‹ Le Duc de Bourgogne, 1682-1712Chapitre 23 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

liES ÉCRITS BU DAÏJFMÏ]?^

En 1860, un érudit et un historien, Paul Mesnard, découvrit, a la Bibliothèque Nationale, un manuscrit : « Projets de Gouvernement résolus par M. le Duc de Bourgogne, Dauphin, après y avoir bien mûrement pensé », sans nom d'auteur (i).

Paul Mesnard « savait lire ». Savoir lire, ce n^st pas seulement savoir son alphabet, mais c'est connaître le caractèi'e de l'écrivain qu'on lit et qu'on n'a pas vu. Cet écrivain est-il sincère, honnête et savant ? Mérite-t-il confiance ou non ? Pour des motifs très différents, certains auteurs ont i'air d'être sincères, honnêtes et savants, et ils ne le sont pas >:n réalité. Ils n'ont que les apparences ou le nasque de la sincérité et de l'honnêteté. Savoir lire, c'est écarter ces apparences et regarder ce qui se cache dessous ; c'est leur enlever leur masque. Cet art de lire ainsi, s'appelle critique, mot qui veut dire jugement ou discernement du vrai et du faux. C'est un art difficile et dangereux, mais nécessaire ; c'est la

(i) Projets de Gouvernement du Duc de Bourgogne, Dauphin, Hachette, 1860,

critique qui a prouvé que la prétendue Pragmatique de Saint Louis n'est pas de lui.

Paul Mesnard « saA'ait lire ». Il ne fut pas dupe du titre. Il nous raconte, dans une magnifique et abondante Introduction à ce manuscrit qu'il édita, qu'à mesure qu'il lisait, un nom revenait constamment 5 sa mémoire ; et, non seulement un nom, mais des idées déjà connues. Le style trahissait aussi son auteur, c'était Saint-Simon ; et les idées des « Projets de Gouvernement », c'étaient les idées des « Mémoires » du Fameux Duc et Pair,

Paul Mesnard prouve cela très abondamment dans son Introduction de plus de cent pages, d'une profondeur de critique qui révèle un historien habitué à se mesurer avec les textes. Il suffira de donner de brèves indications.

Toutes les réformes que Saint-Simon appelle de ses A^œux dans les Mémoires ont place dans ses Projets de Gouvernement. Et la conformité est aussi frappante dans les points importants que dans les détails.

Quelques exemples de cette conformité :

Le trait le plus saillant des « Projets. » est la subs- m titution du ffouvernement des Conseils à celui des " Ministères. Sans doute ce n'était point là un dessein particulier â Saint-Simon. Ce chaneement avait toujours été dans la pensée du Duc de Bourgogne, et ton? ses confidents et tous ses meilleurs conseillers polr tiques lui suggérèrent l'idée de cette réforme. Che-, vreuse en avait développé le plan à Saint-Simon, en 1709, qui de son côté l'avait conçu et rédigé. Beauvilliers y adhérait. Fénelon le recommandait, l'abbé de • Saint-Pierre avait eu les mêmes vues dix ans aupara-j vant. L'idée était dans l'air ; mais, dans la constitution de ces Conseils, telle que la règlent les Projet

de Gouvernement, bien des traits signalent et trahissent Saint-Simon.

On sait que son véritable dessein, tel qu'il le découvre dans ses Mémoires, était « de mettre la noblesse dans les Ministères, au dépens de la Robe et de la Plume, et de conduire sagement les choses par degré et selon les occuiTences, pour que peu à peu cette roture perdît toutes les administrations qui ne sont pas de pure judicature, et que les Seigneurs et toute la noblesse fussent peu à peu substitués à tous leurs emplois ».

Ce dessein n'est pas moins manifeste dans l'organisation que les Projets donnent aux Conseils, Là, en effet, le Conseil d'Etat, « qui est le seul suprême », est, sans parler du Roi, composé de cinq membres, qui seuls doivent porter le nom de Ministres d'Etat, et pas un de ces cinq ministres u ne doit être de robe, ni de plume, ni en avoir été ». Et ainsi des autres Conseils.

Le Duc de Bourgogne aimait la noblesse," et il voulait la tirer de l'abaissement où Louis XIV l'avait tenue. L'avis de Fénelon et sans doute aussi des Ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, était favorable à ce projet de raviver l'éclat obscurci de la haute noblesse. Mais il n'y avait que Saint-Simon qui pût se proposer de remettre toute l'administration entre les mains des ducs et pairs.

Il faut encore reconnaître Saint-Simon à ce débordement d'indignation, de haine et de mépris contre la puissance des Secrétaires d'Etat et du Contrôleur général. Il veut « les dépouiller de toutes les plumes étrangères que ces oiseaux de proie ont arrachées à tous et partout, et ne leur laisser que leur naturel plumage ».

Et dans les Projets, comme dans les Mémoires,

c'est la même guerre déclarée aux bâtards, aux princes étrangers, aux Cardinaux français, « le poison du Cardinalat, la lèpre des Cardinaux français... ». L|l encore l'auteur se trahit.

Saint-Simon est un Gallican, et il le dit très clair et très net. Les précautions défiantes à prendre contre la Cour de Rome sont énergiquement recommandées en plusieurs passages des Projets. « Aucun ecclésiastique régulier ou séculier n'aura commerce avec le nonce du Pape, le nonce en France n'est rien qu'ambassadeur ».

C'est encore pour soustraire le clergé de France au joug ultramontain et ôter à la Cour de Rome un de ses plus puissants moyens de domination sur le clergé, que Saint-Simon songe à supprimer les cardinaux français. Et pourquoi ? « C'est que, dit-il, un cardinal français est, en France, l'homme du Pape contre le Roi, l'Etat et l'Eglise de France. »

Le Duc de Bourgogne n'avait pas cette haine des cardinaux. Les plans concertés par Fénelon et Chevreuse étaient très explicites sur cette question : « Ne rien faire de général sans se concerter avec le nonce du Pape et sans en faire parler à Rome par un cardinal français... Ne nommer au Pape, pour le cardinalat, que des hommes doctes, pieux, qui résident souvent à Rome (i) ».

Et que dit l'auteur des Projets des dettes du Roi ? Il déclare le successeur libre des engagements du prédécesseur. Il veut guérir la lèpre des impôts par le remède violent de la banqueroute, mais laisser agir les Etats Généraux pour se décharger sur eux de la haine des sujets.

Et c'est l'expédient malheureux que Saint-Simon

(i) Plans de Gouvernement : VEglise.

préconise dans ses Mémoires, Mettre en regard deux horribles iniquités, reculer devant l'une comme devant l'autre ; puis, dans cette cruelle alternative, laisser le choix aux députés de la nation, avec l'espoir qu'ils préféreront la banqueroute ; comment, à cette manière de traiter la question, à cette marche d'abord timide et scrupuleuse, puis bientôt découverte et décidée, à cette argumentation étrange, à cette doctrine que tout engagement pris par le Roi est nul pour son successeur, comment reconnaître le pieux et droit et juste Duc de Bourgogne, et comment ne pas reconnaître Saint-Simon ?

Et l'exacte conformité se remarque dans les matières de moindre importance.

Les Projets de Gouvernement sont de Saint-Simon. Mais, comment Saint-Simon a-t-il eu la hardiesse de commettre ce faux ? Comment le fameux Duc et Pair en vint-il à écrire ces Projets de Gouvernement ?

Saint-Simon, surtout depuis la mort de Monseigneur, vivait dans la société du Duc de Bourgogne ; il aimait à converser avec ce Prince, qui était luimême curieux de s'instruire, dont la tête était remplie des plus beaux desseins pour l'avenir de la France.

Le fameux Duc et Pair, si jaloux de ses droits de pairie avait cru comprendre, dans une conversation, que le Prince entrait dans ses vues pour le rétablissement des prérogatives ducales, bien amoindries pendant le règne de Louis XIV. Il n'en fallait pas plus pour le rendre heureux. Aussi grande fut la joie de Saint-Simon quand, pour la première fois, le Dauphin l'envoya chercher, pour avoir avec lui un entretien secret. Il ne consacre pas moins de tro:-. pages à cette entrevue.

« Il est difficile d'exprimer, ajoute- i-il, tout ce q;- "

je sentis en sortant d'avec le Dauphin. Un magnifique et prochain avenir s'ouvrait devant moi. Je vis un prince pieux, juste, débonnaire, éclairé, et qui cherchait à le devenir de plus en plus, et l'inutilité avec lui, du futile, pièce toujours si principale avec ces personnes-là... Je goûtai délicieusement une confiance si précieuse et si pleine, dès la première occasion d'un tête-à-tête, sur les matières les plus capitales. Je connus avec certitude un changement de gouvernement par principes. J'aperçus sans chimères la chute des marteaiix de l'Etat et des tout-puissants ennemis des seigneurs et de la noblesse qu'ils avaient mise en poudre à leurs pieds, et qui, ranimée d'un souffle de la bouche de ce Prince devenu Roi, reprendrait son ordre, son état et son rang et ferait entrer les autres dans leur situation naturelle... Je sentis donc toute la douceur de cette perspective et de la délivrance d'une servitude qui m'était secrètement insupportable et dont l'impatience perçait souvent malgré moi (i) ».

Les entretiens secrets continuèrent, soit à Marly, soit à Versailles, soit à Fontainebleau. Un jour, cependant, les deux interlocuteurs furent surpris par la Duchesse de Bourgogne, qui en manifesta quelque i étonnement ; mais, la jeune Dauphine savait garder un secret et rien ne transpira. îl est probable, ajoute son dernier historien, le Comte d'Haussonville (2), que quelques années auparavant, elle en aurait parlé et bavardé ; mais « les épreuves l'avaient formée, elle^ savait se taire, vertu assez rare chez les femmes, à en croire le bon La Fontaine, elle était mûre pour êtréj Reine ».

(i) Saint-Simon. VI. i3o.

(2) La Duchesse de Bourgogne, IV, liig.

Voilà les entretiens que Saint-Simon transcrivit quelques années plus tard, de sa plume alerte, avec cette imagination qui embçllit les choses et qui souvent les défigure au profit des sentiments personnels.

Paul Mesnard croit que la rédaction doit se placer entre mars 1714 et 1715.

Les Plans de Gouvernement n'ont pas été écrits sous la dictée du Duc de Bourgogne, comme voudrait le faire croire Saint-Simon. Ce sont des souvenirs, et il est permis de se demander si ces souvenirs sont exacts. Rappellent-ils la pensée du Prince ? Ne seraitce pas plutôt les propres idées du fameux Duc et Pair, mises sous l'autorité d'un nom qu'une mort prématurée avait grandi et même rendu populaire ?

D'autres auteurs ont mis leurs Projets de réforme sous l'autorité du Duc de Bourgogne : Vauban, Boulainvilliers, l'abbé de Saint-Pierre. Quant à Saint- Simon, comment croire que tant de questions aient pu être résolues dans quelques conversations, si fréquentes qu'elles aient été, telles qu'elles apparaissent dans le volumineux manuscrit découvert à la Bibliothèque Nationale P

Et quelles questions ? Constitution et administration intérieure du royaume, au point de vue de la guerre, de la marine, de la justice, des impôts, des relations avec l'Eglise et avec Rome, et surtout points d'étiquette et de protocole, jusqu'aux sièges des ministres et les armoiries des évêques, jusqu'à la forme du bonnet des présidents à mortier.

Et toutes ces questions ont été discutées et résolues en neuf mois, entre la mort de Monseigneur et celle du Duc de Bourgogne. Qui croira cela ?

Quel but poursuivait donc Saint-Simon en composant ces Plans de Gouvernement ? Il est possible de le démêler.

Quand Saint-Simon écrivait ces pages, le Duc de Bourgogne était mort et le Roi mourait lentement. L'héritier du trône était un enfant sous le nom duquel le Duc d'Orléans régnerait. Or, Saint-Simon entretenait des relations intimes avec le futur Régent, si différent cependant par les mœurs et par l'irréligion de ses propres sentiments.

Il comptait, et cela fut, entrer dans les conseils du Régent. Et comme il avait toujours pensé que l'Etat avait besoin de réformes, il préparait ses batteries pour être prêt à l'attaque. Pour faire accepter ces projets par le Régent et par l'opinion publique, il les couvrait de l'autorité d'un Prince dont la mort avait excité tant de regrets, et sur qui l'on comptait pour panser les blessures de la France et la guérir de ses maux.

N'exagérons rien. Si ces Projets de Gouvernement, rédigés minutieusement par Saint-Simon, ne sont pas du Duc de Bourgogne lui-même, il est certain qu'ils ont été soumis au Prince, qui ne les avait pas désapprouvés, et môme en avait approuvé quelques-uns.

Que disent-ils ? A les parcourir, on peut surprendre en phisieurs endroits la pensée du Duc de Bourgogne.

D'abord — et cela hantait, empoisonnait la vie de Saint-Simon — la dignité de Duc et Pair avait éié peu à peu diminuée, et Saint-Simon en parla tout de suite au Dauphin.

Le Prince parut goûter les raisons que lui apportait Saint-Simon pour le rétablissement de cette; dignité, et il le pria de rédiger un Mémoire oh seraient énumérées les pertes que la dignité de Duc Pair avait subies, et les usurpations dont elle avaî| été victime, avec l'indication des remèdes à porte aux unes et aux autres.

Saint-Simon nous dit sa joie après un pareil entretien : « La confiance d'un Dauphin juste, éclairé, si près du trône, et qui y participait déjà, ne me laissait rien à désirer pour la satisfaction présente, ni pour les espérances. Le bonheur et la règle de l'Etat, et après, le renouvellement de notre dignité, avaient été dans tous les temps de ma vie, l'objet le plus ardent de mes désirs qui laissaient loin derrière celui de ma fortune. Je rencontrais tous ces objets dans ïe Dauphin (i) ».

Et Saint-Simon écrivit le long mémoire : Etat des changements arrivés à la dignité de Duc et Pair de France. Il y est question surtout do préséance, de tabourets, de carreaux, de bonnets, de housses, de manteaux, et point du tout des véritables prérogatives des Ducs et Pairs qui auraient dii être la participation aux affaires publiques. On aime à penser que le Prince sourit de la futilité de ces pages et qu'il avait d'autres idées sur le rétablissement des Ducs et Pairs dans leurs dignités.

Il fut question encore des bâtards dans ces conversations entre le Duc de Bourgogne et Saint-Simon. Notre Duc et Pair ne voyait pas sans gémir la situation que Louis XIV avait faite (( aux enfants du double adultère ».

Là-dessus il se trouvait en parfaite conformité avec le Dauphin, et il est possible que soient vrais les sentiments rapportés par l'auteur du fameux Mémoire, et vraisemblables les paroles qui les traduisaient, a C'est un grand malheur, dit le Prince, d'avoir de ces sortes d'enfants. Jusqu'ici Dieu me fait la grâce d'être éloigné de cette route ; il ne faut pas s'en élever. Je ne sais ce qui m'arrivera dans la suite. Je puis tom-

(i) Saint-Simon, VI, iSg.

ber dans toutes sortes de désordres, je prie Dieu de m'en préserver ; mais je crois que si j'avais des bâtards, je me garderais bien de les élever de la sorte, et même de les reconnaître. Mais c'est un sentiment que j'ai à présent par la grâce que Dieu me fait ; comme on n'est pas sûr de la mériter et de l'avoir toujours, il faut au moins se brider là-dessus, de telle sorte qu'on ne puisse plus tomber dans ces inconvénients (j) ».

Nous reconnaissons noire Prince dans ces paroles humbles et élevées, et son règne eût mis certainement fin à la scandaleuse situation que Louis XIV avait faite aux bâtards.

Sur d'autres points encore, le Duc de Bourgogne et Saint-Simon pouvaient se trouver d'accord. Il est certain que les conversations portaient souvent sur d'importantes matières ; mais il est bien difficile de croire que le Prince se soit asservi aux idées de l'irritable Duc et Pair. Saint-Simon ne craint pas d'avancer que le Duc de Bourgogne n'adoptait pas toujours ses points de vue.

{( Le discernement de ce Prince, dit-il, n'était point asservi ; mais, comme l'abeille, il recueillait la plus parfaite substance des plus belles et des meilleures fleurs. Il tâchait à connaître les hommes, à tirer d'eux les instructions et les lumières qu'il pouvait espérer. Il conférait quelquefois; mais rarement, avec quelques-uns... J'étais le seul qui eusse ses derrièies libres et fréquents, soit de sa part, ou de la mienne. Là, il découvrait son âme et pour le présent et pour l'avenir avec confiance, et toutefois avec sagesse, avec retenue, avec discrétion. Il se laissait aller sur les plans qu'il croyait nécessaires ; il se livrait sur

(i) Saint-Simon, VI, i38.

les choses générales, il se retenait sur les pai'ticulières, et plus encore sur les particuliers ; mais, comme il voulait, sur cela même, tirer de moi tout ce qui pouvait lui servir, je lui donnais adroitement lieu à des échappées, et souvent avec succès, par la confiance qu'il avait prise en moi de plus en plus (i) ».

C'est bien cela. Et, pour en finir avec ces Plans de Gouvernement, nous citerons la conclusion du Comte d'Haussonville, qui a bien dégagé la part des deux interlocuteurs dans la rédaction de ces entretiens secrets :

« Pour nous servir d'une locution familière, le Prince le faisait causer ; il tirait de lui des renseignements, des aperçus, des indications, mais ne s'y asservissait pas. Il tombait d'accord sur les idées générales^ mais se réservait sur les particulières. Et cet aveu vient, après coup, enlever toute valeur «t toute autorité au titre que Saint-Simon donnait au Mémoire préparé par lui ; car ce mémoire ne contient pas seulement des idées générales, mais tranche, jusque dans le plus minime détail, une foule de questions particulières (2) ».

Lés Projets de Gouvernement ne sont pas du Duc de Bourgogne ; ils sont de Saint-Simon. Le Prince avait subi, et il subissait encore, une influence -autrement puissante, celle de Fénelon.

Quand on a étudié la Politique de Fénelon et que l'on parcourt les fragments que Proyart nous a conservés des Ecrits du Prince, il est impossible de ne

(i) Saint-Simon, VI, 244.

(2) D'HaussonAdlle, La Duchesse de Bourgogne, TV, 278.

pas y trouver les mêmes maximes, les mêmes sentiments. Le maître avait laissé une profonde em preinte de sa pensée dans l'âme du disciple. Pour emprunter les paroles de Fénelon lui-même, les conseils de Mentor « s'étaient gravés dans le coeur de Télémaque, comme un savant sculpteur imprime les traits qu'il veut sur le marbre ».

Sans doute, le Duc de Bourgogne aurait peut-être modifié les Tables de Chaulnes, qui ne devaient d'ailleurs lui être proposées que comme objet d'examen et de discussion ; mais croyons bien qu'il ne se serait pas écarté beaucoup des règles de gouvernement qui y sont tracées. Nous avons bien là un abrégé des résolutions qu'il se proposait d'exécuter.

Le Duc de Bourgogne avait un autre guide jne les Tables de Chaulnes, pour orienter sa conscience de Roi. C'était un petit livret dont la gai'de était confiée au Duc de Beauvilîiers, dans la crainte d'une indiscrétion : VExarnen de Conscience sar les Devoirs d'un Roi.

Cette pièce, un peu déclamatoire dans la forme, est une sorte de discours, sous forme d'interrogations, au Duc de Bourgogne devenu Roi. Il ne s'agit plus de la morale banale — si l'on veut qu'elle soit banale — du Télémaque ; c'est une vraie morale politique, concrète ; ce sont des conseils pressants.

Fénelon embrasse tous les actes et toutes les pensées possibles d'un Roi. Le but principal de l'auteur est visiblement d'inspirer à son royal lecteur un sentiment profond de la grandeur de la tâche qu'il aurait à remplir. Il ne s'agit plus ici de théories générales. Fénelon met le Prince aux prises avec le problème tel qu'il doit un jour le résoudre.

« Avez-vous étudié la vraie forme du gouvernement de votre rovaume P... Avez-vous étudié les lois

fondamentales et les coutumes qui ont force de loi pour le gouvernement général de votre nation ?... Avez-vous cherché, sans vous flatter, quelles sont les bornes de votre autorité ? Savez-vous par quelles formes le royaume s'est gouverné sous les diverses races, ce qu'étaient les anciens Parlements et les Etats Généraux qui leur ont succédé ?... Croyez- vous que Dieu souffre que vous régniez, si vous régnez, sans être instruit de ce qui doit borner et régler votre puissance ? »

Et comme la justice est le fondement des Etats, plus encore que la liberté, VExamen de Conscience est une longue suite de questions sur la manière dont un Roi s'acquitte de ses devoirs envers la justice.

« Avez-vous eu soin de faire délivrer chaque galérien d'abord après le terme réglé par la justice pour sa punition ? L'état de ces hommes est affreux, rien n'est plus inhumain que de le prolonger au delà du terme. Ne dites point qu'on manquerait d'hommes pour la chiourme si on observait cette justice : la justice est préférable à la chiourme ».

)) N'avez-vous rien pris à aucun de vos sujets par pure autorité et contre les règles ?... N'avez-vous point toléré des injustices, lors même que vous vous êtes abstenu d'en faire ?... Avez-vous choisi, avec assez de soin, toutes les personnes que vous avez mises en autorité, les intendants, les gouverneurs ?... »

Et le violent réquisitoire continue. Qu'on ne dise plus que Fénelon a flatté son élève. Jamais parole plus sévère ne retentit aux oreilles d'un puissant, du monarqxie de demain. Fénelon se tient devant le jeune Prince avec l'Evangile dans sa main, et lui montre l'exemplaire qu'il doit imiter.

« On croit voir, dit le Cardinal Maury, l'huma-

nité s'asseoir avec la religion aux côtés du Prince pour lui inspirer de concert toute la délicatesse de conscience que l'Evangile exige d'un Roi ; pour lui révéler... tous les jugements de Dieu et des hommes qu'il doit prévenir... tous les conseils de la véritable gloire qu'il doit ambitionner et toutes les règles de la morale qu'il doit suivre, s'il veut rendre les peuples heureux. »

Les esprits, assombris par les dernières années si tristes d'un règne qui avait été si brillant, se tournaient vers le jeune Prince comme vers l'aube d'un nouveau jour. Ils ignoraient de quels radieux et féconds espoirs cette aube était la promesse ; mais leur instinct les guidait heureusement.

Le Prince jetait les fondements d'un nouveau règne, et lui aussi écrivait ses Plans de Gouverne ment.

Il connaissait l'état de la France « comme le parc de Versailles ». Nous nous souvenons qu'à dix-sept ans, il avait demandé à chaque Intendant de lui fournir un Mémoire détaillé sur l'état de sa province, et il avait dépouillé les quarante-deux in-folio qui formaient les réponses à son enquête.

Il ne rejetait jamais les Mémoires que les particu- ^ liers lui adressaient du fond des provinces. « QuandB il n'y aurait, disait-il, qu'une seule observation judi- ™ cieuse dans un volume entier de spéculations chimériques, on ne doit pas regretter le temps qu'on a passé à le lire (i) ».

Aussi, grand était le nombre des réformateurs

(i) Proyart, I, 278.

improvisés qui s'adressaient à lui. Chacun sentait bien que le système politique de Louis XIV ne survivrait pas au grand Roi. « Il n'y avait plus d'huile dans la lampe, écrivait Boisguilbert, dans son Détail de la France, et chacun essayait d'en renouveler la provision ».

Et cependant le Duc de Bourgogne sentait s'approcher avec terreur les jours de la puissance. Il serait donc demain, dans quelques jours peut-être, le soutien de cette belle monarchie qui avait créé la France, mais qui allait à sa ruine s'il n'en devenait pas le réformateur.

Le pouvoir absolu, loin de lui causer de l'enivrement, lui donnait presque de l'effroi. La pensée des soucis, des devoirs, des responsabilités de la royauté, l'entretenait dans un état de tremblement.

Quand il parle de la condition des rois, sa plume tremble d'émotion.

« De tous les hommes, écrit-il, qui composent une nation, le plus à plaindre et celui qu'on plaint le moins,, c'est le Souverain. Il a toutes les incommodités de la grandeur, sans pouvoir presque en goûter les agréments ; il est, au milieu de ses sujets, celui qui a le moins de liberté, le moins de tranquillité, le moins de ces moments oii il puisse se reposer dans une joie douce et pure... Toute sa vie se passe dans un tourbillon d'affaires ; elle n'est qu'un cercle de représentations gênantes, de soins inquiétants, de travaux pénibles, de sollicitudes accablantes. Souvent, il voit échouer ses projets les plus concertés. Ce qu'il avait disposé pour le bien tourne à mal ; et les plus fâcheux revers lui viennent de l'endroit même d'oii il se promettait les succès les plus flatteurs. Le Peuple, touché du mal qu'il souffre, ignore les mesures que le Souverain avait prises pour

le prévenir et les soins qu'il se donne pour y met tre fin. II dispose des grands emplois et des places importantes. Il veut pourvoir le mérite, il est trompé. Il se proposait de faire un heureux, il a fait dix mécontents et un ingrat.

» Le Souverain a des palais et des richesses, mais des palais qu'il ne connaît pas et des richesses dont il ne jouit pas. Il est, par la nécessité de sa condition, ce que Saint Paul veut que le chrétien soit par vertu ; il a tout et ne possède rien. Il est, à proprement parler, moins riche que le moindre de ses sujets, parce que tous les besoins de l'Etat sont ses besoins, et qu'ils surpassent toujours sa fortune. Un père de famille n'est jamais riche quand ses revenus ne suffisent point pour la subsistance de ses enfants. Un Roi père est vraiment indigent de toute l'indigence de ses sujets (i) ».

N'y a-t-il pas là comme un écho des plaintes de Télémaque ?

« L'état du Roi est bien malheureux ; il est l'esclave de tous ceux auxquels il paraît commander ; il est fait pour eux ; il se doit tout entier à eux ; il est chargé de tous leurs besoins ; il est l'homme de tout le peuple et de chacun en particulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses, qu'il les corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il paraît avoir n'est pas la sienne ; il ne peut rien faire, ni pour sa gloire, ni pour son plaisir ; son autorité est celle des lois ; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler, il n'est que le défenseur des lois pour les maintenir ; il est l'homme le moins libre et le moins tranquille

(i) Proyart, II, 35.

de son royaume. C'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la. félicité publique (i) ».

Mais comment le Prince entendait-il organiser ce pouvoir qu'il désirait exercer avec justice et dans l'intérêt du peuple ? Il connaissait l'écueil du pouvoir royal, qui est ce qu'il appelait lui-même « la tyrannie » ; il avait lu, dans la Politique tirée de l'Ecriture Sainte, que le pouvoir absolu n'est pas le pouvoir arbitraire, et il était trop bon disciple de Fénelon pour ne pas penser comme son maître sur le despotisme.

Il avait entendu ces fortes paroles : « Quand les Rois s'accoutument à ne connaître plus d'autres lois que leurs volontés absolues, et qu'ils ne mettent plus de frein à leurs passions, ils peuvent tout ; mais, à force de tout pouvoir, ils sapent les fondements de leur puissance... Rien ne menace tant d'une chute funeste qu'une autorité qu'on pousse trop loin ; elle est semblable à un arc trop tendu, qui se rompt enfin tout à coup si on ne le relâche ; mais, qui est-ce qui osera le relâcher ? (2) ».

Saint-Simon nous dit bien que le Prince était « ami des Etats Généraux ». Dès cette époque, oîj la machine de l'Etat commençait à craqaer, les réformateurs considéraient la convocation des Etats Généraux comme un remède aux difficultés intérieures dans lesquelles se débattait le pays.

C'est 'à cela que pensait Fénelon quand il demandait au Roi, dans une lettre fameuse, « de se ressouvenir de la vraie forme du royaume et de tempérer le despotisme, cause de tous nos maux (3) ».

(i) Télémaque, Livre XVIII, p. /io6.

(3) Id., Livre XVII, p. 87/1.

(3) Œuvres Complètes, VII, 3a3.

Comment le Prince aurait-il compris cette amitié ? Saint-Simon ne voyait, dans les Assemblées, qu'une piperie pour la multitude ignorante, « qui croit les Etats Généraux revêtus d'un grand pouvoir, tandis que le moindre nombre est instruit qu'ils n'ont aucun pouvoir par leur nature ». Il n'admettait pas que les Etats Généraux pussent devenir un ressort habituel de gouvernement,

Fénelon avait d'autres idées, qu'il expose dans les Tables de Chaulnes. Il reconnaît aux Etats Généraux le droit de délibérer « sur les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires » ; et aussi d'étendre « par voie de représentations » leurs délibérations « sur toutes les matières de justice, de police, de finance, de guerre, d'alliances et de négociations, de paix, d'agriculture, de commerce (i) ».

Les Etats Généraux pouvaient délibérer aussi longtemps qu'ils le jugeaient nécessaire ; et avec de» attributions aussi étendues ils seraient devenus une institution permanente.

Le Duc de Bourgogne aurait-il suivi Fénelon aussi loin ?

Proyart nous rapporte du Prince quelques paroles dédaigneuses à l'égard des assemblées. Faut-il croire qu'il eût hésité à associer les Etats Généraux à son administration ? Mais Saint-Simon nous rapporte que le Prince <( se serait plu dans le sein de sa nation rassemblée (2) ».

Nous nous débattons dans l'obscurité. C'est que sur quelques-unes des réformes dont on savait le Duc de Bourgogne occupé, les fragments de ses Ecrits sont fort incomplets.

(i) Œuvres Ckimplètes, VII, a33.

(2) Saint-Simon, VI, aA?.

LBS jéCRlTS DU DAUPHIN 253

Et ce n'est pas seulement sur cette question des Etats Généraux que la lumière ne peut être complète ; c'est encore sur les Conseils dont le projet fut cependant trouvé dans sa cassette, et encore sur la simplicité qu'il se proposait d'introduire à la Cour.

Le Duc de Bourgogne n'a p^ut-être pas, par prudence, tout confié au papier de ses desseins ; ,,,-,eutêtre aussi que Proyart a encore été plus discret que lui. Souvenons-nous que Proyart publiait, avec la permission de la Cour de Louis XV, les Ecrits d'un petit-fils de Louis XIV ; il ne fallait pas trop parler des réformes que les peuples n'avaient pas encore obtenues et qui auraient pu désormais s'autoriser d'un si grand nom.

Quoi qu'il en soit de ces ombres, par les fragments que nous possédons, nous pouvons saisir à quelle unité de vues étaient arrivés Fénelon et le Duc de Bourgogne sur la guerre et la paix, sur le luxe, le commerce et l'agriculture, sur la justice et les impôts, sur la noblesse.

Et si la publication des Ecrits du Prince avait pu être complète, il est infiniment probable qu'on y trouverait des preuves plus nombreuses et plus positives encore de l'acquiescement du Dauphin à la plupart des projets politiques de son précepteur. Le? rapprochements que nous pouvons faire, avec des éléments incomplets de comparaison, nous autorisent à le croire.

Qui a le plus aimé la paix, Fénelon ou le Duc de Bourgogne ?

Est-ce le maître ou l'élève qui parle ainsi : « La-

guerre est un des plus terribles fléaux qui puisse affliger une nation. La plus heureuse est toujours funeste... II n'y a de guerre juste que celle qui est nécessaire, et il faut songer qu'on ne peut en venir à cette conclusion : la guerre est nécessaire, sans conclure en même temps : il est nécessaire que l'Etat s'épuise d'hommes et d'argent... il est nécessaire que les lois se taisent et que les abus se multiplient...

» Chacun prétend avoir la justice de son côté quand il entreprend la gueiTe. Il pourrait bien arriver qu'il y eût injustice de part et d'autre, et que l'on eût des torts réciproques. Mais il est impossible que deux nations aient raison de faire couler le sang humain... Il serait digne d'être livré à l'exécration publique le Prince qui ferait périr des milliers d'innocents par une guerre inutile, le César ou l'Alexandre qui entreprendrait d'envahir des Etats étrangers pour le seul plaisir d'être réputé conquérant (i) ».

« Il n'est point de déclaration de guerre qui ne puisse êti'e appuyée du manifeste le plus spécieux ; mais les vrais motifs qui peuvent autoriser à cette démarche doivent être pesés par des hommes sages, amis de la justice et des hommes, et ces motifs se réduisent à un petit nombre. L'imprudence ou la hauteur d'un ambassadeur, l'ambition d'un ministre qui veut se rendre important, un faux point d'honneur, et le zèle trop inflexible à soutenir la prééminence de là nation... tout cela occasionne des guerres que l'on appelle justes et nécessaires. Dieu en jugera-t-il ainsi ? (-) ».

Entre tant de belles pages de Fénelon qui sont dans toutes les mémoires, citons, pour leur exacte res-

(i) Proyart, I, 322-324- (2) Proyart, I, Sa^.

semblance avec les paroles du Dauphin, quelques lignes de l'Examen de Conscience.

« Avez-vous bien examiné si la guerre dont il s'agissait était nécessaire à vos peuples ?... Il n'y a point de guerre, même heureusement terminée, qui ne fasse beaucoup plus de mal que de bien à l'Elat. On n'a qu'à considérer combien elle ruine de familles, combien elle fait périr d'hommes, combien elle ravage et dépeuple tous les pays, combien elle y renverse les lois, combien elle autorise la licence...

)) Le seul cas oii la guerre, malgré tous ses maux, devient nécessaire, est plus rare qu'on ne se l'imagine ; et souvent on le croit réel qu'il est chimérique... Les trois-quarts des guerres ne s'engagent que par hauteur, par finesse, par avidité, par précipitation...

n N'avez-vous point fait quelque injustice aux nations étrangères ? On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans un besoin extrême, et on traite de héros un homme qui fait la conquête, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un Etat voisin ! L'usurpation d'un pré ou d'une vigne est regardée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu, à moins qu'on ne restitue, et on ne compte pour rien l'usurpation des villes et des provinces !... Où sont donc les idées de justice ?... Dieu jugera-t-il ainsi ?...

)) Les traités de paix, dit encore Fénelon, dans ce même Examen de Conscience, ne couvrent rien lorsque vous êtes le plus fort et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux ; alors ils signent comme un particulier donne sa bourse à un voleur qui lui tient le pistolet sur la gorge (i) ».

(i) Œuvres Complètes, VII, q5.

Et le Duc de Bourgogne dit de la même façon : « Il peut arriver que l'on soit heureux dans une guerre injuste et qu'alors on impose au vaincu des conditions plus injustes encore que la guerre qu'on lui fait. Il s'y soumet par nécessité, comme on donne sa bourse à un voleur pour éviter la mort. Mais une telle paix ne peut être qu'une semence de guerre. Lors même qu'on a été heureux dans une guerre juste, il faut encore porter la justice et la modéra tion dans les conditions que l'on impose à l'ennemi ; si elles sont trop humiliantes ou trop dures, le trailé de paix ne subsistera que jusqu'à ce qu'il ait la force de recommencer la guerre ! (i) ».

Le Duc de Bourgogne était, on le voit, imbu des leçons de l'Examen de Conscience. Sa mémoire en était pleine ; il était devenu sa loi.

N'avait-il pas présentes à la pensée les abominables cruautés de la guerre qui déshonorèrent nos armes en Savoie et dans le Palatinat, lorsque, avec la même énergie que Fénelon, il flétrissait la dévastation du pays ennemi .3

« Lors même qu'on est en guerre, avait dit YExamen de Conscience, il reste un certain droit des gens, qui est le fond de l'humanité même : c'est un lien sacré et inviolable entre les peuples que nulle guerre ne peut rompre ; autrement la guerre serait plus qu'un brigandage inhumain, qu'une suite perpétuelle de trahisons, d'assassinats, d'abominations et de barbaries...

» Pendant la guerre, n'avez-vous point fait de maux inutiles à vos ennemis ? Ces ennemis sont toujours hommes et toujours vos frères ; si vous êtes vrai homme vous-même. Vous ne devez leur faire que

(i) Proyart, I, 3i6-3i7.

les maux que vous ne pouvez vous dispenser de leur faire, pour vous garantir de ceux qu'ils vous préparent, et pour les réduire à une juste paix. N'avezvous point inventé et introduit, à pure perte, et par passion ou par hauteur, de nouveaux genres d'hostilités ? N'avez-vous point autorisé des ravages, des incendies, des sacrilèges, des massacres ? (i) ».

Le Duc de Bourgogne s'est souvenu de cette juste revendication des droits de l'humanité. « Il n'est pas permis, dit-il, de faire en pays ennemi tout le mal que l'on pourrait y faire. Les hostilités inutiles sont de véritables injustices. Faire la guerre à des oaysans désarmés, qui offrent de donner tout ce qu'ils ont, brûler leurs moissons, arracher leurs vignes, couper leurs arbres, incendier leurs cabanes, c'est une lâcheté et un brigandage qui laissent dans les cœurs un sentiment profond de haine que les pères transmettent à leurs enfants et qui éternise les antipathies nationales (2) ».

Les opinions du Duc de Bourgogne sur le luxe n'avaient pas une conformité moins complète ^vec celles de Fénelon.

Le Prince admettait la nécessité de le « réprimer », reconnaissant « qu'il était extrême daps toutes les conditions », et il se proposait pour cela « de ne point souffrir que les grandes villes se remplissent d'une multitude d'hommes désœuvrés et sans état, qui, après s'y être consumés avec leur fortune par un libertinage scandaleux, sont réduits à désirer le désordre général de l'Etat comme une ressource dans le désordre particulier de leurs affaires (3) ».

(i) OEuvi"cs Complètes, VII, gi.

(2) Proyart, I, 027.

(â) Id., II, 122.

« Certaines gens, disait-il encore, prétendent que le luxe est utile dans un Etat. Il faut savoir ce qu'on entend par luxe. Si l'on veut dire qu^il est utile que ceux qui possèdent les espèces les fassent circuler, au lieu de les garder dans leurs coffres, cela est vrai ; mais, si l'on entend qu'il est à propos que les grands fassent des dépenses qui excèdent de moitié leurs revenus, que le peuple imite les grands, et que toutes les conditions s'obèrent, c'est un principe faux et ruineux pour un Etat fi) ».

Héritier des théories de Sully, « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », le Duc de Bourgogne croit que la France doit développer son agriculture plus que son commerce.

« De quelque utilité, dit-il, que soit le commerce intérieur ou avec l'étranger, ses avantages ne seront jamais comparables pour la France avec ceux que lui procure l'agriculture. Un Etat riche en fonds de terres bien cultivées, l'est toujours bien plus que celui qui ne l'est qu'en marchandises... Qu'on ne perde jamais de vue que le Romain laboureur aura toujours l'avantage sur le Carthaginois marchand (2) ».

Fénelon, dans ses Plajis de Gouvernement, '-ecommande un « grand commerce de denrées bonnes et abondantes en France. Notre pays sera assez riche, s'il vend bien ses blés, huiles, vins, toiles ».

Le Duc de Bourgogne dit que la France doit produire habituellement, si elle est bien cultivée, plus qu'elle ne peut consommer ; qu'il faut alors favoriser l'exportation du superflu chez l'étranger (3) ».

Quant à l'importation, il n'admettait qu'on la ren-

(i) Proyart, II, li

(2) Id., II, 21-22.

(3) Id., II, 2L

dît facile que « pour les denrées et marchandises, utiles ». « Le luxe, écrivait-il, qui introduit les productions et marchandises étrangères, est nécessairement onéreux. Le moyen d'eni'ichir l'Etat, c'est de fournir beaucoup à l'étranger et d'en tirer peu ; c'est de lui fournir de l'industrie pour en tirer de lui de la substance (i) ».

Souvenons-nous que Fénelon, ce partisan de la liberté du commerce, restreint l'importation des objets de luxe. A Salente, a tout y était apporté et tout en sortait librement », mais Mentor prohibe a toutes les marchandises des pays étrangers qui peuvent introduire le luxe et la mollesse ».

Souvent, une page du Duc de Bourgogne peut servir de développement aux rapides indications jetées dans les Tables de Chaulnes.

Fénelon veut que les « seigneurs violents soient punis ». Et le Duc de Bourgogne demande la répression de cette même tyrannie.

« Ces seigneurs, écrit-il, commandent en despotes des corvées pour l'embellissement de leurs terres et pour leur commodité particulière ; ils élargissent et plantent des chemins à leur profit, contre les ordonnances ; ils établissent, sous des titres supposés, des péages, des fours et des moulins banaux, tandis que le Roi s'efforce lui-même d'abolir partout ces servitudes odieuses... Les paysans, par crainte ou par ignorance, se soumettent à ces innovations abusives, qui, peu à peu. s'établissent en droit. Il est donc indispensable qu'il soit fait dans l'étendue du royaume une recherche exacte des titres sur lesquels sont fondées ces servitudes... Il faut qu'il soit ordonné une jGdèle restitution du prix des travaux qui ont

(i) Proyart, II, i8.

tourné au profit des possesseurs de ces titres frauduleux, et qu'il soit décerné des punitions exemplaires contre ceux qui seraient convaincus de les avoir euxmêmes fabriques (i) ».

La tendre compassion pour les maux du oeuple. qui est un des traits distinctifs et touchants de Fénelon, avait passé de son cœur dans celui de son élève. « Il faut, disait le Prince, veiller avec un soin paternel à ce que le peuple mange du pain, et pour cet effet s'assurer qu'il n'est point surchargé d'impôts, ni vexé par les grands ou par les gens d'affaires (2) ».

Maint passage de ses écrits nous le montre aussi ennemi que Fénelon des traitants et des usuriers, aussi préoccupé de la nécessité d'alléger le poids des impôts, surtout pour le pauvre peuple, et d'en rendre la levée et la répartition plus équitable : « Il ne suffit pas, dit-il, que l'imposition générale soit juste, il faut encore que la même justice se trouve dans les impositions particulières ou répartitions et dans la levée qui s'en fait... Ce serait un abus sans doute d'écouter tous ceux qui voudraient se soustraire aux charges de l'Etat ; mais c'en serait un autre de n'en écouter aucun. L'intention du Souverain, qui est le père commun de ses sujets, n'est point et ne saurait être que le dernier d'entre eux soit opprimé ; et ceux qui sont chargés des répartitions ne seront jamais désavoués pour lui avoir prêté des sentiments de compassion pour les malheureux. Les charges de l'Etat doivent être portées par ceux qui jouissent des biens de l'Etat. Les grêles, les inondations, les incendies, la mortalité des animaux et d'autres fléaux semblables sont de justes raisons d'accorder des

(i) Proyart, II, 65.

(2) Id., II, 122.

exemptions ou des modérations de subsides à un canton, à un village, à un particulier. Emprisonner pour une modique somme un misérable réduit à ne pouvoir la payer, parce qu'il aura essuyé urie longue maladie ou pax'ce qu'il sera chargé d'élever une troupe d'enfants qui mangent du pain sans en gagner, c'est une cruauté que personne n'est autorisé â exercer au nom du Roi (i) ».

Cette équité qui tempère la justice, et souvent doit la suppléer, ne suffisait pas à diminuer la misère publique ; c'est pourquoi le Prince se préoccupait d'assurer une plus juste répartition des charges publiques.

Des esprits chagrins reprochent au Duc de Bourgogne d'avoir ti'op été de son temps ; mais ils sont rares ceux qui devancent leur temps, et deviennent les flambeaux de l'humanité, au lieu de n'être que l'écho de leur siècle. Cependant le Prince préparait des réformes équitables et judicieuses.

L'on va répétant toujours que, sous l'ancien régime, les Nobles et les Clercs étaient exempts d'impôts. C'est une façon de parler un peu sommaire.

Les Seigneurs supportaient comme les roturiers les aides — nos impôts indirects — et aussi la capita tion. Les impôts extraordinaires, du dixième, du vingtième, atteignaient également tout le monde.

Il reste vrai cependant que la taille, impôt très lourd, pesait sur les seuls paysans et artisans. Et c'est de ces charges que se préoccupait le Prince.

Fénelon, pour soulager le peuple sur lequel tant l'exemptions iniques faisaient retomber le plus lourd lu fardeau, va jusqu'à demander qu'on abolisse « tous es privilèges ». Le Prince ne parle pas d'une réforme

(i) Proyart, II, 4-5.

aussi radicale ; mais, frappé de ces monstrueux abus, il était résolu à y chercher un remède.

Il se plaint « de la prodigieuse multitude des charges, tant dans la maison du Roi que dans les ville-% du royaume », qui font jouir les terres de leurs possesseurs des privilèges des terres nobles. Il demande, en conséquence « que l'on fixe, suivant l'importance de la charge, la quantité de terres que l'officier pourri soustraire aux impositions publiques, en attendant que l'on puisse couper la racine du mal par le remboursement et la suppression de ces charges ans?» onéreuses qu'inutiles (i) ».

Enfin, il voulait que l'on fît la revision du Nobiliaire pour savoir avec précision quelles terres pouvaient êti^e exemptes d'impositions. C'était la chasse aux faux nobles.

Passons sur les projets pour la simplification de la jurisprudence et des lois. L'élève copie le maître. Et venons à la noblesse.

Quoi qu'en dise Henri Martin dans son Histoire de France (2), le Duc de Bourgogne, tout en favorisant, en relevant la noblesse, n'avait, pas plus que Fénelon, le dessein de constituer en France une aristocratie gouvernante, de lui remettre entre les mains la direction politique du pays et de lui livrer la moitié du sceptre de la France.

Saint-Simon a peut-être eu cette pensée de créer une (( monarchie aristocratique, consultative », mais' Fénelon et le Duc de Bourgogne, tous deux bienveillants pour la noblesse, ne pensaient qu'à en faire le soutien de l'Etat, dans les hautes charges qu'ellt savait si bien remplir, surtout à l'armée, et à lui renj

(i) Proyart. II, 11-12.

(2) Tome XIV, 558.

dre son prestige si diminué par Richelieu et Louis XIV.

Saint-Simon a était indigné de voir cette noblesse française, si célèbre, devenue un peuple presque de la même sorte que le peuple même, et seulement distinguée de lui en ce que le peuple a la liberté de tout travail, de tout négoce, des armes même, au lieu que la noblesse est devenue un autre peuple qui n'a d'autre choix qu'une mortelle et ruineuse oisiveté, qui, par son inutilité à tout, la rend à charge et méprisée, ou d'aller à la guerre se faire tuer d) ».

Le Duc de Bourgogne, comme Fénelon, voulait relever cette noblesse ; mais le seul titre de noble ne suffisait pas à l'emporter ni à l'armée, ni dans l'Eglise, ni dans la magistrature.

Fénelon ne réclame la préférence pour les nobles sur les roturiers qu'à mérite égal, et le Prince ne se propose pas de suivre une autre règle. Ce qu'il a écrit sur ce sujet explique très bien cei que les courtes notes de Fénelon laissent peut-être un peu vague — sans dire rien de moins, ni rien de plus que les Plans de Gouvernement.

(( Notre noblesse, dit-il, est la force de l'Etat ; et si les armées sont des corps on peut dire qu'elle en est l'âme. Son zèle à servir en temps de guerre ne s'est jamais démenti...

» Il y a, soit dans les armées, soit dans le gouvernement militaire du royaume une infinité de grades honorables et de postes avantageux... qui appartiennent comme naturellement à la noblesse... La haute noblesse, à mérite égal, doit obtenir la préférence. Mais il pourrait être très préjudiciable au service de l'Etat de se faire un principe invariable de

(i) Saint-Simon, VI, 2^6.

celle préférence pour tous les emplois. Tel est très noble pai' ses ancêtres, qui l'est très peu par sa personne ; et, au contraire, nous trouvons, parmi la noblesse commune, des homme? qui joignent les services réels à une rare capacité. La préférence que l'on donnera, dans ce cas, au moins qualifié sur celui qui l'est davantage sera moins un passe-droit fait à la naissance de celui-ci qu'une justice rendue au mérite du premier (i) ».

Et ce n'était pas seulement la noblesse inférieure qu'il voulait, lorsqu'elle était mieux méritante, faire passer avant la haute noblesse, il avait l'intention d'être juste aussi pour les services de la roture.

« Comme l'origine de la noblesse est le mérite guerrier, il est naturel de penser que les enfants des héros seront plus braves que les autres, et c'est à ce titre, et non pas à raison de ses richesses, que la noblesse commande dans les troupes, et en occupe les premiers grades. Nous voyons cependant, dans tous les régiments, quelques nobles qui oublient leur naissance, et quelques roturiers qui s'élèvent au-dessus de la leur par leurs sentiments (2) ».

Et il raconte la touchante histoire d'un sergent de Navarre que lui-même avait fait capitaine.

Malgré son désir de favoriser la noblesse en leur ^ réservant la plupart des grades, il écartait de cette faveur les gens qui n'avaient servi qu'à la Cour. Fénelon lui avait appris « que le métier de courtisan gâte tous les autres, et que le Prince doit rabaisser ces hommes dont tout le talent ne consiste qu'à plaire, qu'à flatter et à s'insinuer pour faire for-^ tune (3) ».

Ci) Provart. I, 292.

(3) Examen de conscience. Œuvres Complètes, VIL

Il estimait encore que les plus importants évêchés devaient être réservés aux abbés nobles. Ce prince si pieux et si profondément chrétien mettait « la sainteté de la vie, le zèle du salut des âmes et la science propre à diriger ce zèle », avant la naissance ; et quiconque n'avait pas ces qualités essentielles ne pouvait obtenir l'épiscopat, quand même il fût né Prince ; mais « quand ces qualités se trouvent jointes à un nom distingué, le sujet doit être préféré à celui qui, réunissant les mêmes qualités, serait d'une naissance obscure, car il est certain que la religion a quelque chose de plus respectable aux yeux du vulgaire quand il la voit annoncée et pratiquée par un homme de naissance ». Et peut-être avait-il raison ?

Mais, loin d'exclure la roture, comme Saint-Simon l'aurait désiré, il reconnaissait « que c'est servir l'Eglise que d'élever à l'épiscopat des ecclésiastiques d'un mérite reconnu et d'une éminente sainteté, lors même qu'ils seraient des roturiers, car les talents et la vertu peuvent tenir lieu de la plus hante naissance (i) ». Et sans doute Bossuet, le bourgeois, et Fénelon, l'aristocrate, tiennent très bien leur place dans l'Eglise.

Telles sont les idées du Duc de Bourgogne.

Cette belle conscience royale n'a pas servi à la France ! Faut-il le croire ? Dans le monde moral, comme dans le monde physique, rien ne se perd. Les bonnes actions, comme les mauvaises, se répercutent indéfiniment. Toute action insérée par nous dans le tissu des événements humains a des suites incalculables. Louis XVI ne comprenait pas pourquoi il mourait. Carlyle répond dans une de ses poésies : La

(i) Proyart, I, 282.

266 LE DUC DE BOtJRGOGNE

cause de la mort du Roi de France « c'est... le premier mensonge commis au temps de Charlemagne. ^lensonges et abus, perfidies et iniquités se sont longuement accumulés jusqu'au jour oia tout a croulé ».

Le genre humain marche accablé sous les crimes des aïeux, mais secrètement rafraîchi par leurs vertus.

Tout n'a pas été perdu des projets politiques de l'élève de Fénelon.

Ces germes de liberté publique et de justice, nés dans un cœur royal, sous l'inspiration d'un grand homme de bien, n'ont pas été entièrement étouffés par la destinée. Ses vertus, le Duc de Bour.croîjne les a transmises avec son sang. Son fils Louis XV, il est vrai, n'avait rien hérité de son caractère, nî de ses principes ; mais les qualités de race, naturelles ou acquises sautent souvent une génération.

L'empreinte dont Fénelon avait si fortement marqué l'âme de son élève reparaît dan? le petitfîls du Duc de Bourgogne. Ce Dauphin qui. de même que son aïeul, mourut prématurément avant de régner, a des traits de ressemblance avec lui : même amour du bien, m.êmes scrupules religieux, mêmes austérités, même nureté de mœurs, même ardeur dans le travail et dans l'étude des devoirs de la royauté. Il s'était incontestablement proposé le Duc de Bourgogne pour modèle, et il méditait pieusement ses Ecrits, comme un testament qii'îl était chargé d'exécuter.

Il voulut diriger lui-même la première éducation du Duc de Berry, son fils, celui qui devait 5tre Louis XVL Ce furent ses leçons qui formèrent, pour la France, ce Roi qui n'eut malheureusement nî l'étendue d'esprit, ni la fermeté de caractère, réclamées par les temps ; mais envers qui l'on serait injuste et ingrat si l'on disait qu'il n'a hâté l'avènc- '

ment de la liberté que par ses fautes et sa faiblesse. La régénération de la France doit beaucoup à son amour du peuple, à son abnégation sincère, à son désir de réformer les abus.

C'est Louis XVI qui fît réimprimer, en 177^, ce fameux Examen de Conscience si sévère et si plein de l'idée de justice. « Comme je suis résolu de remplir tous mes devoirs, dit-il à l'abbé Soldini, son confesseur, je n'ai pas d'intérêt à en faire un mystère au public ; il serait fâcheux d'ailleurs, pour mes successeurs, qu'un aussi bon livre vînt à se perdre ». C'est le plus bel éloge de Fénelon qui l'avait composé, et du Duc de Bourgogne qui le savait par cœur.

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