‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ï^E CHiilETîIÏÏ.^^ isOUS L'OUTRAGE LA CABAJLE

A la nouvelle de la bataille d'Oudenarde, l'émoi fut vif à Versailles. Ce fut un cri général contre le Duc de Bourgogne qu'on accusait de timidité.

A la Cour, les courtisans, que la vertu du Prince effarouchait et qui redoutaient l'avènement d'un Roi, successeur de Saint Louis et l'héritier de ses vertus, se groupèrent en un camp que Saint-Simon a qualifié de « cabale ».

Il faut lire, dans les Mémoires du célèbre Duc et Pair (i), le saisissant tableau qu'il fait de cette cabale, dont le centre inconscient était Monseigneur luimême, et du mouvement d'opinion qui se produisit dans le public.

Depuis la retraite de Madame de Montespan à l'arrivée de la Duchesse de Bourgogne, de i685 à 1697, la Princesse de Conti (Marie- Anne de Bourbon), la fille légitimée de Louis XIV et de Mademoiselle de La

(i) Saint-Simon, V, 90, 1^2.

Vallière, avait exercé à Versailles une demi-royauté, tant par sa beauté que par l'influence qu'elle avait sur Monseigneur, Tliéritierdu trône, qui aimait beaucoup cette demi-sœur.

Le Grand Dauphin passait tout son temps chez la Princesse de Conti, il y jouait gros jeu avec ses favoils.

Ce salon, où se réunissaient encore la Duchesse de Bourbon, autre demi-sœur de Monseigneur (fille légitimée de Louis XIV et de Madame de Montespan), et la céleBre Mademoiselle Choin, ce salon était hostile à la Duchesse de Bourgogne.

Pourquoi aussi cette jeune Savoyarde venait-elle prendre la première place là où les autres paradaient, non seulement dans les cérémonies, mais dans la Cour du Roi de France ?

De la Duchesse de Bourgogne l'hostilité était tombée par ricochet sur le Prince son époux.

Le Duc de Bourgogne lui-même s'était créé des ennemis par son attitude sévère. Sa conduite paraissait une critique des mœurs faciles de Monseigneur et de sa petite Cour légère, dont Vendôme était un familier assidu.

Voilà le centre d'où partirent les railleries contre le Prince, et c'était surtout ea piété qui était tournée en ridicule. Les chansons malicieuses et même et surtout calomnieuses trouvaient écho dans cette ruelle de Monseigneur, tangente à la Cour de Louis XIV.

Un succès était-il annoncé, comme la prise de Gand et de Bruges ? Le silence se faisait dans le cercle Conti-Monseigneur ; mais comme les affaires allèrent toujours ensuite de rnal en pire dans cette malheureuse expédition de 1708, les langues se délièrent et se livrèrent à un travail souterrain qui devait combattre 1 "influence du Duc de Bourgogne et par lui atteindre la Duchesse sa femme.

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Le duel s'engagea après Oudenarde.

Les rapports du Duc de Bourgogne et de Vendôme sur le combat d'Oudenarde arrivèrent presque en même temps à Fontainebleau. Vendôme, pour excuser sa conduite imprudente, chargeait le Duc de Bourgogne ou plutôt il s'en prenait à Puységur que le Roi avait donné au Prince comme conseiller ordinaire. Ainsi l'attaque était indirecte et moins imipolie.

Le Prince informait le B.oi, dans un court billet, des résultats de la bataille ; mais dans une lettre à Madame de Maintenon, datée de Lovendeghem, il attaquait "Vendôme, tout en s excusant de ce manque de charité.

Il rendait hommage au courage déployé par Vendôme, mais résumait les fautes commises par lui la veille et le jour de la bataille. « Enfin,. Madame, dans le courant de la guerre et dans le combat, il est tout de môme nullement général, et le Roi s'y trompe fort s'il a une grande opinion de lui. Je ne le dis pas seul, toute l'armée en parle de même.

)) il n'a jamais eu la confiance de l'officier, il Aàent de la perdre du soldat. Il ne fait que manger quasi et dormir, et en effet, sa santé ne lui permet pas de résister à la fatigue, et par conséquent de pourvoir aux choses nécessaires.

» Ajoutez à cela cette extrême confiance que l'ennemi ne fera jamais ce qu'il ne veut pas qu'il fasse, qu'il n'a jamais été battu et qu'il ne le sera jamais, ce qu'il ne peut pas dire assurément depuis avanthier )).

Puis craignant d'en avoir trop dit, il s'accuse luimême avec une humilité touchante. Il se reproche trop de vivacité et trop de langueur et trop d'abattement. Et il finissait par ces lignes courageuses : « J'avoue que j'ai eu tous les sentiments d'un Fran-

çais. Le plus mauvais de tous serait de perdre courage, et c'est dans les plus mauvaises occasions qu'on en a le plus besoin. Il faut espérer que Dieu ne nous abandonnera pas tout à fait, et que les suites de cette affaire ne seront pas aussi fâcheuses qu'on pouvait le craindre d'abord (i) ».

Avec Beauvilliers il était f)lus explicite dans l'expression de ses sentiments.

« La nature souffre ; notre situation est violente. Nous sommes dans la peine et l'humiliation. J'espère que Dieu, après nous avoir châtiés ne nous perdra pas tout à fait et nous fera sortir heureusement de ce triste état... Priez Dieu plus que jamais qu'il me donne ses lumières et du courage de toutes manières, et qu'il me fasse de plus en plus connaître mon impuissance et mon néant (2) ».

Il était attristé, mais non abattu. Chrétien comme il l'était, il prit la défaite comme une leçon, comme un châtiment envoyé par Dieu pour son salut. « La prospérité l'eût enflé et dissipé », dit-il encore. Dieu lui a évité ce danger en l'humiliant, en lui faisant sentir son « néant », en le punissant d'une « confiance imparfaite » et d'une « fidélité insuffisante ». Il saura profiter de cet avertissement d'en Haut.

Louis XIV s'aperçut bien vite qu'une des principales causes de la défaite d'Oudenarde était, outre les fautes particulières de Vendôme et du Duc de Bourgogne, le défaut d'entente entre le Prince et le Général. Il ne voulut blâmer personne et il envoya à son petit-fils et à Vendôme des dépêches rassurantes pour leur honneur.

Les choses en seraient peut-être restées là si Vendô-

(i) Vogué, Le Duc de Bourgogne, 228.

(2) Id., 233.

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me n'avait porté la querelle devant le public. Des lettres, une surtout d'Alberoni, la créature de Vendôme, circulèrent sous le manteau, dans lesquelles le Duc de Bourgogne était attaqué comme chef d'armée. Les chansonniers payés par les familiers du salon Conti — la Duchesse de Bourbon elle-même aurait pris sa plume venimeuse en cette circonstance pour rimer de petits vers sanglants — les chansonniers se donnèrent libre cours pour tourner en ridicule les sentiments religieux du Prince. C'était la revanche des Libertins.

Ils se moquaient du confesseur du Roi qui accompagnait le Prince (peut-être par curiosité) dans les tranchées. Ils s'en prenaient du désastre à ses soidisant scrupules. Il n'avait pas voulu, le lendemain d'Oudenarde, recommencer le combat, pour épargner le sang du soldat ; selon eux

« Les chrétiens, dit-il, sont trop chers, » Pour les envoyer aux enfers. )>

Le Roi, d'un mot, fit cesser les bruits et la Duchesse de Bourbon ne fut pas la dernière à plier ses voiles.

La Duchesse de Bourgogne se révéla dans cette occasion la femme du Prince. Il est vrai qu'elle avait vingt-trois ans et les épreuves depuis quelques années l'avaient mûrie. Elle commençait de prendre la vie au sérieux : « Elle se pénétrait des choses sans dire un mot, selon l'expression vigoureuse de Madame de Maintenon, mais elle avait sans cesse les larmes aux yeux (i) )>, et elle commençait d'être plus près de son mari ; elle pouvait le trouver d'une humeur un peu grave ; mais elle s'était attachée à lui, et elle le lui témoignait. Sachant ce qui se tramait contre le Prin-

(i) Madame de Maintenon à la Princesse des Ursins, I, 82 et i52.

ce, elle n'eut de cesse qu'elle eut poussé le Roi par ses cris et par ses paroles réitérées, à fermer la bouche aux médisants et surtout aux calomniateurs.

La Duchesse de Bourgogne tint rigueur à Vendôme. Elle écrivit au Prince qui l'excitait à l'oubli du passé « que rien ne lui ferait oublier tout ce que Vendôme avait fait contre lui, et que c'était l'homme pour qui elle aurait toujours le plus d'aversion et de mépris 1 (i) ».

Et malheureusement, — malheureusement pour Vendôme — elle tint parole.

Le Duc de Bourgogne campait à Lovendeghem, derrière le canal de Gand à Bruges. Vendôme avait laissé faire. Avait-il \Taiment l'intention de compromettre la réputation du Prince ? Saint-Simon a porté l'accusation. Nous ne pouvons y croire ; mais à suivre Vendôme dans toute cette campagne de 1708, il semble que le vainqueur de Luzzara et de Villaviciosa n'aurait pas agi autrement s'il avait voulu perdre l'héritier du trône.

Le Prince aurait mieux fait de couvrir la Flandre française que de s'acculer, pour ainsi dire, dans la Flandre espagnole ; mais il tenait à conserver Gand et Bruges et il ne croyait pas — ni Vendôme non plus — à la poussée en avant des alliés.

« Nous nous sommes retirés ici, écrit-il à son frère d'Espagne, derrière le canal de Bruges à Gand pour vous consener vos conquêtes et j'espère, Dieu aidant.

(i) Saint-Simon, IV, 202. Lire dans d'Haussonvillc, La Duchesse de Bourgogne, Tome III, ch. V, VII, les curieux incidents de la cabale contre le Duc de Bourgogne.

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que nous y réussirons » ; s'il y parvient, il affirme que (( les ennemis y perdront plus qu'ils n'ont gagné à leur victoire et que l'avantage de la campagne lui restera encore d) ».

Cette confiance n'était pas déplacée et les affaires pouvaient être rétablies par une initiative vigoureuse.

Berwick était dans les environs de Mons avec une armée de 20 à 26.000 hommes. On pouvait, par une action combinée avec lui, ou revenir sur la frontière de France et la disputer à l'ennemi, ou, laissant l'ennemi continuer sa marche vers la France, manœuvrer sur ses derrières et sur ses flancs, couper ses communications et l'obliger à la retraite.

Mais il fallait se hâter de revenir sur la frontière, et on ne se hâta point. On voulait à tout prix sauver Gand et Bruges. Et Marlborough précipita sa marche sur la route ouverte devant lui.

Laissant Eugène à Bruxelles assurer les communications et organiser le ravitailiement, il atteignit la frontière le i5 juillet, battant le pays, rançonnant l'Artois, menaçant la Pi-cardie, semant la terreur à grande distance.

Berwick avait compris le mouvement de Marlborough ; seul, que pouvait-il faire pour l'empêcher ? Il Se contenta de protéger le Hainaut et de réunir dans Lille et dans Tournai des hommes et du matériel.

A Vendôme incombait le soin des opérations décisives, d'autant que l'armée, à l'abri derrière le canal de Bruges, s'était remise de la surprise d'Oudenarde ; elle avait reçu par le littoral des convois suffisants , la cavalerie était excellente.

L'indécision, la mésintelligence, aggravée' de tous les dépits amenés par la défaite, empêcha l'armée

(i) Baudrillart, Lettres, I, 257.

d'agir avec promptitude. D'ailleurs Vendôme ne croyait pas au danger immédiat ; même quand le siège de Lille fut commencé, il soutint que c'était une feinte pour attirer l'armée française (i). Aussi ne fitil rien pour empêcher les alliés de passer avec leur artillerie et leur convoi.

Benvick avertit Vendôme que l'armée du Prince Eugène se trouvait massée entre Bruxelles et Louvain, et qu'elle devait escorter un fort convoi. Il lui propose de sortir de Gand, tandis que lui-même passerait l'Escaut à Gondé. Tous deux se porteraient sur la Dender pour attaquer le convoi. Vendôme refuse de sortir de Gand : il y est bieia, et tant qu'il y sera, les j ennemis n'oseront rien entreprendre (2). Toujours même confiance et même imprévoyance.

Quelques jours après, Berwick acquiert la certitude que les alliés feront le siège de Lille. Il écrit à Vendôme pour lui proposer de nouveau l'attaque du convoi. Si le plan réussit, la jonction d'Eugène et de Marlborough deviendra impossible. Vendôme refuse encore. Il attendait, obstiné.

Les ennemis allaient mettre d'accord Vendôme et Berwick en passant tranquillement entre les deux armées.

Le 6 août, le Prince Eugène part de Bruxelles avec plus de 5.000 voitures et 20.000 hommes d'escorte. Il feint de marcher sur Mons et Namur. Arrivé à Soignies, il tourne à droite, passe la Dender le 9, l'Escaut le II et le 12, et apparaît le i3 devant Lille qu'il investissait complètement le lendemain. Marlborough le couvrait en gardant la ligne de l'Escaut. Quelques jours auparavant, Boufflers, gouverneur de la Flan-

(i) Mémoires de Beiinick, 897.

(2) Id., 396.

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dre, avait quitté Versailles pour prendre la direction de la défense de la ville.

L'émoi fut vif à Versailles, et le Roi et Chamillart . d'insister pour une action rapide .et vigoureuse.

Le Duc de Bourgogne pensait avec justesse qu'il fallait secourir Lille. Vendôme voulut, au contraire, « qu'on laissât l'infanterie des ennemis s'émousser au siège (i) ».. Et tout le mois d'août se passait en irrésolutions, pendant qu'Eugène pressait sans relâche le siège de Lille et que Boufflers se défendait avec une incomparable vigueur.

Enfin, sur un ordre impérieux du Roi, on se décida à une action combinée avec Berwick. La jonction des deux corps se fit le 3o à Lessines. Ils formaient une masse imposante de 24o escadrons et de i3o bataillons, animés du désir de combattre et prêts à retenir le vol de la victoire (2).

Le Roi avait quitté Fontainebleau et il apprit, en rentrant à Versailles, par un courrier du Duc de Bourgogne que Vendôme et lui avaient opéré leur jonction avec Berwick et que l'armée allait enfin au secours de Lille.

Pour la première fois, la vie de la Cour parut suspendue. Plus de comédie, plus de jeu. Le Roi deman da aux évêques des prières publiques. Les églises ne se désemplissaient pas. La Duchesse de Bourgogne passa une partie de ses nuits en prières à la chapelle devant le Saint-Sacrement.

(i) Mémoîref: relatifs à la Succession d^Esvanne, par Pelet, VTTT. 60.

(•>) A partir de ce .iour, Berwick fnt placé auprès dn Duc de Boureroffne. san? commandement. Et cela pour n'avoir pas à prendre le mot d'nrdff^ de VcndÔTce. qui. iirin'^e légitimé, prétendait — et Louis XTV appuyait cette prétention — commander les Maréchaux de France ; lui n'était que lieutenantgénéral.

i'66 LE DUC DE BOriiGOGNE

Les lettres que le Prince adresse à cette époque à Beauvilliers sont touchantes. Il y montre sa bonne volonté et son humilité. « Il est certain que nous ne devons mettre notre confiance qu'en Dieu... Humi- Hons-nous de plus en plus, recourons à Dieu, mettons-nous bien avec lui et tout ira bien,.. Je continv.e à vous remercier de vos prières et à vous les demander. J'ai tâché de me renouveler hier dans le service de Dieu, (il écrit le lendemain de son jour de naissance) et, le remerciant de m'avoir fait chrétien, lui demander les grâces nécessaires pour être bon chrétien selon mon état... Je profiterai de vos avis pour ménager la prudence et le courage. Le tout avec la grâce de Dieu, pour sa gloire, car c'est à lui de nous donner le courage et la victoire contre nos ennemis spirituels et temporels. Demandons-lui l'un et l'autre, et ensuite agissons en nous confiant en lui... Je sais à merveille que Dieu est le maître de la victoire, de la vie et de !a mort (i) y.

Tout cela est très beau, mais on voudrait tout de même trouver, à côté de ces belles pensées, quelques accents plus mâles. Evidemment, Beauvilliers lui parlait spiritualité et le Prince parlait spiritualité. Féneîon qui est prêtre lui parlera bientôt autrement.

L'armée arriva à Tournai le i®' septembre. Marlborough ne défendit pas le passage de l'Escaut et se replia sur l'armée qui investissait Lille, C'est alors qu'il fallait le suivre vigoureusement, l'atteindre avant qu'il eût pu se retrancher, et profiter de l'avantage du nombre pour le battre. C'était l'avis de Vendôme ; mais ce n'était pas l'avis de Benvick et le Duc de Bourgogne hésitait entre les deux.

On marcha en avant sans avoir rien décidé, et le 4

(i) Vogué, Le Duc de Bourgogne, 235, 2^6, 269.

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on s'arrêta à Mons-en-Puelle à quatre lieues dei tîHe, pour discuter, et... on en référa au Roi.

Tandis qu'on attendait la réponse, l'ennemi travaillait fiévreusement. Marlborough couvrait l'armée de siège d'une ligne d'ouvrages solidement armés. Eugène pressait les travaux d'approche avec une rare énergie, sacrifiant les hommes par milliers pour enlever les dehors' que Boufflers lui disputait avec non moins d'énergie. Deux grands hommes étaient en présence.

Irritation et embarras du Roi, en recevant, le 7 septembre, au lieu de la nouvelle d'une bataille qu'il attendait avec impatience, le courrier du Duc dé Bourgogne. Chamillart partit le soir même avec la mission de juger la situation sur place. Le p au soir le ministre arriva au Quartier Général, et, après un Conseil tenu en commun, il insista pour une action immédiate.

Le II, l'armée s'ébranle : mais dès le lendemain, elle se heurte contre toute l'armée des alliés, solidement établie entre des points bien choisis.

Chamillart et Vendôme s'aperçurent que l'affaire était devenue impraticable. On dépêcKa un nouveau courrier à Louis XIV qui approuva la conduite de Bcrwick. « Il serait contre toute prudence, écrit-il à^ son petit-fils, d'exposer à une ruine certaine une armée, la ressource unique de la France, pour garantir une place qui pouvait, sinon se sauver par ses propres forces, au moins se soutenir longtemps et vendre chèrement à l'ennemi l'avantage de sa reddition (i) ».

Pour défendre Lille comme pour la débloquer, on avait laissé passer le moment favorable. Il fallut revenir en arrière. L'armée alla se placer le long de

(i) Lettre citée par Proyart. Cf. Baudrillart, LettreSy I, a58.

l'Escaut, de Tournai à Oudenarde ; le Quartier Général à l'abbaye de Saulchoi.

A Versailles, la cabale releva la tête, quand on sut que l'armée battait en retraite et que Lille semblait abandonnée. Ce fut un déchaînement général. Vendôme, si l'on en croyait ses amis, devait tout sauver si le Duc de Bourgogne ne l'avait arrêté. L'on oubliait le temps perdu par le général à Gand, la longue résistance aux ordres du Roi, le retard apporté à « la mise en marche », la lenteur des opérations... mais les pamphlétaires ont la mémoire courte quand II s'agit de se rappeler les faits pénibles ; et les couplets satiriques d'aller leur train.

C'était toujours à sa dévotion qu'on s'en prenait. On allait jusqu'à mettre en doute son courage personnel, dans une chanson insultante et railleuse dont le refrain était « Quoi ! vous tremblez ».

Le Duc de Bourgogne souffrait encore de l'antipathie de son père, et cela donnait de l'autorité à la cabale. En effet Monseigneur parlait avec plaisir du Duc de Berry, mais jamais de son fils aîné.

Enfin le Roi lui-même paraissait abandonner son petit-fils. La retraite devant Lille avait été pour lui une déception. Il ne voulait point se prononcer contre le Duc de Bourgogne, mais il voulait qu'on ne se prononçât pas contre Vendôme. Le Prince de Conti qui le haïssait se prit un jour à parler contre lui chez sa belle-sœur. Le Roi le réprimanda publiquement.

Fénelon apprend-il à ce moment que le Prince songe à retourner à Versailles, avant la fin du siège de Lille ? H lui écrit qu'il doit rester à la tête des armées jusqu'au bout.

« Quand un grand Prince comme vous, Monseigneur, ne peut acquérir de la gloire par des mccès éclatants, il faut au moins qu'il tâche d'en acqué-

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rir par sa fermeté, son génie et par ses ressources dans les tristes événements. Je suis persuadé, Monseigneur, que toute la pente de votre esprit est pour ce parti. Il ne dépend pas de vous de faire l'impossible ; mais ce qui peut soutenir la réputation des armes du Roi et de la vôtre, est que vous fassiez jusqu'à la fin tout ce qu'un vieux et grand capitaine ferait pour redresser les choses.

» Les habiles gens vous feront alors justice, et les habiles gens décident toujours à la longue dans fe public. Souffrez cette indiscrétion du plus dévoué et du plus zélé de tous les homimes (i) ».

Quelques jours après, ses inquiétudes sur ce point étant dissipées, il écrit de nouveau : « On ne connaît ni les autres hommes ni soi-même, quand on n'a jamais été dans l'occasion du malheur, où l'on fait la véritable épreuve de soi et d'autrui. La prospérité est un torrent qui vous porte ; en cet état tous les hommes vous encensent, et vous vous enivrez de cet encens ; mais l'adversité est un torrent qui vous entraîne et contre lequel il faut se raidir sans relâche... Sans la contradiction, les Princes ne sont point dans les travaux des hommes et ils oublient l'humanité. Il faut qu'ils sentent que tout peut leur échapper, que leur grandeur même est fragile, et que les hommes qui sont à leurs pieds leur manqueraient si cette grandeur venait à leur manquer... Oserai-je vous dire ce que j'apprends que le public dit ? Si je suivais les règles de la prudence je ne le ferais pas. Mais j'aime mieux m'exposer à vous paraître indiscret que manquer à vous dire ce qui sera peut-être utile dans un coeur tel que le vôtre.

» On vous estime sincèrement, on vous aime avec

(i) Œuvres Complètes, VIT, 256.

tendresse. On a conçu les plus hautes espérances des biens que vous pourrez faire ; mais le ijublic prétend savoir que vous ne décidez pas assez, et que vous avez trop d'égards pour des conseils très inférieurs à vos propres lumières. Comme je ne sais point les faits, j'ignore sur qui tombent tous ces discours et je ne fais que vous rapporter simplement, mot pour mot, ce que je ne sais ni ne puis démêler (i) ».

A ces avis si judicieux, qui enveloppent déjà de discrets reproches, le Duc de Bourgogne répond avec une douceur et une humilité désarmantes :

« Il est vrai que j'ai essuyé une épreuve depuis quinze jours, (la lettre est du 20 septembre) et je me trouve bien loin de l'avoir reçue comme je le devais, me laissant et emporter aux prospérités et abattre dans les adversités ; et me laissant aussi aller à un serrement de cœur et aux noirceurs causées par les contradictions et les peines de l'incertitude et de la crainte de faire quelque chose mal à propos, dans une affaire d'une conséquence aussi extrême pour l'Etat ».

II lui explique alors l'embarras où. il s'est trouvé entre les ordres du Roi, lui prescrivant d'attaquer, les instances de Vendôme, et d'autre part, l'opposition de Bervvick et de tous les plus anciens officiers, disant qTie l'armée s'y perdrait. Puis il continue :

« Sur ce que vous dites de mon indécision, il est vrai que je me le reproche à moi-même et que, quelquefois, paresse ou négligence, d'autres, mauvaise honte ou respect humain, ou timidité, m'empêchent de prendre des partis et de trancher net dans les cho ses importantes ».

(i) Œuvres Complètes, VII, 268.

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Il termine en demandant l'avis, et presque les ordres de Fénelon sur un point qui le préoccupe depuis longtemps. L'abbaye de Saulchoi est une maison de filles. Est-il absolument mal d'y demeurer ? En ce cas il la quitterait immédiatement, quoi que l'on en pût dire, d'autant plus qu'il est présentement dans le diocèse de Fénelon (i).

Féneîon le rassure très vite sur le scrupule de demeurer dans une abbaye de filles. C'est une nécessité à laquelle on est accoutumé pendant le campement des armées. Ce n'est point là, semble-t-il penser, ce qui devrait le préoccuper. Il y avait des choses plus graves.

Fénelon entendait à Cambrai d'autres bruits défavorables qui lui arrivaient de Flandre. Et il ne craignait pas de mettre sous les yeux du Prince les accusations portées contre lui. Et il le fit avec une vigueur de franchise qui devait sonner singulièrement aux oreilles du Prince.

(( A Cambrai, 24 septembre 1708.

» Loin de vouloir vous flatter, Monseigneur, je vais rassembler ici toutes les choses les plus fortes qu'on répand dans Je monde contre vous.

)) On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent...

» On dit, Monseigneur, que vous écoutez trop de personnes sans expériences, d'un génie borné, d'un caractère faible et timide...

» On ajoute qu'ayant par vous-même des lumières très supérieures à celles de ces gens-là, vous déférez

Ci) Œuvres Complètes, VII, 270.

trop à leurs conseils, qui tendent aux partis peu propres à vous faire honneur.

» On dit qu'étant Sv4rieux et renfermé, vous perdez néanmoins du temps, pour les choses les plus sérieuses, par un peu de badinage qui n'est plus de saison...

)) On dit, Monseigneur, que vos délibérations ne sont pas assez secrètes ; que vous prenez peu de pré caution pour les cacher. Le secret est l'âme des affaires.

» On dit, Monseigneur, que vous n'êtes pas assez bien averti, et qu'on ne prend pas assez de soin, dans votre armée, pour savoir d'abord ce que les ennemis font...

)) Pour vos défauts, Monseigneur, je remercie Dieu de ce qu'il vous les fait sentir et de ce qu'il vous apprend â vos dépens, par de si fortes leçons, à vous défier et à vous désespérer de vous-même... »

Et comme s'il croyait avoir trop dit : « Il faut néan moins vous dire que le public vous estime, vous respecte, attend de grands biens de vous, et sera ravi qu'on lui montre que vous n'avez aucun tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion sombre, timide, scrupuleuse et qui n'est pas proportionnée à votre place ; que vous ne savez pas assez prendre une certaine autorité, modérée mais décisive, sans blesser la soumission inviolable que vous devez aux intentions du Roi.

)) C'est ce que je ne fais que vous rapporter d'une façon purement historique, parce que je suis hors de portée de voir les faits. Mais supposé même qu'ils soient tels qu'on les raconte, il n'y a qu'un seul usage que vous en deviez faire ; c'est celui de voir humble-

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ment vos défauts, de ne vous en point décourager et de recourir à Dieu avec confiance pour travailler à leur correction.

» Eh 1 qui est-ce sur la terre qui n'a point de défauts, et qui n'a pas commis de grandes fautes ? Qui est-ce qui est parfait à vingt-six ans pour le très difficile métier de la guerre, quand on ne l'a jamais fait de suite ? Pour votre piété, si vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop attentif à la rendre douce, simple, commode, sociable. Il faut vous faire tout à tous pour les gagne?' tous, aller tout droit à l'extirpation de vos principaux défauts, par amour de Dieu, et par renoncement à l'amour-propre ; chercher au dehors le bien public, autant que vous le pourrez, et retrancher les scrupules sur des choses qui paraissent des minuties (i) ».

Le Duc de Bourgogne, au milieu du tumulte des camps répond avec le calme et la parfaite possession de soi-même qui est la marque d'une âme élevée.

« Du camp de Saulchoi, 3 octobre 1708.

» Je n'ai pu répondre plus lot à votre grande lettre, mon cher Archevêque ; car j'en ai eu souvent à écrire sur des choses longues et qui me fatiguent la tête. Je puis le faire présentement, article par article, vous disant auparavant que je suis bien moins homme de bien et moins vertueux que l'on ne me croit ; ne voyant en moi que haut et bas, chutes et rechutes... attache aux créatures, à la terre, à la vie, sans avoir cet amour du Créateur au-dessus de tout, ni du prochain comme moi-même.

» Il est vrai que je suis renfermé assez souvent ;

(i) Œuvres Complètes, VII, 272.

mais comme je vous l'ai dit, j'écris beaucoup, de certains jours. La prière, la lecture prennent aussi du temps, quoique j'y sois moins régulier que je ne devrais être. Je ne nie pas cependant que je n'en perde souvent. Il esl vrai aussi que je parle plutôt aux gens à qui je suis accoutumé et que je" suis trop en cela mon goût naturel.

» Je ne sache point, dans tout ce qui s'est passe en dernier lieu, avoir consulté (des) gens sans expérience. J'ai parlé aux plus anciens généraux, à des gens sans atteinte sur le courage ; et si les conseils ont été taxés de timides, ils méritaient plutôt le nom de prudents.

» Il est vrai que la présomption absolue de Monsieur de Vendôme, ses projets subits et non digérés, et ce que j'en ai vu, m'empêchent d'avoir aucune confiance en lui, et que cependant j'ai trop acquiescé dans des occasions oià je devais au contraire décider de ce qu'il me proposait, joignant en cela la faiblesse à peut-être un peu de prévention ; car depuis l'affaire d'Oudenarde, j'ai reçu la puissance décisive, ainsi que je crois vous l'avoir dît...

)) Il est vrai que j'ai quelquefois badiné, mais rarement. Pour la perte du temps, elle a été plus considérable ; mais souvent il n'y a que moi qui l'ai su.

» Les délibérations publiques sont véritables, mais on les peut mettre sur le compte de Monsieur de Vendôme, plutôt que sur le mien.

» Il en est de même de n'être pas bien averti, et ce qui fait retomber sur moi ces articles est que j'aurais dû agir autrement, et que je ne l'ai pas fait toujours, me laissant aller à une mauvaise complaisance, faiblesse ou respect humain,

» Je tâcherai de faire usage des avis que vous me donnez, et priez Dieu qu'il m'en fasse la grâce, pour n'aller tro^ loin ni à gauche, ni à droite.

LE CHRETIEN SOUS L OUTRAGE. LA CABALE

» Demandez de plus en plus à Dieu qu'il me donne cet amour pour lui, et de tout et de moi-même, amis et ennemis, pour lui et en lui. Je m'attends à bien des discours que l'on tient et que l'on tiendra encore. Je passe condamnation sur ceux que je mérite et méprise les autres, pardonnant véritablement à ceux qui me veulent et me font du mal, et priant pour eux tous les jours de ma vie. Voilà mes sentiments, mon cher Archevêque, et malgré mes chutes et mes défauts, une détermination absolue d'être à Dieu. Priez-le donc incessamment d'achever en moi ce qu'il a commencé, et de détruire ce qui vient du péché originel et de moi. Vous savez que mon amitié pour vous est toujours la même. J'espère pouvoir vous en assurer moi-même à la fin de la campagne : on ne saurait encore dire quand ce sera ; car l'événement de Lille est encore indéterminé (i) ».

Cela encore une fois est très beau. Mais on vou drait plus de vie, plus d'ardeur, moins de retour sur soi-même, chez un jeune homme à qui le bruit du canon et l'odeur de la poudre auraient dû monter, ce semble, à la tête, et faire tout oublier, hors la passion de se justifier. Mais aussi n'y a-t-il pas de la grandeur d'âme à garder un si profond sentiment du devoir, une si parfaite possession de soi-même au milieu d'un tel orage ? Pour être moins brillantes, les qualités, qui se révèlent à travers les lignes que ie jeune Prince traçait sous sa tente, n'en sont pas moins d'un ordre supérieur. Elles témoignent d'un esprit doué d'une singulière force de résistance et d'un calme rare à cet âge.

Fénelon s'étonne de ce calme, et lui, qui fut toujours maître de lui, il s'émeut.

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, VII, 276.

(( Monseigneur, quelque grande retenue que je veuille garder le reste de ma vie sur toutes les choses qui ont rapport à vous, pour ne vous commettre jamais en rien, je ne puis m'empêcher de prendre la liberté de vous dire, encore une fois, par une voie très sûre et très secrète, ce que j'apprends que l'on continue à dire contre votre personne... On dit. Monseigneur, qu'encore que vous ayez infiniment écrit à la cour pour vous justifier, vous n'avez jamais rien mandé de clair et de précis, pour votre décharge, que vous vous êtes contenté de faire des réponses vagues et superficielles, avec des expressions modestes et dévotes à contre- temps...

» Ce qui est plus fâcheux est qu'un grand nombre d'officiers qui reviennent de l'armée et qui vont à Paris, ou qui y écrivent, font entendre que les mauvais conseils des gens faibles et timides que vous écoutez ont ruiné les affaires du Roi, et ont terni votre réputation. J'entends ces discours répandus partout et j'en ai le cœur déchiré... On va jusqu'à rechercher avec une noire malignité les plus petites circonstances de votre vie, pour leur donner an tour odieux

» On se plaint de ce que votre confesseur est trop souvent enfermé avec vous, qu'il se mêle de vous parler de la guerre...

)) Pourvu que vous vous donniez à Dieu, en haque occasion, avec une humble confiance, il vous conduira comme par la main, et décidera sur vos doutes. Quelque génie qu'il vous ait donné, vous courriez risque de faire par irrésolution, des fautes irréparables, si vous vous tourniez à une dévotion faible et scrupu leuse. Ecoutez les personnes les plus expérimentées e! ensuite prenez votre parti ; il est moins dangereux

LE CHRÉTIEN SOUS l'oUTRAGE. LA CABALE 177

d'en prendre un mauvais que de n'en prendre aucun, ou que d'en prendre un trop tard.

» Pardonnez, Monseigneur, la liberté d'un ancien serviteur qui prie sans cesse pour vous, et qui n'a d'autre consolation en ce monde que celle d'espéi'er que, malgré ces traverses. Dieu fera par vous des biens infinis... le vrai moyen de relever la réputation des affaires est que vous montriez une application sans relâche.

)) Vous devez faire honneur à la piété, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la justifier aux critiques et aux libertins. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte, convenable à votre rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de votre état, par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses 'i) ».

Cependant Lille n'était pas abandonnée. Puisque la circonvallation de l'ennemi était devenue inattaquable, il ne restait plus qu'un seul moyen de sauver la ville, c'était d'affamer l'assiégeant en lui coupant toute communication avec ses places et en arrêtant ses convois. Piien n'était plus sage maintenant puisqu'on n'avait pas été sage auparavant.

A cette heure précisément, les ennemis préparaient dans les environs d'Ostende un convoi considérable. De l'arrivée de ce convoi dépendait le sort de Lille. Le Duc de Bourgogne comprend qu'il faut tout faire pour s'y opposer (i) et il charge le Comte de La Motte, gouverneur de la ville de Bruges, de défendre la route.

(i) Œuvres Complètes, VII, 277 (i5 octobre 1708). (2) Mc.moircs relatifs à la Succession d'Espagne, par Pelet VIII, io3.

I\iais voici que Vendôme ordonne à La Moite de faire une pointe vers Bruxelles. Deux jours sont perdus dont l'ennemi profite.

Le 2i3 septembre seulement, il lui donne des ordres positifs au sujet du convoi. « Je vous dépêche ce courrier en toute diligence pour vous dire qu'à quelque prix que ce soit, il faut empêcher de passer ce convoi (i) ».

Etait-ce trop tard ? Le Comte de La Motte commit aussi des fautes. Il se laissa tromper par l'ennemi, posté près de Winendal. « Jamais homme de guerre ne s'y prit si mal » dit Bcrwîck (2). Bref, le convoi passa et les assiégeants furent ravitaillés (28 septembre).

Vendôme, fâché de l'aventure, partit pour Bruges le 2 octobre pour empêcher les convois de passer à l'a venir. Il fit inonder le pays entre Ostende et Nieuport. L'ennemi organisa une flottille pour traverser l'inondation. Vendôme lui opposa des galères et des barques armées en guerre ; mais les unes avaient trop de tirant d'eau, les autres pas assez de mobilité. Le résultat était médiocre.

Cependant Marlborough avait séparé son armée de celle du Prince Eugène et s'était rapproché de Gand. On pouvait l'attaquer seul.

Le Duc de Bourgogne proposa à Vendôme d'unir ses troupes aux siennes pour attaquer le général anglais. S'il était battu, Eugène aurait peut-être lâché sa proie de Lille.

Vendôme rejeta la proposition, puis après réflexion, il l'accepta. « Il ne faut pas, écrivait-il, avoir à se

(i) Mémoires relatifs à la Succession d'Espagne, par Pclct, VIII, /,46, (2) Mémoires de Berwick, 4oi.

LE CHRÉTIEN SOUS l'oUTRAGE. LA CABALE 179

reprocher de n'avoir pas tenté toute' sorte de moyens pour sauver une place de l'importance de Lille ».

Il n'y avait pas là de quoi inspirer grande confiance. Aussi le Duc de Bourgogne voulut consulter le Roi par courrier. Le même courrier, après quelques heures de repos, apportait l'ordre d'attaquer. Une action décisive semblait imminente, mais il fallait se presser. Le Prince annonce au Roi qu'il rassemblera son armée le 24 octobre, pour passer l'Escaut le 25, et se joindre à Vendôme le 26. Vendôme trouve que le Duc de Bourgogne se presse trop.

11 lui demande de retarder sa marche de trois iours pour lui laisser le temps de reprendre sur les ennemis la place de Leffinghe qui commandait la route d'Oslende à Lille, et que La Motte avait perdue.

Tout cela fut fait très rapidement. Le 23 octobre, la place était reprise et les armées de Vendôme et de Bourgogne se préparaient à se rencontrer.

Il n'était pMs temps, Lille avait capitulé le 20 et Boufflers se retira dans la citadelle.

La cabale avait beau jeu contre le Prince I

Ce n'étaient pas seulement les insuccès militaires que chantaient ironiquement les gazetiers, mais sa viequotidienne, ses habitudes, ses distractions, tout était tourné en ridicule. Et les attaques n'étaient pas toujours sans raison, â ce moment de la campagne. Le Prince s'était accoutumé à une vie sédentaire. Il montait rarement à cheval, frayait peu avec les officiers généraux. Il passait la plus grande partie de ses journées à écrire au Roi, à Chamillart, à Beauvilliers, à la Duchesse de Bourgogne.

D'après le témoignage de Saint-Simon, il se laissait entraîner, dans les moments émouvants de la guerre, à des divertissements puérils. Il allait à Tournai jouer à la paume. Son plaisir favori était le vo-

lant. li y jouait longtemps, avec son frère Berry. Serait-il vrai qu'il n'interrompit pas sa partie quand on lui apporta le texte de la capitulation de Lille ?

Et ce n'est pas Beauvilliers qui pouvait le dégager de ces habitudes enfantines et de cette religion étroite où il l'avait « enfoncé ».

Le Prince lui écrivait souvent cependant. Au milieu des soucis de la guerre et des angoisses de l'indécision, il aimait à s'épancher et à chercher conseil.

Il confiait à son ami ses difficultés, ses scrupules, avec une insistance de plus en plus grande. Il le consultait même sur la guerre. Beauvilliers n'était pas compétent dans la matière, et l'eût-il été, que ses avis, s'ajoutant aux opinions diverses qui embarrassaient le Prince, n'auraient fait qu'augmenter son indécision.

Beauvilliers répondait longuement, mais quel était le résultat P Le Bon Duc suivait avec tristesse les mouvements d'une opinion de plus en plus défavorable à son cher pupille, et à mots couverts il l'en avertissait.

Mais qui ne serait ému des réponses du Prince, de ses sentiments élevés et de la façon noble avecl laquelle il se soucie peu des jugements portés contre] lui ? j

« Si Dieu permiet que j'aie des ennemis, il me don-[ ne aussi une voie sûre pour obtenir le pardon de m-es péchés, et pour le posséder un jour. J'en suis fâché pour ceux qui me feront ou me voudront faire du mal, et le prie qu'après m'avoir servi pour aller à lui, il les y conduise aussi par la pénitence (i) ».

Et dans une autre lettre : « Je crois faire en tout ce que je dois et qui est du bien du service. Si on h

(i) Vogiié, Le Duc de Bourgogne, 290.

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trouve autrement, je me flatte du m^oins que l'on croira toujours que mon intention est la meilleure ; tout ce que je demande c'est qu'on ne se presse pas de juger et de condamner ».

Et il se refuse à faire usage contre Vendôme des armes que celui-ci aurait pu lui fournir par ses mœurs.

Toujours préoccupé de ses défauts, il s'humiliait devant Dieu et s'inclinait sous sa main providentielle.

« Je suis bien honteux de recevoir aussi mal que je le fais toutes les grâces dont Dieu me prévient ; elles! doivent me piquer d'honneur, moyennant son secours pour me ramener et me rendre plus fidèle et plus fervent dans son service à l'avenir ».

Et ailleurs : « De quelque manière que les choses tournent, il faut toujours avoir recours à Dieu et le remercier de tout (i) ».

Tout cela est très beau. Nous ne connaissons pas les lettres que lui adressait Beauvilliers ; mais par les lettres du Prince, il est facile de comprendre que le Bon Duc n'osait pas parler d'autorité pour l'exhorter à se défaire d'habitudes et de façons d'agir qui servaient si bien aux pamphlétaires.

Et il appelait à son aide Fénelon qui intervenait avec une robuste franchise.

Le 25 octobre il lui écrit : « ...Le bruit public contre votre conduite croît au lieu de diminuer... »

Et il énumére tous les bruits qui lui arrivent.

« ...On dit que vous vous ressentez de l'éducation qu'on vous a donnée ; que vous avez une dévotion faible, timide et scrupuleuse sur des bagatelles ; tandis que vous négligez l'essentiel pour soutenir la grandeur de votre rang et la gloire des armes du Roi ;

(i) Vogue, Le Duc de Bourgogne, sgS, 297.

on ajoute que vous êtes amusé, inappliqué, irrésolu ; que vous n'aimez qu'une vie particulière et obscure ; que votre goût vous éloigne des gens qui ont de l'élévation et de l'audace ; que vous vous accommodez mieux de donner votre confiance à des esprits faibles et craintifs, qui ne peuvent vous donner que des conseils déshonorants ; on assure que vous ne voulez jamais rien hasarder, ni engager aucun combat, sans une pleine sûreté que votre armée sera victorieuse et que cette recherche d'une sûreté impossible vous fait temporiser et perdre les plus importantes Occasions.

» Je suis convaincu, Monseigneur, que la vérité des faits est entièrement contraire à ces téméraires discours ; mais il s'agit de tromper ceux qui en sont prévenus. On dit même que vos maximes scrupuleuses vont jusqu'à ralentir votre zèle pour la conservation des conquêtes du Roi ; et l'on ne manque pas d'attribuer ce scrupule aux instructions que je vous ai données dans votre enfance : Vous savez. Monseigneur, combien j'ai toujours été éloigné de vous inspirer de tels sentiments ; mais il ne s'agit nullement de moi qui ne mérite d'être compté pour rien ; il s'agit de l'Etat et des armes du Roi, que je sais que vous voulez soutenir avec toute la fermeté et la vigueur possibles ».

Prévoyant que la campagne va finir sans lui fournir l'occasion de se relever, Fénelon commence à lui indiquer la conduite à tenir au retour à Versailles.

Le Prince devra aller droit au Roi et se justifier avec force et respect, en allant aussitôt au fond des choses. Et quand il aura expliqué sa conduite, il faudra songer à la campagne prochaine, et obtenir du Roi les lieutenants qui lui conviennent.

« Quand vous arriverez à la Cour, dit-il, plus on

LE CHRETIEN SOUS L OUTRAGE. LA CABALE

VOUS accusera de faiblesse, plus vous devrez montrer par votre procédé combien vous êtes éloigné de ce caractère, etï parlant avec force ».

Et il termine par ce cri du cœur : « On ne peut être plus édifié et plus charmé que je le suis, Monseigaeut, de la solidité de vos pensées et de la piété cp^ii règne dans tous vos sentiments ; mais plus je suis touché de voir tout ce que Dieu met dans votre cœur, plus le mien est déchiré d'entendre tout ce que j'cntetndsi. Je adonnerais ma vie,- non seulement pour l'Etat, mais encore pour la personne du Roi, pour sa gloire, pour sa prospérité, et je prie Dieu tous les jours sans relâche, afin qu'il le comble de ses bénédictions (i) ».

Le 17 novembre, nouvelle et dernière lettre pressante. Fénelon trace au Prince un plan de conduite quand il arriverait à Versailles,

' Le retour à la Cour était un moment critique. Précédé de mille bruits défavorables, le Prince devait tenir tête à la cabale, se disoylper devant le Roi et reconquérir sa faveur.

Fénelon tremblait à la pensée de cette entrevue Le Duo de Bourgogne n'oserait pas par scrupule accuser Vendôme^ Fénelon met en garde le Prince contre cette charité excessive, qui est possible chez un particulier, mais serait inexplicable chez un Prince dont la réputation est chose sacrée, non point personnelle, mais nationale. Toucher à la famille royale, c'était ébranler la nation, on le vit bien à la fin du siècle.

« Rien n'est plus digne de vous. Monseigneur, lui écrit Fénelon, que votre disposition, qui est de tout pardonner, de profiter même de la critique dans tous les points où elle peut avoir quelques petits fonde-

(i) Œuvres Complètes, VII, 280.

ments, et de continuer à faire ce que vous croyez le meilleur pour le service du Roi ( i) ».

Mais cette disposition ne doit pas l'empêcher d'attaquer les autres, si cela est nécessaire pour se justifier.

Le Prince devra faire au Roi u une confession humble et ingénue » des fautes qu'il a pu commettre. Suit une énumération vive et froide qui aurait blessé une âme moins élevée.

Puis il s'exprimera librement sur Vendôme. Et Fénelon, qui le connaissait bien, trace de lui un portrait peu flatteur, pour rafraîchir la mémoire du Prince : « Paresseux, présomptueiix et opiniâtre. Il ne va rien voir, il n'écoute rien, il décide et hasarde de tout ; nulle prévoyance, nul avisement, nulle disposition, nulle ressource dans les occasions, qu'un courage impétueux, nul égard pour les gens de mérite, et une inaction perpétuelle de corps et d'esprit ».

Et la lettre continue : «... Une conversation vive, forte, noble et pressante, quoique soumise et respectueuse vous fera un honneur infini dans l'esprit du Roi et de toute l'Europe. Au contraire si vous parlez d'im ton timide et inefficace, le monde entier qui attend ce moment décisif, conclura qu'il n'y a plus rien à espérer de vous, et qu'après avoir été faible à' l'armée aux dépens de votre réputation, vous ne songez pas mAme à la relever à la Cour.

» On vous verra vous renfoncer dans votre cabinet et dans la société d'un certain nombre de femmes flatteuses. Le public vous aime encore assez pour .Bésirer un coup ofui vous relève ; mais si ce coup manque, vous tomberez bien bas. La chose est dans vos mains... »

(i) Œuvres Complètes, VII, af

LE CHRÉTIEN SOUS l'oUTRAGE. LA CABALE

Et voici pour finir, ce cri d'angoisse qui déborde de tendresse : « Pardon, Monseigneur, j'écris en fou, mais une folie vient d'un excès de zèle. Dans le besoin le plus pressant, je ne puis que prier ; c'est ce que je fais sans cesse ».

Le Prince était capable d'entendre ces sévères conseils. Il comprenait que son ancien précepteur ne souhaitait que la gloire de son élève.

« Si je n'ai pas répondu plus tôt à plusieurs de vos; lettres, mon cher Archevêque, ce n'est pas que j'en, aie plus mal reçu ce qu'elles contiennent, ni que monamitié pour vous n'en soit moins vive. Je suis ravî de tout ce que vous m'avez mandé que l'on dit de moi... »

Et le Prince, modestement et franchement, réfute les allégations de Fénelon ; car, il faut le dire en finissant, les bruits que l'Archevêque de Cambrai recueillait en tremblant, étaient souvent sans fondement, colportés par les partisans de la cabale, grossis, défigurés par l'imagination des nouvellistes.

Ces lettres dont on fait état pour caractériser l'attitude du Prince aux armées, sont remplies de bruits recueillis à la Cour et à l'armée ; mais Fénelon ne pouvait contrôler leur fondement. Certains même ne paraissent même pas sous sa plume, comme cette accusation, acceptée par Saint-Simon, contre le Prince, de n'avoir pas interrompu une partie de volants pour recevoir l'officier chargé de lui soumettre la capitulation de Lille. Fénelon, s'il a connu le bruit, ne veut pas même y faire allusion dans ses lettres.

Par les réponses du Duc de Bourgogne l'on s'aperçoit vite que beaucoup d'accusations n'étaient pas mieux fondées ; Fénelon les rapporte sans les faire siennes et même sans y croire, comme il Je répète souvent.

low LE DUC DE BOLKGOGNE

« Je n'ai jamais eu ordre du Roi, dit-il, d'attaquer le Prince Eugène pendant l'éloignement du Duc de Maflborough...

» Je rte hie souviens point d'avoir écrit à des gens indiscrets ce que j'écrivais au Roi en chiffre sur l'état du dedans de la ville de Lille ».

Et il terminait par ces belles paroles : « Je profiterai avec l'aide de Dieu de vos avis... Je suis fâché aussi que l'éloignement où je vais me trouver de vous, m'empêche de recevoir d'aussi salutaires avis que les vôtres. Continuez-les cependant, je vous en supplie... Assistez-moi iaussi de vos prières, et comptez que je vous aimerai toujours de même, quoique je ne vous en donne pas toujours des marques ».

La campagne finit, comme l'avait craint Fénelon, sans fournir au Duc de Bourgogne l'occasion de se relever.

Lille avait capitulé ; mais on pouvait encore réparer les malheurs d'une si triste campagne. Le Duc de Bourgogne et Berwick estimaient qu'il était impossible de défendre à la fois les lignes du canal de Gand et celles de l'Escaut, mais qu'il était possible de conserver Gand et Bruges et de couvrir la frontière. Ils voulaient mettre derrière le canal assez de troupes pour la défendre et se porter avec le reste de l'armée dans l'Artois pour couper court à l'invasion. Il était temps. L'ennemi avait déjà poussé jusqu'à Lens.

Le Duc de Bourgogne envoya Contades à Bruges, représenter à Vendôme le danger de la situation et lui soumettre son plan. Vendôme ne voulut ni écouter l'ambassadeur, ni lire le mémoire qu'il appor-

LE CHHETIEN SOUS L OUTRAGE. LA CABALE

tait (i). Il s'obstinait. Il assurait à la Cour qu'il était facile de garder à la fois et le canal de Bruges et tous les passages de l'Escaut.

Chamillart vint de nouveau à l'armée et accepta le plan de Vendôme, malgré les véhémentes représentations de Berwick. Et c'étaient Berwick et Bourgogne qui étaient en la circonstance dans le vrai. Les idées de Vendôme avaient paru si chimériques au général anglais que, au temps des coriférences pour la paix d'IItrecht, il avoua à Torcy qu'il n'avait jamais compris comment de vieux généraux n'avaient pas vu ce que voyait le Duc de Bourgogne, et comment il lavait pu leur tomber dans la tête qu'ils pourraient garder les bords de l'Escaut dans une étendue de trente liôues, de manière à empêcher le passage^ à quelque endroit que ce fût, à une armée de loo.ooo hommes (2).

La suite justifia les craintes de Bourgogne. Tandis que le Priiice faisait assiéger Bruxelles par l'Electeur de Bavière et que l'artillerie avait fait brèche, Marlborough s'avança pour débloquer la place. Il avait passé l'Escaut sans que Vendôme s'en aperçût.

L'Electeur fut obligé de lever le siège de Bruxelles et si précipitamment qu'il abandonna soft danoti, ses munitions de guerre et de bouche, ses blessés et ses malades.

Le Boi, outré de tant de mauvaises manœuvres, ordonna aux deux chefs de séparer incontinent leur armée et de revenir à Versailles. Vendôme connaissant l'importance de conserver Gand, demanda au Boi d'aller prendre derrière le canal la position qu'a-

(i) Mémoires de Berwick, 402.

(2) Proyart, I, 236.

viaient indiquée Bourgogne et Berwick. Le Roi en avait assez. Il refusa.

« On s'étonne, dirons-nous avec Berwick, que le Roi pendant la campagne eût donné dans toutes les propositions extraordinaires du Duc de Vendôme et qu'il s'obstinât alors à rejeter l'unique raisonnable qu'il eût faite (i) ».

Les deux chefs étaient à peine partis que le Comte de La Motte capitulait à Gand bien qu'il pût s'y défendre encore.

« Ainsi finit cette campagne, disent les Mémoires de Berwick, d'autant plus malheureuse qu'elle ne devait pas l'être. Il fallut, pour la rendre telle, que nous fissions sottises sur sottises ; et malgré tout cela, si l'on n'avait pas fait la dernière, on aurait eu beau jeu l'année d'après (2) 1).

Le Duc de Bourgogne avait été malheureux à la guerre. Nous avons noté ses fréquentes illusions. Il aurait dû déférer plus volontiers aux conseils de Vendôme, puisqu'il n'avait ni l'expérience, ni les qualités nécessaires pour commander lui-même. Mais il n'est pas le seul responsable.

Soit présomption, soit négligence, soit dégoût. Vendôme a commis des fautes impardonnables, car elles n'avaient pas l'inexpérience poTir excuse.

Bien mieux, à partir du jour où il a été conseillé par Berwick, le Duc de Bourgogne a eu presque toujours raison contre Vendôme. Les dernières opérations que ce général a exécutées malgré eux ont eu des conséquences désastreuses.

(i) Mémoires de Berwick, fio^. (?.) Id.. /,o4.

LE CHRÉTIEN SOUS L OUTRAGE. LA CABALE

« Enfin dans ce bilan des responsabilités, il ne faut pas oublier le gouvernement Chamillart et le Roi luimême, qui ont associé deux personnages incapables de s'entendre, après avoir mal défini les limites dé leur autorité et qui ont exigé qu'on en référât sans cesse à eux.

Ils ont ainsi amené des divisions qui ont été la cause première de tout le mal, et des retards qui ont empêché l'exécution de tous les plans formés tant par Vendôme que par le Duc de Bourgogne et Berwick (i) ».

Et la France était l'enjeu de toutes ces imprudencesl

Il faudra attendre la bataille indécise de Malplaquet et la victoire de Denain pour arrêter les marches offensives des alliés qui ne voulaient pas désarmer. Le sauveur de la France ce fut Villars.

Le 8 décembre, Boufflers rendait la citadelle de Lille, le jour même où le Duc de Bourgogne prenait la route de Versailles. La cabale était à son comble. Personne n'osait prendre la défense du. Prince. « C'est une chose inouïe, écrivait Fénelon, qu'un Prince qui doit être si cher à tous les bons Français, soit attaqué dans les discours publics, dans les lettres imprimées et jusque dans les gazettes, sans que personne n'ose contester les faits qu'on avance faussement contre lui.... Ceux qui devraient n'osent point parler hautement, et ceux qui devraient crier pour la bonne cause sont réduits à se taire (2) ».

C'était une véritable coalition.

Les Libertins le poursuivaient pour sa piété, les Jansénistes parce qu'il détestait leur doctrine ; les ennemis des Jésuites à cause du P. Martineau, sort

(i) Baudrillart, Introduction, XLIX.

(2) Œuvres Complètes, VII, 181.

confesseur et les ennemis de Fénelon, parce qu'ils voulaient atteindre le maître dans l'élève.

Madame de Maintenon a très clairement démêlé les raisons secrètes de cette animosité. Elle écrit à la Princesse des Ursins pour lui raconter le retour du Prince après la triste campagne des Flandres.

« Les événements ont été malheureux, les esprits se sont aigris, sa vertu met contre lui tous les libertins ; sa déclaration contre les Jansénistes lui attire tout ce parti comme ennemis ; la liaine centre les Jésuites tombe sur lui à cause de son confesseur. La cabale qu'on veut que Monsieur de Cambrai ait à la Cour lui en attire encore ; on ne parle plus que du Télcmaque où il a appris à notre Prince à préférer un Roi pacifique à un Roi conquérant ; tout cela fait le déchaînement que vous voyez. On dit qu'il a voulu qu'on prît Lille afin d'être forcé à la paix, d'autres disent qu'il a désiré cette restitution parce que le Roi l'avait pris injustement, d'autres disent qu'il ne veut point de combat dans la crainte de perdre des âmes. Je ne finirais pas (i) ».

Beauvilliers se taisait, comptant sur la patience et sur le temps.

Une personne ne voulait pas se taire et ne voulait pas attendre l'œuvre du temps ; c'était la Duchesse de Bourgogne, que « le canon d'Oudenarde avait réveillée » selon la forte expression du Marquis de Vogué.

Elle tint tête à l'orage, et comme après Oudenarde elle avait protesté auprès du Roi contre la liberté laissée à la circulation des lettres injurieuses venues de l'armée ; comme pendant le siège de Lille elle avait vaillamment affronté la cabale, agissant sur Madame

(i) Madame de Maintenon à la Princesse des Ursins, I, 355.

LE CHRÉTIEN SOUS l'oUTRAGE. — LA CABALE 191

de Maintenon, attaquant Vendôme et préparant sa disgrâce, se rapprochant de Beauvilliers et rapprochant Beauviiliers et Madame de Maintenon, «en froid depuis le Quiétisme, priant et luttant ; de même la triste fin de la campagne n'abattit pas son courage.

Elle se concerta avec Beauviiliers et avec Fénelon qui conseillaient au Prince de parler au Roi avec une respectueuse fermeté.

Les conseils furent suivis. Le Duc arriva le ii Décembre, à sept heures du soir, à Versailles. Le Roi l'embrassa avec tendresse.

L'accueil ne faisait pas prévoir de disgrâce et il paraît bien qu'après le compte-rendu que fît au Roi le Duc de Bourgogne, quelques jours après, la partie fut à peu près gagnée.

« Je suis très content, écrivait-il à Beauviiliers, de l'audience que le Roi vient de me donner, et j'ai lieu de le croire content de moi. J'ai suivi vos avertissements. J'ai avoué mes fautes, et ai parlé librement. Il m'a témoigné beaucoup de tendresse et j'en suis touché. J'ai cru vous devoir dire cela avant de vous coucher, et que cela vous ferait passer une bonne nuit. Il ne me paraît même pas éloigné de me faire resservir. J'ose même assurer que je servirai si j'en ai envie, ce qui est certainement (i) ».

L'entrevue chez Monseigneur fut correcte. La Duchesse de Bourgogne s'était entremise. Elle avait ménagé la Choin.

■Gomment fut reçu Vendôme ? La cabale inquiète observait.

Le Roi le reçut très aimablement ; mais l'audience fut courte, une heure seulement. Le Duc espérait mieux.

(i) Vogué, Le Duc de Bourgogne, o4i.

Monseigneur le reçut au retour d'une chasse dans le salon de la Princesse de Conti. L'accueil fut flatteur mais Vendôme osa demander à Monseigneur de s'en gager à venir le voir dans sa propriété d'Anet. Mon seigneur avait reçu le mol du Roi et fit une réponse

évasive.

C'était fini. Vendôme sortit et Sainl-Simon le rencontra dans la galerie sans valets ni flambeaux, suivi de son fidèle Alberoni.

. Il vit le Duc de Bourgogne qui le reçut poliment ; il n'osa se présenter à la Duchesse de Bourgogne et ï. partit pour Anet qui celte année ne fut pas suivi.

Louis XIV commandait à Versailles ; mais l'opinior devenait indépendante et frondeuse. Les faiseurs d< couplets continuaient leurs chansons et sur le Duc d' Bourgogne et sur la Duchesse qui avait eu, seloi l'expression m.oderne, la tête de Vendôme.

Vendôme était populaire et l'on se demandait si 1 général qui avait battu Viclor-Amédée et le Princ Eugène en Italie resterait à l'écart de l'armée. Cett crainte montait les têtes contre la jeune Princesse.

Le Duc de Bourgogne demeurait dans le « boui hier », selon l'expression de Fénelon. Mais il parv^ir à s'en tirer lui-même et à reconquérir l'estime publ que à force de patience, d'efforts constants et de verti

Le Duc de Bourgogne ne garda pas de ressentimer contre ses ennemis. Ce n'est pas qu'il n'ait ressen avec une extrême vivacité l'amertume des critique Il garda même une grande reconnaissance à ceux qi s'étaient déclarés pour lui, comme Saint-Simon Conti.

La Duchesse de Bourgogne continuait de pourcha ser Vendôme. Elle finit même par lui rendre la v impossible à Marly, comme à Versailles et pis qi cela, à Meudon, au centre même de la cabale.

LE CHRETIEN SOUS L OUTRAGE. LA CABALE

A cette lutte le Prince ne paraît pas avoir pris part. « Enfoncé dans la prière et dans le travail de son cabinet, dit Saint-Simon, il ignorait ce qui se passait sur la terre ». Son âme chrétienne ne connaissait pas la rancune.

Le Duc de Vendôme, conscient d'avoir été dur pour le Duc de Bourgogne ne paraissait plus en sa présence. Le Prince le rencontra un jour sur le grand escalier de Versailles et lui reprocha aimablement de ne plus le voir. Vendôme depuis ce jour lui fit assidûment sa cour. Plus tard le Prince s'entremit pour la conclusion de son mariage avec la petite fille du Grand Condé.

Quand Philippe V demanda à Louis XIV de lui envoyer Vendôme pour commander ses armées, le Duc de Bourgogne s'employa pour le succès de la requête.

« J'ai été fort flatté, écrit- il à son frère, de la bonne opinion que vous avez de moi. Il me paraît, Dieu merci, que je préférerai toujours le bien public aux intérêts particuliers, du moins, si je pense toujours comme je fais à présent, et quant à tout ce qui [jourrait s'appeler haine ou ressentiment, je les dois sacrifier et les sacrifie aussi comme chrétien. Peut-être trouverez-vous ceci plein de vanité, mais je parle simplement comme je le pense (i) ».

Il connaissait les défauts de l'homme privé ; mais il savait reconnaître la valeur du soldat.

Avant que Vendôme ne partît pour l'Espagne où il allait faire coucher le Roi sur un lit de drapeaux après la bataille de Villaviciosa, le Duc de Bourgogne crut de son devoir d'avertir son frère quel était Vendôme, entre les mains de qui allaient être remises les destinées de la monarchie espagnole.

(i) Baudrillart, Lettres, II, 43.

« Quoiçpie vous le connaissiez déjà, il ne sera pas mal à propos que je vous en dise un petit mot, qui, je vous proteste, est sans passion ; car Dieu sait comme je suis sur son chapitre, ne lui attribuant rien de ce qui vient apparemment d'autres personnes, et connaissant son attachement et son respect pour le Roi, pour Monseigneur, et pour toute la famille royale ».

Et après de justes critiques sur sa présomption, son opiniâtreté, sa confiance excessive et sa paresse légendaire, il ajoute : « Il n'est pas assez prévoyant, ce qui est encore une suite de sa confiance. Il a tout le courage imaginable et peut-être trop, s'exposant un jour d'action plus qu'un simple soldat ».

Et il finiss.ait par ces mots qui n'indiquaient pas une âme bien ulcérée : « Les meilleures intentions du monde et un bon cœur, voilà en peu de mots un portrait fidèle de M. de Vendôme (i) ».

Voilà le jugement que portait le Prince sur l'homme qui l'avait si violemment et si grossièrement attaqué. Il est facile de voir de quel côté se trouvait la supériorité morale.

La cabale ? Attendons quelque temps. Monseigneur meurt bientôt. Le Duc de Bourgogne est Dauphin, Il sera peut-être Roi demain. Les pamphlétaires vont se terrer incontinent. La crainte est le commencement de la sagesse.

(i) Baudrillart, Lettres, II, 69.

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