‹ Le duc de Choiseul et l'alliance espagnoleChapitre 4 sur 14 · I NOLE · texte numérisé non relu

I NOLE

mr^- zjut L- temps pour lui

^^^jc- : lemier l'apprit-il

■^ *^ -^ -li offrait de s'ar-

^^~^ * — -«- i de ses meubles.

^^^- -t:^ prouva. Pour en

''' - premier commis

. la Ville, qui lui

' •— -- .. lé.

^ -, ~~ ^ -eul, disait-il en un

"" " *"■ i Testime et la sym-

-ï^. . . (ju'a ce ministre de

^ louloureux qu'il soit

je saisy M*, me faire

**^ - =• ut y gagner, il n'est

i*-"i*- ) faire. Mais je n'en

-ble où je me trouve

*"^ exemple (1).

4, " ce loyal serviteur,

^ ni n'avait encouru

^: ^ de Louis XV, on

iciellement le roi

:^. a Espagne. Choi-

^ ^ i courant du désir

i-:^ ^ le conserver d'Os-

^.... - ilule, et lui annon-

^ittjj xbassadeur auprès

h".^,^ " I. a cru, lui disait-

D'Aubeterre avait eu Texcellente idée, afin d'augmenter à la cour d'Espagne le crédit de la France et Famitié qu'il y désirait pour notre pays, de faire attribuer à Tlnfant don Louis le « cordon bleu » vacant par la mort de Ferdinand VI. Cette proposition qu'il fit au cabinet de Versailles fut très favorablement accueillie par Louis XV et Cboiseul avertit notre ambassadeur que le roi des Deux-Siciles en serait prévenu. 11 lui donna de plus Tordre de demander (sans s'expliquer sur la destination de ce collier) qu'on le gardât en Espagne si^ par basard, on parlait de le renvoyer en France,

Tous ces soius et ces efforts de d'Aubeterre devaient être bien mal récompensés par suite de circonstances indépendantes de la volonté de Cboiseul. Cbarles III, qui avait su apprécier à Naples les qualités du marquis d'Ossun et qui s'était pris pour sa personne d'une très réelle sympatbie, pria en effet le roi Louis XV de le laisser auprès de lui et de le nommer, pour cela, ambassadeur à Madrid. A rbeure où montait sur le trône d'Espagne un prince à qui la France aurait tant à demander, il eût été maladroit de ne pas satisfaire un désir si flatteur pour notre envoyé. On ne crut donc pas pouvoir refuser, mais cela mit le cabinet de Versailles dans un tel embarras vis-à-vis de d' Aube«

terre, qu'on attendit un certain temps pour lui annoncer la nouvelle. Aussi ce dernier Tapprit-il par une lettre de d'Ossun qui lui offrait de s'arranger avec lui pour une portion de ses meubles. On conçoit Témotion qu'il en éprouva. Pour en avoir le cœui* net, il s'adressa au premier commis des affaires étrangères, Tabbé de la Ville, qui lui avait toujours témoigné de Tamitié.

Je n'ose écrire à M. le duc de Ghoiseul, disait-il en un langage qui lui mérite véritablement Testime et la sympathie. Je dois respecter les raisons qu'a ce ministre de ne pas me confier ce secret. Quelque douloureux qu'il soit pour moi de me voir enlever mapldce^je sais y M, me faire justice etf dès que le service du Roi peut y gagner, il n'est point de sacrifice que je ne sois prêt à faire. Maïs je n'en sens pas moins la situation désagréable où je me trouve et je crois que, jusqu'ici, elle est sans exemple (1).

Pour essayer de dédommager ce loyal serviteur, victime des circonstances, mais qui n'avait encouru en aucune manière la disgrâce de Louis XV, on lui confia le soin de saluer officiellement le roi Charles III quand il arriverait en Espagne. Ghoiseul, en mettant d'Aubeterre au courant du désir manifesté par le roi de Naples de conserver d'Ossun, s'efforçait de lui dorer la pilule, et lui annonçait sa nomination comme ambassadeur auprès des nouveaux souverains : « S. M. a cru, lui disait-

(i) Espagne 525, f 252.

il, qu'elle ae pouvait charger personne qui fût plus en état que vous, M% d'être auprès de ces princes Finterprète de ses sentiments pour eux et pour la nation espagnole. » En attendant le moment de remplir cette mission, d'Aubeterre devait continuer à donner à la reine-mère les témoignages de Tamitié de Louis XV et, suivant ses instructions, tf profiter de toutes les occasions qui pourraient le mettre à portée de lui exprimer le vif et croissant intérêt que le roi de France prenait à sa satisfaction n. Il s'acquitta d'ailleurs à merveille de sa tàcbe auprès d'Elisabeth de Parme, qui manifesta en termes très clairs son attachement à Louis XV. « Présentement que nous sommes seuls, dit-elle un jour à d'Aubeterre, je puis vous assurer, monsieur l'ambassadeur, que le roi votre maître peut absolument compter sur moi, que c'est très sincère et avec la dernière vérité que je m'explique ainsi (1). » C'était pour notre pays une heureuse chance de rencontrer ainsi, dans les coulisses de la politique royale, une bonne volonté prête à s'affirmer pour nous. Il y avait d'autant plus lieu de compter sur 1 influence de la reine-mère que cette princesse était assez sage pom^ ne pas vouloir en user inconsidérément. Au lieu de profiter de la puissance

(1) D'Aubeterre à Ghoiseul, 17 septeinbie 1759.

momentanée que lui donnait la vacance du trône, elle se bornait à n'expédier que les affaires les plus pressées. Pour toutes celles, au contraire, qui pouvaient se différer sans inconvénient, elle savait les remettre à l'arrivée du roi son fils.

Il s'agissait pour Elisabeth de Parme non seulement de ne rien faire qui pût froisser Charles HT, mais aussi (et la chose était plus délicate encore), d'éviter tout ce qui risquait de causer quelque onibrage à sa belle-fille. Un petit incident prouva de quels ménagements il fallait user vis-à-vis de cette dernière. Un courrier arrivé de Naples annonça de la part de la reine Marie-Amélie qu'elle n'avait besoin pour le voyage d'aucune dame camériste, parce qu'elle amenait avec elle toutes celles qui lui étaient nécessaires. En conséquence les quatre que l'on avait nommées et qui se préparaient à partir pour Barcelone reçurent contre-ordre. Ce changement affligea, paraît-il, beaucoup toutes les dames du palais d'Espagne et leur impression pénible fut encore augmentée quand elles apprirent l'arrivée comme « camerera mayor » de la duchesse de Castropignano que l'on redoutait fort à Madrid.

La conduite si sage et si réservée d'Elisabeth de Parme reçut bien vite sa récompense. Chai'les III lui écrivit une lettre pleine de tendresse dans

laquelle il la priait de ne pas quitter ses appartements du Retire. Il ajoutait, pour mieux témoigner encore son affection filiale, que « bien que les logements de ce palais fussent un peu courts, il aimait mieux se resserrer que de s'éloigner d'elle.» La reine-mère, touchée de ces sentiments, ne songea plus, pour Tinstant, à s'en aller du Retiro; mais, afin de conserver son indépendance et de ne pas gêner celle de ses enfants, elle n'en garda pas moins Thôtel de M. de la Ensenada qu'elle avait eu primitivement Fintention d'habiter.

Charles III donnait d'ailleurs à d'autres qu'à sa mère la preuve d'une déhcatesse de cœur vraiment très grande. C'est ainsi qu'il avait absolument voulu se faire prendre à Naples par don Navarro, qu'il avait connu étant tout enfant. Les quatre-vingts ans de ce fidèle serviteur furent même cause d'un retard assez considérable dans l'arrivée du prince. En dépit de tous les ordres qu'on lui adressait de Madrid, il perdit en effet neuf jours dans le port de Cadix à faire orner le vaisseau qui devait transporter les souverains et il laissa s'écouler une période où les vents favorables eussent facilité la traversée.

ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE Si)

Malgré ces divers retards, le jour vint enfin où FEspagne put contempler son nouveau roi. Le 17 octobre 1759, plus de deux mois après la mort de Ferdinand VI, Charles III écrivait à Louis XV pour lui annoncer son heureuse arrivée à Barcelone. La traversée avait duré dix jours.

C'est « avec les plus fortes démonstrations d'attachement et de respect » que les souverains furent reçus par leurs sujets. Les a grands de la première catégorie » se rendirent à Barcelone au nombre de plus de quarante, et d'Ossun écrivait à Choiseul en parlant de ce premier contact : « Il parait que ces princes désirent de gagner les cœurs et ils y réussissent complètement. » Dès le lendemain de son arrivée, Charles III assista au Te Deum qui fut chanté dans la cathédrale de Barcelone. Il y prit possession de la première place de chanoine, qui appartenait aux anciens rois d'Aragon. Le spectacle fut touchant par les acclamations et les transports de joie inexprimables d'un peuple nombreux qui remplissait l'église et les rues conduisant du palais à la cathédrale. La ville

40 LE DUC D£ GHOISEUL

de Barcelone fut illumiaée pendant trois jours et elle donna des fêtes qui, s'il faut en croire notre ambassadeur, « bien qu'ordonnées avec peu de goût, avaient de la magnificence » . On n*a pas de peine à l'admettre, puisqu'elles coûtèrent, dit-on, près de neuf cent mille livres.

Toutes ces cérémonies ne firent pas oublier à Cbarles III la partie essentielle de sa tâche, et il trouva moyen à Barcelone de commencer, en dehors du côté représentatif, son métier de roi. C'est ainsi qu'il visita les fortifications de la ville, la citadelle, les forts de Montjuich et l'arsenal. Le premier aperçu sur l'état de son nouveau royaume n'eut, à vrai dire, rien de bien encourageant, car il trouva tout fort mal en point et il constata « de grands abus et de grandes voleries sur tous les objets » . En confiant à d'Ossun ses impressions, Charles III lui manifesta l'intention de remédier à cette situation. Il voulait, disait-il, augmenter le chiffre de ses troupes (les compagnies étant beaucoup trop faibles pour faire le service convenablement) et développer sa marine afin de pouvoir songer avec efficacité à la défense des colonies. Il ajouta que tous les désordres provenaient de ce que son frère Ferdinand VI ne travaillait pas plus d'un quart d'heure par jour avec ses ministres et que ceux-ci avaient laissé beaucoup trop de pou-

voir à leur commis. Avec une sincérité qui ne laissait aucun doute sur son projet de gouverner par lui-même, il annonça qu'il comptait mettre bon ordre à tout cela.

Ces débuts de Charles III étaient bien ceux que Ja France pouvait souhaiter et Ghoiseul se réjouit, plus que tout autre, de rencontrer enfin un homme sur le trône d'Espagne. L'heure était grave pour notre pays et les angoisses du ministre qui présidait alors à ses destinées lui faisaient un devoir de mettre au courant de nos affaires le sou* verain sur lequel il comptait pour tâcher de les relever. « Je sens bien^ écrivait-il à d'Ossun, le 29 octobre 1759, que le moment de Carrivée du roi catholique dans sa monarchie n'est pas favovorable^ surtout au milieu du voyage, pour metti*e en activité les bonnes intentions et la volonté de ce prince relativement à la guerre présente. Mais la crise où se trouve l'Europe et la France en par-ticulier est si grave et si pressante que le roi croirait manquer à la confiance qu'il doit au roi son cousin s'il ne C informait paSj sans aucun délais de là situation de son royaume et s'il ne lui demandait pas ses conseils. »

On venait d'apprendre, en effet, la capitulation de Québec. Le marquis de Montcalm et son aide

de camp avaient été tués, le 13 septembre 1759, dans un combat contre les troupes anglaises. Le commandement était tombé entre les mains d un officier subalterne qui avait jugé à propos, le 1 8 septembre, de livrer la ville avant d'avoir essuyé un seul coup de canon et au moment où il allait être secouru par la garnison de Montréal. Cette perte du Canada faisait craindre à Versailles qu'elle ne fût bientôt suivie de celle de la Louisiane et de la Martinique. Les nouvelles d'Asie n'étaient pas meilleures. Lally-ToUendal avait levé le siège de Madras et s'était retiré en déroute, ce qui laissait prévoir que les Anglais assiégeraient bientôt Pondichéry. Sur la côte d'Afrique, il ne nous restait plus aucun établissement,» Ainsi, disait Choiseul, la France dans la position actuelle^ ne peut plus être regardée comme puissance commerçante et, par conséquent, comme puissance de premier ordre. Il s'ensuit qu'elle n'a, en ce moment, aucun crédit ni dans son intérieur, ni au dehors et que le roi, après avoir suspendu le paiement de tous les capitaux qu'il avait promis de rembourser, se trouve forcé d'envoyer sa vaisselle à la Monnaie et d'exciter ses sujets à y faire porter la leur afin de pouvoir, au moyen de cette ressource médiocre mais très affligeante, payer le prêt de ses troupes. »

Ce n'était là, en effet, qu'un expédient bien

« médiocre » et pourtant nécessaire si Ton voulait soutenir la lutte engagée. En présence d'une situation si pénible, on comprend sans peine que Ghoiseul s'efforçât d'intéresser le roi d'Espagne à notre politique. Il lui semblait impossible que, comme prince de la maison de Bourbon, Charles III demeurât insensible à l'état d'humiliation où risquait de se trouver un jour le chef de sa famille. Une autre considération plus importante encore pouvait émouvoir, à ses yeux, le souverain espagnol, parce qu'elle le touchait dans ses intérêts immédiats. U était bien certain que, le jour où la France serait abattue et où il ne resterait plus en Europe que l'Espagne et l'Angleterre comme principales nations commerçantes, les Anglais, par la supériorité de leurs forces maritimes et de leur crédit, feraient nécessairement des Espagnols leurs tributaires et les tiendraient dans leur dépendance comme ils avaient su y mettre les Portugais.

L'ambassadeur que nous avions alors auprès de Charles III pouvait mieux que tout autre lui faire sentir la justesse des observations de Choiseul. Le marquis d'Ossun avait su, en effet, acquérir sur le souverain auprès duquel il était accrédité une influence des plus considérables. Sa naissance, son usage du monde et de la cour, une certaine souplesse qui n'excluait pas un fond de fermeté, lui

donnaient facilement accès auprès du roi, auquel plaisaient la clarté et la précision de son esprit. Loyal avant tout, le nouveau roi d'Espagne avait reconnu cette qualité dans Taïubassadeur de France et ces deux hommes ressentaient Fun pour l'autre une estime qui, nuancée de respect chez Fun, de condescendance affectueuse chez Fautre, devait donner avec le temps les plus heureux résultats.

Malheureusement, comme Ghoiseul était obligé d'en convenir, il était impossible, alors que le souverain espagnol n'avait même pas mis le pied dans sa capitale, de prendre de ces mesures immédiates et radicales qui pouvaient seules modifier le cours des choses. Il importait seulement de bien prouver à Charles III qu'on était digne de sa sympathie, que Fon faisait en France tous les effoits nécessaires pour soutenir la lutte et que Fon savait, quelque pénible que fût l'état de nos affaires, porter haut les cœurs et conserver le courage indispensable à quiconque ne veut pas être d'avance la proie des événements.

Avec un prince comme celui qui régnait maintenant en Espagne, on ne devait pas hésiter à faire

appel aux sentiments les plus élevés. Dans la première lettre ministérielle que Ghoiseul avait adressée à notre ambassadeur après son arrivée à Barcelone, il avait parfaitement su faire vibrer cette corde. C'est ainsi qu'il écrivait :

Vous devez multiplier, M% autant qu'il vous sera possible, mais avec prudence et sans affectation^ les occasions d'assurer le roi d'£spag[ne de la confiance la plus entière du Roi... Vous n'omettrez pas de dire à ce prince que le Roi est enchanté des sentiments de cordialité avec lesquels S. M. Catholique le traite et que l'impression que ses dernières lettres ont faite sur le cœur de S. M. ne peut être ni plus vive ni plus tendre. Vous ajouterez que le Roi regarde comme un vrai bonheur pour lui d'avoir donné sa confiance la plus absolue à un prince qui jouit à si juste titre de la réputation d'un très honnête homme (1).

Si un ambassadeur n'avait jamais que des ordres pareils à exécuter, sa tâche serait singulièrement aisée et agréable. Aussi n'a-t-on pas de peine à croire que d'Ossun ne mit aucun retard à transmettre à Charles III les sentiments que professaient à son égard la cour et le cabinet de Versailles. Ainsi qu'il fallait s'y attendre, ces assurances furent accueillies avec une évidente satisfaction et le roi d'Espagne répondit à son interlocuteur : a Vous savez bien comment je pense à cet égard et le cas infini que je fais de la sincérité et de la probité. Au reste,

(1) Espagne 525, f 327.

le roi mon cousin peut être sûr que je ferai tout ce que je pourrai poui' répondre à la confiance qu il me témoigne dans cette occasion (1). »

Ce mot de « confiance », qui revient avec une telle persistance dans cet échange de vues, est bien celui qui résume la situation et qui dominera les rapports entre nos deux pays. Cette sincérité et cette ouverture réciproques honorent au plus haut point les divers personnages mêlés aux négociations que je vais avoir à retracer.

Charles III avait Tesprit trop éclairé pour ne pas comprendre que ses intérêts le poussaient vers la France. Quand il apprit la perte de Québec, il alla jusqu'à dire que cette nouvelle lui avait « glacé le sang » . C'est qu'il se rendait parfaitement compte des dangers courus par TEspagne si la France était écrasée par T Angleterre. Mais quelles que fussent les dispositions de ce prince, il ne pouvait dissimuler à d'Ossun l'embarras qu'il éprouvait à agir : « Vous voyez, lui dit-il un jour à Saragosse, que j'arrive sans connaître la situation de mes affaires. Je trouve des ministres qui les ont mal conduites. Tout est dans le plus grand désordre. Je sais qu'ils ont peur de moi, mais qu'ils se sont unis étroitemenf. Si je veux les changer, j'ignore absolument

(1) Espagne 525, f> 327.

quels sont les sujets capables de me bien servir. Il faut que j'aie le temps de voir un peu plus clair (1) . » L'observation était trop juste pour que Ghoiseul ne fût pas obligé d'admettre la nécessité de la patience, quelque pénible qu'elle pût lui paraître. D'autant plus qu'à défaut d'une intervention militaire, les bons offices diplomatiques de Charles IH nous étaient du moins tout acquis. Ce prince en donna la preuve parles instructions qu'il adressa au comte d' Abreu, alors son ambassadeur à Londres. « Bien que le roi d'Espagne, disait-il, ait pour les Anglais les sentiments d'une sincère amitié et qu'il désire conserver avec eux une parfaite union, s'ils devenaient trop menaçants pour l'Europe entière et s'ils refusaient de se prêter à un accommodement avec la France, il craindrait de se trouver obligé à prendre un parti de vigueur. » Par une délicatesse de procédés, qui ne surprend pas chez lui, il eut le soin de faire parvenir cette déclaration à Londres par un courrier extraordinaire et sans perdre de temps^ afin que les Anglais fussent persuadés qu'il s'y était déterminé de son propre mouvement, sur la nouvelle de la prise de Québec et avant d'avoir pu recevoir aucune insinuation à à cet égard de la part de la France.

(i) Espagne 5S6, i" 7.

Comme il était assez au courant du passé pour savoir que l'Angleterre ne respecte que les peuples puissants et les gouvernements forts, Charles III s'occupa bien vite de donner du poids à ses « bons offices « en décidant que sa flotte, composée de quarante vaisseaux de guerre, devait être prête pour le mois de mars 1760. Étonné d'une telle précipitation, à laquelle rien encore ne l'avait habitué, le ministre de la marine lui représenta que ce terme semblait bien court. Ce qui amena la riposte du roi qu'il était habitué à être obéi u promptement et sans réplique » .

Malgré les énergiques tendances que manifestait le souverain, d'Ossun ne souhaitait pas de voir le cabinet de Versailles le trop pousser à des mesures belliqueuses.

Vous observerez, M% écrivait-il à Choiseul le 14 novembre 1759, qu'il serait prématuré de rien conseiller à ce prince qui portât le caractère d'une rupture effective ou déjà déterminée avec l'Angleterre, ses vues présentes étant de contraindre le ministère britannique à accepter sa médiation afin de procurer, par ce moyen, un accommode-

ment raisonnable et solide à la France, mais cependani d'éviter, s'il lui est possible, d'entrer en guerre.

Notre ambassadeur pensait à juste titre, que, pour faire une favorable impression sur l'esprit de Charles III, il était indispensable de lui persuader que nous étions capables de soutenir la guerre avec vigueur, si les Anglais se refusaient à un accommodement, mais que nous n'en désirions pas moins une paix prochaine.

Le jour même où d'Ossun écrivait ces lignes, le maréchal de Conflans mettait à la voile avec l'escadre qu'il commandait. Comme le disait Cboiseul : « c'était un parti de vigueur que la gloire du roi et l'intérêt de sa couronne lui avaient fait prendre. Quel qu'en fût l'événement, Louis XV n'aurait pas à se reprocher de n'avoir pas tenté tout ce qui pourrait dépendre de ses forces et de son courage pour rétablir l'honneur de ses armes et pour parvenir, par ce moyen, à une paix raisonnable et solide. » Mais il était dit que, dans cette guerre, rien ne pourrait nous réussir. On sait, en effet, quelle fut la malheureuse issue de cette expédition. Il n'en faut pas moins tenir compte de ses efforts au ministre qui l'avait provoquée et préparée.

C'était pour aller chercher en Ecosse la paix

qu'il n'obtenait pas ailleurs que Choiseul avait fait

c e tte tentative si digne d'éloges en dépit de son

insuccès. Une lettre écrite de sa main le 18 novembre 1759 prouve combien ses vues répoudaient à celles que d'Ossun lui communiquait de Saragosse. Elle trace, avec une netteté remarquable, le détail de ses projets en ce qui concer^ naitTEspagne (1).

Vous pouvez, sans crainte de vous compromettre, avoir pour S. M. Catholique une confiance sans réserve. Le plan que nous désirons suivre vis-à-vis de l'Espagne est de parvenir à apaiser les troubles actuels de l'Europe et surtout la guerre de la France, contre l'Angleterre par le canal respectable de S. M. Catholique : 1<^ parce que nous aimons mieux coafier nos intérêts au roi d'Espagne qu'à qui que ce soit ; 2* parce que la branche d'Espagne, en nous procurant la paix, s'acquerra vraisemblablement un honneur qui sera la compensation de la paix que la branche de France sera obligée de faire ; 3* enfin, parce que le roi d'Espagne, voulant bien s'occuper lui-même du plan de paix... sera en état de juger le danger que courent les possessions espagnoles et françaises si l'on n'arrête pas, par un système juste et suivi, les vues ambitieuses et les moyens très puissants des Anglais dans cette partie du monde. De sorte que l'intention du Roi serait, en même temps que le roi d'Espagne procurerait par sa médiation la paix entre la France et P Angleterre, de faire un traité défensif de garantie avec S. M, Catholique pour la sûreté future des possessions des deux puissances en Amérique. Voilà, M', tout notre système. Nous le croyons si honnête que nous ne craignons pas de le mettre sous les yeux d'un prince aussi juste et aussi éclairé qu'est le roi d'Espagne.

(1) Espagne 526, f» 59 et s.

Tels étaient donc, exposés avec une franchise et une clarté méritoires, les projets d'avenir caressés par le cabinet de Versailles et surtout par celui qui en était devenu bien vite le membre prépondérant. Choiseul savait d'ailleurs, comme il Fa toujours fait dans sa carrière ministérielle, laisser à son agent le choix des moyens pour parvenir au but qu'il lui indiquait, u Au reste, lui disait-il, vous connaissez les formes qui peuvent plaire à ce prince, et le Roi, quelque intérêt qu'il ait à faire adopter ses principes au Roi son cousiu, ne voudrait pas lui paraître importun par des sollicitations embarrassantes. Sa Majesté désire que vous usiez, quand l'occasion s'en présentera et que vous pourrez la faire naître, des ouvertures de confiance qui peuvent être agréables à Sa Majesté Catholique et que vous ne lui présentiez ces objets que pour les soumettre à ses lumières et à ses conseils. »

Mais ce n'était pas seulement à ce qui se passerait dans la suite que pensait Choiseul. Il avait l'esprit trop avisé et trop pratique à la fois pour se borner à des rêves. Les longs espoirs et les vastes pensers qui lui découvraient une ligne de conduite future ne lui faisaient pas perdre de vue les réalités de l'heure présente. Aussi, après avoir fait connaître ses projets pourl'avenir, le ministre ajoutait :

Je vous avone qn'autant les résolutions nerveuses du roi d'Espagfoe contre FAngleterre sont flatteuses pour le Roi, autant elles méritent réflexion. Notju ne croyons pas ici^ dans [état où se trouvent les affaires de [Europe^ quHl fût utile que t Espagne se déclarât contre [Angleterre. Nos secours dans cette nouvelle guerre ne seraient pas assez considérables pour donner à [Espagne une prépondérance décidée sur [Angleterre,

C'est qu'en effet, malgré toute son ardeur à provoquer en Europe un mouvement contre la suprématie britannique, Choiseul n'avait encore obtenu que de bien modestes résultats. Il s'était vainement efforcé de créer une association des forcés maritimes de la Suède, du Danemark et de la Hollande. Le zèle témoigné par nos représentants auprès de ces cours n'avait pas été couronné de succès et l'iieure semblait venue au ministre de laisser dormir ce projet, quitte à le réveiller en des temps plus propices. La Suède ne se soutenait que par notre argent et se trouvait dans un état de délabrement et de dissensions intérieures qui faisaient craindre au cabinet de Versailles une révolution prochaine. Le Danemark aussi devait recourir aux subsides de l'or français et, malgré cela, paraissait « trop faible de caractère, d'état et de puissance v pour oser se compromettre contre l'Angleterre. La Hollande enfin, en supportant les insultes que les Anglais faisaient subir à son pavil-

ion, avait prouvé Tesprit de faction qui la divisait et la faiblesse de ses moyens d'action.

En présence de cette situation générale, Choiseul en arrivait à conclure que le roi d'Espagne ne pouvait compter que sur la France et il disait à ce propos :

Sans doute qu'il serait avaatageux au premier aspect, d'en^a^er daus notre querelle une aussi grande puissance mais^ toutes réflexions faites, si la (j^uerre qu'elle soutiendrait tournait malheureusement il ne resterait plus de bornes à la puissance anglaise. Le roi d'Elspagne aurait épuisé son trésor et les deux branches de la maison de Bourbon se trouveraient abaissées, sans espoir d'en revenir, par leur ennemi naturel. Quelque danger que la France puisse courir, quelque avantage momentané que lui procurât la déclaration de guerre de l'Espagne à f Angleterre, je suis trop attaché à Ciniérét des deux branches pour ne pas croire qu'il est infiniment plus utile que l'Espagne pro' cure la paix que de déclarer la guerre. Ainsi, M', nous devons nous restreindre, pour l'avantage réciproque, à suivre un système de paix afin de pouvoir en préparer ensuite un de guerre. C'est donc la paix que doit nous procurer le roi d'Espagne.

Il est malheureux de penser qu un programme aussi sensé ne devait pas se réaliser, par suite des circonstances et surtout de Tintervention personnelle du roi Louis XV. En traçant à d'Ossun le plan d'action que je viens de reproduire, Choiseul témoignait, jusque dans les détails, d'une vision remarquablement nette de la situation européenne

et des véritables intérêts de son pays. Au milieu des malheurs qui fondaient sur la France, la pensée dominante du ministre était d'améliorer le présent et de réserver Favenir. En quoi il faisait preuve des qualités essentielles à Thomme d'État qui veut mériter ce nom.

Page 1