques III, le roi et le peuple communiaient dans la même haine contre Louis XIV. Guillaume III, heureux de s'appuyer sur le sentiment national, pressa les événements et accentua la rupture en rappelant son ambassadeur.

En réalité celte reconnaissance n'avait pas changé les dispositions de la Cour d'Angleterre. Et le Duc de Bourgogne annonçant à son frère la nouvelle, qu'il tient pour bonne, dit avec raison que le Boi Guillaume (( ne peut pas nous faire plus de mal qu'il tâche à nous en faire ».

La guerre devenait inévitable. Le Duc de Bourgogne envisage sans peur cette éventualité.

Il se réjouit noçi de la guerre, mais de l'occasion qui se présente de montrer ce qu'il est. Il aime les armes. Il est heureux d'être le soldat d'une cause juste. « Jugez de la joie oîi je suis présentement, écrit-il â son frère d'Espagne, étant assuré d'aller cette année

à la guerre... Quel plaisir ce serait pour moi de vous écrire une lettre au lendemain d'une bataille que j'aurais gagnée contre les ennemis (i) » !

II nous est agréable de constater ces dispositions chez ce jeune homme qu'on se représente trop souvent comme un solitaire, ami du silence et confît en dévotion. Il prie et il priera. Il sait que Dieu tient dans ses mains les rênes de tous les Empires. Il a lu cela dans le beau livre que Bossuet avait écrit pour son Père. Mais il agira, puisque Dieu veut qu'après avoir prié, l'homme agisse comme s'il faisait tout par luimême.

En attendant il se prépare à son métier. Puységur lui explique le plan des opérations, qu'il transcrit pour son frère d'Espagne (2),

Et il faut reconnaître qu'il avait le sens de la tactique quand il écrivait : « On a toujours un grand avantage sur l'ennemi quand on peut lui donner ce qui s'appelle l'ordre et l'obliger à régler ses mouvements sur les vôtres (3). »

Que ne fit-il ainsi dans la campagne de 1708 I

Le jour du départ arriva : « Je vous écris, dit-il à son frère, dans un véritable transport de joie, j'ai reçu l'ordre du Roi, ce matin, de partir mardi orochain )>.

Il ne quittait pas sans regret la jeune Duchesse de Bourgogne ; mais de cette séparation il se consolait en songeant qu'il « va acquérir de la gloire (4) » .

Il gagna auparavant le Jubilé de l'année sainte, dont le Pape Clément XI avait fixé l'ouverture ^n cette même année 1702.

(i) Bi'.udrillart, Lettres, I, 9.

(2) Baudrillart, Lettres, I, 12.

(3) Id.,1, i3.

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Le Roi avait fait le plus grand nombre de ses stations à Paris, le plus souvent à pied, .de préférence dans les églises pauvres qu'il comblait d'aumônes. La Duchesse de Bourgogne en avait fait autant, environnée d'un peuple nombreux, accouru pour la voir.

Le Duc son époux avait fait à Versailles le plus grand nombre de ses soixante stations « avec une dévotion qui a édifié tout le monde (i) ».

Le départ fut fixé au 25 avril. Il rejoindrait au plus tôt le vieux Maréchal de Boufflers qui commandait l'armée de Flandre.

Le jeune Prince devait nécessairement passer par Cambrai pour se rendre à son poste. Il dentianda à son aïeul la permission de voir, à son passage, son ancien' précepteur. Louis XIV y consentit, mais à une condition qui décelait toute la vivacité de ses premiers ressentiments. Le Duc de Bourgogne ne verrait pas Fénelon en particulier.

Depuis cinq ans Fénelon n'a point revu le Petit Prince ; mais ses pensées le ramènent toujours vers lui. Il accomplit ses devoirs d'évêque avec une ardeur et une conscience qui forcent l'admiration même de ses ennemis. Il pense surtout à ce cher élève qu'il avait trop tôt abandonné. Il s'occupe de l'état général de la France, parce que le Petit Prince est l'héritier du royaume et que la guerre l'atteindra si elle est déclarée.

En 1701 il adresse à Beauvilliers un Mémoire judicieux sur la politique que le Roi devait suivre pour prévenir la guerre générale : maintenir les Hollandais dans la neutralité et accabler les Impériaux en les isolant.

(i) Dangeau, VIII, 3i5.

L'année suivante nouveau Mémoire adressé à Chevx-euse, et c'est du Duc de Bourgogne qu'il s'agit. L'iiéritier de la couronne doit aller à la guerre quand tout le monde se bat. Qui dirigera le Prince aux armées P II rejette Vendôme, désapprouve le choix de Boufflers et pencherait pour Catinat ; « il faut éviter, dit-il, tout ce qui pourrait retomber sur le Prince luimême, et lui faire tort dans le public. Une mauvaise campagne donnerait beaucoup de prévention contre lui, mais Dieu en aura soin (i) ». Tout celia était sagesse.

Quelle émotion ressentit Fénelon quand il lut le billet du Prince daté de Péronne lui annonçant que lui, son élève, arrivait !

(( Je ne puis me sentir si près de vous sans vous en témoigner ma joie et en même temps celle que me cause la permission que le Roi m'a donnée de vous voir en passant » et il l'assurait en finissant de la (( sincère amitié » qu'il n'avait jamais cessé d'avoir pour son cher maître.

L'entrevue eut lieu, comme le Roi l'avait voulu, en public. Elle fut courte et gênée par la présence des militaires et des magistrats, que le respect et le devoir avaient attirés à la maison où le Duc était descendu. L'Archevêque assista au repas du Prince et lui offrit la serviette selon l'étiquette. A ce moment le jeune homme éleva la voix de manière à être entendu de tous et prononça ces paroles remarquables qui disaient tant de choses en si peu de mots : « Je sais ce que je vous dois, vous savez ce que je vous suis (2) ».

Cependant, le Duc de Bourgogne, courant la poste,

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, VIII, i56. (2) Récit de Proyart. Saint-Simon a raconté différemment cette entrevue, II, 368.

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arriva à Bruxelles le 27. Il repartit aussitôt et rejoignit Bouf fiers au camp de Xanten.

Le Prince ne trouva pas l'occasion de se distinguer. Son ambition fut déçue. « La campagne des Flandres fut triste », dit Saint-Simon.

Bien commencée, elle se termina mal. Pendant six semaines, on eut la supériorité numérique et la faculté de prendre l'offensive. On perdit ces avantages par hésitation, irrésolution. On ne se porta en avant que le 10 juin, le long de la Meuse. L'ennemi se replia. On le poursuivit et on l'accula aux murs de JVimègue. Il ne dut son salut qu'aux fortifications de la place. L'affaire fut bi-illante et le Duc de Bourgogne s'y comporta avec le courage natiirel à sa race. Mais bientôt Marlborough prit le commandement des forces alliées et manœuvra si bien à son tour Boufflers que toutes les places fortes précédemment conquises tombèrent au pouvoir de l'ennemi : Kayserswerth, Vanloo, Ruremonde, Liège. Les inspirations nécessaires manquèrent au vieux Maréchal, et nous ne pouvons pas vraiment reprocher à un jeune homme de vingt ans de n'avoir pas suppléé aux défaillances de celui qui était le maître de l'heure.

Au moins le Duc de Bourgogne paya de sa personne. Il sauva l'honneur. Les rapports militaires ne tarissent pas sur sa bonne tenue et sa belle humeur au feu, l'iaffabilité qu'il avait m.ontrée dans ses rapj)orts avec les officiers, le soin qu'il prenait et de la discipline et du bien-être des troupes.

L'opinion publique même lui fut favorable. Elle ratifiait le jugement porté par Boufflers dans une lettre au Roi : « Ce qui ne se peut assez louer et admirer, c'est l'extrême désir que Monseigneur le Duc de Bourgogne a fait paraître, de voir, d'agir, et de se porter partout, la sagesse et le sang-froid, l'air

libre et naturel qu'il conserve, sa gaieté, sa hardiesse, son coup d'oeil et son bon esprit (i) «.

Fénelon recueillait avec avidité les moindres bruits sur ce jeune chef d'armée. Il écrit à Beauvilliers : «M. le Duc de Bourgogne fait au delà de tout ce qu'on aurait pu espérer... Au nom de Dieu, mon bon Duc, tâchez de faire en sorte que le Duc de Bourgogne soutienne ces merveilleux commencements.

)) Je souhaite qu'il retourne à Versailles le plus tard qu'il se pourra, et qu'il s'affermisse dans sa bonne conduite avant que d'y retourner.

» Si, en y arrivant, il retombait dans tous les défauts dont il paraît guéri, on croirait qu'il n'a fait qu'un effort passager qu'il n'est pas capable de soutenir, et il demeurerait dans un triste état. Si, au contraire, il fait à Versailles ce qu'il fait à l'armée, il sera estimé, admiré du public, et toutes les critiques tomberont. L'inclination publique est toute pour lui. C'est une grande avance. Tout est défriché, il n'y a qu'à ne rien détruire (2) ».

Fénelon était sévère pour son élève. Il connaissait les défauts du Prince, et ceux de sa nature première qu'il avait commencé de détruire, et ceux que la direction de Beauvilliers avait suscités. Il n'était pas sans inquiétude sur l'avenir. Que serait ce jeune homme devenu Roi ? Le Roi de demain se dégagera-t-il des défauts du jeune homme ? L'anxiété apparaît dans les avis qu'il distribue d'une main si douce et si ferme et qu'il envoie au Duc de Beauvilliers.

Le merveilleux portrait de Saint Louis, qu'il adresse au Prince lui-même, prend l'allure d'une leçon :

(i) Mémoires relatifs à la succession d'Espagne, -par Pclet, II, 53.

(2) Œuvres Complètes, VII, 287.

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« Enfant de Saint Louis, imitez votre père, soyez comme lui, doux, humain, accessible, affable, compatissant et libéral.

n Saint Louis, à votre âge, était déjà les délices des bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l'âge passé, faites voir que vous pensez et que vous sentez tout ce que vous devez penser et sentir... Soyez l'héritier de ses vertus avant que de l'être de sa couronne d) ».

Le Roi, gardien de l'honneur de son petit-fils, jugea prudent de ne pas compromettre sa réputation nais santé. Il le rappela avant la fin de la campagne.

Le Duc de Bourgogne arriva le 8 septembre à Versailles. Suivit-il les conseils de Fénelon ? En tout cas l'opinion lui resta sympathique, et le Roi avait été fier des rapports qu'il avait lus sur sa conduite.

C'est à la suite de cette première campagne que Philippe V pria Louis XIV d'autoriser son frère à se rendre à Madrid. Le Roi de France n'y voulut pas consentir. En revanche, il donna au Duc de Bourgogne une marque éclatante de sa satisfaction. Il l'appela au Conseil des Finances et au Conseil d'Etat, le plus important de tous. Le Prince avait vingt ans ; Monseigneur, son père, n'y était entré qu'à trente ans.

Au printemps de 1703, le Duc de Bourgogne reçut le commandement de l'armée du Rhin, sous la direction de Tallard. Le choix était-il heureux ? Villars eût mieux convenu ; mais le jeune Maréchal avait conçu un projet audacieux : avec le concours de l'armée d'Italie, commandée par Vendôme il voulait marcher

(i) Œuvres Complètes, VII, 234.

sur Vienne par la Forêt Noire et la Bavière. Louis XIV n'osa pas associer son petit-fils à une expédition aussi aventureuse, et le Duc de Bourgogne commanda l'armée qui manœuvrait sur le Rhin.

Fénelon se hâta de lui faire passer des avis pratiques et pleins de bon sens.

« Quand Monsieur le Duc de Bourgogne sera à l'armée, il aura raison de ne vouloir aucun excès de vin à table ; mais il lui convient fort de continuer cette longue sobriété de table et cette liberté de conversation pendant les repas, qui a charmé les officiers dans la campagne dernière...

)) Quand il y aura à l'armée quelque désordre de mœurs, il peut donner des ordres généraux bien appuyés pour les réprimer ; mais il ne faut point qu'il descende dans les détails, on l'accuserait de tomber par scrupule dans la rigidité et la minutie ».

L'armée du Rhin était destinée à couvrir la frontière et à seconder les opérations de Villars et de l'électeur de Bavière au centre de l'Allemagne.

Malheureusement ni le Duc de Bourgogne, ni Tallard ne se décidèrent à attaquer vigoureusement le Prince de Bade pour l'empêcher de prendre Villars par derrière, et ils se résolurent à une guerre de sièges. Ce que voyant, le Prince de Bade laissant un rideau de troupes joignit son armée à celle des impériaux et contribua à l'échec de l'offensive de Villars sur Vienne (i).

Le Prince et Tallard, après deux mois d'attente, feignirent d'attaquer Fribourg et ils se portèrent sur Brisach qu'ils investirent par surprise. Décidément Tallard obéissait trop scrupuleusement aux recom-

(i) D'Haussonville, L,a Duchesse de Bourgogne, III, 99.

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miandations qu'il avait reçues du Roi a de ne pas compromettre la réputation du Duc de Bourgogne ».

Le Duc de Bourgogne, dans une lettre à son frère d'Espagne, raconte avec enthousiasme les péripéties du siège. Il ne dit rien de son courage, de son sangfroid, et de sa belle humeur au feu. « Si vous voyez mes louanges dans les relations que je vous envoie, c'est celui que j'en ai chargé qui les y met, car vous savez que ce n'est pas trop mon style que de me louer (i) ». Nous savons cependant qu'il s'exposa au point d'alarmer Tallard... Le Prince aimait vraiment son métier ; « Permettez Madame, écrit-il à la Reine d'Espagne, à un soldat de cesser un moment de penser aux attaqfues pour vous faire ressouvenir de lui (2) ».

Treize jours après l'ouverture de la tranchée, la place de Brisach battait la chamade.

Notre Prince, au milieu du bruit des batailles, vivait une vie intérieure. Les lettres qu'il écrivit à Beauvilliers, pendant ces jours de l'été 1708, sont surtout des confidences spirituelles. En plusieurs endroits, il est vrai, il parle des plans médiocres de Tallard, mais il l'entretient surtout de sa conscience.

« J'ai été un peu dissipé ces derniers jours, mais je me calme un peu aujourd'hui... Dites-moi, je vous prie (voilà l'influence qu'avait prise Beauvilliers sur la conduite de ce jeune homme), dites-moi ce que vous croyez que je doive faire dans cette campagne à propos des jeûnes qui se rencontreront de temps en temps ; car vous savez qu'ils me seront bientôt d'obligation ». Et un autre jour : a J'ai été un peu tour-

(i) Baudrillart, Lettres, I, 87.

mente ces jours-ci par des scrupules sur mes devoirs et des choses dont je pouvais être la cause par omission ; ce qui m'a quelquefois jeté dans des troubles ; mais quand je suis de sang-froid, je n'ai point d'envie de me décourager, et je me jette entre les bras de la miséricorde divine pour fortifier ma faiblesse et suppléer à mon insuffisance (i) ».

Et il lui parle aussi de la Duchesse de Bourgogne. Certes il faisait noblement et courageusement son métier de soldat ; car il avait le profond sentiment de ses devoirs ; ntiais son cœur était à Versailles ou à Fontainebleau, auprès de cette jeune femme qu'il aimait en époux passionné et fidèle.

Il était impatient de la retrouver, et il ne cachait pas son Bésir à Beauvilliers s'il le dissimulait â tous les yeux. Cette impatience lui cause des scrupules et il invite son ancien gouverneur, qui est devenu son ami et son directeur de conscience, à joindre ses prières aux siennes, pour obtenir de Dieu « la continuation de son secours à l'égard de ce qu'il y a de trop en lui sur ce chapitre (2) ».

A la veille de quitter l'armée, il écrit ces lignes significatives qui notent une conscience délicate : « Je prie Dieu et vous le demande aussi, qu'il me préserve des grandes dissipations et de l'attache excessive aux créatures, auxquelles je vais apparemment être exposé, et dont je sens déjà les commencements (3) ».

Le Duc de Bourgogne revint à Versailles quelques jours après la prise de Brisach, avant la fin de la campagne. Il avait demandé au Boi un congé, à une condition : qu'on lui permît de revenir si l'armée tentait encore quelque chose d'important.

(i) Vcfn"/'^. ^<î nX'c {Je Bourgogne 162, 202, 2o4. h) Voorîip T..e Duc. r]c Bourgogne, 191. (3) Id., 223.

LES CAMPAGNES MILITAIRES

Tallard, il est vrai, le pressait de partir et il s'était bien gardé de laisser entrevoir que la campagne n'était pas finie. La personne du Prince le gênait et il ne voulait pas hasarder la vie de l'héritier du trône, dans l'exécution du projet qu'il avait formé. La campagne n'était pas terminée en effet, et Landau fut pris après le départ du Prince.

A la Cour, on ignorait le plan de campagne et l'on fît bon accueil au Duc de Bourgogne. Il avait pris Brisach et il avait été bon soldat.

Quant à lui, après avoir exprimé quelques regrets, il prit son parti avec la résignation qui lui était habituelle, quand il croyait entrevoir dans quelque événement la volonté de Dieu : « Je serais inconsolable de ne m'y être pas trouvé si je ne savais que le Maréchal n'aurait pas voulu me commettre â l'entreprise de Landau, qui était assez hasardeuse, et que par là la bataille n'aurait pas été gagnée ni Landau repris (i) ».

Le Prince passa ensuite cinq années à Versailles, dans une vie de piété admirable. Il se laissait aller volontiers à une dévotion solitaire et sombre. Fénelon l'apprenait à Cambrai. Il supplie son Petit Prince de n'être point « trop particulier », de ne point se con tenter des vertus qui sont l'ornement d'une vie privée, mais d'acquérir les qualités dont le futur roi de France ne saurait se passer. Qu'il soit ferme, qu'il ait de la hardiesse dans les actions, de la netteté dans les paroles, qu'il ait de la largeur dans ses vues, qu'il dépouille l'écolier et qu'il pense par lui-même. Qu'il fasse aimer, craindre et respecter la vertu jointe à l'autorité, qu'il se mette en garde contre les excès .l'une dévotion trop ombrageuse...

(i) Baudrillart, Lettres, I, 44.

Notre Prince priait. Il travaillait. Il se tenait au courant des graves événements qui agitaient PEurope et menaçaient les trônes d'Espagne et de France. Son cœur subissait les alternatives de la fortune.

Il ne pouvait pas s'occuper personnellement des affaires d'Espagne. Louis XIV était jaloux de son autorité, et puis entre le Duc de Bourgogne et lui, il y avait encore Monseigneur.

Il suivait donc avec douleur les intrigues qui paralysaient à la Cour d'Espagne les efforts de la politique française, et il soutenait de ses conseils fraternels ce pauvre frère qu'il aimait tant.

L'on sait de quels fâcheux Insuccès furent suivis les efforts considérables de Louis XIV et de Philippe V contre l'Europe coalisée. Guillaume III, l'âme de la coalition, était mort en 1702, mais il fut remplacé par trois hommes qui détestaient autant que lui la France et Louis XIV : le Hollandais Heînsius, l'Anglais Marlborough et le Prince Eugène de Savoie.

Excepté les victoires de Villars sur les Autrichiens à Friedlingen (1702) et à Hochstedt (1703). tout était désastre, de quelque côté que l'on se tournât : Catinat était battu à Carpi, Villeroi à Chiari, Tallard à Hochstedt (170^) et le reste, lugubre comme des funérailles.

« Voici, mon très cher frère, écrit le Prince au Roi d'Espagne, bien des malheurs coup sur coup, de tous côtés ; et on a besoin d'autant de religion que vous en avez pour les souffrir patiemment. Nous avons appris ici, en quatre jours, la malheureuse bataille de Flandr^ (c'est la défaite de Ramillies. 1706), la levée du siège de Barcelone, et la perte de Brabant (i) »,

(i) Baudrijlart, Lettres, I. i53,

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Cependant l'espérance renaît. Il remercie Dieu. « Il n'est plus de temps de se taire lorsque Dieu nous rend sa protection et que le Roi d'Espagne faisant reculer ses ennemis rentre dans sa capitale, éprouve la fidélité de ses sujets et fait voir à l'Archiduc qu'il n'est pas si aisé de le détrôner qu'il se l'était figuré (i) ».

En effet, Philippe V avait quitté Madrid, où était rentré l'Archiduc Charles d'Autriche, mais avec ses fidèles Espagnols il avait battu l'Archiduc à Almanza (1707), .aidé par le Maréchal de Berwick, et il était rentré dans sa capitale.

Cependant, au cours de l'année 1706, les premières divergences se manifestèrent entre Philippe V et son frère. Il s'agissait de la paix.

Le Duc de Bourgogne, comme Louis XIV, souhaitait qu'on la conclût même au prix d'un démembrement de l'Espagne.

Ce n'était pas jalousie ; mais le Prince regardait d'abord l'intérêt de la France. « Vous savez que vos intérêts, après ceux de la^ France, sont les premiers chez moi, et qu'en tout ce qui dépendra de moi, je continuerai à les ménager (2) ». Et il annonçait que les négociations n'avaient pu commencer par la faute de l'Angleterre et de la Hollande.

Mais le sacrifice de Philippe V était fait, du moins dans la mesure où il paraissait inévitable. De cela le Prince était heureux et fier : « J'ai été ravi de voir la résignation avec laquelle vous vous soumettiez de tout cœur à la volonté divine... Je prie Dieu qu'il nccepte votre soumission et que par des coups de sa main toute-puissante, il vous en délivre tout à fait ».

(i) Baudrillart, Lettres, I, i58, (2) Id,, î; i58.

Peu à peu sa correspondance avec son frère J'Espagne prend le caractère militaire et politique qu'elle devait garder jusqu'à la fin. Les faits ne sont plus mentionnés comme de simples nouvelles ; ils sont accompagnés de considérations d'une certaine valeur. On lira avec intérêt, à ce point de vue, le récit que fait le Prince des opérations de Villars en Allemagne.

Il continuait de s'instruire dans l'art de la guerre. Il analysait les dépêches, cherchait à pénétrer les desseins des généraux et, pour compléter ses informations, suivait de près la Gazette de France. Il est difficile de le trouver en défaut dans les récits qu'il envoie au Roi d'Espagne. Les relations de Dangeau et de Sourches témoignent de son exactitude.

Le Duc de Bourgogne approuva s>ans réserve l'entreprise d'Ecosse. On voulait susciter une révolution dans ce pays fidèle encore à la dynastie des Stuarts et dont l'acte d'Union avec l'Angleterre (2 août 1706) avait renouvelé les haines anciennes (i).

Le Prince énumère les préparatifs qui ont été faits en secret à Dunkerque, et les chances de succès que présente l'entreprise : « elle peut être utile à la religion, au Roi d'Angleterre, en lui donnant une voie pour rentrer dans ses Etats, à la France et à l'Espagne par la puissante diversion qu'elle doit causer ».

Malheureusement l'affaire ne réussit pas. Une série de contretemps mit à néant ces beaux projets.

Le Duc de Bourgogne garda jusqu'à la fin quelque espoir. La flotte mit à la voile. « J'espère, écrit-il, que Dieu nous protégera et que l'on verra en Angleterre quelque révolution semblable à celles dont les histoires sont pleines (2) ».

(i) Baudrillart, Lettres, I, 235.

(2) Id.,ï, 2^0.

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La révolution n'eut point lieu. La flotte anglaise, bien loin de se tourner du côté du prétendant, l'empêcha de débarquer. « Il faut sur le tout se remettre à Dieu et il sait mieux que nous ce qui nous convient ».

L'attention du public allait se porter sur un autre théâtre où notre Prince devait tenir le premier rôle.

Depuis cinq ans le Duc de Bourgogne n'avait point paru aux armées. Il le ressentait avec douleur. Sa vie lui semblait inutile et cet état d'âme se trahit dans ses lettres.

Les grands revers d'Hochstedt, de Ramillies et de Turin l'avaient profondément ému. Le Prince Eugène avait battu Marsin pour aller ensuite assiéger Toulon.

L'année 1707 s'était heureusement terminée. La victoire d'Almanza avait raffermi le trône de Philippe V. Sur la frontière d'Italie, l'armée du Duc de Savoie reculait. Villars opérait glorieusement sur le Rhin. En Flandre, Vendôme contenait les ennemis et donnait de grandes espérances pour la campagne prochaine.

Combien joyeuses sont les lettres du Duc de Bourgogne ! « Nous avons certainement bien des grâces à en rendre à Dieu qui nous a donné ce succès dans un temps oià il ne pouvait venir plus à propos. Encore un coup, mon cher frère, bénissons le Dieu des armées et demandons la continuation de sa protection sur les deux royaumes et sur toute la chrétienté (i) «.

L'année 1708 commença par les grâces, les fêtes et

(i) Baudrillart, Lettres, I, 191.

les plaisirs, écrit Saint-Simon, et d'ajouter aussitôt : « On ne verra que trop tôt qu'elle ne continua pas de même ».

Marlborough et le Prince Eugène préparaient des coups décisifs. Le Roi résolut de faire une grand iffort du côté de la Flandre et pour stimuler l'ardeur des troupes il se décida à mettre à leur tête son petit-fils.

« Vous comprenez maintenant quelle est ma joie », écrit-il à son frère d'Espagne, A défaut du génie lailitaire que le ciel n'avait pas donné au Duc de Bourgogne, il est impossible de ne pas lui reconnaître l'ardeur guerrière.

L'iarmée était « belle, leste et de la plus grande volonté, dit Saint-Simon, avec un prodigieux équipage de vivres et d'artillerie », avec des généraux ;omme d'Artagnan, Biron. Malheureusement il y avait deux chefs : le Duc de Bourgogne et Vendôme, et les incertitudes du commandement devaient paralyser les mouvements de l'armée. Et puis jamais caractères plus opposés ne s'étaient trouvés rapprochés, a l'eau et le feu », c'est l'expression de Saint-Simon.

Hardi jusqu'à la témérité dans l'action, d'une paresse inouïe hors du champ de bataille, aussi licencieux dans ses mœurs que cynique dans son langage, Vendôme formait le plus parfait contraste avec le Duc de Bourgogne.

Mais le sort était jeté, et le ili mai le Prince quitta Versailles. Ce jour-là même il s'arrêta à Senlis un moment pour envoyer un courrier à Fénelon et le prévenir de son passage à Cambrai.

« Je suis ravi, mon cher Archevêque, que la cam pagne que je vais faire en Flandre me donne lieu de vous embrasser, et de vous renouveler moi-même les assurances de la tendre amitié que je conserverai pour vous toute ma vie. S'il m'avait été possible je me

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serais fait un plaisir d'aller coucher chez vous ; mais vous savez qu'il y a des raisons qui m'obligent à gar der des mesures et je crois que vous ne vous en formaliserez point. Je serai à Cambrai demain sur les neuf heures ; j'y mangerai un morceau à la poste et je monterai ensuite à cheval pour me rendi'e à Valenciennes.

» J'espère vous y voir et vous y entretenir sur diverses choses. Si je ne vous donne pas souvent de mes nouvelles, vous croyez bien que ce n'est pas manque d'amitié et de reconnaissance : elle est assurément telle qu'elle doit être (i) ». — Louis.

L'entrevue eut lieu en effet dans une auberge, ••ppelée l'auberge de Dunkerque, le Duc de Bourgogne s'y arrêta pour dîner vers midi et il y trouva l'Archevêque avec tout ce qui était à Cambrai.

« Le jeune Prince, ajoute Saint-Simon, embrassa tendrement son précepteur à plusieurs reprises, il lui dit tout haut qu'il n'oublierait jamais les grandes obligations qu'il lui avait, et sans jamais se parler bas (ailleurs il dit qu'ils se parlèrent bas), il ne parla presque qu'à lui, et le feu de ses regards lancé dans les yeux de l'Archevêque, qui suppléèrent à tout ce que le Roi avait interdit, eurent une éloquence avec ces premières paroles à l'Archevêque, qui enleva tous les spectateurs (2) »•

- Saint-Simon arrange peut-être un peu les choses, mais ce qui demeure, c'est que cette entrevue renoua plus fortement des liens que le temps n'avait pas rompus. La conversation se continua par lettres.

Quelques jours après, le Duc de Bourgogne envoyait à Fénelon une longue lettre qui était une réponse a

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, VII, 264. (2) Saint-Simon, IV, iSg.

une autre longue lettre qui venait de Cambrai, « par une voie très sûre ». Le Prince se sert de cette même voie et engage son cher Archevêque « à s'en servir toutes les fois qu'il le jugerait à propos ».

« Je suis charmé, continue le Prince, des avis que vous me donnez dans la seconde partie de votre lettre, et je vous conjure de les renouveler toutes les fois qu'il vous plaira... Continuez vos prières, je vous en supplie, j'en ai plus besoin que jamais. Unissez-les aux miennes, ou plutôt je les unirai aux vôtres, car je sais qu'en pareil cas l'évêque est au-dessus du Prince...

» Vous savez l'amitié que j'ai toujours eue pour vous et que je vous ai rendu justice au milieu de tout ce dont on vous accusait injustement.

» Soyez persuadé que rien ne sera capable de la diminuer et qu'elle durera autant que la vie (i) ».

Le Duc de Bourgogne avait rejoint Vendôme à Valenciennes le i6 mai 1708. Qu'allaient faire ces, deux chefs ? Louis XIV avait bien recommandé à son petit-fils de s'en tenir à l'avis de Vendôme « lorsqu'il s'y opiniâtrerait » ; mais bien loin de « s'opiniâtrer », Vendôme paraît, au moins au début, s'être abandonné à son indolence habituelle.

Le commandement était indivis. Il aurait fallu une entente de tous les jours et une bonne volonté réciproque. Comment deux caractères aussi différents pourraient-ils s'entendre .'' De fait, l'accord était impossible, il ne dura pas huit jours.

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, VU, 264.

LES CAMPAGNES MILITAIRES l45

Et cependant le vent était à l'espoir. Les Français avaient la supériorité numérique et l'ennemi n'avait pas fait la concentration de ses forces. Eugène était encore sur la Moselle et Marlborough avait Scs troupes disséminées sur la Meuse et dans la Flandre septentrionale. A Bruxelles était son Quartier Général. Il fallait faire une vigoureuse offensive et prendre la direction des opérations, enlever Bruxelles et battre quelques-unes des fractions isolées de l'armée ennemie.

Les deux chefs paraissent d'abord s'entendre et l'on marche résolument sur Bruxelles. Marlborough surpris se replia précipitamment. A Soignies, arrêt et délibération. Avant d'aller plus loin, Vendôme veut qu'on fasse d'abord le siège de Huy. Le Duc de Bourgogne préfère une marche en avant sur Braine. C'était la vraie tactique, il fallait précipiter la marche sur Bruxelles.

Devant l'obstination de Vendôme il fallut envoyer des courriers à Versailles. Premier résultat : une semaine perdue, et l'on sera bientôt forcé de se régler sur les mouvements de l'ennemi, tandis qu'on avait compté l'obliger à se régler sur les nôtres.

Le 29 mai, le Prince écrivait de son camp de Soignie ; à Philippe V avec une réelle perspicacité : « Je crois que, ils (les ennemis) attendent que nous ayons fait quelque mouvement avant que d'en faire aucun, car ils ne sont pas les plus forts (i) )).

En attendant, le Duc de Bourgogne emploie ses loisirs à établir dans l'armée une discipline si rigoureuse, que, selon le Marquis de Quincy, un soldat n'eût osé insulter, même en parole, un laboureur du pays ennemi.

(i) Baudrillart, Lettres, I, 247.

Et las enfin d'avoir tant tardé, il atteint Brainel'Alleud « par une marche très belle et très hardie 1 (i) ».

Marlborough recule jusqu'à Louvain. Nouvel arrêt malheureux et nouvelles discussions avec Vendôme, et une fois de plus on demande conseil à Versailles. (( Tout le mois de juin se passa dans ces irrésolutions (2) )). Le 20 juin il mandait à son frère qu'il attendait les mouvements de l'ennemi pour régler les siens.

L'ennemi n'avait garde de remuer tant qu'il n'était pas prêt. Allait-on attendre qu'il le fût ? Hélas ! On attendit.

Au commencement de juillet on se décida â faire un pas en avant ; mais, au lieu de « marcher à l'ennemi, on chercha une conquête à faire ».

Le Comte de Bergeick proposa un coup de main sur Gand et Bruges, on l'exécuta. Le Duc de Bourgogne se laissa entraîner par un mouvement qui l'éloignait de sa base d'opérations, mouvement fatal, dont les conséquences devaient peser d'un poids si lourd sur toute la campagne. Vendôme laissa faire.

L'exécution fut fixée au 3 juillet, elle fut rapide et brillante ; en moins de quatre jours Gand et Bruges furent investis, enlevés et occupés aux applaudissements de la population.

Les deux fils de France et le chevalier de Saint- Georges (Jacques III) entrèrent à Gand en grande pompe. « Ce fut, ajoute Saint-Simon, une joie à Fontainebleau qui se peut dire effrénée, et des raisonne-

(i) Mémoires relatifs à la succession d'Espagne, par Pelet, : VIII, 19-

(2) Id., VIII, 23.

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ments sur le fniit de ce succès qui passait de bien loin le but (i) ».

En effet, si heureuse et si brillante que fût l'entreprise, ce n'était qu'un ccmp de main en deEors des opérations nécessaires et qui ne gênait aucunement les combinaisons de Marlborough et du Prince Eugène. Ils ne tardèrent pas à en donner la preuve.

Nous sommes au 8 juillet et aucun mouvement décisif n'a encore été tenté. L'ennemi, d'abord surpris et inquiet, a eu le temps de concentrer ses troupes. Ni Vendôme ni le Duc de Bourgogne ne veulent sortir de leur attitude passive. Qui est responsable ? Le Duc de Bourgogne n'avait que vingt-six ans et était dépourvu d'expérience militaire. Vendôme était un capitaine expérimenté. C'est à lui qu'il appartenait de concevoir un plan de campagne hardi et de l'exécuter avec vigueur. Soit paresse, soit mauvaise volonté, il reste dans l'inaction. Il se complaît à Braine-l'Alleud, « un camp abondant en fourrage », écrit-il à Ghamillart, ministre de la guerre, et il espère y demeurer quelque temps.

Il fait des projets chimériques que le Duc de Bourgogne hésite à exécuter. Croit-on que le Prince n'aurait point acquiescé à un plan pratiquement conçu, par exemple, de porter l'armée en avant et de marcher droit à l'ennemi ?

Les armées françaises n'avaient pas profité de leur supériorité et le Prince Eugène arrivait au secours de Marlborough.

Le Duc de Bourgogne avait bien écrit à son frère d'Espagne, après la prise de Gand, que a Marlborough

(i) Saint-Simon, IV, 173.

a été attrapé pour cette fois ; ses projets doivent être présentement fort décontenancés ! (i) «

Et sans doute Marlborough était inquiet, ii redoutait une offensive qui l'eût mis dans un grand péril et il pressait Eugène de le rejoindre.

Le Prince Eugène, apprenant la prise de Gand, précipita sa marche. Laissant ses colonnes cheminer le plus vite possible, il courut de sa personne à Bruxelles. Il y était le 6 juillet.

Le Duc de Bourgogne n'a pas l'air de comprendre l'importance de cet événement ; « Le Prince Eugène, écrit-il à son frère, est arrivé avant-hier de sa personne à l'armée des ennemis, et ses troupes y seront dans quatre ou cinq jours... je ne crois pas que cette jonction leur profite beaucoup, d'autant que leurs projets doivent être présentement fort déconcertés (2) ». Quelle illusion I

Le Prince Eugène raffermit le courage de Marlborough et de son Etat-Major, et il fut décidé qu'on marcherait à la. rencontre de Vendôme : « il fallait réparer par le gain d'une bataille la perte que les alliés venaient de faire. Et puis il fallait s'ouvrir le chemin de la Flandre française (3) ».

Le plan réussit, favorisé par les discussions incessantes des deux chefs français.

En apprenant l'arrivée d'Eugène à Bruxelles on comprit enfin au Quartier Général français, qui était à Lède, qu'on devait agir. Il fallait marcher à l'ennemi et l'attaquer avant la jonction des deux armées de Marlborough et d'Eugène... et on ne le fît pas.

Après de longues contestations, après de fréquents

(i) Baudrillart. Lettres, I. 253.

(2) Id., I, 255.

(3) Mémoires de Berwîck, 395.

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recours au Roi, on décida d'occuper la rive gauche de l'Escaut, pour en interdire le passage à l'ennemi, pen dant qu'on s'emparerait des places qu'il possédait encore en Flandre. On investirait Oudenarde, on masquerait cette place par des retranchements et on Irait faire le siège de Menin. Bervvick, de son côté, garderait le fleuve, de Condé à Tournai.

La décision était logique puisqu'on n'avait pas voulu attaquer Marlborough avant l'arrivée des soldats d'Eugène ; mais les mouvements de l'armée ne passèrent pas inaperçus. Il fallait aller vite et on ne se pressa point.

Le lo au soir, on venait camper à Gavre pour franchir le fleuve le lendemain et investir Oudenarde.

A Bruxelles, l'ennemi se décida vite et les opérations se précipitèrent. Couper l'armée française de sa base d'opérations en se plaçant entre elle et les places fortes de la Flandre française : tel était l'objectif, et le mouvement fut vigoureusement mené.

Le lo au soir, l'armée était concentrée à Lessines. La Dender est passée sans obstacles.

L'a on apprit la présence du Duc de Bourgogne K Gavre. Devinant ses intentions, les chefs ennemis vont les traverser. Ils le préviendront devant Oudenarde, le combattront et le jetteront vers le Nord.

"Voyons ce qui se passa.

Dans la nuit du lo au ii, Cadogan, à la tête d'une: forte avant-garde franchit les six lieues qui le séparent d'Oudenarde, arrive le matin devant la place, traverse l'Escaut sur les ponts de la ville, et protège la construction de quatre ponts destines au passage de l'armée.

Le Duc de Bourgogne apprît bien que les ennemis marchaient vers Oudenarde. mais il crut qu'ils ne pourraient passer l'Escaut sur-le-champ. Il ne se ores-

sa point d'avancer ; d'ailleurs Vendôme n'était pas arrivé. La marche de Lède à Gavre s'était faite à son insu. Il l'avoue lui-même dans une lettre à Louis XIV. Il reconnaît qu'il était au lit, et donne pour ^^xcuse qu'il était resté trente heures à cheval.

Enfin Vendôme, au matin du ii, fit jeter des ponts à Gavre et poussa Biron sur la rive gauche de l'Escaut, avec une forte avanf-garde, le chargeant de reconnaître les abords de la place.

Ainsi les deux armées exécutaient le même mouvement. Toutes deux se préparaient à franchir, à deux lieues et demie l'une de l'autre, le même fleuve pour occuper le même terrain. De. ce fait les; Français tournaient le dos à la Hollande et les ennemis à la France.

Un choc était inévitable. II était dix heures du matin environ. Biron s'avança avec vingt escadrons et sept bataillons entre Heurne et Eyne. Se croyant en sûreté il mit ses cavaliers à faire du fourrage. Surpris de voir ses fourrageurs attaqués, il se hâta de se replier sur Heurne et fit prévenir Vendôme. Etonnement de Vendôm.e, qui s'obstinait à ne pas croire à la présence de l'armée ennemie, laissant les colonnes françaises passer lentement l'Escaut, sans veiller à leur direction, tandis que l'ennemi agissait avec une extrême activité.

Arrivé vers midi 'à ses ponts de l'Escaut, Marlborough se hâtait de porter en avant cavalerie et infanterie, en donnant à chacun sa place.

Cependant Cadogan. renforcé de la cavalerie de Rantzau, se jette sur Biron isolé en face de lui, il le culbute, lui prend cfuatre bataillons suisses et l'oblige à se replier vers le Nord. Il était trois heures.

Du côté français, aucune décision. Il aurait fallu remettre l'attaque au lendemain, ou bien attendre l'offensive des ennemis, puisque les troupes françai'

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ses continuaient d'avancer en colonnes, venant de l'Escaut, sans avoir reçu d'ordre pour le combat. Mais l'indécision et l'imprévoyance des chefs avaient jeté partout la confusion (i).

Le Duc de Bourgogne semble avoir engagé prématurément le combat.

L'attaque fut brillante ; mais elle ne pouvait réussir, parce que faite trop tôt et contre des lignes trop solidement postées.

On fît appel, pour la soutenir, aux troupes les plus proches ; mais celles-ci, .surprises en ordre de marche, s'élancèrent presque au hasard.

La droite et le centre s'agitaient en désordre. La gauche demeurait sans ordres, immobile.

Et i8o escadrons restaient derrière un ruisseau qu'on croyait infranchissable et qui ne l'était jas. L'artillerie était oubliée.

Saint-Hilaire prenait sur lui d'expédier dix pièces avec quelcjues munitions.

Le terrain était marécageux, coupé de haies et de fossés, où les ennemis avaient embusqué des fusiliers qui décimaient notre cavalerie.

L'avantage se dessinait en faveur de l'adversaire dont les renforts arrivaient et étaient dirigés sur les points menacés.

Chez les Français le désordre augmentait. Vendôme essayait de réparer sa négligence à force de courage ; mais il ne pouvait guère relever une situation trop compromise. Il ne donnait point d'ordres et laissait les Princes, qui combattaient ensemble, se tirer d'affaire comme ils pourraient. Ceux-ci auraient vaillamment chargé à la tête de la Maison du Roi, se

(i) Vogiié, Le Duc de Bourgogne, Introduction, 57-68,

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