‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 22 sur 26 · L.E (iALLICAIVISME · texte numérisé non relu

L.E (iALLICAIVISME

« Monseigneur, raconte Saint-Simon, allant à Aleudon, le lendemain des fêtes de Pâques, rencontra à Chaville un prêtre qui portait Notre-Seigneur à un malade, et mit pied à terre pour l'adorer à genoux, avec Madame la Duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le portait ; il apprit que ce malade avait la petite vérole. Il y en avait partout quantité. Il ne l'avait eue que légère, volante, et enfant ; il la craignait fort. Il en fut frappé et dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu'il ne serait pas surpris s'il l'avait...

)) Il se leva le lendemain jeudi (g avril) pour -aller courre le loup ; mais en s'habillant il lui prit une faiblesse qui le fit tomber dans sa chaise. Boudin le fît remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par l'état du pouls (i) ».

(i) Saint-Simon, V, 427,

Dans la nuit du i4 au i5, à onze heures du soir, Monseigneur mourut. Les médecins avaient perdu la tête et n'avaient pas pensé au Père Tellier qui habitait le château depuis le début de la maladie, sans voir le malade. Mademoiselle Choin seule avait ses grandes et petites entrées dans la chambre.

Le Roi, à la nouvelle que tout était perdu, avait bien envoyé chercher le Père qui arriva vite ; a mais il n'était plus temps, à ce qu'ont dit depuis tous les domestiques, quoique, ajoute Saint-Simon, le Jésuite, peut-être pour consoler le Roi, lui eût assuré qu il avait donné une absolution bien fondée ».

Quelques historiens n'ont rapporté que cette scène. Mais un peu auparavant, le Curé de Meudon qui, tous les soirs avant de se retirer chez lui, allait savoir des nouvelles, entra dans la chambre. C'est Saint-Simon qui raconte cela :

« Voyant de quoi il n'était que trop tardivement question, il courut au lit, prit la main de Monseigneur, lui parla de Dieu ; et le voyant plein de con naissance mais presque hors d'état de parler, il en tira ce qu'il put pour une confession, dont qui que ce soit ne s'était avisé, lui suggéra des actes de contrition. Le pauvre Prince en répéta distinctement quelques mots, confusément les autres, se frappa la poitrine, serra la main du Curé, parut pénétré des meilleurs sentiments et reçut d'un air contrit et désireux, l'absolution du Curé (i) ».

Un être inutile n'était plus. C'est ime courte Oraison Funèbre, Monseigneur n'en mérite pas une ..utre. Saint-Simon est plus prolixe ; mais il n'est pas plus bienveillant.

(i) Saint-Simon, V, ^27.

« De caractère, il n'en avait aucun ; du sens assez, sans aucune sorte d'esprit..., de la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation du Roi ; de l'opiniâtreté sans mesure et un tissu de petitesses arrangées qui formaient tout le tissu de sa vie ; doux par paresse... (i) » et le reste qu'il faut lire, tout ce portrait de l'homme et de Meudon et de Versailles au moment de cette mort soudaine. Ce sont des pages immortelles. On croit entendre avec lui et ces « fréquents mouchers », et ces « soupirs à demi étouffés », clestinés à feindre une douleur que personne n'éprouve. Jamais la puissance de l'écrivain n'a été plus grande.

A la mort de notre Dauphin, quelques mois plus tard, l'émotion du Duc ajoutera un relief nouveau à cette peinture des deux instants les plus haletants de la vie de Louis XIV.

Le Duc de Bourgogne, à cette nouvelle, fut comme frappé de stupeur. Cette mort imprévue le plaçait au premier rang. Demain il pouvait être Roi ; mais il sentait de quelles responsabilités sa conscience était maintenant chargée.

Saint-Simon l'aperçut dans un salon de Versailles et son regard ne rendit « rien de tendre, mais seulement l'occupation profonde d'un esprit saisi ». Madame nous le représente « bouleversé, pâle comme la mort et ne disant mot (2) ».

La santé du Prince fut altérée pendant quelques jours ; puis il reprit peu à peu possession de luimême.

Les lettres à son frère d'Espagne découvrent ces

fi) Saint-Simon, V, 438.

(2) Correspondance de Madame, II, i45.

divers sentiments. Il lui annonçait la maladie de Monseigneur et déjà perçaient les angoisses.

« Vous serez sans doute dans une extrême inquiétude, mon très cher frère, en recevant cette lettre, nais j'espère qu'alors nous en serons délivrés ». Et iprès avoir décrit les péripéties de la maladie il ajoutait : « Nous recevons à tout moment des nouvelles de Monseigneur, qui jusqu'ici calment un peu notre juste inquiétude. La matière dont je parle m'occupe si fort que vous ne trouverez point étrange que je n'en traite point d'autres (i) ».

Et le lendemain de la mort, il lui adressait un -^ourt billet où transpire l'inquiétude du chrétien sur cette mort brusquée. Le moribond n'avait pU faire une vraie confession, ni au curé de Meudon ni au P. Tellier, tant la mort s'était hâtée d'accomplir sa tâche.

« Reposons-nous sur l'immense miséricorde de Dieu », écrit-il à son frère.

Et nous aussi, nous nous reposons sur l'immense miséricorde de Dieu et aussi sur la charité du Prince. Saint-Simon nous dit que Monseigneur donnait beaucoup au Curé de Meudon, pour les pauvres, et aux Capucins. Au moment où la terre l'abandonnait, ses aumônes là-haut lui faisaient une richesse et, comme dit le poète, à son heure dernière, contre tous ses péchés il a eu. espérons-le, la prière d'un mendiant puissant au ciel (3).

Dix jours après, le Duc de Bourgogne revenait sur le même sujet : « Je ne vous écrivis qu'un seul mot,

Ci) Baudrillart. Lettres, II, 85. ^

(2)Id., II, 86.

C3) Mademoiselle Choin reçut, d'après Sourches (XIII. 96") sans l'avoir demandée, une pension de 12.000 U\Tes ; « elle ne souhaitait que la mort et la miséricorde de Dieu », elle mourut en 1732, dans la dévotion.

mon très cher frère, le 1 5 de ce mois, au sujet du malheur qui nous est arrivé. Je ne doute pas qu'ayant un aussi bon cœur que le vôtre, vous n'en ayez été bien vivement touché... vous avez su que le Roi a jugé à propos que je prisse le titre de Dauphin ; ce qui me remet à tous moments devant les yeux la perte que j'ai faite.

» Je sais, mon très cher frère, que vous aviez beaucoup de confiance en l'amitié de Monseigneur, il ne tiendra pas à moi que je ne la mérite aussi, et je ne saurais assez vous marquer combien j'ai de joie de voir nos intérêts se réunir de plus en plus. Aimez-moi donc toujours, et soyez persuadé que ma tendresse pour vous sera toujours telle qu'elle doit être (j) ».

Ces lettres, a-t-on dit, ne témoignent pas d'une profonde douleur ; mais elles traduisent vraiment la sincérité des regrets d'un fils respectueux. Aucune sympathie n'existait entre le père et le fils, il est vrai ; comment un Prince pieux, instruit, d'une haute tenue morale, aurait-il pu estimer un Prince sans vertu, sans instruction, sans discernement, sans souci de ses devoirs ?

Rien ne transparaît dans les lettres du Duc de Bourgogne qui puisse justifier le mot brutal de la Palatine : « le fils méprise le père (2) ».

Le père a pu ne pas aimer autant que ses autres enfants un fils dont l'attitude morale était en tout l'opposé de la sienne ; mais le fils se montra toujours respectueux et témoigna dans ce deuil inopiné une tendresse que le public n'avait pas soupçonnée.

(i) Baùdrillart, Lettrés, II, 87.

(2) Correspondance de Madame, II, 35,

La mort inattendue de Monseigneur fut un véritable coup de théâtre qui bouleversa les intrignes et renversa tous les rôles.

La fameuse cabale disparut comme par enchantement. Lé Duc de Bourgogne était Dauphin et son entourage immédiat, hier dans l'ombre, surveillé, jalousé, parut en pleine lumière, sans en être ébloui.

« On peut imaginer quels furent les sentiments du Duc de Beauvilliers, le seul homme peut-être pour lequel Monseigneur avait conçu une véritable aversion, jusqu'à ne l'avoir pu dissimuler, laquelle était sans cesse soigneusement fomentée. En échange, Beauvilliers voyait l'élévation inespérée d'un pupille qui se faisait un plaisir secret de l'être encore et un honneur public de le montrer sans que rien eût pu le faire changer là-dessus.

» L'honnête homme dans l'amour de l'Etat, l'homme de bien dans le désir du progrès de la vertu, et sous ce puissant auspice, un autre M. de Cambrai dans Beauvilliers, se voyait à portée de servir utilement l'Etat et la vertu, de préparer le retour de ce cher Archevêque, et de le faire un jour son coopérateur en tout. A travers la candeur et la piété la plus pure, un reste d'humanité inséparable de l'homme, faisait goûter à celui-ci un élargissement de cœur et d'esprit imprévu, une aise pour des desseins utiles qui désormais se remplissaient comme d'eux-mêmes ; une sorte de dictature enfin, d'axitant plus savoureuse qu'elle était plus rare et plus pleine, moins attendue et moins contredite, et qui par lui se répandait sur les siens et sur ceux de son choix. Persécuté au milieu de la plus éclatante fortune... et poussé juel-

qnefois jusqu'au dernier bord du précipice, il se trouvait tout d'un coup fondé sur le plus ferme rocher ; et peut-être ne regarda-t-il pas sans quelque complaisance ces mêmes vagues, de la violence desquelles il avait pensé être emporté quelquefois, ne pouvoir plus que se briser a ses pieds. Son âme toutefois parut toujours dans la même assiette : même sagesse, même modération, même attention, même douceur, même âccès, même politesse, même tranquillité, sans le moindre élan d'élévation, de distraction, d'empressement. Une autre cause plus digne de lui le comblait d'allégresse. Sûr du fond du nouveau Dauphin, il prévit son triomphe sur les esprits et sur les cœurs dès qu'il serait affranchi et en sa place ; et ce fut sur quoi il s'abandonna secrètement avec nous à sa sensibilité (i) ».

Les sentiments de Beauvilliers étaient partagés par son beau-frère Chevreuse avec lequel il ne faisait qu'un cœur et au'une âme et qui vivait également dans l'intimité du Duc de Bourgogne. C'était un des principaux personnages du « petit troupeau ». — C'est ainsi que Saint-Simon caractérise, d'un mot juste et un peu mystérieux, la réunion des personnages distingués de la Cour qui vivaient du souvenir de Fénelon, depuis son départ de Versailles, et de l'espoir de le revoir.

C'était un des dirigés de l'Archevêque de Cambrai et son plus grand ami. Elevé à Port-Royal, il avait conservé de cette éducation première, avec un grand respect pour ses anciens maîtres dont il ne partageait pas cependant les doctrines, une grande aversion pour les Jésuites. Grand, bien fait, d'une fisrure agréable, il avait l'esprit cultivé, le goût des rechercRes phiîoso-

(i) Saint-Simon, VI, 84.

phiques et scientifiques, un don naturel de parole, un grand don de persuasion auquel contribuaient sa grâce et sa politesse.

D'un autre côté, il était enclin aux chimères, enfantant sans cesse des projets de tous genres en matière de finance, de politique intérieure ou d'expéditions militaires. Son mariage avec la fille aînée de Colbert le fit riche ; mais il compromit sa fortune par les dépenses considérables qu'il fit pour mettre en valeur sa terre de Dampierre. La charge de Gouverneur de la Guyenne, dont les appointements étaient considérables, rétablit ses affaires.

Il fréquentait peu Versailles, vivant presque toujours à Dampierre ; et cependant son influence fut considérable sans que personne s'en aperçût. Beauvilliers, connaissant l'esprit de son beau-frère et sa discrétion, l'entretenait de toutes les affaires qui passaient au Conseil, et le Roi avait même autorisé Beau- ., villiers à lui demander son avis sur les questions déli- ] cates. C'était un ministre occulte.

D'une piété sincère, il fut invariable dans son jmitié pour Fénelon et, par les admirables lettres de direction que lui adressait l'exilé de Cambrai (i), on peut juger à quel degré d'élévation morale le pénitent était parvenu. « Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là, dit Saint-Simon ; comme dit le psaume, il la portait dans ses mains ; le désordre de ses affaires, la disgrâce de l'orage du quiétisme. qui fut au moment de le renverser, la perte de j

ses enfants nul événement ne put l'émouvoir ni le

tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire, avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offrait 'out à Dieu qu'il ne perdait jamais de vue, et dans cette

(i) Œuvres Complètes de Fénelon, VII, passim.

même vue il dirigeait toute sa vie, et la suite île ses actions (i) ».

Voilà l'homme qui, avec Beauvilliers, dirigerait demain les affaires de l'Etat. Les courtisans, toujours tendus vers l'étoile qui se lève ,se tournèrent ers la nouvelle aurore. « Tout (leur) rit, raconte plaisamment Saint-Simon, tout s'empressa autour d'etix, et chacun avait été leurs amis dans tous les temps. Mais en eux les courtisant n'eurent pas affaire à ces champignons de nouveaux ministres, tirés en un moment de la poussière et placés au timon de l'Etat, ignorants également d'affaires et de Cour, également enorgueillis et enivrés, incapables de résister, rarement même de se défier de ces sortes de souplesses, et qui ont la fatuité d'attribuer à leur mérite ce qui n'est prostitué qu'à la faveur. Ceux-ci sans rien changer à la modestie de leur extérieur, ni à l'arrangement de leur vie, ne pensèrent qu'à se dérober le plus qu'il leur fut possible, aux bassesses entassées à leurs pieds (2). ».

Voilà du bon Saint-Simon et pour la pensée et pour

la phrase.

Fénelon apprit coup sur coup la nouvelle de la maladie, puis de la mort de Monseigneur. C'était pour lui le coup de théâtre le plus inattendu, la péripétie la plus émouvante qui pût venir troubler son existence d'évêque.

Quelles émotions durent secouer son cœur à ce coup du sort ! Quel tumulte de pensées dans cet esprit facile à émouvoir ! L'avenir s'ouvrait avec des horizons nouveaux.

(i) Œuvres Complètes, VII, 343, (2) Saint-Simon, VI, 90,

Le pauvre Prince qui venait de mourir détestait Fénelon, et comme il ne comprenait en rien le caractère de son fils, il avait reporté sur le précepteur toute la colère dont sa nature paresseuse et indolente était capable. Mais d'un jour à l'autre tout changeait de face. Quelques années, quelques mois peut-être et le Duc de Bourgogne serait maître de ce pouvoir royal auquel il se préparait avec tant de conscience sous l'œil de Fénelon. Toutes les barrières tombaient comme par miracle. Toutes les anciennes espérances. — Saint-Simon appelle cela des ambitions — durent s'élever de nouveau en lui avec force et sortir, ^our ainsi dire, de leur tombeau.

Constatons cependant que, dans la Correspondance de Fénelon, rien n'apparaît de ses émotions personnelles. Il pense à la patrie d'abord et an jeune Prince qui présidera à ses destinées ; et c'est IT lui qu'il fait passer ses premiers conseils par l'intermédiaire des amis qui l'approchaient.

« Dieu vient de frapper un grand coup ; mais sa main est souvent miséricordieuse jusque dans ses coups les plus rigoureux. Nous avons prié dès le premier jour, nous prions encore. La mort est une sràce en ce qu'elle est la fin de toutes les tentations. Elle épargne la plus redoutable tentation d'ici-bas. quand elle enlève un Prince avant qu'il règne : properavii educcre ilhim de média iniquîtatiim.

» Ce spectacle affligeant est donné au monde pour montrer aux hommes éblouis combien les Princes, qui sont si grands en apparence, sont petits en réalité. Heureux ceux qui, comme Saint Louis, n'ont jamais fait aucun usaee de l'autorité pour flatter leur amour-propre, et l'ont regardée comme un dépôt qui leur est confié pour le seul bien des peuples ! Te prie Celui de qui vient toute sagesse et toute force, de fon-

der la vraie grandeur de N. (du Prince) sur une ^eti tesse de pure grâce. La vanité enfle, mais elle ne donne aucun accroissement réel. Au contraire, quiconque ne veut être rien par soi trouve tout en Dieu à l'infini en s'anéantissant. Il est temps de se faire aimer, craindre, estimer. Il faut de plus en plus tâcher de plaire au Roi, de s'insinuer, de lui faire sentir un attachement sans bornes, de le ménager et de le soulager par des assiduités et des complaisances convenables. Il faut devenir le conseil de Sa Majesté, le père des peuples, la consolation des affligés, la ressource des pauvres, l'appui de la nation, le défenseur de l'Eglise, l'ennemi de toute nouveauté. Il faut écarter les flatteurs, s'en défier, distinguer le mérite, le chercher, le prévenir, apprendre à le mettre en œuvre ; écouter tout, ne croire rien sans preuve et se rendre supérieur à tous, puisqu'on se trouve au-dessus de tous. Celui qui fit passer David de la houlette au sceptre de Roi donnera une bouche et une sagesse à laquelle personne ne pourra résister ; pourvu qu'on soit simple, petit, recueilli, défiant de soi-même, confiant en Dieu seul. Il faut vouloir être le père et non le maître. II ne faut pas que tous soient à un seul, mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur (i) )).

Les Ducs de Beauvilliers et de Chevreuse dirigèrent le Prince dans le sens indiqué par Fénelon, et Saint- Simon remarque très bien la nouvelle attitude du jeune Dauphin s'il ignorait d'oii venaient les conseils. II note son « air de soumission et de respect », son « assiduité habituelle » auprès du Roi, ses soins auprès de Madame de Maintenon « qui, dans le transport de trouver un Dauphin sur qui elle pouvait sûre-

(i) Œuvres Complètes de Fénelon. VIT, 342.

ment compter, au lieu d'un autre qui ne l'aimait pas, se livra à lui, et par cela même lui livra le Roi. Les premiers quinze jours rendirent sensible à tout ce qui était à Marly un changement si extraordinaire dans le Roi, si réservé pour ses enfants légitimes et si fort Roi avec eux (i) ».

Et Fénelon de continuer de loin sa noble tâche de former un Roi digne de la France, de Saint Louis et de Henri IV. Sa sollicitude pour le nouveau Dauphin devint plus active et plus vigilante encore que par le passé. Ses conseils sont plus fermes que jamais. Il sent que le moment est venu pour le Prince de se montrer, et il le pousse à agir, à décider par lui même, à sortir des minuties de la dévotion pour montrer au monde un chrétien ferme au cœur large et simple. « Le petit Prince (Duc de Rourgogne) doit prendre sur lui plus que jamais pour paraître ouvert, prévenant, accessible et sociable. Il faut qu'il détrompe le public sur les scrupules qu'on lui impute, qu'il soit régulier en son particulier, et qu'il ne fasse point craindre à la Cour une réforme sévère, dont le monde n'est pas capable, et qu'il ne faudrait même mener qu'insensiblement, si elle était possible. Nous allons prier sans cesse pour lui, Je demande pour lui im cœur large comme la mer. Il ne saurait trop s'appliquer à plaire au Roi, à lui éviter les moindres ombrages, à lui faire sentir une dépendance de confiance et de tendresse, à le soulager dans le travail, et à lui parler avec une force douce et respectueuse qui croisse peu à peu. Il ne doit dire que ce qu'on peut porter. Il faut avoir préparé le cœur, avant que de dire les vérités pénibles auxquelles on n'est pas accoutumé. Au reste, point de puérilités, ni de minutie? en

(i) Saint-Simon, VI, 92.

dévotion. On apprend plus pour gouverner en étudiant les hommes qu'en étudiant les livres (i) ».

Il apprend que le Dauphin fait bien ; il s'en réjouit ; mais comme s'il n'osait se confier à sa joie, connaissant le caractère timoré du jeune homme, il répète ses avis :

« J'entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a dans sa place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressources. La religion qui lui attire des critiques, est le seul appui solide pour le soutenir. Quand il la prendra par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire. Au nom de Dieu, qu'il ne se laisse gouverner ni par vous, ni par moi, ni par mcune personne du monde. Que la vérité et la justice bien examinées décident et gouvernent tout dans son cœur. Il doit consulter, écouter, se défier de soi, prier Pieu ; ensuite il doit être ferme comme un rocher selon sa conscience. Il faut que ceux qui ont tort craignent sa fermeté et qu'ils n'espèrent de le fléchir qu'autant qu'ils se corrigeront. Il doit être auprès du Roi, complaisant, assidu, commode, soulageant, respectueux, soumis, plein de zèle et de tendresse, mais libre, courageux et ferme à proportion du besoin de l'Eglise et de l'Etat (2) ».

Fénelon apprit bientôt avec joie que le Dauphin, dégagé de la gêne que lui inspirait la crainte non dissimulée de son père, se montrait tout autre et charmait la Cour par sa bonne grâce. Aidé par sa femme, dont les malheurs plus que les années avaient corrigé l'humeur capricieuse, le jeune héritier du trône sortit

(i) Œuvres Complètes, VII, 343.

(2) Id., 348.

enfin de sa réserve ordinaire, et tout le monde fut étonné de voir un homme d'une vertu si rare, qu'on s'était plu à représenter comme enfoui dans une dévotion morose, déployer envers tous un mélange de dignité et de bienveillance, et tenir son rang sans hauteur ni faste. Ce fut pour la Cour attristée de Louis XIV un spectacle auquel elle n'était pas habituée. Aussi tous les yeux étaient tournés vers cette brillante aurore dont le doux éclat caressait la som.bre vieillesse du grand Roi. Saint-Simon est intarissable pour peindre cette transformation. Admettons que le culte qu'il avait pour le Duc de Bourgogne l'ait porté à embellir un peu la vérité — sa haine pour Madame de Maintenon lui a fait dire tant de paroles injustes — il reste que sa plume a traduit l'impression générale produite par l'altitude du Dauphin.

« Plus au large par un si grand pas fait, le (nouveau) Dauphin s'enhardit avec le monde qu'il redoutait du vivant de Monseigneur, parce que, quelque grand qu'il fût, il en essuyait les brocards applaudis. C'est ce qui lui donnait cette timidité qui le renfermait dans son cabinet, parce que ce n'était que là qu'il se trouvait à l'abri et à son aise ; c'est ce qui le faisait paraître sauvage, et le faisait craindre pour l'avenir, tandis qu'en butte à son père, peut-être alors au Roi même, contraint d'ailleurs par sa vertu ; en butte à une cabale audacieuse, intéressée à l'être, et à ses dépendances qui formaient le gros et le fort de la Cour, gens avec qui il avait continuellement à A'ivre ; enfin en butte au monde en général, comme monde, il menait une vie d'autant plus obscure qu'elle Hait plus nécessairement éclairée et d'autant plus -ruelle qu'il n'en envisageait point de fin.

» Le Roi revenu pleinement à lui, l'insolente cabale tout à fait dissipée par la mort d'un père presque

LE DAUPfilN 209

ennemi dont il prenait la place, le monde en respect, en attention, en empressement, les personnages les plus opposés en air de servitude, ce même gros de la Cour en soumission et en crainte, l'enjoué et le frivole, partie non médiocre d'une grande Cour, à ses pieds par son épouse, certain d'ailleurs de ses démarches par Madame de Maintenon, on vit ce Prince fimide, sauvage, concentré, cette vertu précise, ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison, contraint de tout, embarrassé partout ; on le vit, dis-je, se montrer par degrés, se déployer peu à peu, se donner au m.onde avec mesure, y être libre, majestueux, gai, agréable, tenir le salon de Marly dans des temps coupés, présider au cercle rassemblé autour de lui comme la divinité du Temple qui sent et qui reçoit avec bonté les hommages des mortels auxquels il est accoutumé... Une conversation aisée, mais instructive et adressée avec choix et justesse, charma le sage courtisan, et fit admirer les autres. Des morceaux d'histoire convenables, amenés sans art, des occasions naturelles, des applications désirables mais toujours discrètes et simplement présentées sans les faire, des intermèdes aisés, quelquefois plaisants, tout de source et sans recherche, des traits échappés de science, itiais rarement et comme dardés de plénitude involontaire, firent tout à la fois ouvrir les yeux, les oreilles et les cœurs...

» La soif de faire sa cour eut en plusieurs moins de part à l'empressement de l'environner dès qu'il paraissait, que celle de l'entendre et d'y puiser une instniction délicieuse par l'agrément et la douceur d'une éloquence naturelle qui n'avait rien de recherché, la justesse en tout, et plus que cela la consolation, si nécessaire et si désirée, de se voir un miaître futur si

8i0 LE DUC DE BOURGOGNE

capable de l'être par son fonds, et par l'usage ^u'il montrait qu'il en saurait faire.

» Gracieux partout, plein d'attention au rang, à la naissance, à l'âge, à l'acquit de chacun, choses depuis si longtemps honnies et confondues avec le plus vil peuple de la Cour, régulier à rendre à chacune de ces choses ce qui leur était dû de politesse, et ce qui s'y en pouvait ajouter avec dignité, grave mais sans rides et en même temps gai et aisé ; il est incroyable avec quelle étonnante rapidité l'admiration de l'esprit, l'estime du sens, l'amour du cœur et toutes les espérances furent entraînées ; avec quelle roideur les fausses idées qu'on s'en était faites et voulu faire furent précipitées, et quel fut l'impétueux tourbillon du changement qui se fit généralement à son égard.

» La joie publique faisait qu'on ne s'en pouvait taire et qu'on se demandait les uns aux autres si c'était bien là le même homme et si ce qu'on voyait était songe ou réalité (i). »

C'est alors que le Roi donna à son petit-fils une marque de confiance éclatante. Louis XIV l'associa officiellement au gouvernement. Les ministres durent aller travailler chez lui, et lui rendre compte des affaires que le Roi lui aurait confiées. C'était tout un changement. Le Roi avait jusqu'alors gardé avec un soin jaloux la direction exclusive de toutes les affaires sans y admettre qui que ce fût. Ce fut un coup de foudre pour les ministres, écrit Saint-Simon avec sa fougue habituelle qu'excitait encore sa haine pour ces ministres bourgeois qui dirigeaient toutes les affaires.

« Quelle chute pour de tels hommes que d'avoir h. compter sur tout avec un Prince... qui n'avait i^lus

(i) Saint-Simon, VI, 92-94.

rien entre lui et le trône, qui était capable, laborieux, éclairé, avec un esprit juste, supérieur... Ils n'eurent donc d'autre parti à prendre que de ployer les épaules à leur tour, ces épaules roidies à la consistance du fer. Ils allèrent tous avec un air de condamnés, protester au Dauphin une obéissance forcée et une joie feinte de l'ordre qu'ils avafent reçu (i) ».

Fénelon ressentit une grande émotion quand il apprit que le Duc de Bourgogne était appelé par le Roi lui-même à se mêler du soin des affaires publiques.

Depuis qu'il avait commencé l'éducation du Petit Prince, il n'avait eu qu'une pensée : former un Roi. Le moment était venu où le disciple allait mettre en pratique la direction du maître, direction que Fénelon n'avait jamais cessé de lui donner, même pendant l'exil de Cambrai, et surtout depuis la campagne de Flandre, soit par l'intermédiaire des Ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, soit par lui-même dans cette correspondance personnelle, si vibrante de force et d'émotion que nous pouvons lire.

Fénelon comprit qu'il était temps de former davantage l'esprit du Prince sur la politique et d'attirer son attention sur les réformes de tout genre que réclamait le triste état de la France.

Le sujet était si va?te, si complexe, qu'il eût été impossible de le traiter par écrit. Il fut convenu que le Duc de Chevreuse et Fénelon se réuniraient à Chaulnes, antique demeure des Chevreuse. Là on prurrait

(i) Saint-Simon, VI, 96.

causer sans témoin et à cœur ouvert. D'un autre côté il fallait éviter à tout prix de réveiller les anciens soupçons du Roi contre l'Archevêque : « Je n'irai point présentement à ChauLnes, écrit Fénelon au Duc de Chevreuse, dans l'espérance de vous y aller voir au mois d'octobre. Ne forcez rien, je vous prie, pour y venir alors. Je m'imagine que les ombrages croissent en ce temps-ci ; et que vous devez prendre garde à toutes vos démarches ».

Ces précautions étaient nécessaires ; car la mort de Monseigneur, qui avait placé le Duc de Bourgogne au premier plan, avait considérablement grandi le prestige de l'Archevêque de Cambrai.

Ce fut un beau temps pour Fénelon que l'année qui sépara les morts des deux Dauphins. Cambrai éclipsa Versailles. La foule des gens de Cour qui d'un instinct naturel aime à se tourner vers tout pouvoir naissant, regarda vers Cambrai. Les préventions contre le chimérique M. de Cambrai tombaient comme par enchantement et c'était à qui irait se rappeler à son souvenir en se rendant à l'armée.

Le printemps, qui est la saison de l'assemblée des armées, fît apercevoir bien distinctement à Cambrai le changement qui était arrivé à la Cour. Cambrai devint la seule route de toutes ces différentes parties de la Flandre. Tout ce qui y serv'ait de gens de la Cour, d'officiers généraux et même d'officiers moins connus y passèrent et s'y arrêtèrent le plus qu'il leur fut possible. L'Archevêque y eut une telle Cour, et si empressée, qu'à travers sa joie il en fut peiné, di ns la crainte du retentissement et du mauvais effet qu'il en craignait du côté du Roi. Cela fit grand bruit en effet, mais le prélat se conduisit si dextrement que ni le Roi ni Madame de Maintenon ne témoignèrent rien de ce concours qu'ils voulurent apparemment ignorer.

L'empressement fut si grand et si remarqué que les amis de Versailles redoutaient un fâcheux contrecoup. Le Duc de Chevreuse craignait que cette nombreuse société ne permît pas à Fénelon de s'éloigner de Cambrai pour venir à Chaulnes. Ce voyage pouvait-il demeurer secret ? Le Duc recommandait l'extrême prudence à son cher Archevêque et (( non pas seulement à cause de vous, mais pour ne point mettre obstacle à l'ordre inconnu de Dieu (i) :-.

Ces derniers mots révèlent toutes les espérances que pouvaient concevoir les amis de Fénelon. Selon toute apparence le « petit troupeau » pouvait s'abandonner au long espoir et aux vastes pensées.

Enfin au mois d'octobre le Duc de Chevreuse, fidèle au rendez- vous, vint à Chaulnes voir son fils le vidame d'Amiens, devenu depuis peu Duc de Chaulnes. Fénelon s'y rendit de son côté et les deux amis purent causer librement.

De ces conversations sont sortis les Plans de Gouvernement que les historiens ont appelés les Tables de Chaulnes, sorte de répertoire abrégé de toutes le? réformes de gouvernement (2).

On a critiqué la politique de Fénelon. Si cette poli tique est chimérique, que sera celle de son élève ; car le Duc de Bourgogne reste ici l'élève de l'Archevêque de Cambrai. Si la source est impure que sera le ruisseau ?

Le maître et le disciple ne se parlaient plus depuis longtemps ; mais le Prince écoutait Beauvilliers et Chevreuse qui vivaient de Fénelon et de sa doctrine. C'est par leur canal que la voix évangélique du maître arrivait à l'oreille attentive de l'enfant royal.

(i) Œuvres Complètes, VII, 356.

(2) Œuvres Complètes, VII, i82-i{

Les critiques sévères de la politique fénelonienne semblent ne connaître que le Télémaque. Cet ouvrage contient évidemment des développements romanesques. Puisqu'il fallait instruire en amusant, Fénelon enveloppe la leçon sous une forme poétique, ou même si l'on veut en la dissimulant sous des rêveries. La description de la Bétique reste une magnifique page de littérature et l'organisation de Salente un conte merveilleiix. Mais le Christ n'a-t-il pas parlé en paraboles ? Avec son tempérament méridional et son goût exquis de l'antique, Fénelon devait se complaire dans cette façon d'enseigner.

Il faut donc savoir comprendre les riantes peintures du Télémaque, des Fables et des Dialogues des Morts, et les compléter par les ouvrages didactiques : VExaraen de Conscience sur les devoirs de la royauté, les Tables de Chaulnes, la Correspondance Politique.

Télémaque, les Fables et les Dialogues des Morts sont des divertissements ; ce n'est pas à dire qu'ils soient le contraire de la pensée politique de Fénelon. Sous le cadre poétique de ces œuvres de pure littérature sourdent les plus hautes leçons morales. Il faut, comme dans la nature, ne pas trop se fier à l'apparence, découvrir sous l'écorce l'arbre et casser le noyau pour goûter le fruit.

Si le critique doit se défier de la forme romanesque de ces écrits, au fond de tout apparaît la pensée de Fénelon.

Les idées qui lui tenaient le plus au cœur, nous pouvons en suivre l'application dans tous ses écrits, depuis les premières Fables ou les premiers Dialogues jusqu'aux Tables de Chaulnes.

Un exemple entre plusieurs.

Que dit Fénelon des questions religieuses dans le Télémaque ? : « Souvenez-vous qu'un Roi doit être

soumis à la religion et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des Rois. Si les Rois se mêlent à la religion, au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude (i) ».

Et que disait-il à Jacques III, d'après le récit de Ramsay dans sa Vie de Fénelon ? Il lui recommande « sur toutes choses de ne jamais forcer ses sujets à changer de religion. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur... Quand les Rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude... »

En 1707, au Sacre de l'Electeur de Cologne, Fénelon ne définit pas autrement le rôle de l'évêque du dehors, le Roi.

« En même temps qu'il protège, il obéit ; il protège les décisions, mais il n'en fait aucune ». Et dans les Tables de Chaulnes il dira : « Les Rois protecteurs des canons. Protection ne dit ni décision ni autorité sur l'Eglise... Le Prince n'est évêque du dehors qu'en ce rru'il fait exécuter extérieurement la police réglée par l'Eglise ».

Ainsi la doctrine ne varie pas du Télémaque aux Tables de Chaulnes.

Poux apprécier avec équité les idées politiques de Fénelon, il convient donc de négliger d'abord les ouvrages de littérature ou tout au moins de ne s'en servir qu'autant que Fénelon a persisté plus tard dans ce qu'on vent appeler son utopie. Et puisqu'il a fait un Plan de Gouvernement, non plus un roman politique, mais un traité didactique, c'est dans ce Plan de Gouvernement qu'il faut chercher sa pensée réelle.

(i) Télémaque, p. 384. Edition Mazure, Belin, 1888,

Après avoir conseillé la paix 3ans le plus bref délai, Fénelon s'occupe de l'avenir et son attention se porte sur les questions suivantes : Etat militaire, ordre de dépense de la cour, administration intérieure du royaume, de la noblesse, de l'église, de la justice du commerce.

L'organisation militaire qu'il souhaite ressemble oar quelque côté à celle des Etats modernes. Il a découvert que « la supériorité d'armée » le nombre, allait être un facteur important des guerres futures.

Et cette petite phrase, grosse de conséquences : « rien à démêler avec les Anglais », montre que Fénelon aurait repris la pensée de Mazarin, de s'appuyer sur l'Angleterre pour contre-balancer les coalitions contre la France.

L'ordre de dépense à la Cour n'est qu'un grand plan d'économie et de simplicité pour la maison du Roi, où se retrouve l'auteur du Télémaque.

L'on dira que Fénelon cède ici au désir d'une perfection idéale et que c'est une chimère de parler des « lois somptuaires ». Cependant il était sage d'attirer l'attention du Dauphin, demain le Roi, sur le faste inouï et inutile de la Cour. « On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini, avait-il écrit dans sa Lettre à Louis XIV, on vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la Cour un luxe monstrueux et incurable ». Cette lettre date de 1695, et la situation était pire en 1711.

L'excès de simplicité qu'on reproche ici ne pouvait que ramener le luxe exagéré â un juste milieu. L'-^n veut bien reconnaître cependant que les indications : « cessation de tous les doubles emplois », et « faire résider chacun dans sa fonction », « retranchement de

toutes les pensions non nécessaires », étaient justes ; et que si elles eussent été mises en pratique, elles auraient tué dans son germe un des griefs les plus reprochés à l'ancienne monarchie. Il désirait qu'on réglât les dépenses, « qu'on nettoyât chaque compte ». Ce sont des projets hardis, trop hardis, mais oh. perce une véritable idée politique : c'est qu'on n'aura pas de finances, si l'on n'égalise pas autant que possible la dette publique, après la liquidation générale des comptes.

La Table de V admirûstration intérieure du royaume est à considérer attentivement. C'était un renversement complet de l'ordre actuel des choses et le rappel à l'ancienne organisation de la monarchie française.

Il demande d'abord pour toute la France l'établissement de ce qu'on appelait des assiettes, c'est-idire d'une petite assemblée « de chaque diocèse oi^ est l'évêque avec les seigneurs du pays et le tiers-état, qui règle la levée des impôts suivant le cadastre ^t qui est subordonné aux Etats de la province. »

Ces petites assemblées, qui eussent été des espèces de Conseils Généraux composés des principaux personnages du pays, auraient rendu un peu de vie et une certaine importance à la noblesse de province, et l'eussent empêchée de vivre de plus en plus à l'écart, de s'isoler des populations.

Pour les provinces, Fénelon voudrait qu'on y établît des « états particuliers comme en Languedoc : on n'y est pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé. »

Ces Etats composés des députés des trois Etats de chaque diocèse, auraient le pouvoir de policer, corriger, destiner les fonds, etc.. écouter les représentations des députés des assiettes, mesurer les :mpôt?

sur la richesse naturelle des pays et du commerce qui y fleurit. Voilà qui était nouveau et gros d'heureuses conséquences.

Si à cette époque la France entière eut pu jouir du bienfait des assemblées provinciales, la condition du pays eût été profondément modifiée. La centralisation excessive de la monarchie eût eu un contrepoids sans que l'unité nationale en souffrît. Plus vivantes, mieux administrées, les provinces n'auraient pas toujours regardé vers Paris ou Versailles pour at tendre le mot d'ordre ; les mœurs publiques se seraient habituées à une plus grande liberté par les franchises locales. C'était une vue profonde de Fénelon. née surtout du désir de soulager les peuples.

Pour les impôts, Fénelon demande la suppression de la gabelle, des grosses fermes, de la capitation et de la dîme royale.

Les Etats des provinces auraient voté, levé ios impôts. C'était supprimer les fermiers des impôts et les agents du fisc, dont les attributions étaient aussi compliquées que coûteuses.

T! est permis de douter de l'exécution de pareilles réformes.

Enfin Fénelon arrive au gouvernement central, et avec une hardiesse, qui ressemble à une témérité pour l'époque, il demande le rétablissement des Etats Généraux. C'était, suivant sa pensée, le retour à l'ancien ordre de choses : mais comme il n'y avait Das eu de convocation depuis près de cent ans, c'était presque une révolution. Et quand on lit le rôle que Fénelon assigne à cette assemblée on s'étonne de la hardiesse d'esprit de celui qui écrivait en 171 1 dnns l'espoir d'être écouté par le petit-fils de Louis XIV,

Ce que propose Fénelon, c'est un changement complet dans le fond comme dans la forme de la mo-

narchie. Et l'on peut conjecturer que le Duc de Bourgogne, s'il eût régné, eût tenté d'associer ses peuples à son gouvernement.

I Cette idée avait toujours été chère à Fénelon, et cela [prouve qu'il avait, en homme vraiment politique, l'esprit tourné vers l'avenir,

I II écrivait en 1710 au Duc de Chevreuse, alors que la France décimée par la misère et par la faim, reculait devant les armées espagnoles a Notre mal vient de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire véritable du Roi... Il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation..., il faudrait qu'il se répandît dans toute la nation, une persuasion intime et constante que c'est la nation elle-même qui soutient le poids de la guerre... Alors chacun dirait en soi-même : il n'est plus question du passé, il est question de l'avenir. C'est la nation qui doit se sauver elle-jnême. (i) »

L'homme qui a écrit cette page est un des précurseurs de l'esprit libéral moderne ; il a eu le juste pressentiment de ce qu'on a appelé le gouvernement du pays par le pays.

A cette époque les classes intermédiaires, le +iersétat, étaient toutes dévouées au Roi, et l'idée d'asso cier le pt^uplc au sort du Roi partait d'un esprit qui voyait loin.

Ce faisant, Louis XIV eût peut-être resserré pour Ion<?tpmr»^ les liens crni iinip^aipTit sr"^ suiots à la monarchie, liens qui commençaient de se relâcher. Peutêtre eût-on pu faire alors, avec moins de danger, cet nnnr(>nti':saïre du gouvernement des assemblées que quatre-vingts ans plus tard la France fît au prix de tant de malheurs.

(i) Œuvres Ccr.jplètes, VII, 821.

En tout cas, Fénelon avait vu juste, et c'est un honneur pour lui d'avoir proposé avec tant de liberté les remèdes qu'il croyait efficaces, et qui l'eussent ''té peut-être, à cette époque, oii tout était encore debout ; la foi religieuse vivante, le Roi revêtu de tout son prestige. Ni Louis XV, ni les philosophes n'avaient encore fait leur œuvre.

Le goiivcrnoment de Fénelon est parlementaire et il est aristocratique.

La table « sur la Noblesse » paraît, au premier abord, empreinte d'un esprit de caste exclusif. Il '.st évident que Fénelon propose ici des choses impossibles.

Pour réparer les coups portés a la noblesse, le premier moyen c'est qu'on cesse de l'usurper. Pour cela, il faut refaire le Nobiliaire. Il proscrit tout anoblissement, sauf dans le cas de services signalés rendus à l'Etat. Très dur pour la bâtardise, il prohibe encore les mésalliances qui devaient deux siècles plus \ard, fortiGer l'aristocratie anglaise.

La pensée profonde de Fénelon, si on laisse de côté la partie irréalisable de ses projets, était de refaire une aristrocratie vivante et utile « ayant rang dans l'Etat... qui appuie le trône tout en restant indépendante du Roi. » Et cela même est la restauration ie l'ancïpnne constitution française. Si Fénelon a l'esprit tourné vers l'avenir, il s'appuie sur les forces vives qui, dans le passé, ont fait la grandeur de la France.

Venant à la justice, Fénelon regrette la confusior des lois ; les juges se perdent dans un dédale. Fénelortj conseille au Duc de Bourgogne d'assembler des îuris-i' consultes pour ordonner un code civil. Ce désir nt devait être réalisé que sous le Premier Consul.

Et le réformateur s'élève contre la vénalité det

charges. « Les juges qui les ont achetées vendx'ont, Il leur tour, la justice » avait-il déjà dit dans le Dialogue entre Louis XII et François F"",

Il voudrait que les Maîtres des Requêtes fussent non < des gens sans mérite, introduits pour de l'argent, liais choisis gratis dans tous les tribunaux de France. »

Dans les Parlements, (( les enfants dignes des ju- 3fes intègres succéderont gratis, et des gages honnê- ;es leur seront attribués sur les fonds publics. » Il lemande que le nombre des charges soit diminué, que toutes les justices particulières, seigneuriales ou autres, soient supprimées et réunies à la justice des bailliages ; que l'autorité du chancelier devienne réelle au lieu d'être nominale. Et il termine par ces mots jui se rapportent à une des plaies de l'ancien régime : :( Nulle survivance de chai'ges, de gouvernements, n Là encore Fénelon devançait son temps.

La Table sur « le commerce » offre un mélange sina^uîier de pensées neuves et de pensées qui semblent chimériques ; mais que de vues profondes 1

Ce grand penseur est partisan absolu de la liberté du commerce. Avant tous les économistes, il dit « que la France est assez riche si elle vend bien ses blés, huiles, vins, toiles », ce qui est presque le principe fondamental que posent les partisans de la l'berté fibsoîue, lorsqu'ils disent que chaque nation a ses richesses particulières qu'elle doit développer exclusivement.

Cette idée de la liberté du commerce n'est venue qu'à la Révolution. Elle déborde dans tous les Ecrits le Fénelon. Déjà à Salence « tout y était apporté et ;out en sortait librement ».

La Table sur l'Eglise est la plus longue. Les aperçus nous paraissent manquer d'originalité parce que les idées que défend ici Fénelon sont à peu près unanimement admises aujourd'hui. Au xvii® siècle, elles étaient une nouveauté. Tous les évoques étaient Gallicans, excepté Fénelon. On le vit bien dans la lutte de Louis XiV avec le Pape^ au sujet de la Régale.

Certains historiens ne cessent de dénoncer l'i agé^ rence des Papes dans le domaine temporel des nations. Pourquoi oublient-ils de parler de l'ingérence des laïques et des rois dans le domaine spirituel ? Qui ne connaît le temps qui précéda la lutte des Investitures, la plus triste des époques de l'Histoire de l'Eglise, où les nations, les factions se battaient dans Rome pour imposer leur Pape à eux et le déposer quand il avait cessé de plaire, et quels Papes ! Des enfants de quatorze ans.

Grégoire YII et ses successeurs ont gagné la partie et l'élection des Papes est devenue libre, indépendante des factions politiques. Il a fallu cent vingt ans de luttes pour arriver à ce résultat : de 1069 (concile de Florence) à 1179 (concile de Latran).

Tout le monde sait qu'Innocent III, fort de son autorité, a jeté l'interdit sur la France pour forcer Philippe-Auguste à répudier une femme qui n'était pasi sa femme ; qu'il a frappé l'Angleterre d'interdit pour ramener à la raison Jean sans Terre ; qu'il a excommunié Otton, empereur d'Allemagne, qui avait trompé les espérances du Pape, pour mettre à sa place Frédéric II. Plus tard Innocent IV déposa Frédéric II, qui n'avait pas tenu ses promesses, et à ce moment, comme auparavant depuis que les Papes étaient forts,

forts de leurs arnies spirituelles, tout le monde chrétien se leva pour écraser la puissance de l'Empereur |(i25o) et anéantir les prétentions allemandes sur le gouvernement de Rome.

Mais au Moyen-Age, personne ne contestait ces droits que s'arrogeaient les Papes, de citer en jugement les Rois qui manquaient à leurs devoirs, d'infliger aux Princes scandaleux et incorrigibles des peines spirituelles et de priver de leurs dignités ceux qui persévéraient dans leurs désordres. Ces droits étaient fondés alors sur les Constitutions Politiques des peuples chrétiens. C'était comme cela parce que les peuples voulaient que ce fût comme cela.

Le Moyen-Age, c'était l'époque de la Chrétienté, L'Evangile était la loi des nations et le Pape, le chef naturel et le Père commun de l'humanité.

Les peuples lui avaient donc reconnu le droit de juger les différends, de rappeler les récalcitrants au devoir et de les y contraindre par l'excommunication,

Henri IV et Henri V d'Allemagne, Jean sans Terre d'Angleterre tyrannisaient leurs peuples. Les Papes intervenaient et les peuples saluaient avec reconnaissance leurs décisions.

Ajoutons que les Empereurs juraient au jour de leur sacre de protéger le Pape et d'honorer ses droits. Les grands vassaux de l'empire écrivaient à Henri IV « qu'ils lui avaient juré fidélité, mais à condition qu'il fût Roi pour l'édification et non pour la destruction de l'Eglise de Dieu ».

Et quand les Empereurs persécutaient les Papes, les Papes se défendaient avec leurs armes spirituelles, armes qui n'ont de valeur que dans un pays religieux. Et les vassaux et les peuples abandonnaient le Souverain excommunié.

Ce fut ainsi pendant tout le Moyen-Age, mais cela

cessa sous Boniface VIII. Le monde chrétien est resté

indifférent à l'audace des légistes qui falsifièrent des lettres du Pape en les rendant odieuses, et au geste de Nogaret à Anagni.

Le clergé pris de peur a suivi le Roi. Les cardinaux ont manqué d'énergie et le successeur de Boniface VIII, Clément V, un Français, s'établit à Avignon, il absout Nogaret et a la faiblesse de déclarer quu dans toute cette affaire Philippe le Bel a bien agi.

L'attentat d' Anagni et l'établissement des Papes à Avignon marquent la fin de la puissance des Papes sur le temporel des empires.

L'indépendance politique des Princes fut assurée ; par contre, toute puissance morale capable de servir d'arbitre et de modérateur disparut ; toute force capable de refréner les ambitions et les violences se trouva détruite. Les peuples n'ayant plus aucun recours contre l'arbitraire et la tyrannie des Rois, se vengeront par les révolutions violentes.

Les peuples ont remplacé les Papes pour déposer les Rois. Qui dira que cela a mieux valu et pour les peuples et pour les Rois ?

Le gallicanisme politique est le résultat de la défaite de Boniface VIII. Désormais le Roi est absolument in dépendant dans les affaires temporelles. On dira .{ue cela est très bien. Qu'on se rappelle que l'autorité des Papes s'exerçait pour le plus grand bien des peuples. Elle était une assurance contre la tyrannie des Rois.

L'Eglise de France dépendra maintenant du Roi dans toutes les questions de police extérieure et les légistes ont fait entrer dans la police extérieure tout ce qu'ils ont voulu. La puissance du Roi va devenir

peu à peu absolue et sans limite, grâce aux légistes. C'est la fin de la monarchie tempérée qu'avait connue la grande famille désignée sous le nom de Chrétienté.

Et l'on sait ce qui advint. De la monarchie absolue de Louis XIV est sortie la monarchie arbitraire de Louis XV et l'on sait encore comment cela finit. Les Français ont révisé les droits du Roi, violemment en 1789, AU grand malheur du Roi et du peuple luimême.

Du séjour des Papes à Avignon découle le Gallicanisme financier. Tandis que les Papes (sept Papes français) demeurent à Avignon, le Roi de France parle avec eux et ils s'entendent comme peuvent s'entendre des Français causant ensemble. De là la puissance écrasante du Roi sur le clergé. L'élection des évêques par les chanoines a disparu. Le Roi recommande au Pape les candidats, et les évêques deviennent ses amis et ses fidèles serviteurs.

Le Pape et le Roi se sont encore entendus pour lever des impôts sur les biens du clergé. L'Eglise avait besoin d'argent pour se défendre contre les ennemis, pour ses missions et pour l'entretien des auxiliaires du Pape. On levait donc des impôts qui firent beaucoup crier. Les plaintes atteignaient plus le Pape que le Roi. Le Roi avait le profit et le Pape l'impopularité. La puissance du Roi sur l'Eglise augmentait, l'attachement du clergé au Pape diminuait.

Aussi après le grand schisme d'Occident, Roi et clergé s'unissent pour amoindrir les droits du Pape.

Une loi, portée par le Roi, le clergé et le parlement français, en 1^07 (publiée en i/io8) décrète que le Pape doit respecter les élections aux dignités ecclésiastiques, et qu'il ne doit pas lever de taxes ni d'impôts. C'était une erreur, le Pape a le droit de faire les nominations d'évêques et de recevoir de l'argent pour suffire au

gouvernement de l'Eglise. Le Roi de France a profité du grand schisme pour rompre son entente avec le Pape ; mais le clergé n'a pas gagné à son alliance avec le Roi. Isolé du Pape, il a été bientôt dominé par le Roi.

On appelle cette loi « les libertés de l'Eglise Gallicane ». En réalité ce sont les libertés du Roi et les servitudes de l'Eglise. Le Roi n'a pas respecté les élections et il a chargé les biens de l'Eglise de lourds impôts.

On peut appeler cette loi le Gallicanisme financier, parce qu'elle défend un intérêt d'argent de l'Eglise Gallicane.

Enfin il y a le Gallicanisme dogmatique, issu aussi du grand schisme. Le Concile de Constance pour mettre fin au schisme (6 avril i/jio) a promulgué ^ue le « Concile Général tient ses pouvoirs de Dieu et le Pape lui-même est obligé de lui obéir ».

Par cette loi le Concile a déposé les Papes qui s dressaient en face du Pape de Rome.

Voilà un dogme de l'Eglise Gallicane, et c'est une nouvelle erreur. L'Eglise est une monarchie et non pas une république parlementaire. Saint Pierre A ses successeurs sont chefs de l'Eglise et des Conciles.

C'est la définition du dogme proclamé au Vatican, le i8 juillet 1S70. Le Pape est le chef unique de l'Eglise.

Le Concile de Bàlc (i^Si-i/idg) a, malgré ses bonnes intentions, repris les errements de celui de Constance. Il a proclamé de nouveau le Gallicanisme financier et le gallicanisme dogmatique. Il enlevait ainsi au Pape l'autorité et les ressources indispensables pour gouverner l'Eglise.

La question financière était la plus importante. Les impôts en faveur du Pape étaient nëcefssaires ; mais

ils pesaient au monde chrétien. Pour le bien général, les Papes auraient dû les alléger, ils ne le iîrent pas parce qu'il fallait beaucoup d'argent pour l'administration de l'Eglise et la restauration de Rome.

En i438, le Pape Eugène IV et le Concile de Baie envoyèrent chacun de leur côté des ambassadeurs à Charles VII. De quel côté se mettrait le Roi ? Charles VIT ne s'est mis ni avec le Pape ni avec le Concile. Il s'est mis au-dessus des deux demandeurs. Il a publié un édit réglant la vie de l'Eglise de France. C'est la Pragmatique Sanction de Bourges. Ce sont 'es cécrets de Bâle arrangés au profit, du Roi : supériorité du Concile Général sur le Pape ; suppression des principaux impôts destinés au Pape ; élection des r- êques par les chanoines. Il y eut alors en France des évèques nommés sous le régime de la Pragmatique Sanction et ils étaient Gallicans. La Pragmatique faisait partie de leur religion.

Cependant le Concordat de François P"" et de Léon X porta un coup terrible à îa trop fameuse Pragmatique, puisqu'il fut convenu que le Roi nommerait aux évêchés et que le Pape donnerait la juridiction aux candidats, et surtout que la Pragmatique serait anéantie. Ainsi la France cessait de nier officiellement l'autorité souveraine du Pape dans l'Eglise.

Le Gallicanisme recevait un coup terrible. Le Parlement et le clergé firent opposition au Concordat. A Paris l'enregistrement ne fut accompli que par force (22 mars i5i8). L'opposition du clergé a duré plus d'un siècle, celle des légistes jusqu'à la Révolution.

Au commencement du xvii^ siècle renaît le 'Gallicanisme. Le Roi devient intangible. Préoccupés de réduire en tout l'autorité du Pape, les Parlementaires relisent la Pragmatique Sanction. Richer, docteur en Sorbonne, relit les œuvres de Gerson, homme pieux

et savant mais un des chefs du Concile de Constance, et l'un des fondateurs du Gallicanisme, et chacun de leur côté, Richer et les Parlementaires, retrouvaient la doctrine de la supériorité du Concile sur le Pape (Gallicanisme ecclésiastique). Ils se sont mis à l'ensei gner et parmi les évêques beaucoup ont accepté cette doctrine qui augmentait leur autorité. L'affaire de la Régale amena Louis XIV à publier comme une loi Je l'Etat les deux Gallicanismes.

La Régale désigne des droits que le Roi exerçait dans un diocèse, après la mort d'un évêque jusqu'à la nomination du successeur. C'était d'abord la jouissance des revenus et la nomination à certaines places vacantes.

Le Roi n'exerçait pas partout la Régale. En 1678, les parlements aidant, il voulut l'exercer dans toute la France.

Deux évêques. Pavillon d'Alet et Caulet de Pamiers, refusèrent de se soumettre à une loi nouvelle qui leur paraissait contraire aux droits de leur diocèse : Ae !à bataille de plumes et d'idées.

Innocent XI demanda au Roi de retirer l'édit sur la Régale. Peine perdue. Le pouvoir royal était trop grand dans les affaires ecclésiastiques, trop grand sui les évêques choisis et nommés par la Cour, en vertu du Concordat.

Les évêques réunis à Paris (octobre 1 681 -juin 1682) approuvèrent la conduite du Roi et ils entendirent sans protester un orateur affirmer la doctrine des Parlementaires sur l'autorité religieuse du Roi.

L'orateur appliquait à Louis XIV le mot suivant qui avait été dit des empereurs byzantins : « Le Roi est dans l'armée plus que général, dans le royaume plus qu'empereur, dans l'Eglise plus que prêtre » ; et le 19 mars 1682, l'assemblée du clergé a proclan^ ks

deux Gallicanismes, politique et dogmatique, dans les formules désignées sous le nom de « quatre articles », rédigés par Bossuet : le Roi est absolument indépen^ dant du Pape en politique ; le Concile Général fst supérieur au Pape. « Le Roi avant tout », telle fst la devise qu'on peut donner à beaucoup d'évêques de l'assemblée de 1682.

Bossuet a dominé cette réunion d'évêques. Il a prononcé à l'ouverture le magnijBque discours sur VUnité de l'Eglise ; et il a empêché le vote de déclarations encore plus dangereuses que celles qui ont été publiées. Il a erré cette fois ; mais mettons-le à part, et bien haut au-dessus de ces évêques à genoux devant Louis XÏV.

Et pour continuer cette courte histoire du Gallicanisme, jusqu'à la fin du xvn® siècle, rappelons que, après onze ans de rupture entre le Pape et la France, causée par la déclaration de 1682, le Roi, qui ne voulait pas de schisme, fît casser l'Edit de 1682. L'enseignement des quatre articles cessait d'être obligatoire en France. Les théologiens pouvaient enseigner ou non les doctrines gallicanes. En sonrime, les quatre articles demeuraient, et cela continua le malaise entre Rome et la France.

Ce que pensait le Duc de Boursrogne de cette ingérence du pouvoir dans les affaires de l'Eglise ? Il était l'élève de Fénelon, et c'est tout dire.

Que l'on relise la Table sur l'Eglise. En face des Parleinents Gallicans, Fénelon proclame l'indépendance de l'Eglise à l'égard du pouvoir civil. Il se prononce pour l'indépendance des deux pouvoirs, dans leur domaine respectif, et pour la nécessité non

moins absolue d'un mutuel concours du Prince pour la défense de la foi et de l'Eglise pour affermir l'Etat. Il disait dans le discours pour le sacre de l'Electeur de Cologne cette parole qui ne peut être comprise que si l'on remonte très loin avant Louis XIV, avant les légistes, avant Charlemagne, jusqu'aux premiers siècles :

« Que les Princes ne se flattent pas jusqu'à croire que l'Eglise tomberait s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout- Puissant la porterait lui-même... Quelque besoin .^ue l'Eglise ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté ».

Fénelon va jusqu'à approuver les Libertés Gallicanes dans le passé ; mais, dans le présent, il n'y voit qu'une extension du despotisme royal : « Rome a usé autrefois d'un pouvoir fort arbitraire, mais ses entreprises sont fort diminuées. Maintenant, ces entreprises viennent de la puissance séculière ; liberté à l'égard du Pape ; servitudes à l'égard du Roi. Les laïques dominent les évêques. Abus de l'appel :omme d'abus ; abus de vouloir que les laïques examinent les bulles sur la foi ». Demain, le Parlement, au nom du Gallicanisme Politique, refusera de reconnaître la Bulle Unigenitus.

Le Duc de Bourgogne avait compris. Il proclame l'indépendance des deux pouvoirs, et indique comment ils doivent se soutenir l'un l'autre.

« L'ignorance et les passions des hommes ont bien pu tenter de confondre ces principes, mais l'ignorance et les passions humaines n'ont qu'un temps, après lequel la vérité reprend ses droits...

» Le Sauveur du monde a parlé assez clairement

liE DAUPHIN

qpiand il a dit : « Mon royaume n'est pas de ce mon- » de ; rendez à César ce qui est à César... »

)) Le Sacerdoce ne peut done pas s'approprier un droit que son fondateur ne lui a pas donné, mais ce serait calomnier l'Eglise que de lui attribuer, comme un sentiment qu'elle avoue, un préjugé mis en avant par ignorance ou l'ambition de quelques particuliers ; de même que ce serait rendre peu de justice à l'empire que de dire qu'il est l'oppresseur du Sacerdoce, parce que quelques souverains, en certaines circonstances, ont voulu porter la main à l'encensoir et soumettre 'à leur autorité des matières qui ressortissent de leur nature au tribunal ecclésiastique (i) ».

Le Gallicanisme est mort, et aussi ses ardentes et vives discussions. Les chrétiens de France, et les évêques à leur tête, ont pris à Fénelon la forme de son catholicisme. Rome est la source de leur. foi et le repos de leur cœur.

Le Duc de Bourgogne aurait travaillé à ce retour au centre de la religion. Il aurait empêché le Bégent, l'ami des Jansénistes et le favori des parlementaires gallicans.

L'on n'aurait pas vu l'ingérence scandaleuse des Parlements dans les affaires de conscience, dans l'administration des sacrements, dans l'observance de la discipline ecclésiastique. Tout le xvm^ siècle est rempli de ces luttes religieuses. Aussi, Montesquieu ne craignait pas de dire : « Je ne veux pas censurer des magistrats si sages, mais nous laissons à décider jusqu'à quel point la constitution peut en être changée ».

Et cela préparait la violente tempête qui renversa l'édifice social à la fin du siècle.

(i) Proyart, I, 280.

Telles sont ces Tables de Chaulnes que le Duc da| Chevreuse rapporta au Duc de Bourgogne, devenu Dauphin, en novembre 1711.

Le Prince était capable d'entendre ce langage. Son esprit avait grandi dans l'étude et dans le malheur. Quelques-uns de ces plans étaient inapplicables. Fénelon a pu se laisser entraîner quelquefois par son imagination, ou mieux par la répulsion que lui inspirait le gouvernement de Louis XIV ; mais nul ne contestera l'esprit ardent, généreux, vraiment épris du bien public, qui s'y découvre à chaque ligne.

Ce qui frappe le plus, c'est le jugement qu'il a porté sur l'état de la monarchie française à la fin de ce long règne. Tout est debout encore, et Fénelon voit le péril. Bossuet est mort sans avoir douté de la pérennité du pouvoir monarchique. Fénelon plus perspicace a deviné ce qu'avait de fragile ce gouvernement absolu. Il a compris que Richelieu. Mazarin, Louis XIV, ont d'abord ébranlé, puis détruit l'ancienne constitution monarchique et préparé « une révolution violente ».

Pour réparer le passé, pour consolider le présent, il cherche à modeler notre droit public sur un type moins imparfait, et surtout à tempérer le pouvoir royal en restaurant l'aristocratie, oeuvre difficile, mais encore praticable au commencement du xviii* siècle.

Le peuple, même à la fin du règne de Louis XIV, aimait ses rois, et la monarchie avait encore assez de force et de prestige pour se transformer elle-même et opérer avec une sage lenteur des réformes qui 'ui auraient épargné la catastrophe de Quatre-vingttreize.

La partie chimérique qu'on trouve dans ces vues politiques fût restée à l'état idéal devant les nécessités de la réalité. — Quel est donc le réformateur qui n'a rien rêvé au delà du possible, ou quel est même l'homme d'Etat qui n'a jamais rien tenté que de faisable ? — et tout le bien pratique qui est immense eût été accompli.

Fénelon comptait sur le Duc de Bourgogne pour accomplir cette tâche délicate et difficile, mais nécessaire. Ces espérances étaient fondées. En politique comme en religion, l'élève avait compris la leçon du maître.

Un grand avenir était encore réservé à la France, si dès 1715 elle avait fait, de concert avec un tel Roi, sa réforme ; si, remontant alors aux sources les plus pures de la vie nationale, elle avait ressaisi, développé, perfectionné ses institutions représentatives.

Chimérique en politique, Fénelon ? Qui le croira ? Quand ses ennemis mêmes s'inclinent devant ie « sens du réel » de l'Archevêque de Cambrai. « Ce qui n'est pas douteux, conclut Brunetièrc, qui n'aime pas Fénelon, c'est que, en même temps que d'un sincère et vif désir du bien public, les Ecrits Politiques de Fénelon témoignent d'un remarquable sens pratique. A lire de près les textes originaux, il est impossible de méconnaître qu'il y eut positivement, dans l'Archevêque de Cambrai, des parties de l'homme d'Etat... et qu'il n'eût pas été certainement un ministre médiocre (i).

Le Duc de Bourgogne pouvait suivre la direction de Fénelon au grand profit de la France.

(i) Bévue des Deux Mondes, i®"" septembre i88/t.

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