LE PACTE DE FAMILLE
Comme le disait Choiseul, runion entre la France et FEspagne n'avait de chances de s'établir solidement « que par un système politique commun aux deux monarques et qui (dt fondé sur une parfaite égalité de moyens à employer, d'avantages à espé* rer et de risques à courir (1) » . C'est parce que le projet de M. de Grimaldi ne répondait pas à ces vues qu'il lui parut nécessaire de l'étudier et de le reviser. L'ambassadeur espagnol (et Ton ne peut songer à lui en faire un grief) s'était occupé surtout des avantages et des garanties à donner à l'Espagne. Il était naturel qu'à son tour, le ministre de Louis XV défendit de son mieux les intérêts de la France.
(1) Espagne 532, f 299.
tiO LE DUC DE CHOISEUL
Parmi les clauses proposées par le représentant de Charles III s'en trouvait une qui provoqua tout d'abord les observations de Choiseul. M. de Grimaldi demandait que Minorque fût remise en dépôt à TEspagne si l'Angleterre, en apprenant la signature du traité, déclarait la guerre au Roi Catholique. Il aurait en outre voulu, « dans le cas où Dieu bénirait les succès de la triple alliance, » que cette île fût réunie à son pays. Le cabinet de Versailles s'éleva contre une telle prétention, « cette conquête, disait Choiseul, étant une vraie et unique compensation à celles des ennemis sur la France (1) » .
Il ajoutait d'autre part :
La gfarantie réciproque des domaines que l'Espagne pos-^ sède actuellement dans les deux Indes et de ceux dont la France demeurera en possession après la conclusion de la paix qui doit terminer la présente guerre ne présente pas un avantage égal pour les deux couronnes. // faut, pour établir cette égalàé, fixer V époque de la garantie au même terme; c'est-à-dire, si l'Espagne ne garantit que les possessions que la France conservera à la paix, la France ne garantisse également que celles qui seront, dans le même temps, sous la domination de l'Espagne ou que, si la France garantit les domaines que l'Espagne possédera le jour de la signature du traité, cette dernière couronne garantira pareillement ceux qui seront à la même époque au pouvoir de la France (2).
(i) Espagne 532, f 299.
(2) Espagne 532, f« 300.
On voit, par ces exemples, avec quelle vigueur de raisonnement et quelle clarté d'intelligence le ministre poursuivait les pourparlers entamés entre nos deux pays. La justesse des observations tracées par sa main, en marge du projet qu'on lui avait soumis, n'est pas moins digne d'être notée. M. de Grimaldi avait proposé une clause obligeant les deux souverains à se communiquer l'un à l'autre toutes les négociations^ sans restriction ni réserve^ lors même que l'objet n'en aurait aucune sorte de rapport avec le souverain à qui cette communication devait être faite. A quoi Choiseul répondit : « // semble quil est nécessaire de borner cette obligation aux affaires qui peu-vent intéresser en quelque manière l'une ou l'autre de ces deux puissances. Le secret est l'âme des négociations et leurs succès en dépend presque toujours. Doît-on le compromettre par le seul motif de satisfaire la curiosité d'un tiers sans que celui-ci ait aucun intérêt direct ni indirect à être instruit de ce qu'on négocie (1)? » C'est le langage du bon sens et de la raison, toujours utile à faire entendre, surtout en face d'intérêts aussi graves que ceux alors en jeu entre la France et TEspagne.
(i) Espagne 532, f 299.
La cour de Versailles crut cependant devoir faire quelques sacrifices pour entraîner le gouvernement de Madrid dans une alliance dont elle espérait, pour Favenir, de si grands et si féconds résultats. On ne saurait expliquer que par cette considération l'offre contenue dans le mémoire que Choiseul envoyait à d'Ossun, le 2 juin 1761.
Louis XV proposait à son cousin, pour le cas où il s'engagerait à entrer en guerre contre l'Angleterre au mois de mai 1762 (1), de comprendre dans les négociations de paix alors poursuivies à Londres les intérêts de l'Espagne en ce qui concernait la pêche à Terre-Neuve, les prises de navires et les établissements dans la baie de Honduras. « La proposition que fait le Roi, était-il dit, ne doit pas retarder la conclusion du traité proposé, qui est indépendant de cette situation particulière, mais elle demande une réponse prompte, afin que l'on puisse diriger la conduite du ministre du Roi à
(i) Si nous ne pouyions pas, d'ici là, conclure notre paix avec ce pays.
Londres relativement aux intentions connues de Sa Majesté Catholique. »
Il est bien évident que cette offre (la suite des événements devait le prouver) avait de sérieux inconvénients et Ton comprend que Choiseul se soit attaché à nous laisser la preuve qu'il F avait transmise sur l'ordre du roiy mais sans aucun enthousiasme personnel. Pareille démarche ne pouvait que compliquer une situation déjà suffisamment difficile en présence d*un adversaire comme Pitt. Mêler ainsi les griefs de deux princes, dont Tun était belligérant tandis que Fautre se posait encore en médiateui* amical, avait d'ailleurs quelque chose de bizarre et de contradictoire qui devait choquer Fesprit si net du ministre de Louis XV,
La proposition de la France convint naturellement à Charles III; elle lui prouvait une fois de plus combien son cousin tenait à unir les intérêts des deux cours. Le roi d'Espagne espérait toujours, contre tout espoir, obtenir du cabinet britannique les satisfactions qu'il en attendait depuis si longtemps, et ses réclamations, soutenues par notre pays, lui semblaient encore plus assurées du succès. Il accueillit donc avec faveur ces nouvelles avances de Versailles et donna Tordre à M. de Fuentès de témoigner à M. de Bussy, qui négo-
ciait notre paix à Londres, la plus entière confiance en ne lui cachant rien de ses pourparlers personnels, de même que Fenvoyé français le tenait au courant de nos affaires.
Si pareille intimité existait en Angleterre entre les deux représentants de la France et de l'Espagne, il n'y en avait pas moins à Versailles dans les rapports du ministre de Louis XV avec le marquis de Grimaldi. Us examinaient ensemble le projet de pacte de famille (car la discussion d'un traité de commerce avait été ajournée à plus tard) et ils se communiquaient librement leurs impressions. C'est ainsi que l'ambassadeur espagnol reprochait au document présenté par Choiseul de sembler perdre de vue l'objet principal que l'on se proposait, « à savoir une alliance maritime. » Il dirait encore que l'engagement de se porter réciproquemeût secours dans n'importe quelle guerre était plus avantageux à la France qu'à l'Espagne. Celle-ci n'avait d'agression vraisemblable à redouter que de l'Angleterre ou du côté de l'Italie; la France, au contraire, pouvait se demander si elle n'aurait pas comme ennemies toutes les puissances de l'Allemagne et du Nord avec lesquelles il était difficile, pour le roi catholique, de prévoir un démêlé futur.
Choiseul répondait à son interlocuteur que, dans
sa pensée, runion entre nos deux pays devait être générale et indéfinie et regarder^ par conséquent, la terre aussi bien que la mer. Du moment où les deux souverains se garantiraient u réciproquement et sans aucune réserve » tous leurs états a en quelques régions qu'ils soient situés » , cette garantie aurait à s'exercer « contre toute puissance qui attaquerait leurs possessions » . Le ministre reconnais* sait toutefois que Ton pouvait établir une distinction entre les guerres que la France aurait à soutenir directement du côté de l'Allemagne et celles où elle serait obligée d'intervenir comme auxiliaire en vertu de traités défensifs conclus avec quelques souverains de corps germanique et du Nord (1). Pour les premières, il jugeait utile que l'Espagne marchât de concert avec nous. Il n'en serait pas de même en ce qui concernait les autres. « Au reste, disait Choiseul, en mettant d'Ossun au courant de ces conversations, j'ai ajouté à M. de Grimaldi que le roi était bien éloigné de vouloir que les engagements à contracter fussent plus onéreux pour Sa Majesté Catholique que pour lui-même, et que ce monarque pouvait y mettre les restrictions et les modifications qu'il jugeait à propos, en partant toujours du principe d'une
(i) Cf. art. 8 du pacte de famille.
%i6 LE DUC DE GHOISEUL
parfaite égalité et réciprocité entre les deux cou* roniie8(l). »
Cette manière de concevoir les choses répondait aux vues de Charles III, et c'est dans cet esprit que se poursuivirent les pourparlers entre les deux cours. M. Wall se montrait aujourd'hui tout à fait soumis aux volontés de son maître et ne jetait plus, comme jadis, des bâtons dans les roues.
Ce ne fut pas lui, en effet, mais bien le roi d'Espagne qui retint quelque temps l'attention des négociateurs sur un point que Choiseul avait cru bon d'aborder; je veux parler de la préséance^ IjCS discussions relatives à cette question se comprenaient quand le trône d'Espagne était occupé par un prince de la maison d'Autriche. Elles n'avaient plus de raison d'être du moment où les membres de la même famille régnaient à VersaiUes et à Madrid. Il semblait naturel au ministre de décider que l'ordre de la primogéniture trancherait toute difficulté. « Actuellement, disait-il,
(i) Etptcne 53S, f> 343.
ce seront donc les ambassadeurs du Roi Très Chrétien qui auront la préséance. S'il arrivait dans la suite que le Roi Catholique devint Fainé de la maison, les ambassadeurs espagnols précéderaient les ambassadeurs français. Cet arrangement ne peut ni ne doit fortifier ni affaiblir le droit que les couronnes peuvent avoir en tant que couronnes mais, en marquant publiquement l'union entre les souverains^ il détruit et prévient les petites difficultés de cérémonial, toujours embarrassantes visà-vis de l'amitié (1). »
Charles III se montra reconnaissant à Choiseul d'avoir cherché à éloigner « jusqu'aux plus petits sujets de tracasserie entre les deux couronnes » . Il estima cependant que son père Philippe V n'ayant pas voulu entrer en négociations sur ce sujet avec Louis XIV (malgré la déférence qu'il avait naturellement pour lui), il lui était difficile de céder sans réserves à la proposition de la cour de Versailles. Il y avait bien des chances, en effet, pour que la préséance due à la prémogéniture durât longtemps et le souverain espagnol craignait que, sans songer au motif qui l'avait fait étabUr, on ne s'accordât à dire plus tard qu'elle datait de son règne. Cela risquait peut-être de faire subir à son
(i) Espagne 532, f' 339.
nom une sorte de tache aux yeux de ses compa* triotes.
M. Wall offrait une solution assez rationnelle. On aurait décidé que les ministres du cadet de la maison de Bourbon céderaient le pas à ceux de l'aîné dans les cours de famille (Naples et Parme), ce qui suffisait pour marquer T avantage de la naissance. Dans les autres cours, il serait établi une alternative suivant laquelle Tambassadeur le plus récemment arrivé passerait après celui qui avait le privilège de l'ancienneté de séjour. Chose étrange (et qui marque l'importance que Ton attachait à ces questions), cette manière de voir, qui aurait dû réunir tous les suffrages, fut bien acceptée par Ghoiseul, mais rencontra de la résistance dans le conseil du roi. On résolut donc, pour le moment, de ne rien fixer à cet égard dans la persuasion où l'on était que les deux souverains s'entendraient toujours pour éviter les froissements entre leurs agents (1).
Ces légères controverses n'empêchaient pas les accords importants de se poursuivre. De pareilles vétilles, si elles retardaient la négociation (et c'est à ce titre qu'il convient à l'histoire de les signaler),
(i) Ce fut pourtant la solution Wall qui prévalut à la fin et qui devint l'article 27 du pacte de famille.
ne pouvaient pas arrêter le courant qui entraînait les deux pays l'un vers l'autre.
L'ensemble du projet rédigé par Choiseul convint à Charles III et à son ministre. M. Wall n'hésita même pas à dire à d'Ossun qu' « il l'avait trouvé bien et n'exigeait que des changements peu considérables (1) ». Ceux-ci furent d'ailleurs à notre avantage. Au lieu de ne marcher de concert avec nous que pour les guerres où les deux cours auraient un intérêt direct, le roi d'Espagne déclara qu'il entendait prendre part à toutes celles qu' « aurait à soutenir ou qu'entreprendrait la France ton tes les fois que^ par suite des événements^ la France viendrait à être a ttaquée dans ses propres états (2) . » C'était là pour notre pays une garantie qui justifiait, à elle seule, un traité d'alliance avec l'Espagne. Les diverses concessions que l'on avait pu faire se trouvaient compensées par l'engagement que prenait Charles III de mettre ses forces à notre disposition pour défendre l'intégrité territoriale de la France.
11 y trouvait son compte assurément, mais n'est-il pas de règle dans une convention pareille qu'elle réponde à l'avantage réciproque des deux parties? Tout ce que l'on peut et ce que l'on doit demander
(i) Espagne 532, f 383.
(2) Cf. pacte de famille, art. 8.
i celui qui la conclut c*est précisément ce qu avait réclamé Choiseul, je veux dire » Tégalité de traitement » , qui fait qu aucune nation ne consent à l'autre de sacrifices contraires à son honneur ou à ses intérêts permanents.
Tout marchait donc pour le mieux, à Fheure actuelle, et Ton comprend que d'Ossun écrivît à Choiseul, le 22 juin 1761 : « Je vois avec une satisfaction inexprimable que vous allez terminer le grand ouvrage de Tunion des deux couronnes. Permettez que je vous renouvelle mon compliment sincère sur cet événement, que je regarde comme le plus flatteur et le plus glorieux qui pût arriver sous votre ministère (1) ».
Il était autorisé à le féliciter car, Tavant-veille du jour où il lui adressait son « compliment », Louis XV avait signé les pleins pouvoirs qui conféraient au duc de Ghoiseul, « pair du royaume... ministre et secrétaire d'État, » le droit de prendre « les engagements les plus étendus et les plus
(i) Espagne 532, f 421.
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE Mi
forts » avec le plénipotentiaire du roi d'Espagne.
Peu de temps après, en communiquant à d'Ossun les pièces envoyées de Versailles par le marquis de Grimaldi, M. Wall lui disait : « Vous voyez, Monsieur l'ambassadeur, le Rubicon est enfin franchi. Le roi mon maître est bien déterminé. Il est jeune et courageux comme un lion. Je suis bien fâché d'être si vieux, et à vous dire le vrai j'aimerais mieux, si nous faisons la guerre, commander un camp volant que d'être où je suis. » Ce ministre aurait préféré surtout que la France n'eût pas à continuer les hostilités et que TEspagne évitât une rupture avec l'Angleterre. Son vieux système de prudence et, il faut bien le dire, de piotdence justifiée (étant donné les ressources militaires insuffisantes de sa cour), persévérait malgré son évolution vers l'alliance française.
On ne saurait en être surpris, puisque Ghoiseul lui aussi désirait encore, si c'était possible, obtenir la paix par l'Espagne et non pas l'entraîner dans la guerre. La lettre du 7 juillet 1761, écrite de sa main, en est la preuve la plus certaine : « Vous direz au roi d'Espagne, mandait-il à d'Ossun, avec quelle satisfaction le roi son cousin contracte les engagements qui vont l'unir étroitement avec S. M. Catholique. J'ose vous ajouter qu'il fallait que ce fût le roi Charles pour que cet événement
nS LE DUC DE GHOISEUL
aussi utile que respectable se fit avec la noblesscj la sincérité et la tendresse qui ont présidé à cette négociation. » Cboiseui félicitait M. Wall « d'avoir vaincu pour un aussi grand ouvrage quelques pré-* jugés qu'il pouvait avoir avec fondement et des craintes d'ailleurs raisonnables » , puis il terminait, et c'est là ce qui est important à retenir : « Au surplus, vous ne cacherez pas au roi d'Espagne que nous avons besoin de la paix dans ce moment et que nous comptons que les engagements que nous prenons n éloigneront pas cette paix nécessaire (1). »
Il aurait fallu pour cela ne pas avoir affaire à Pitt et à M. de Fuentès. Ainsi que Ghoiseul l'écrivait à d'Ossun : « Il est certain que si les deux mémoires (relatifs aux affaires de la France et de l'Espagne) sont remis en même temps à la cour de Londres, c'est avec encore plus de fondement que M. Wall pourra dire que le Rubicon est enfin passé (2). » C'est qu'en effet un pareil acte ne manifestait que trop publiquement l'accord dont le cabinet britannique et d'autres puissances com-^ mençaient à soupçonner l'existence entre les gou-vernements français et espagnol.
L'opinion personnelle de Ghoiseul était qu'il eût
(1) Espagne 533, f^ 38 et 39.
(2) Espagne 534, f 168. Cf. f» 13.
mieux valu ne pas confondre, à ce moment-là, les intérêts de nos deux pays. Il eût préféré attendre, pour appuyer les revendications espagnoles, que le ministère anglais eût répondu à nos propres demandes et que le terrain fût ainsi déblayé. Mais Louis XV, dans son désir immodéré de plaire à Charles III, voulut que Bussy prît sur cette question l'avis de M. de Fuentès, et l'ambassadeur espagnol pencha pour la remise simultanée des •deux mémoires (1).
Les prévisions du ministre français se réalisèrent. Pitt montra en cette occasion une insultante hauteur. Il renvoya à Bussy le document qui contenait les revendications de l'Espagne en l'accompagnant d'une lettre dont les termes faisaient bien prévoir, dès cette date du 24 juillet 1761, qu'il fallait renoncer à notre paix avec TAngleterre.
Je dois vous déclarer très nettement, au nom de S. M., qu'elle ne souffrira point que les disputes de l'Espagne soient mêlées d'une façon quelconque dans la nég^ociation de la paix des deux couronnes. A quoi j'ai h ajouter qu'il sera regardé comme offensant pour la dignité du roi et non compatible avec la bonne foi de la négociation qu'on faise mention de pareille idée. En outre^ on n'entend pas que la France ait, en aucun temps, droit de se mêler de pareilles discussions entre la Grande-Bretagne et l'Espagne. Des considérations si légitimes et si indispensables ont
(i) Voir pour plus de détails Bévue historique^ t. LXXI, «nnée 1899. Choiseul et l'Angleterre.
m LE DUC DE GHOISEUL
déterminé le roi à m'ordonner de vous renvoyer le mémoire ci-joint, touchant l'Espag^ne, comme totalement inadmissible (1).
Le seul résultat pratique de cette démarche fut de provoquer à Madrid une hâte plus grande à terminer les négociations qui devaient nous unir. Charles III, révolté par Tattitude cassante du ministre anglais, se rendit compte enfin qu'il n'y avait plus rien à espérer de son côté. Les quelques scrupules qu'il éprouvait encore sur des points de détails disparurent devant la gravité de la situation et devant la brutalité de l'insulte qui l'atteignait aussi bien que Louis XV.
Le renvoi du mémoire surprit et indigna profondément le roi de France. Ghoiseul n'eut pas le même étonnement, mais il ne ressentit pas moins vivement l'injure que son maître. Sa riposte fut spirituelle et pleine de dignité; elle ne pouvait rien changer à la face des choses.
Les réponses de l'Angleterre aux offres trans-
(i) Pitt à Bassy, 24 juillet 1761. Angleterre, t. XLIV, f 54.
mises par Bussy étaient, suivant le mot du ministre, tf plutôt des lois dictées par un vainqueur que des conditions de paix proposées par des puissances égales. » Voilà pourquoi Ghoiseul écrivait à d'Ossun, le 30 juillet 1761 :
Ainsi, M'y voilà la guerre qui va recommencer de nouveau et avec plus d'acharnement que jamais. Le temps de l'union des deux couronnes est arrivé. Si S. M. Catholique est aussi touchée de l'org^ueil et du despotisme à craindre de l'Angfleterre que l'est le Roi, S. M. vous ordonne de dire à ce prince qu'elle reg^arde le traité comme conclu entre elle et le Roi son cousin ; qu'en conséquence elle l'invite à lui confier quelles sont ses intentions relativement à la déclaration de guerre contre l'Ang^ieterre afin que, de son côté, elle puisse se préparer pour seconder de tout son pouvoir les projets de S. M. catholique.
Ainsi, par suite d'une fausse manœuvre qu'il n'avait pas dépendu de lui d'éviter, Ghoiseul se trouvait irrévocablement condamné à préparer la continuation de cette guerre à laquelle il sentait pour la France le besoin de mettre un terme. « Je pense que, désormais, il serait trop humiliant de songer à la paix, » disait-il à d'Ossun (l). Et dès lors, avec son énergie ordinaire et la rapidité de décision qui le caractérisait, il recommandait à l'ambassadeur « d'échauffer le roi d'Espagne et son ministère le plus qu'il pourrait, pour lui faire
(1) Espagne 533, f 213.
tu LE DUC DE CHOISEUL
prendre son parti avec autant de promptitude que de hauteur » .
Pour Fy encourager, la cour de Versailles se décida à préciser certains accords et à faire des concessions nouvelles. En même temps que le « pacte perpétuel de famille » , les deux pays signeraient une convention secrète « ayant pour objet de s'opposer aux desseins ambitieux de FAngleterre » . Il serait entendu entre les deux souverains que si le cabinet britannique ne consentait pas à la paix avec la France, le roi d'Espagne lui déclarerait la guerre au 1'^ mai 1762. En échange de son intervention, on remettrait à Charles III File de Minorque en gage dès le début des hostilités. De plus, si la cour de Londres, soupçonnant l'accord entre les deux puissances, attaquait l'Espagne avant cette date, le roi Louis XV s'engageait à défendre son cousin et à l'aider de toutes ses forces.
Un autre sacrifice qui dut singulièrement coûter à Choiseul fut encore consenti par lui afin d'obtenir de l'Espagne un concours pécuniaire qui permettrait de soutenir avec plus d'énergie les opérations mihtaires et maritimes. Il chargea d'Ossun de laisser pressentir au marquis de Squillaci, ministre des finances de Charles III, que, si la France pouvait trouver à Madrid des facilités
financières, elle se prêterait plus tard à une cession de la Louisiane à TEspagne (l). Mais avant de se prononcer définitivement sur ce point et d'en parler officiellement au souverain, on tenait à savoir s'il entrerait en guerre contre l'Angleterre.
Ce qui pressait le plus pour le moment (et Choiseul pria d'Ossun de régler rapidement cette question) c'était que Charles III déclarât au cabinet de Londres que la démarche faite par Bussy l'avait été de son plein gré et avec son aveu. Il importait en effet, pour l'honneur de la France, que l'on ne crût pas à un acte non concerté d'avance et qui, sans l'assentiment du souverain espagnol, eût été destiné à le compromettre. Il fallait d'autant plus le bien établir que, d'après l'avis donné à M. Wall par M. de Fuentès, Pitt était furieux contre lui et contre le marquis de Grimaldi. Il pensait, paraîtil, ou tout au moins il prétendait, que ces deux ministres s'étaient Rwancés par amitié pour la France et par haine contre iAngleterrCy mais sans le consentement de leur cour (2).
Charles III s'empressa de donner des ordres pour détruire cette erreur de Pitt. Lorsque l'ambassadeur espagnol déclara, de sa part, à ce der-
(i) Espagne 533, f 213.
(2) C'est un billet de Grimaldi à Ghoiseul qui nous l'apprend. Cf. Espagne 533.
nS LE DUC DE CHOISEUL
nier, que le mémoire présenté par M. de Bussy Tavait été à la suite d'un parfait accord entre Madrid et Versailles, le ministre anglais s'échauffa et montra beaucoup d'aigreur. Mais, suivant les propres termes de M. de Grimaldi, « M. de Fuentès prit, de son côté, plus de feu que M. Pitt et se conduisit parfaitement. » a II m'a dit, ajoutait- il à Choiseul, qu'il était échappé à M. Pitt quelques menaces contre l'Espagne, que cependant ce ministre avait feint de ne pas donner une entière créance aux déclarations de M. de Fuentès. »
En dépit de ces apparences et de l'attitude qu'il voulait prendre en cette occasion, Pitt, que M. Wall nommait un u Lucifer » , était trop avisé pour ne pas conclure de cette démarche qu'une entente formelle se trouvait établie ou allait s'établir entre la France et l'Espagne. En quoi, d'ailleurs, il ne se trompait pas, puisque, le 14 août 1761 , le chevalier de Carrion écrivait à l'abbé de la Ville :
V ouvrage le plus mémorable est enfin conclu ! Ce fut hier à minuit que M. le duc de Choiseul avertit M. Tambassadeur que le roi avait approuvé l'article et que, demain samedi à 11 heures, la sig^nature du pacte et de la convention se ferait ici... Je ne puis pas vous exprimer assez toute ma joie de voir les deux nations tant hermanadas. Quelle gloire pour les deux Rois qui en sont les auteurs, pour les deux ministres qui en sont les instruments et quelle satis-
faction pour tous ceux qui sont capables d^en connaître les avantages! Dieu veuille bénir ce g^rand ouvragée (1)!
Le 15 août 1761, les signatures étaient échangées à Versailles entre Gboiseul et le marquis de Grimaldi : plénipotentiaire de Charles III. C'est de ce jour-là que commence le « pacte de famille » qui devait tenir une si grande place dans notre politique étrangère. L'enthousiasme avec lequel fut accueillie cette union entre la France et l'Espagne, nous en avons la preuve dans le billet du chevalier de Carrion, comme dans les divers documents de cette époque. Il semblait alors que tout allait changer de face par l'existence d'une intimité étroite et efficace entre les princes de la maison de Bourbon. Le grand projet de Louis XIV était réalisé par son arrière petit-fils (2), qui se précipitait avec amour dans les bras de l'Espagne, tandis que Choiseul, plus raisonnable et plus pondéré que son maître, se montrait heureux lui aussi de cet accord
(1) Espagne 533, f* 265.
(2) Cf. le préambule du pacte de famille.
OÙ rinclination et ]a raison trouvaient également leur place.
U n'obtenait pas, sans doute, tout ce qu'il aurait désiré pour son pays, et certaines concessions, que les événements l'avaient obligé à consentir^ tempéraient peut-être une joie bien légitime. L'ensemble du traité et surtout les espérances qu'il faisait naître compensaient toutefois les sacrifices auxquels le ministre de Louis XV avait dû se résoudre : « n y a en politique, a dit un de nos plus grands historiens, des impressions morales dont la portée dépasse tous les effets matériels (1). >» Ce mot du duc de Broglie peut s'appliquer ai; pacte de famille comme au traité de 1756. On éprouvait à Versailles un sentiment d'allégresse et de soulagement parce que, l'alliance avec l'Espagne venant se joindre à celle avec rAutricbe, il semblait qu'un avenir de sécurité et de gloire s'ouvrait pour notre pays.
Il y avait pour Ghoiseul une satisfaction personnelle et patriotique à se dire que, par un esprit de suite vraiment digne d'être loué, il avait doté la France d'une force nouvelle. Concevoir de grands desseins et sentir que, par la fatalité des choses, on demeure impuissant à les réaliser, n'est-ce pas
(1) Duc DE BnocLiE, Alliance autrichienne, p. 277.
là pour rhomme de cœur la plus cruelle des peines et la plus angoissante destinée? Le ministre Tavait longtemps éprouvé puisque c'est seulement au bout de trois ans qu'il signait cette alliance à laquelle, depuis son avènement aiix affaires, il consacrait le meilleur de ses pensées. La journée du l^ août 1761 le dédommageait de sa patience et de ses préoccupations d'autrefois.
Elle arrivait seulement un peu tard en ce qui concernait les hostilités actuelles avec l'Angleterre. La lenteur de l'Espagne à comprendre ses véritables intérêts allait fausser au début, par l'usage prématuré qu'il faudrait en faire, cette union que Ghoiseul avait poursuivie comme un gage de paix réparatrice pour le présent et de guerre glorieuse pour l'avenir. C'est seulement plus tard que l'emploi s'en réalisera tel que l'avait projeté son auteur. Ce jour-là, les événements justifieront les espérances du ministre et feront éclater à tous les yeux la sagesse de ses prévisions et des plans qu'il avait formés.
La joie que fit ressentir à Versailles la signature du pacte de famille ne fut pas moins grande
ni LE DUC DE GHOISEUL
à Madrid. « II me serait bien difficile, monsieur, écrivait le marquis d'Ossun, de rendre l'air de satisfaction que j'ai remarqué dans S. M. Catho* lique, mais je puis dire qu'elle a exprimé dans les termes les plus énergiques sa vive reconnaissance et sa tendre amitié pour le Roi (1). » La lettre que le roi d'Espagne écrivit de sa propre main à Louis XV ne laisse aucun doute à cet égard (2). M. Wall lui-même apparut content de nos traités et l'ambassadeur disait de lui : « C'est un ministre qui a de l'expérience et de grandes ressources dans l'esprit. On peut être certain qu'il marchera de très bon pied. »
O'Ossun avait bien le droit de se réjouir lui aussi car, en toute justice, il convient de lui faire sa place à côté de Ghoiseul. Par sa confiance inaltérable en Charles III il avait su, au cours de ces négociations laborieuses et délicates, renseigner et rassurer le ministre qui aurait pu, sans lui, céder au découragement ou au dépit de voir ses efforts si longs à aboutir. II méritait donc pleinement les éloges que son chef lui adressa dans plus d'une occasion.
Louis XV n'oublia pas que le zèle, peut-être un
(i) Espagne 533, f 334.
{%) Je ne crois pas qu'il soit possible que mon cœur ressente jamais une plus parfaite satisfaction que celle qu'il a éprouvée au moment de signer la ratification de notre intime union et celle de nos deux couronnes. (Espagne 533, f 345).
peu brouillon, mais à coup sûr très ardent, du marquis de Grimaldi avait provoqué l'ouverture des pourparlers efficaces. Il voulut donc lui en témoigner sa reconnaissance et pria son cousin de Ty autoriser. Le roi d'Espagne y consentit volontiers. Il lui demanda seulement de vouloir bien a suspendre l'effet de ses bontés jusqu'à ce qu'il fût temps de laisser pénétrer au public le nouveau sys* tème des deux cours » . Il préférait encore, à cette date, laisser planer un certain doute à cet égard afin de ne pas s'obliger trop tôt à supporter les coups de l'Angleterre.
Les sentiments de Charles III envers Ghoiseul n'étaientpas moins empreints de bienveillance puisqu'il écrivait à Louis XV : « le zèle, la bonne foi et l'activité qu'il a mis dans le cours de cette importante affaire méritent toute mon estime (1). » Il déclara lui-même à d'Ossun qu'il se préparait, quand l'heure serait venue, à lui en donner une marque éclatante. M. Wall s'exprima, à son tour, dans les mêmes termes et laissa comprendre à l'ambassadeur qu'il s'agissait de la Toison d'Or. Celuici lui fit alors observer que si Choiseul avait des enfants, la « grandesse n , qui s'étendrait à eux, pourrait peut-être mieux lui convenir. Charles III,
(i) Lettre autographe à Louis XV déjà citée (Espagne 533, f 345).
averti par son ministre, se montra tout disposé à lui laisser le choix.
U faut remercier d'Ossun d'avoir eu cette idée, car elle nous vaut une lettre de Ghoiseul qui manifeste une fois de plus quel sens de la fierté nationale s'alliait chez lui aux formes du courtisan.
Vous ne doutez pas assurément de ma respectueuse ei vive sensibilité au témoignage public de satisfaction et de bonté que S. M. catholique me destine... Je sens, comme je le dois, M% la marque d*amitié que vous m'avez donnée en sugg^érant de vous-même l'alternative de la grandesse ou de la Toison et je vous prie d'être bien persuadé de ma reconnaissance» mais je vous avoue que, malgré les avantages réels et permanents de la grandesse, je supplierais très respectueusement le Roi d'Espagne de me dispenser de l'accepter s'il en était question pour moi ou pour mon frère. S. H. G. ne désapprouverait pas la juste délicatesse qui déciderait ma répugnance à être revêtu d'une dignité étrangère.
11 n'en est pas de même de l'ordre de la Toison d'Or et, puisque le roi d'Espagne a bien voulu de son propre mouvement me destiner cette décoration, je la recevrai avec le plus profond respect et de l'agrément du Roi qui porte le même collier, devenu en quelque sorte, ainsi que le cordon du Saint-Esprit, un ordre de famille. S. M. G. décidera du temps où elle croira devoir m'açcorder cette &veur sans avoir à craindre que la publicité de cette grâce puisse compromettre le secret du système convenu entre les deux couronnes (1).
(i) Ghoiseul à d'Ossun. Lettre particulière du 8 septembre 1761. Espagne 533, f* 394 et 395.
Le geste de Ghoiseul refusant d'être grand d'Espagne pour ne pas « être revêtu d'une dignité étrangère " peint au vif ses sentiments de Français. Il n'est pas de conclusion plus noble aux efforts diplomatiques dont je viens de retracer Thistoire.
Je serais heureux d'avoir rendu au ministre de Louis XV la justice qu'il mérite, dans ces pages où je me suis imposé de mettre le minimum possible de négociations pour insister, avant tout, sur l'esprit qui les a conduites et sur le rôle des personnages qui y ont été mêlés. Le traité qui les a clôturées était connu depuis longtemps et je n'ai pas la prétention de le révéler au public. I] m'a semblé par contre qu'on pouvait, encore de nos jours, éclairer les dessous qui l'ont préparé et, si j'ose m'exprimer ainsi, montrer aux lecteurs les coulisses tout autant que la scène. Ghoiseul ne peut qu'y gagner aux yeux de la postérité.