LES PREMIERS POURPARLERS
M. de Grimaldi avait pris possession de sou poste à Versailles. L'accueil qui lui fut réservé par Louis XV et par Choiseul ne put que le confirmer dans les dispositions favorables où il se trouvait pour notre pays. Le nouvel ambassadeur était un homme extrêmement habile et insinuant et qui, suivant le mot de d'Ossun, « possédait suprême-» mement Fart de se concilier le suffrage et Famitié des partis opposés. » Aussi M. Wall et le marquis de Squillaci s'étaient-ils rencontrés pour solliciter sa nomination en France lorsque M. Massones, grand-maître de Tartillerie espagnole, avait quitté la diplomatie pour reprendre sa place dans Farmée.
Une des raisons de son choix fut aussi, à en croire Choiseul, que la cour d'Espagne craignait
iSê LE DUC DE CHOISECL
que nous n'eussions entamé, à son insu, des pourparlers avec l'Angleterre.
Il ne m'a pas été difficile [écrivait le miaistre à d'Ossun] de pénétrer, dans les premières conversations que j'ai eues avec M. de Grimaldi, qae cette fausse idée a été le principal motif de sa mission en France et il n'a même pas cherché à me dissimuler que son véritable objet était de découvrir l'état actuel de notre prétendue nég^ociation et nos dispositions par rapport à TAn^leterre.
Le moyen que prit l'ambassadeur pour obtenir des explications sur ce sujet prouve le chemin parcouru par l'idée de l'union franco-espagnole. Ce ne fut rien moins que l'offre faite, le 15 février 1761, « par ordre de Charles ///, déclarait Grimaldi, et dès à présent, de conclure un traité offensif pour le soutien de leurs intérêts communs contre les Anglais (1) » .
Choiseul fut surpris et froissé à la fois de Tiiisécurité de l'Espagne en ce qui concernait nos relations avec l'Angleterre après toutes les preuves de confiance que nous lui avions données. Il assura donc à M. de Grimaldi et le pria de mander à son souverain que nous n'avions aucune négociation directe ni indirecte avec la cour de Londres et que, ni de part ni d'autre, on n'avait fait ni reçu aucune ouverture sur la paix depuis les conversations de
(1) ChoUeul à d'Ossun, 17 février 1761. — Espagne 5:)1, f» «66.
la Haye entre d'Affry et Yorke. Les seules démarches auxquelles se livrait la cour de France à riieure actuelle étaient de se concerter avec ses aUiés sur « les moyens à employer pour inspirer à nos erinemis'des vues pacifiques ».
En communiquant ces nouvelles à d^Ossun, Choiseul lui écrivait en outre :
Tai ajouté à M. de Grlmaldi que je ne conncdsseds dans ma manière de négocier que les règles de la droiture et de la vérité et que, lorsque j^ assurais un fait ^ je devais être cruy surtout quand je parlais au nom du roi et par ses ordres (1). [C'est pour qu'on en fût bien convaincu à Madrid qu'il cbar(jeait notre ambassadeur de faire à Charles III un compte rendu détaillé et fidèle de son entretien avec M. de Grimaldi]. Il est nécessaire [lui disait-il] que vous mettiez le souverain en garde contre les faux avis qu'on lui donne sur la prétendue négociation qu'on nous impute de suivre vis-à-vis des Anglais. Vous pouvez assurer à S. M. C. ce qu'elle doit regarder constamment comme C effet de C ignorance ou de la malignité toute nouvelle qui serait contraire à ce que vous serez autorisé à lui dire concernant jîos opérations politiques»
Cette franchise d'une si fière allure n'est pas faite pour surprendre chez Thomme qui, dans ses mémoires, s'est élevé avec force contre les ruses de la diplomatie. Celles-ci peuvent être chères à certains esprits; elles ne sont pas, quoi qu'on en dise, la caractéristique indispensable et constante des négociations fécondes en résultats.
(1) Espagne 431, f 267.
Si Choiseul s'étonnait ainsi de voir que la cour de Madrid nous connaissait encore si peu, Foffre d'alliance que M. de Grimaldinous transmettait de sa part n'en méritait pas moins d'être prise en sérieuse considération. Mais l'ambassadeur n'allait-il pas bien vite en besogne, en parlant d'un traité offensif, si l'on pense aux longues hésitations de jadis?
Il est vrai qu'après trop de lenteurs, causées par la mauvaise volonté et l'indolence des ministres, tout avait pris en Espagne assez d'activité pour faire penser à l'envoyé de Louis XV que, si la France ne réussissait pas à conclure la paix, elle trouverait dans quelques mois Charles III en état de venir à son secours. Mais serait-on obligé maintenant, après l'avoir tant poussé, de contenir ce prince, qui oscillait sans mesure entre l'espoir d'une conciliation et la rupture prématurée avec la cour de Londres? D'Ossun paraissait le craindre puisqu'il écrivait à Versailles : « La grande difficulté est d'engager S. M. Catholique à négocier vis-à-vis de l'Angleterre avec modération et avec fermeté et à se préparer à des démarches de vigueur sans les mettre en usage. »
« Se préparer à des démarches de vigueur sans les mettre en usage, » n'était-ce pourtant pas le parti le plus raisonnable? Cette politique, préconisée sans cesse par Choiseul, aurait mieux valu
pour tous qu'une guerre commencée trop tard.
Malheureusement le nouvel ambassadeur de Charles III à Versailles, qui savait combien son souverain était animé contre les Anglais, Fa toujours poussé aux partis extrêmes aussi bien par conviction personnelle que pour lui faire sa cour et devenir un candidat possible à la succession de M. WaU.
Ce qui demeure étrange dans la conduite du marquis de Grimaldi, c'est qu'il ne voulut pas faire les premières démarches écrites vis-à-vis de la France. Dans plusieurs entretiens avec Choiseul, il avait abordé ce sujet de Talliance et Ton sentait combien sa réussite lui tenait au cœur. Mais il demandait toujours que la cour de Versailles résumât d'abord ses propositions et qu'on lui remît un projet de traité qu'il pourrait envoyer à Charles III. Le ministre lui représenta vainement les écueils de cette méthode de travail. Elle risquait de provoquer des retards et de faire traîner outre mesure les négociations, ce qui n'avait aucune raison d'être, puisque, de part et d'autre, on paraissait
m LE DUC DE CHOISEUL
maintenant décidé à conclure. Si le roi d'Espagne voulait bien, au contraire, exposer le premier ses vues et nous dire jusqu'à quel point il pensait s'engager avec nous, la discussion deviendrait infiniment plus claire et ce serait ainsi du temps gagné.
Tous ces effoits pour persuader M. de Grimaldi demeurèrent inutiles. En présence de cette situation, le roi Louis XV, » pour donner à son cousin une preuve sensible de son désir de se lier avec lui le plus étroitement possible pour leur gloire et leurs intérêts communs, » autorisa Choiseul à remettre à l'ambassadeur d'Espagne le mémoire que voici :
Les deux couronnes ont un ennemi commun qui ne dissimule plus le projet qu'il a de régner despotiquement sur toutes les mers. S. M. Catholique est trop éclairée pour ne pas sentir que les conquêtes que les Angolais ont faites sur la France n'ont pas satisjEsiit leur ambition. Leurs usurpations au centre des domaines espagnols, dans l'Amérique méridionale, indiquent évidemment quel est le véritable objet de leur cupidité.
Le Roi pense que le plus efficace et même le seul moyen de faire rentrer l'Ang^leterre dans les bornes de l'équité et de la modération est que LL. MM., animées du même esprit et des mêmes motifs, contractent incessamment entre elles un traité d'alliance offensive et défensive pour la conservation de leurs états actuels et qu'elles s'en garantissent réciproquement la possession entière et paisible.
La même garantie doit aussi avoir lieu pour les états
que le roi des Deux-Siciles et Tinfant don Philippe possèdent en Italie, à C exception uniquement de la partie du Plaisantin dont la reversion est assurée au roi de Sardaigne tant par le traité d'Aix-la-Chapélle que par rengagement personnel que le Roi a pris à cet égard et qu'il ne pourra se dispenser de remplir à moins quW ne procure à la coar de Turin un équivalent raisonnable.
Si S. M. Catholique veut, en même temps, conclure un traité de commerce dont la base devra être pareillement une égalité parfaite et une entière réciprocité, le Roi s'y prêtera avec d'autant plus d'empressement que S. M. ne désire rien plus sincèrement que de multiplier et de perpétuer les liens précieux qui l'unissent au roi son cousin et de s'occuper, de concert avec S. M. G., de la gloire de leur maison et du bonheur de leurs sujets (1).
En communiquant à d'Ossun ce document, qui marque une date si importante dans l'histoire de notre pays, Choiseul écrivait le 3 mars 1761 à notre ambassadeur : « Sa Majesté Catholique y verra les véritables sentiments du roi et si ce prince est dans les mêmes dispositions il nous fera une réponse qui nous mettra en état de travailler sans délai à la rédaction des articles. » Mais comme le ministre ne voulait pas avoir Tair de se jeter à la tête du roi d'Espagne, il recommandait à d*Ossun de ne faire usage de ce mémoire que lorsque l'exemplaire remis à M. de Grimaldi aurait été communiqué par celui-ci à sa cour. L'envoyé de
(i) Espagne 531, f^ 321 et 322.
Louis XV à Madrid devait, jusque-là, ne le considérer que comme une sorte d'instruction personnelle et y conformer son langage avec Charles III ou avec M. Wall.
A propos de ce dernier, quHl fallait bien mettre au courant de tous ces pourparlers, |[Clioiseul donnait une preuve de largeur d'esprit en répondant à d'Ossun qui lui avait fait connaître ce détail : « J'ignorais que M. Wall fût dévot et qu'il passât pour janséniste. Quoi qu'il en soit, ce nest pas de ta façon dont il se conduit comme chrétien, mais de celle dont il pense et agit comme ministre, que dépendra nécessairement le plus ou moins de confiance que nous aurons dans ses sentiments et dans ses intentions (1). » Combien il avait raison de penser que les affaires de la conscience et de la religion n'ont rien à gagner à se trouver en contact avec celles de la politique et qu'elles ne doivent pas influer les unes sur les autres!
Quel que fût son désir de voir conclure une alliance à laquelle tendaient tous ses efforts depuis son arrivée au pouvoir, Choiseul ne voulait pas d'ailleurs qu'une précipitation trop grande ou une ardeur déraisonnable présidât aux négociations qui devaient couronner son œuvre. « Il ne faut
(1) GhoÎMal à d'OsniD, 3 mars 1761.
pas, disait-il à d'Ossun, que Tavantage ou même le besoin du moment fasse fermer les yeux sur Favenir, et il est essentiel surtout de ne point contracter d'obligations qu'on ne soit dans la volonté et dans la possibilité de remplir. » Ce sentiment de prudente réserve constitue certainement la véritable sagesse et le meilleur moyen, dans une entreprise de ce genre, d'éviter les déceptions réciproques ou les récriminations qui pourraient provenir plus tard d'un concert mal établi.
Aussi le ministre désirait-il connaître avec précision les vues de Charles III, afin de conclure le traité sur la base « d'engagements parfaitement égaux » en ce qui concernait raliiance politique et Tunion commerciale. Cette théorie de l'égalité des couronnes est une des idées les plus justes de Choiseul, qui tenait à la maintenir avec tous les gouvernements. Il savait du reste, tout en ayant au cœur le sentiment le plus vif de la dignité française, ne jamais affecter vis-à-vis des ministres étrangers un ton de supériorité ou de fatuité nationale, maladroit souvent et toujours déplacé. Il acquérait ainsi le droit d'exiger des autres pays une attitude pareille à notre égard.
Le roi d'Espagne continuait cependant ses préparatifs militaires et ses négociations avec la cour de Londres.
Je m'aperçois de plus en plus du désir de ce prince de rompre avec TAngleterre, écrivait d'Ossun le 5 mars 1761. // verrait avec peine que nous fissions notre paix avant qu'il ait pu venir à notre secours. Ce prince m'a dit que les troupes qu'il envoie aux Indes étaient embarquées et que les huit vaisseaux de ligne qui doivent les y porter avec toutes sortes de munitions de guerre avaient dû mettre à la voile ces jours derniers. S. M. a ajouté qu'elle aurait cette année vingt vaisseaux de 64 à 80 canons et six frégates dans le golfe du Mexique, qu'elle ferait bientôt un second envoi de troupes à la Havane et qu'il y avait déjà 30,000 hommes de milice armés et rassemblés dans les provinces qui entourent le pays de Mosquitos (I).
Tous ces préparatifs militaires, soit qu'ils fussent ignorés du cabinet de Londres, soit plutôt qu'ils ne lui parussent pas de nature à présenter pour lui un danger sérieux, ne modifiaient d'ailleurs pas Fattitude de Pitt, puisque d'Ossun pouvait ajouter : « Les Anglais soutiennent toujours le ton
(1) Espagne 531, î^ 332 et 333.
le plus haut et ils out déclaré qu'ils ne s'expliqueraient sur aucune des prétentions de F Espagne qu après que Sa Majesté Catholique leur aurait assuré la coupe du bois de campêche. Cette réponse me paraît avoir augmenté d'une façon sensible le ressentiment du roi et l'humeur de M. WalL » Ce n'était que justice et l'on n'a pas de peine à croire les affirmations de l'ambassadeur à ce sujet.
Aussi, lorsque M. de Grimaldi eut fait parvenir à Madrid, par un exprès^ le mémoire deChoiseul, Charles III reconnut toute la justesse des arguments que la cour de Versailles lui présentait en faveur d'une alliance. Les sentiments de Louis XV, dit-il, à d'Ossun, répondaient pleinement aux siens et le principe ne pouvait rencontrer aucune difficulté, surtout en ce qui concernait la défensive. Pour l'offensive, au contraire, il ne dissimula pas qu'il éprouvait quelques embarras en pensant à notre guerre avec l'Allemagne. Il avait besoin, avant de se prononcer, d'examiner ce qu'il pouvait faire, afin de ne pas prendre d'engagement qu'il ne serait pas en état de remplir. Si l'on voulait joindre à cela un traité de commerce, ne faudrait-il pas, d'ailleurs, beaucoup de temps pour en discuter les conditions? A quoi l'ambassadeur prit la liberté de lui faire observer qu'on pouvait séparer les deux choses et que l'alliance offensive pouvait parfaitement
précéder la convention commerciale. Charles III reconnut le bien-fondé de cette remarque et dit à d'Ossun qu' « il allait se mettre en état de répondre incessamment aux ouvertures de la France » .
L'hésitation du roi d'Espagne semble bien prouver que M. de Grimaldi avait dépassé ses instructions en parlant à Choiseul « d'alliance offensive ». Il est probable que, dans son désir de frapper vite et fort, et de justifier l'appréciation de sa cour qu' « en quelques semaines il avait plus fait que M. de Massones en toute son ambassade » , le représentant de Charles III s'était permis d'agir de son propre mouvement. Il avait estimé sans doute (et les événements lui donnèrent raison) que par suite des dispositions favorables de son souverain à l'égard de l'union avec la France, il ne serait désavoué ni par le roi ni par M. Wall, que les « hauteurs » de l'Angleterre poussaient décidément vers notre pays.
Le résultat de son attitude était du moins que la question se trouvait nettement posée et qu'elle avait fait un pas décisif, à la grande joie de l'ambassadeur de France à Madrid, qui écrivait à Choiseul, le 16 mars 1761 : « Je vois, avec la plus vive satisfaction, que vous ne laisserez pas échapper cette précieuse occasion de fixer invariablement le système politique et l'union intime d'intérêts, de vues et de moyens des deux monarchies, n
Ce n'est pas du jour au lendemain, quelles que soient la bonne foi et la sympathie réciproques des parties contractantes, que peut être conclu un traité qui met en œuvre des intérêts si considérables. Bien qu'on y songeât en France depuis plus de deux ans et que cet ouvrage fût Tobjet des vœux les plus sincères du Roi et de son ministre, on conçoit que Choiseul voulût « traiter une matière aussi importante avec Fattention la plus soutenue » et qu'il jugeât « essentiel de combiner exactement l'étendue et la force des obligations réciproques que nous aurions à contracter (1) » . Indépendamment de cette considération, les pourparlers de paix qui s'ouvrirent à Londres entre la France et l'Angleterre allaient retarder un peu la signature de l'acte qu'il a déclaré lui-même « le plus impor* tant de tout son ministère » .
Le 26 mars 1761, Choiseul, avec l'autorisation de Louis XV, avait adressé au prince Galitsine (qui représentait la Russie â Londres) un mémoire
(1) Espagne 531, £"398.
pour ta paix qu'il le priait de faire parvenir entre *'
les mains de Pitt (1). Quatre jours après, fidèle à |
sa promesse d'avertir Charles III, dès que nous aurions entamé des pourparlers avec le cabinet britannique, le ministre donnait Tordre à d'Ossun d'informer le roi d'Espagne de cette démarche. Il avait remis lui-même à l'ambassadeur espagnol à Versailles, pour l'expédier à Madrid, une copie des lettres ou des autres documents envoyés à Londres et « cette confiance sans bornes » de Louis XV était une preuve nouvelle de son empressement à tenir la parole donnée à son cousin.
Peut-être, disait Choiseul, que Toa trouvera en Espagne nos propositions particulières trop avantageuses à l'Angleterre. Le Roi ne les regarde pas dans ce sens. S. M. pense que la façon nouvelle et noble avec laquelle il entame la négociation est plus convenable à tous égards à son intérêt que les formes anciennes dont on est en usage de se servir en pareilles circonstances et qu'elle nous mettra en état de connaître plus positivement les sentiments des Anglais relativement à la paix et de publier leur ambition si M. Pitt persiste à continuer la guerre (2).
De fait, ce furent les seules conséquences immédiates de ces négociations avec l'Angleterre. En apprenant l'ouverture des pourparlers de
(i) Cf. à ce sujet Revue historique, année 1899, t. LXXI. — Le duc de Choiseul et TAngleterre.
(S) Espagne 531, f 433.
Londres, qui lui causèrent une véritable satisfaction, Charles lil pensa qu on ferait peut-être mieux pour le moment de se restreindre à une convention défensive, puisque la France s'occupait sérieusement de la paix. Il déclara d'ailleurs à d'Ossun que, s'il parlait de la sorte, ce n'était pas du tout avec la pensée de se dérober, car, a indépendamment de tous les traités que Ton pouvait faire, il serait également déterminé à rester lié avec la France; qu'ainsi, les circonstances venant à changer. Sa Majesté trouverait toujours le roi son cousin disposé à concerter avec elle toutes les mesures de vigueur que les cas exigeraient et qui seraient en son pouvoir (1). »
M. Wall parut également incliner en ce sens et c'est sur ce terrain qu'il donna l'ordre à M. de Grimaldi » de communiquer à Ghoiseul les idées de sa cour, de les combiner avec celles du ministre français, d'y joindre les siennes propres et de former ainsi un plan qui puisse convenir aux deux rois. En tout cela, il semble avoir agi avec franchise, car, sous la pression des événements, ses ) sentiments étaient devenus plus favorables à la
France. D'Ossun le faisait remarquer un jour à Charles III, qui lui répéta jusqu'à trois fois : « Oui,
(1) Espagne 532, t 10.
lOS LE DUC DE CHOISEUL
il est entré dans le système de runion intime et il en sent autant que moi Futilité et la nécessité. » n ajouta d'ailleurs en souriant qu'il y avait un proverbe italien qui disait qu' « il faut bien que la barque tourne selon le coup du gourvernail » .
Aussi, le 13 avril 1761, Choiseul pouvait-il écrire à d'Ossun :
Le marquis de Grimaldi a fsiitmsa^e avec moi des instructions que sa cour lui a adressées relativement au traité défensif à conclure entre le Roi et le roi d'Espagne et tout ce que cet ambassadeur m'a dit à ce sujet est parfaitement conforme aux principes et aux vues que les deux souverains se proposent... Vous jugez bien qu^il ne sera peu difficile de nous faire adopter des liaisons et des arrangements dont nous désirons depuis longtemps le succès. Au reste, soit dans le fond, soit dans la forme, la cour de Madrid éprouvera de notre part la plus grande droiture et la cordialité la plus sincère dans les procédés.
L'ambassadeur espagnol, qui avait eu le temps de se convaincre de la loyauté du ministre fran^ çais et de sa franchise en affaires, n'hésita pas cette fois à lui donner par écrit un mémoire contenant les points principaux sur lesquels on pourrait rédiger le traité. Certaines clauses parurent à Choiseul mériter u un examen aussi sérieux que réfléchi » . Cela n'étonna pas d'Ossun, qui en donna l'explication à son chef. Les pouvoirs accordés à M. de Grimaldi et son désir d'accélérer la négociation dont il était chargé lui avaient permis de dres-
ser un projet d'alliance et de le remettre à la cour de Versailles sans l'avoir préalablement soumis au roi d'Espagne. Celui-ci estima de lui-même que quelques-uns de ses articles gêneraient peut-être la France, et il en ordonna la suppression. C'est M. Wall qui avait informé d'Ossun de cette décision de Charles III. Il l'avait également averti que l'ambassadeur espagnol était autorisé à consentir aux changements que Choiseul proposerait. Il suffirait au ministre de mettre ses observations à côté des articles qui lui paraîtraient inacceptables pour que la cour de Madrid les modifiât.
Il n'était pas possible de témoigner plus d'empressement que ne le faisait alors M. Wall. En montrant une entière déférence au désir de sou souverain de « s'unir étroitement et pour toujours à la France », le secrétaire d'État gagnait la confiance que le roi d'Espagne avait longtemps hésité à lui témoigner. Sa faveur grandissait au point que, suivant l'expression de d'Ossun, il commençait même à prendre de la supériorité sur ses collègues. Sa soumission aux ordres de Charles III le rapprochait aussi de la reine-mère, qui ne dissimulait en aucune occasion don attachement à LouisXV.
Le roi, par égard pour elle, n'hésitait pas à lui communiquer une partie des négociations. Elle avait su se faire assez discrète pour que son fils ne
tO% LE DUC DE CHOISEUL
prit pas ombrage de son intervention et elle était parvenue de la sorte i se faire confier bien des choses. C'est ainsi que d*Ossun pouvait écrire à Choiseul :
J'ai remarqué, M% que toutes les fois qu'il vient des nouvelles favorables à la France le roi d'Espagne ordonne à M. Wall de les aller porter sur le champ à sa mère en sorte que ce ministre est obligée, ces jours-là, de différer son dîner jusqu'à trois heures et demie, parce que la reine n'est jamais visible qu'après trois heures. Il me parait qu'on peut en conclure que la reine marque à son fils beaucoup d'affection pour la France et qu'elle est bien sûre de lui plaire en manifestant ses sentiments (1).
En dépit de la confiance témoignée par le roi d'Espagne à Elisabeth de Parme, notre ambassadeur (à qui Choiseul avait laissé toute latitude à cet égard) aurait craint de déplaire à Charles III en traitant directement les affaires avec elle : « Ce prince, disait-il, jaloux de son autorité, est ennemi des moyens détournés. Aussi je pense que, puisque les choses vont bien, il convient que je continue la méthode que j'ai suivie jusqu'à présent. » Il se bornait donc à faire sa cour à la reine mère « en termes généraux » et ne lui laissait rien ignorer des dispositions de Louis XV envers elle. Un jour même Toccasion se présenta pour d'Ossun de lui
(i) Eipagne 532, f> 84.
dire qu'il remarquait chez le roi d'Espagne un penchant plus décidé pour la France depuis qu il avait la satisfaction de s'entretenir avec elle. A quoi Elisabeth de Parme répondit : « Je ne fais que mon devoir, monsieur Tambassadeur, et le roi votre maître doit compter essentiellement sur moi en tout ce qui sera en mon pouvoir. » « Cela étant, repartit d'Ossun, j'espère déplus en plus le succès de la négociation intéressante qui se poursuit entre les deux cours et dont je suis bien persuadé que Votre Majesté est informée. » I^a Reine dit alors en riant : « Il est vrai que j'en sais quelque chose, car j'ai de bons gazetiers qui m'instruisent assez régulièrement des nouvelles (1). »
Si les souverains et le ministre espagnol manifestaient un tel désir de rapprochement avec la France, Louis XV ne se montrait pas moins favorable à l'Espagne.
Je voudrais, écrivait Ghoiseul le 12 mai 1761, que le roi d'Espagne eût été à portée d'entendre le Roi s'expliquer il y a quelques jours, dans son conseil, sur son désir de cimenter par de nouveaux liens et de rendre à jamais indissolubles les nœuds qui l'unissent à S. M. Catholique autant par l'amitié que par le sang. Il fut aisé à tous les ministres du roi de sentir que S. M, en s^ exprimant avec (énergie et le sentiment qu'elle mit dans son discours était beaucoup moins affectée des raisons politiques que dirigée
(1) Espagne 532, f 101.
var les mouvements de son cœur. Cette façon de penser répond des dispositions du Roi pour contracter avec le roi son cousin tous les engfagements réciproques qui paraîtront nécessaires et convenables (1).
Tant de cordialité de part et d'autre était bien de nature à faciliter la poursuite des négociations entre les deux cours, « suivant les règles que prescrivaient une amitié sincère et une parfaite égalité. » Choiseul en jugeait de la sorte lui à qui les effusions du cœur ne faisaient pas perdre la tète. Au milieu de ces épanchements d'affection, il conservait la raison la plus droite et la plus lucide, ainsi que le prouve la suite de sa dépêche à Fambassadeur.
Pour remplir cet objet avec toute l'étendue et toute la solidité dont il est susceptible il Eaïut, disait-il, un traité plus clair et plus détaillé que celui dont le marquis de Orimaldi m'a remis le projet. Je compte, en conséquence, lui donner incessamment un contre projet divisé en deux parties qui formeront le plan de deux traités différents. L'un sera un pacte de famille à stipuler et à constater (sic) à perpétuité entre tous les souverains de la maison de France et qui n'étant relatif qu'aux intérêts des branches qui la composent sera exclusif pour toute autre puissance, le second traité, auquel d'autres puissances pourront être admises à accéder, roulera sur les objets qui, reg^ardant principalement le Roi et le roi d'Espagne, ont aussi des rapports plus ou moins directs avec d'autres rois ou républiques (2).
(i) Espagne 532, f 235.
(2) Espagne 532, t 235.
C^est donc dans la lettre du 12 mai 1761 qu'apparaît pour la première fois ce mot de • pacte de famille », destiné à devenir célèbre dans Fhistoire. On voit le soin avec lequel le ministre s'appliquait à bien distinguer les deux éléments constitutifs de Tacte qu'il voulait signer avec TEspagne et la méthode toute rationnelle qui présidait à ces pourparlers. Cboiseul précisait encore sa pensée et manifestait la prudence de sa politique en disant :
Tel est, M% le canevas de Talliance que le Roi désire de conclure le plus tôt qu'il sera possible avec S. M. Catholique en établissant entre la position actuelle des affaires générales et l'état où elles pourront se trouver dans la suite après que la paix aura fait cesser la présente g[uerre une distinction qui fixera les engagements respectifs à prendre relativement à ces deux époques (1).
Ce n'était d'ailleurs pas uniquement par devoir que Cboiseul s'occupait de ce travail et le peucbant personnel qui le portait vers l'alliance espagnole lui facilitait singulièrement la tâcbe. Il redisait ses sentiments à d'Ossun dans des termes qui ne lai9^
(i) Espagne 532, f" 235.
sent aucun doute à cet égard. « Il est certain, monsieur, que de toutes les fonctions de mon ministère, je n'en remplis aucune avec autant de goût et plus de zèle que celle qui tend à perfectionner cet ouvrage, que je regarde comme le fondement le plus inébranlable de la prospérité des deux monarchies (1). » L'attitude nouvelle de M. Wall ne pouvait que l'aider aujourd'hui et il s'en réjouissait sans réserves, car u cette uniformité de sentiments et de désirs entre les deux rois et leurs ministères » lui faisait entrevoir le succès prochain de l'œuvre qui lui tenait si fort au cœur.
(i) Espagne 532, f 236.