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CHAPITRE VII

LES PRODROMES DE l'aLLIANGE

La sympathie de Charles III était trop acquise à la France pour qu'il ne fût pas vivement impressionné d'apprendre combien grave était la situation de notre pays. Quelque désir qu'il eût de nous rendre service, il n'en fut pas moins obligé, une fois encore, le 28 novembre 1760, de déclarera d'Ossun qu'il n'aurait pas balancé un seul moment à joindre ses forces à celles de la France pour faire la guerre aux Anglais, mais quil n'était pas prêt. Ses navires étaient pour la plupart pourris, bien que construits depuis peu de temps, parce qu' « ils l'avaient été par des constructeurs anglais vraisemblablemeht corrompus et gagnés par leurs maîtres (l) ». Les ai^senaux étaient vides et ils

(1) Espagne 530, f 249.

iW LB DUC DB CHOISEUL

manquaient de canons, de fosils, d*armes de tout genre et de munitions. Sans doute, suivant ses ordres, on travaillait de toutes parts à remettre tout en état, mais il fallait beaucoup plus de temps en Espagne que dans les autres pays pour exécuter les moindres choses.

D'Ossun, qui ne mettait pas en doute la sincérité du roi et de ses déclarations, ne voulut pas néanmoins se tenir pour battu. Aussi, pour se conformer aux instructions venues de Versailles^ lui laissa-t-il entendre que Ton cherchait seulement à savoir si Ton pouvait compter sur lui pour entrer un jour en guerre, mais qu on lui laisserait parfaitement le temps de s'y préparer. Il lui offrait donc de fixer le délai qu il croirait nécessaire pour se mettre en état de commencer les hostilités. Charles III redit alors à l'ambassadeur que « c'était apparemment pour le châtier que la Providence voulait qu'il ne fût point encore prêt, mais quHl ne l'était point et qu'il croirait manquer à la réciprocité de confiance, d'amitié et de sincérité qu'il devait au Roi son cousin, s'il promettait d'être prêt à agir offensivement contre les Anglais dans le terme de six mois ou d'un an, puisqu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir un pareil engagement (1). »

(i) Bvpagae S80, f» t5i.

C'était par délicatesse, ajouta le souverain, qu'il ne fixait pas le temps où il pourrait être prêt, mais, dès qu'il le serait, il en avertirait la France, « dans un an, si c'était dans un an, et plus tôt, si c'était plus tôt. » Il ne voulait pas risquer d'engager la cour de Versailles, par des espérances douteuses, à reculer la conclusion de la paix ni à co ntinuer toute seule une guerre l'exposant peut-être à de nouvelles pertes.

Quand la réponse de Charles III parvint à Versailles, on y eut l'impression qu'il fallait désormais ne plus rien attendre de ce prince et ne compter exclusivement que sur soi-même. Sans doute, » les sentiments et la candeur » dont le roi d'Espagne avait fait preuve dans sa conversation avec d'Ossun touchèrent véritablement Louis XV, qui demeura persuadé que, si le circonstances mettaient les souverain espagnol à même de lui procurer la paix, il s'y prêterait avec zèle. Mais Choiseul, tout en appréciant à leur juste valeur la délicatesse et la franchise de ce prince, ne cacha pas à notre ambassadeur qu'il renonçait à espérer « l'assistance réelle et présente » dont nous avions besoin.

Il manifesta à d'Ossun le regret de ce qu'il ne

leS LE DUC DE GHOISEUL

lui parlait pas de son projet de diversion à faire contre le Portugal. « Alors même, disait-ii, que S. M. C. n'eût pas été disposée à goûter le plan dont il s'agît, nous aurions peut-être pu démêler par la réponse qu'il vous aurait faite quelle est sa façon intérieure de penser par rapport à la cour de Lisbonne et il ne nous serait pas indifférent d'avoir égard à des notions certaines. » L'ambassadeur lui expliqua le motif de son silence. Du moment où Charles III déclarait si nettement qu'il n'était pas prêt à entrer en campagne, il lui avait semblé inutile de Tentretenir d'une action militaire qu'il ne pouvait pas projeter avec beaucoup d'enthousiasme, puisque sa sœur était devenue reine de Portugal. C'était donc un objet à ne pas perdre de vue pour l'époque où le roi d'Espagne se déciderait à déclarer la guerre aux Anglais, mais qui paraissait encore difficile à lui proposer.

Pom' qu'il eût quelque chance d'être agréé, il fallait que le cabinet britannique eût fait déborder la coupe d'ameitume qu il ne se privait pas d'offrir à Charles III. C'est toujours en vain que celui-ci attendait la réponse de la cour d'Angleterre aux griefs que lui avait exposés de sa part le comte de Fuentès à Londies et l'ambassadeur britannique à Madrid. La seule excuse que Ton pouvait invoquer pour un silence aussi dédaigneux était le

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deuil qui venait d'atteindre la dynastie de Hanovre. Le roi George II avait succombé à un âge des plus avancés. Son petit-fils George III, qui lui succédait sur le trône, avait un semblant de prétexte dans l'ignorance où il se trouvait des sujets de conflit entre lui et l'Espagne. Prétexte bien vague et bien insuffisant dans un système de gouvernement où le roi n'est que peu de chose et où le ministre décide à son gré de la politique à suivre, surtout quand il s'appelle Pitt.

Aussi la véritable raison de ce mutisme prolongé était-elle, aux yeux de Choiseul, que Charles III n'inspirait à Londres qu'une crainte modérée. <» Il faut, disait-il à d'Ossun, que les Anglais soient bien persuadés de l'impuissance où est ce prince de leur marquer son ressentiment, puisqu'àprès avoir rejeté avec indécence l'offre de sa médiation, ils lui font attendre depuis plusieurs mois une réponse précise sur les plaintes et les propositions qui leur ont été faites de sa part (1). »

Un incident de palais se produisait alors à Madrid qui devait avoir une sérieuse influence sur

(1) Choiseul à d'Ossan, 16 décembre i760.

la suite des affaires. Le 21 décembre 1760, on apprenait, non sans quelque surprise (car sa situation paraissait inébranlable), que le duc d'AIbe avait donné sa démission de tous ses emplois et qu'il avait prié Charles III o de trouver bon qu'il se retirât en son domaine de Pietrahita en*Gastille ». Suivant d'Ossun, il est à présumer que, s'il s'était décidé à prendre ce parti et à quitter la cour où il exerçait une influence considérable, c'est qu'on lui avait insinué qu'il ferait bien d'adopter cette résolution. C'était, d'après l'ambassadeur, « un grand et puissant ennemi de la France. » Sa retraite constituait doue pour notre politique un succès d autant plus estimable qu'elle nous débarrassait d'un adversaire et qu'elle privait en outre M. Wall d'un appui et d'un conseil secret. « Je crois que ce ministre a grand'peur, écrivait d'Ossun, et il faut espérer que ce ne sera pas sans raison. Le roi d Espagne opère lentement^ mais il va droit à ses fins (1). n

Un autre événement qui, au premier abord, pouvait jeter un froid entre les deux cours allait, au contraire, augmenter encore l'intimité de nos relations. M. Massones, qui représentait alors l'Espagne à Versailles, avait demandé depuis plus de

(1) Espagne 530, f> 351.

six mois à Charles III rautorisatioa de se retirer. Le roi différait à le satisfaire, par suite^de Tembarras où il était de trouver ua sujet propre à le remplacer. Il avait un trop vif désir de nommer auprès de liOuis XV quelqu'un qui pût pleinement lui agréer pour se décider à la légère. Il jeta enfin les yeux sur le marquis de Grimaldi, dont les rapports excellents avec notre ambassadeur à la Haye paraissaient un garant de ses sympathies pour la France. Mais, avant de le désigner officiellement, Charles III pria instamment le Roi son cousin de lui faire savoir avec une entière franchise si cette élection lui serait agréable. » Il désirait par-dessus tout de complaire au roi et d'éloigner jusqu'aux plus petites choses qui pourraient mettre obstacle à Tunion intime de deux couronnes et à la plus parfaite harmonie entre les deux monarchies (1). » L'on fut d'abord assez surpris à Versailles de cette nouvelle. Louis XV n'avait aucun sujet de mécontentement contre M. de Massones, qui s'acquittait parfaitement de ses fonctions et à qui Choiseul rendait cette justice qu' a il réunissait les suffrages du roi, de la famille royale, du ministère et du public. J'ose même croire, ajoutait le ministre, qu'il n'a point demandé son rappel et qu'il

(1) Espagne 530, f^ 31S.

sera douloureusement affligé de quitter la France, mais le Roi ne peut pas entrer dans ce détail particulier avec le Roi son cousin, et si S. M. Catholique juge à propos de rappeler M. de Massones, Sa Majesté recevra avec plaisir et amitié le sujet que le roi d'Espagne nommera pour son ambassadeur (1). » Choiseul reconnaissait d'ailleurs que le marquis de Grimaldi paraissait un bon choix. Lors de son passage à Versailles, il avait fait à la cour Timpression d'un homme intelligent et désireux de consacrer toute son activité à Tunion des deux couronnes. Louis XV faisait dire à son cousin que « c'était pour lui le premier principe qui devait être gravé dans le cœur des personnes employées par la France et par l'Espagne » .

L'intimité entre les deux pays grandissait donc chaque jour davantage et M. Wall lui-même suivait le courant qui les rapprochait, surtout depuis qu'il était désemparé par la retraite du duc d'Albe. Son irritation contre les Anglais, qui persistaient dans leur silence, croissait avec le temps et il ne se gênait plus pour faire entendre contre eux des récriminations violentes. Il se montrait si ardent que Charles III (et la chose ne manquait pas de piquant) se voyait obligé de modérer son ministre.

(1) Espagne, f" 372 (de sa main).

C'est même ce qui faisait dire à d'Ossun :« Il faut avouer que ce serait une belle conversion si elle était sincère. » De son côté, le ministre de la marine témoignait d'une activité surprenante qui, aux yeux deFambassadeur, provenait, comme le zèle de M. Wall, de la crainte d'être découverts dans leurs intrigues et de perdre leur place.

Choiseul se demandait si, dans ces conditions, il n'y avait pas quelques chances de voir adopter des mesures belliqueuses qui permettraient ensuite d'arriver plus facilement à la paix. Aussi écrivaitil à d'Ossun, le 6 janvier 1761 :

Je ne cesse point de penser, M% que mon projet sur le Portugral opérerait une diversion d'éclat dont la cour de Madrid pourrait retirer encore plus de fruits que nous et je crois qu'un objet de cette importance devrait prévaloir sur des considérations particulières qui doivent toujours être sacrifiées aux raisons d'État.

En attendant d'être fixé sur ce point, le ministre apprenait du moins avec plaisir la résolution prise par Charles III d'établir une entière égalité dans le commerce réciproque de l'Espagne avec l'An-

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gleterre. C'était une mesure des plus justes dans son principe et dont Texécution devait êfre aussi avantageuse aux Espagnols que préjudiciable aux Anglais. Mais comme il le disait :

Plus ce projet est véritablement utile à son royaume, plus le souverain doit s'attendre à éprouver de la cour de Londres une résistance vi(][oureuse et soutenue. Il y a trop londftt'mps, en effet, que les négociants britanniques ont pris r habitude de faire la contrebande en £spa(jne pour qu'ils renoncent de leur plein gré à cette source, illicite mais abondante, de bénéfices considérables.

Choiseul rappelait à cette occasion que des mesures analogues, prises par Philippe V pour arrêter le cours de ce commerce clandestin, avaient amené l'Angleterre à lui déclarer la guerre en 1739, et il n'était pas éloigné de croire que les mêmes conséquences résulteraient de l'attitude que Charles III paraissait vouloir adopter. Aussi pensait-il que ce prince ne saurait se préparer assez à cette éventualité et qu'il lui était indispensable de prendre ses précautions « pour mettre ses colonies en état de défense et sa marine sur un pied respectable ».

Le ministre aurait désiré savoir en quoi consistaient exactement ces préparatifs maritimes dont d'Ossun lui avait parlé à tant de reprises, mais qui semblaient, au fur et à mesure que ie temps s'écoulait, prendre de moins en moins de consistance et

devenir de véritables vaisseaux faDtômes, incapables toutefois d'inspirer la moindre terreur à nos ennemis communs. Quels étaient les projets définitifs de Charles III? En quoi pouvaient-ils nous être utiles? Jusqu'à quel point devait-on compter sur la fermeté du souverain pour les mener à exécution? C'était encore autant d'inconnues, en dépit des rapports si intimes entre les deux cours et de la fréquence des communications échangées entre Versailles et Madrid.

Le seul point sur lequel on paraissait avoir des données certaines, c'est que les tendances belliqueuses augmentaient en Espagne aussi bien chez les ministres que chez le souverain et cela prove-^ nait du sans-géne avec lequel l'Angleterre traitait les réclamations de la cour espagnole. Le 15 janvier 1761, d'Ossun apprenait de M. Wall que les Anglais semblaient disposés à abandonner leurs établissements de Mosquitos et de Honduras, mais qu'ils conservaient u un ton de hauteur insupportable » en ce qui concernait la question des prises maritimes. Ils se prétendaient de plus autorisés par divers précédents rappelés dans le t rai lé d'Utrecht et « par une longue possession » à faire couper sur les domaines espagnols tous le bois de campêche nécessaire à leur commerce.

Le roi d* Espagne trouvait absolument insuffi-

santés les concessions du cabinet britannique et, suivant le mot de son ministre, a il persistait dans le système de vigueur qu il avait adopté » . En tout cas, il voulait que l'Angleterre lui restituât d'abord les possessions qu elle reconnaissait occuper injustement, puis, cela fait, on pourrait chercher les termes d'un accord sur les points en litige. Ilétait^ par suite de ces vexations, très monté contre la cour de Londres et, si la prudence le retenait encore, il en était arrivé au point où il lui fallait faire un grand effort sur lui-même pour ne pas rompre avec Georges III.

C'est certainement ce qui faisait écrire par d'Ossun, le 19 janvier 1761 :

Un collog^ue de M. Waii [probablement M. de Squillaci] m'a dit que, si nous pouvions conclure la paix à des conditions raisonnables, nous Ferions bien de ne pas la retarder; maïs que, si elles étaient désavantagée uses, nous aurions tort de nous presser, puisqu'il était certain que le Roi son maître serait, dans peu de temps, en état de venir à notre secours (l).

Et, comme pour donner plus de poids encore à cette information, d'Ossun, qui répondait cette fois à la demande précise formulée par Choiseul, pouvait le renseigner sur la force de l'armement maritime préparé par les soins de Charles III. Il devait

(1) Espagne 531, C 66.

se composer de trente-six vaisseaux de ligne, qui seraient prêts au printemps, et de vingt frégates de diverses grandeurs. Ainsi que le disait Tambassadeur, il y avait là de quoi former une flotte qui ne serait pas méprisable.

IjC semblant de concessions que le cabinet britannique faisait à la cour de Madrid parut à Choiseul aussi peu sérieux qu'à Charles III lui-même. Il n'bésitait pas à voir dans la modération momentanée des Anglais vis-à-vis de l'Espagne un piège destiné à ralentir les préparatifs de cette puissance en lui donnant Fillusion qu'elle pourrait obtenir par une négociation la justice qu'elle se préparait à se procurer par les armes,

La correspondance échangée entre Tambassadeur de Louis XV à Madrid et son ministre montrent que, sans s'être concertés, tous deux avaient de l'Angleterre une opinion qui ne faisait pas honneur à ce pays.

J'ai toujours pensé [disait le prince], que ces insulaires avides et belliqueux pouvaient être comparés, par rapport à TEspagne, à des voleurs qui demandent la bourse ou la

IS

▼ie. Si on laisse prendre son argent, ils vous laissent la vie. Si on le défend, ils cherchent à vous enlever l'un et Taùtre (1).

Pour faire pendant à ces mots, écrits le 26 janvier 1761, on trouve les suivants signés par Choiseul, le lendemain 27, bien avant par conséquent qu*il ait pu avoir connaissance de ceux tracés par d'Ossun :

L'Angleterre ne £ait la guerre que par avidité et le ministère britannique sera toujours assuré du vœu de sa nation lorsqu'il se proposera pour objet d'en étendre le commerce et les possessions dans l'Inde. M. Pitt aurait été déjà vraisemblablement la victime du ressentiment populaire à Londres s'il s'était borné à faire des efforts pour soutenir le roi de Prusse et l'électorat de Hanovre, mais les succès des Anglais en Amérique et les conquêtes qu'ils y ont faites leur ont rendu supportable jusqu'à présent le poids énorme de leurs impôts et de leurs dettes. Il faut donc regarder comme une maxime fondamentale de la cour britannique que toute guerre qui aura pour but de satisfaire la cupidité anglaise sera du goût de la nation (2).

« Les colonies de FEspagne produisent de For, continuait le ministre, c'est donc à celles-ci que les Anglais en veulent de préférence. » Appréciation cruelle et sanglante, mais que Ton ne saurait malheureusement pas taxer d'exagération ou d'inexactitude. N'a-t-on pas vu de nouveau l'An-

(i) Espagne 531, P 87.

(S) Espagne 531, f 96.

gleterre entrer en campagne, pour un pareil motif^ au commencement du vingtième siècle et la triste guerre contre les Boers ne justifie-t-elle pas rétrospectivement l'accusation portée par Choiseul et d'Ossun contre l'avidité d'un peuple de marchands ?

S'il tenait à éclairer Charles III sur les véritables dispositions du cabinet britannique, Choiseul n'avait pas l'intention pour cela de Fentraiaer à une guerre immédiate et irraisonnée. La responsabilité du ministre venait, en effet, de s'accroître en même temps que son autorité. Mais les fonctions nouvelles dont il était revêtu depuis peu lui donnaient, avec un pouvoir plus grand, le devoir (qu'il comprenait très bien) de se montrer encore plus prudent et plus pondéré. Le maréchal de Belle-Isle était mort le 25 janvier 1761 et le roi Louis XV avait donné l'ordre à Choiseul de « se charger du département de la guerre conjointement avec celui de la politique jusqu'à la paix future » .

(i) Choiseul à d'Ossun, 27 janvier 1761.

i%9 LB DUC DE CHOISEUL

Il se trouvait donc obligé, en ce qui concernait TEtpagne, de se montrer à la fois énergique et modéré, de façon à retenir Charies III sur la pente d'une déclaration de guerre intempestive, tout en lui laissant comprendre que son concours actif nous était des plus précieux et qu'il pouvait compter sur le nôtre en cas de besoin. C'est ce qui lui faisait écrire à d*Ossun :

Vous devez tranquilliser, au surplus, la cour de Madrid sur la crainte qu'elle aurait que nous ne vinssions pas à son secours si elle avait la guerre contre l'Angleterre. Gomme cette guerre vraisemblablement serait purement maritime, si le roi (TEspagne veut consolider son union avec la France par un nouveau traité de commerce et déftnsif entre les deux couronnes^ le roi portera tous ses efforts à la paix dam la partie maritime, afin d'être utile à un allié qui lui est aussi cber que l'est Sa Majesté Catholique.

Cette courte lettre du 27 janvier 1761, écrite de la main du ministre, est importante à noter au passage, car on y voit se préciser la forme sous laquelle Choiseul aurait voulu réaliser cette alliance avec TEspagne qui était Fobjet de ses plus ardents désirs. Il continuait, en attendant d'y parvenir, à mettre Charles III au courant de nos relations avec l'Angleterre, afin de resserrer encore par ces confidences runion des cœurs qui préparait admirablement la voie de Tunioa commerciale et militaire espérée pour plus tard.

Choiseul faisait donc avertir le souverain espagnol que nous ne songions à insérer aucune clause contraire aux intérêts de son pays dans le traité que nous voulions conclure avec la cour de Londres et que nous ne déciderions rien sans nous être concertés avec lui, en ce qui concernait les îles de Sainte-Lucie et de Tabago. D'ailleurs, la négociation n'était pas encore ouverte à cette époque (c'est seulement deux mois plus tard qu'elle devait commencer) et l'on n'était pas fixé sur la façon dont elle s'engagerait. Le ministre promettait à Charles III de le tenir au courant de ce qui se passerait alors.

Ces sentiments répondaient trop bien à ceux du roi d'Espagne pour être mal interprétés à Madrid. Sans doute M. Wall, à qui d'Ossun avait cru indispensable de communiquer l'idée émise par Choiseul (et qui ne pouvait être exécutée qu'avec son concours), ne se montra pas enthousiaste pour un tf traité de commerce défensif » . Mais l'ambassadeur rencontra en Charles III un auditeur infiniment plus accueillant. Ce prince examina avec beaucoup d'attention l'exti^ait de la lettre que lui communiquait d'Ossun et lui dit que « pour le passé il n'y avait pas de remède en dépit de tout le déplaisir qu'il en éprouvait lui-même. Pour l'avenir, au contraire, il ne s'éloignerait i)oint des

iSS LE DUC DE CHOISEUL

vues du Roi son cousin, à qui il était tendrement attaché, sur les moyens de former une union solide entre les deux monarchies.

La suite de cette conversation allait donner enfin plus de précision aux projets du roi d*Espagne et aux protestations, jusque-là toujours vagues, de ses sentiments de sympathie et de son désir d'intimité avec la cour de Versailles. Après avoir déclaré que « la base d'un traité de commerce devait être une parfaite réciprocité et celle de toute alliance une égalité utile pour les deux parties contractantes », Charles III dit à d'Ossun qu'il ne comprenait pas entièrement la phrase : « Le Roi portera tous ses efforts à la paix dans la partie maritime. » L'ambassadeur lui répondit alors qu'à ses yeux cela signifiait qu'aussitôt les hostilités terminées, on s'occuperait activement en France de remettre notre marine sur pied. A quoi le souverain espagnol répliqua que « si le roi voulait s'expliquer plus clairement sur la nature et sur l'étendue des traités qu'il serait dans l'intention de faire, il en recevrait les premières esquisses avec autant de plaisir que de reconnaissance (1) » .

On comprend toute la satisfaction que d'Ossun devait éprouver à transmettre ces nouvelles à Ver-

(i) Espagne 531, fol. 196.

ET L'ALLIAJSGË ESPAGNOLE 183

sailles et le ton qui règ^e dans la fin de sa lettre à Ghoiseul permet de s'en rendre compte.

11 me semble [disait-il au ministre] qu'on peut inférer des bonnes dispositions qu'a montrées le Roi Catholique que le moment est venu de donner une consistance inébrantable à Cunion intime des deux couronnes. Je tous avoue, M', que, selon mes faibles lumières, ce serait l'événement le plus essentiel et le plus décisif pour le maintien de la gloire et de la puissance de l'auguste maison de France. Mais je pense que s'il n'a pas lieu sous le règne de S. M. G. il sera peut-être difficile de trouver sous un autre des circonstances aussi propices. J'ai fait faire les mêmes réflexions à ce monarque et il m'a paru les adopter (1).

VU

Par un étrange coup du sort, c'est donc à l'heure où Ghoiseul désespérait presque de l'alliance avec l'Espagne que l'occasion se présente à lui de com-^ mencer les pourparlers qui la feront aboutir. Le temps développait enfin le germe de cette union qu'il avait eu la sagesse de semer et que d'Ossùn avait surveillé à Madrid avec la plus intelligente et la plus confiante patience.

Ijes obstacles divers, trop longtemps rencontrés

(i) D'Omud à Ghoiseul, 7 férricr 1701 <

i%k . LE DUC DE CHOISEUL

par eux, n'existaient plus à cette heure. La reine Marie-Amélie était morte, le duc d'Albe vivait en disgrâce. M. Wall, diminué par cette retraite et les yeux peut-être ouverts à Tévidence, n'opposait plus aux volontés du roi sa force d'inertie. M. de Squillaci, devenu partisan résolu de la France, avait vu croître son autorité. Au lieu de résistances, Charles III ne trouvait donc autour de lui que des encouragements à s'unir avec notre pays. L'influence discrète, mais réelle, de sa mère ÉHsabeth de Parme ne pouvait que l'y pousser encore. U était seulement regrettable que l'on se mit si tard en chemin alors qu'une démonstration commune, faite plus tôt, eût sans doute modifié le sort des choses en inspirant à la cour de Londres des pensées de modération et de paix et nous eût conservé, peut-être, une colonie que Choiseul considérait avec raison comme le boulevard des domaines espagnols en Amérique.

La loyauté du roi d'Espagne est certainement hors de doute et sa bonne foi ne saurait être sus- • pectée. Malheureusement, sa perspicacité à l'égard , de l'Angleterre et son énergie vis-à-vis de ses propres ministres n'ont pas été à la hauteur de sa ; droiture. Charles III ne désirait pas entrer en guerre avec la Grande-Bretagne, parce qu'il espérait obtenir satisfaction sur ses griefs personnels.

En dépit de tous les avis venus de Versailles, il se berçait de Tillusion qu'il y parviendrait et qu il pourrait ensuite nous procurer une paix honorable. Cette erreur, dont il commençait maintenant i se rendre compte, nous a été funeste. Il est fâcheux de penser que Choiseul, qui ne Fa jamais partagée, n'ait pu réussir à lui ouvrir plus tôt les yeux. Le ministre du moins n'a rien à se reprocher sur ce point. Les efforts qu'il a si fréquemment répétés pour éclairer le souverain auraient suffi à convaincre quelqu'un de moins obstinément confiant que le roi d'Espagne.

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