CHAPITRE III
l'essai de la médiation espagnole
C'est en FElspagne que Choiseul mettait toutes ses espérances. Aussi ne négligeait-il aucun des moyens qui pouvaient la rapprocher de nous. Ce fut même la raison d'être d'une négociation d'un genre assez particulier qui se produisit alors.
Nous étions sûrs à Madrid de la sympathie du roi. La reine-mère avait aussi donné de la sienne des gages absolument certains. Restait la femme de Charles III^ dont les sentiments à notre égard demeuraient une inconnue dans le problème poUtique alors posé, et qu il importait cependant de gagner aussi à nos vues, à cause de l'influence qu'elle risquait d'exercer sur son époux. Le cabinet de Versailles redoutait que la cour de Londres ne suivit à son égard « la même route qu'elle avait suivie avec la feue reine portugaise r et qu'elle
ne lui fit des présents pour s*assurer de son intervention en sa faveur. « Quelques délabrées que soient nos finances, écrivait Choiseul à d'Ossun le 18 novembre 1759, nous parviendrons à donner à la reine d'Espagne les mêmes sommes que les Anglais. » Puis il ajoutait avec une ironie qui ne manquait pas de saveur : « Il serait plus décent pour cette princesse de les recevoir de nous que de cette nation. »
Malgré toute Fbabileté de doigté que Ton puisse mettre dans une affaire de ce genre, il est toujours délicat d'avoir à traiter une question d'argent. Aussi eut-on recours, pour sonder en quelque sorte le terrain, à un envoi préliminaire de bracelets M dont les deux milieux étaient remplis chacun par un diamant de 50,000 écus » et que le roi avait eu l'intention de donner à Lyon à la reine Marie- Améliesi l'entrevue projetée s'était réalisée. Encore l'expédition de ces précieux bijoux ne se produisitelle qu'après une série de démarches dans lesquelles intervinrent d'Ossun, le roi d'Espagne et la camerera mayor, duchesse de Gastropignano. C'est surtout à cette dernière que Louis XV dut de pouvoir faille parvenii* son cadeau à destination, et la cour de Versailles sut reconnaître les soins de l'honnête courtier.
« La duchesse de Gastropignano, avait écrit
ET LALLIANGE ESPAGNOLE 51
d'OssuD, aime beaucoup les belles tabatières. Ce serait, à ce qu'il mesemble, une circonstance assez naturelle de lui en présenter une ou deux, mais sans diamants. Un présent de prix l^alarmerait et pourrait lui nuire; un présent de goût ne peut que r obliger. » Ce fut aussi Ta vis de Ghoiseul et quatre tabatières furent expédiées en même temps que les bracelets. Afin de ne pas froisser la camerera mayor, d'Ossun lui déclara aimablement que « lui ayant entendu dire qu'elle en voudrait du dernier goût » 9 il les avait fait venir pour qu'elle pût les choisir, mais qu elle était libre de les renvoyer si le prix ou la façon ne lui convenaient pas. La duchesse en ayant trouvé deux à son gré, l'ambassadeur les lui laissa, mais il eut l'air d'oublier, dans la suite, que c'était une commission et se garda bien d'en réclamer le prix.
La reine d'Espagne parut fort sensible à l'attention de son cousin et le témoigna en se parant des bracelets à la première fête de la cour qui suivit leur envoi. Mais si elle fit bon accueil à « la bagatelle » (c'est en ces termes que Louis XV lui avait annoncé le cadeau), elle ne se montra pas pour cela bien enthousiaste à pousser Charles III dans les bras de la France. La cour de Versailles l'avait peut-être neutralisée; elle ne semble pas l'avoir jamais gagnée.
D'Ossun avait, à la même beui-e, d'autres soucis plus sérieux que celui de faire accepter les présents du roi à sa cousine. La situation financière de notre pays était absolument lamentable et Ton ne savait où trouver l'argent nécessaire à la continuation des hostilités que nous imposaient la rigueur de r Angleterre et l'intransigeance de l'Autriche. Choiseul se demandait si l'on ne pourrait pas recourir au trésor espagnol pour combler les vides du nôtre et il trouvait utile pom* la France d'avoir à Madrid « un ministre des finances en place avec lequel on était accoutumé à faire des affaires et à contracter des engagements ». D'Ossun devait donc s'efforcer, avec la plus grande discrétion, pour ne pas paraître s'ingérer dans la politique intérieure de TEspagne, de faire maintenir en place M. Waldeparaizo, qui semblait favorable à nos intérêts.
Il n'en était pas de même en ce qui concernait M. Wall. En dépit de l'amitié que ce dernier avait toujours témoignée au marquis d'Aubeterre, Choi-
seul persistait à croire que cet Irlandais d'origine conservait, au service du roi d'Espagne, de l'inclination pour l'Angleterre. Que ces dispositions favorables à nos rivaux fussent le résultat de sentiments naturels et de penchants intimes ou qu'ils provinssent d'une certaine terreur de la puissance britannique, peu importait à Versailles la cause de sa conduite. Les effets n'en demeuraient pas moins funestes pour nous.
Aussi Ghoiseul ne dissimulait-il pas à d'Ossun combien il serait heureux, de voir changer ce ministre, et, dans ce cas, il eût vivement souhaité à sa place M. de Grimaldi, avec lequel il pensait pouvoir bien mieux s'entendre. Mais quels que fussent ses désû'S, il recommandait, sur ce point encore, la plus grande prudence à notre ambassadeur. D'Ossun ne devait provoquer aucune mesure, demeurer dans la réserve la plus entière, n'en parler à personne et se borner à dire son avis au roi d'Espagne si celui-ci venait à l'interroger. Il semblait utile, en effet, au cas où le souverain conserverait M. Wall aux affaires^ de dissimuler avec l'attention la plus scrupuleuse la mauvaise opinion du cabinet de Versailles sur son compte et de faire servir, au contraire, les connaissances qu'il avait de l'Angleterre au succès de la médiation que Charles III voulait exercer entre les deux puissances beUigérantes.
C'était là, sans coateste, la grande question du moment. Elle semblait, malheureusement pour nous, devoir présenter de sérieuses difficultés. Le roi d'Espagne, dans une conversation très amicale avec d'Ossun, lui en donna des nouvelles qui n étaient pas des plus rassurantes (1). Le prince Albertini, lui dit-il, ayant commencé dans son entretien avec Pitt à Tinstruire de Tordre qu'il avait d'offrir formellement la médiation de son maître, le ministre anglais lui témoigna avec assez de hauteur qu'il n'était pas temps encore de songer à la paix. Les grands succès de l'Angleterre exigeaient du roi George II qu'il s'occupât uniquement du soin de les conserver et même de les augmenter, « puisqu'il s'agissait d'assurer et d'étendre le commerce de ses sujets. » La situation présente et respective de l'Angleterre et de la France faisait d'ailleurs assez connaître que la première n'était pas dans le cas de désirer la paix et encore moins de s'expliquer sur les conditions auxquelles il pourrait lui convenir de la faire.
Ce ton passablement hautain, mais qui, chez Pitt, paraît tout naturel, ne déconcerta pas le porteparole de Charles III. Le prince Albertini répondit, en effet, à son interlocuteur que « le roi d'Es-
(i) Espagne 526, f» 81 et t.
pagne, en offrant sa médiation, avait pour principal objet de convaincre S. M. Britannique que son amitié pour elle n était ni moins solide ni moins sincère que celle qu'il avait pour le roi son cousin » . Il ne lui cacha pas néanmoins qu'il avait ordre de lui faire connaître que « S. M. Catholique ne pou^ vait pas voir avec indifférence les conquêtes considérables des Anglais en Amérique ni souffrir tranquillement que l'équilibre des possessions établies par le traité d'Utreclit dans ce continent fut altéré ou renversé. »
Quelle que fût la superbe du ministre anglais, ce premier avertissement d'une situation qui risquait de se traduire un jour par une alliance entre la France et l'Espagne ne pouvait pas manquer de causer une certaine impression sur Pitt. Malgré son empire sur lui-même, celui-ci, paraît-il, fut très frappé de cette déclaration et resta un moment décontenancé. Il crut bon de ne plus faire preuve alors d'une intransigeance qui répondait cependant à ses sentiments intimes. Revenant sur ce qu'il avait dit au début de la conversation avec le prince Albertini, Pitt protesta que l'intention de l'Angleterre n'était pas de conserver toutes ses conquêtes et qu'il s'en fallait bien que le roi George fût éloigné de conclure une paix solide et raisonnable.
En ce qui concernait le souverain britannique, il
est bien possible que ce fût Texpression de l'entière vérité. Mais le tout-puissant ministre qui gouvernait despotiquement son pays et qui imposait, malgré tout, ses volontés à son maître, n'était pas dans les mêmes dispositions d'esprit. L'idée (je ne dis pas la crainte, car il faut rendre cette justice à Pitt que la peur n'avait pas accès en son âme), l'idée que l'Espagne jointe à la France pourrait donner du fil à retordre aux armes anglaises l'avait amené à modifier ainsi, dans un même entretien, ses déclarations primitives. Ce n'en est pas moins dans l'énergie du début qu'il faut chercher le fond de sa pensée et c'est la même énergie qui devait constamment soutenir cet homme dont l'Angleterre a le droit de s'enorgueillir.
Avec des moyens moins considérables que ceux dont disposait la cour de Londres, le roi Charles III demeurait cependant un adversaire digne d'elle par son esprit de suite. Il désirait, entre la France et l'Angleterre « une paix solide, honnête et raisonnable » et il s'était promis de tâcher de l'obtenir par des négociations amicales. Mais il ne dissimu-
lait pas à d'Ossun qu'il irait plus loin s'il le fallait. « Si la paix n'était pas honorable pour la France, dit-il un jour à notre ambassadeur, je retirerais ma parole [pour la médiation] et je prendrais d'autres mesures (1). » Il s'y préparait en s'efforçant de connaître exactement la situation financière de son royaume et en faisant bâter le plus possible l'armement de la flotte qu'il comptait avoir sous la main pour le printemps de 1760.
C'est à ce moment qu'il fut informé par Choiseul des pourparlers qui venaient de s'ouvrir à la Haye, sons les auspices de l'envoyé russe, entre le représentant de la France et celui de l'Angleterre (2). Le cabinet de Versailles, qui n'avait pas cru devoir les décliner, semblait ne compter que médiocrement sur un résultat de leur part. Il estimait que la déclaration des rois d'Angleterre et de Prusse aussi bien que les démarches personnelles de l'agent anglais en Hollande avaient suitout pour objet d'empêcher les bons effets de la médiation espagnole et d'arrêter les mesures que le roi Charles III pourrait prendre pour l'appuyer. D'autre part, refuser de prêter l'oreille à une offre de conciliation est toujours une faute. C'eût été une
(1) Espagne 526, P 86.
(2) Cf. Jtevue d* histoire diplomatique. Juillet et octobre 1903. Le duc de Choiseul et T Angleterre. Les pourparlers de la Haye.
véritable folie de la part de la France, à Tépoque où elle se présentait et dans Fétat où se trouvait notre malheureux pays. Ce fut la raison pour laquelle Ghoiseul consentit à ces conversations de la Haye, mais en ayant toujours soin qu'elles ne pussent en rien nuire à la négociation que l'Espagne avait entamée pour nous venir en aide.
Son attitude reçut d'ailleurs la pleine approbation du roi d'Espagne, qui poursuivait, de son côté, sa tentative de réconciliation entre la France et l'Angleterre. Ce prince avait été très touché de la modération du cabinet de Versailles et de la sage prévoyance avec laquelle, loin de le pousser à entrer dans la guerre alors en cours, Choiseul lui faisait envisager toutes les circonstances qui pouvaient l'en tenir éloigné. Cette réserve habile faisait plus, pour le bien de nos affaires, qu'une hâte trop grande ou des conseils trop beUiqueux.
Charles III, en effet, laissait voir à notre ambassadeur combien il sentait la nécessité de l'intime union entre nos deux pays, et il ne lui dissimulait pas « son inclination décidée à la resserrer de plus en plus » , surtout après que les troubles qui agitaient l'Europe seraient apaisés. Un jour même, le 7 décembre 1759, il alla jusqu'à dire : « Il faudra bien que les Anglais fassent la paix, sinon ils me contraindront, quoique contre mon envie, à
faire la guerre; mais, de façon ou d'autre^je ne souffrirai pas qu'ils restent les maîtres en Europe et en Amérique. »
La confiance que le roi témoig^nait au représentant de la France facilitait bien la tâche de ce dernier. C'est ainsi que d'Ossun put s'acquitter, sans trop de peine, de la commission de Choiseul en ce qui concernait M. Wall. Celui-ci venait d'adresser à Charles III une lettre dans laquelle il lui rendait compte des premières démarches faites à Madrid par lord Bristol (ambassadeur d'Angleterre en Espagne), démarches promises par Pitt à la fin de sa conversation à Londres avec le prince Albertini. Le roi d'Angleterre n'avait pas voulu décliner brutalement la médiation de l'Espagne, mais, par une nuance qui indiquait bien les vues de son ministère, il déclarait à Charles III qu'il préférerait ses bons offices. Comme le roi montrait à d'Ossun la lettre de son ministre, l'ambassadeur lui fit observer qu'elle était tournée de manière à lui présenter la réponse du roi George sous la forme la plus satisfaisante possîible tandis qu'en réalité elle l'était modérément et s'écartait beaucoup des idées du roi d'Espagne. Celui-ci lui répondit alors : « Je l'ai bien remarqué, mais j'ai voulu laisser M. Wall en toute liberté, afin de mieux connaître le fond de son âme, et il se serait masqué
si j'avais agi autrement. Vous voyez bien qu'il n'a pas réussi à me faire avaler la pilule. Au reste, cet homme est irlandais, il est imbu des anciens principes de la cour d'Espagne, qui étaient extrêmement favorables à l'Angleterre. Comment n'aurait-il pas le cœur anglais? »
La manière de voir de Charles III concordait trop bien avec celle de Choiseul pour que d'Ossun ne saisit pas l'occasion de faire connaître les appréhensions du ministre français h l'égard de son collègue espagnol. Il s'exécuta donc, eu ayant soin toutefois d'insister sur ce que la cour de France ne se permettrait jamais d'intervenir auprès du roi d'Espagne pour le choix de ses serviteurs.
Charles III ne parut pas le moins du monde froissé de cette confidence, qui le surprenait modérément après la façon dont il s'était lui-même exprimé. Il s'empressa de rassurer notre ambassadeur sur l'attitude qu'observerait M. Wall et, sans prendre aucun engagement à son égard, il promit implicitement de surveiller sa conduite, puisqu'il dit à d'Ossun : « Nous verrons, mais, en tout cas, il faudra bien qu'il écrive en Angleterre ce que je lui dicterai sous mes yeux. »
La famille royale et sa suite firent enfin, le 9 décembre 1759, leur entrée dans la capitale. Ce fut \m soulagement pour tout le monde et en particulier pour d'Ossun, qui, obligé de régler sa marche sur celle de Charles III, en avait sans doute profité, en mainte occasion, pour parler librement au Roi, mais qui n'en avait pas moins trouvé les chemins et les logements détestables. « Il faut convenir, écrivait-il avec humour, que FEspagne a en cela un privilège particulier » . Les froids rigoureux qui sévissaient alors ne contribuaient d'ailleurs pas à lui montrer le pays sous un aspect riant.
Dès le lendemain de son arrivée à Madrid, Fambassadeur se présenta chez le ministre espagnol qui, lui rendit sa visite le soir même et qui lui témoigna des sentiments favorables à la France. Mais ce dut être en termes assez vagues, puisque , d'Ossun disait dans sa lettre à Choiseul : « Il serait prématuré de porter un jugement décidé sur les principes de M. Wall. Je serai à portée de les connaître d'une façon plus positive lorsqu'il aura
travaillé avec Sa Majesté Catholique. » C'est bien, en effet, ce qui se produisit et d'Ossun put apercevoir alors les bons résultats de Fentretien qu'il avait eu, quelques jours avant, avec le roi d'Espagne : « J'avoue, écrivit-il à Choiseul le 15 décembre 1759, que je n'augurais pas trop bien des dispositions de M. Wall d'après les principes et les sentiments qu'il m'avait montrés dans la première entrevue. Mais je l'ai trouvé entièrement changé dans la conférence que j'ai eue hier au soir avec lui. » C'est que, sans doute, Charles III avait fait connaître à son ministre ses dispositions à l'égard de la France, en lui laissant comprendre que s'il désirait conserver son poste, il ferait bien de conformer sa conduite aux vues qu'on lui exposait.
Le souverain espagnol se montrait d'ailleurs bien décidé à prendre lui-même la direction de ses affaires et à imposer sa volonté en toutes choses. Les lettres de d'Ossun à Choiseul sont pleines de détails qui ne aissent aucun doute à ce sujet.
S. M. Catholique, dit l'ambassadeur, travaille tous les jours pendant plusieurs heures avec ses secrétaires d'État. Ils sont fort étonnés de son activité et de sa grande pénétration. Ils étaient accoutumés à une lenteur et a une indépendance qu'il faut absolument abandonner. M. Wall m'a paru surpris que le Roi son maître veuille entrer dans les plus petits détails surtout en ce qui concerne le militaire.
Ce ministre s'est déjà aperça qu'il ne sera plus le maître de disposer d'une sous-lieutenance d'infanterie. 11 a furieusement baissé de ton. // restera en place, mais je sais de bonne part qu'on le tiendra bas (1).
Un trait rapporté par d'Ossun témoigne également de la façon sérieuse dont Charles III comprenait son métier de roi. Le conseil de Castille étant venu au palais selon Fusage ordinaire, le gouverneur de ce conseil resta seul avec le souverain, après les cérémonies accoutumées, et s'assit sur un banc conformément à Fétiquette. Il était habitué, s'il faut en croire l'ambassadeur, à entretenir le feu roi de la pluie et du beau temps. Il voulut, en conséquence, demander à son nouveau maître comment il se trouvait de son voyage. Ce prince l'interrompit et lui dit d'un ton grave : « Vous êtes ici, monsieur, pour prendre mes ordres sur les abus qui peuvent s'introduire dans une partie aussi essentielle au bien de mes sujets. Mon intention est donc que vous m'instruisiez de tout et que vous veilliez exactement à ce que les affaires s'expédient promptement sans aucune différence entre les grands et les petits. Je veux même^ s il est possible de plier la justice à quelque faveur ^ quelle soit de préférence pour les pauvres (2) . » Mieux que ne
(i) D'Ossun II Ghoiseul, 15 décembre 1759.
(S) Espagne 526, f SSO.
pourrait le faire un long portrait, ce simple mot ne donne-t-il pas la mesure des qualités morales du prince à qui la France demandait le moyen de mettre un terme à la guerre alors en cours?
Charles III, qui détestait le bavardage (il venait de le prouver à ce pauvre gouverneur), aimait à ne pas perdre de temps pour agir. Dès qu'il eut pris contact avec Madrid, il s'empressa de poursuivre les négociations entamées à Londres. Il consentit à supprimer de ces pourparlers le mot de médiation, qui paraissait devoir être une pierre d'achoppement, mais il fit offrir ses « bons offices w à l'Angleterre pour tâcher de concilier ses différends avec la France en Amérique et sur mer. Il pria le roi George de vouloir bien lui confier à quelles conditions il lui conviendrait de traiter cette paix particulière et il l'avertit qu'il venait de faire la même demande à Versailles. Il comptait, dès qu'il aurait reçu les deux projets, les communiquer « en même temps et réciproquement » aux deux parties intéressées.
Afin de donner plus de poids à ses démarches, le roi d'Espagne avait d'ailleurs l'intention de les accompagner par l'armement, pour le printemps de 1760, de quarante vaisseaux de ligne et de dix ou douze frégates. Il songeait également à augmenter ses troupes de terre. Enfin, pour ne pas
risquer d'être pris à l'imprévu et de voir ses colouies subir les outrages d'un ennemi sur la bonne foi duquel on ne peut jamais entièrement compter, il cherchait les moyens d'approvisionner les Indes espagnoles, et de les mettre en état de défense.
En apprenant les desseins et les actes de Charles IIl, Choiseul ne put que les approuver, car ils répondaient pleinement à sa pensée politique. Le rétablissement de la paix par la crainte d'une déclaration de guerre de l'Espagne^ voilà ce qui était, à ses yeux, la chose importante à obtenir de TArigleterre, Il était toutefois un peu embarrassé pour envoyer à Madrid un projet de traité. Ce n'était pas que le roi Louis XV ne voulût pas confier à Charles III ses sentiments les plus intimes sur sa réconciliation avec la Grande-Bretagne, mais il lui semblait que les conditions de la paix dépendaient tellement des événements qu'il était difficile de les préciser ainsi à l'avance. Afin, toutefois, de répondre aux bonnes intentions du monarque espagnol, Choiseul avertit d'Ossun qu'il allait u tâcher de dresser un plan d'articles préliminaires
et des projets d'articles de traités sur les différents points qui divisaient la France et l'Angleterre >» .
Parmi beaucoup d'autres, une des difficultés de la réconciliation immédiate semblait devoir être la question du roi de Prusse. M. Wall, admirablement informé par ses amis personnels des intentions du cabinet britannique, avait paru vouloir faire entrer les intérêts de Frédéric II dans la paix à conclure entre les cours de Versailles et de Londres. Diverses raisons pouvaient engager Pitt à désirer cette mesure. La principale, aux yeux de Choiseul (qui montrait là encore sa clairvoyance), était de ne point terminer la guerre et d'éloigner la conclusion de la paix en compliquant les questions à débattre.
A vrai dire, le cabinet de Versailles ne tenait pas à Técrasement du roi de Prusse et Choiseul le trouvait u assez abaissé » .
Il n'est pas de notre intérêt, disait-il, que ce prince le soit totalement, mais nous croyons que, pour éviter la perte de ce prince, il n'y a d'autre moyen que celui d'en^a^er TAngleterre à faire sa paix séparée avec la France par la médiation de l'Espagne (1).
C'est que le ministre savait très bien soit par l'expérience personnelle de son ambassade à Vienne,
(i) Espagne 526^ f^ 256, Choî«euI à d'Ossun (de sa maîn).
soit par les renseignements que lui adressait de cette ville son cousin Praslin, l'opposition invincible de Marie-Thérèse « à mettre bas les armes volontairement » avantrentièredestructîond'unrivalabhoiTé. Ghoiseul avait donc recherché toutes les façons possibles de parvenir à réconcilier la Prusse et T Autriche et, comme il était impossible à la France de faire directement la paix avec Frédéric sans manquer à sa parole envers Marie-Thérèse, il communiquait à d'Ossun le plan auquel il s'était arrêté.
Nous avons cru que notre paîx avec l'Angleterre une fois faite, ou des préliminaires arrêtés à Madrid, le Roi et Je roi d'Angleterre unis à l'Espagne, dans un congrès, auraient une force coactive pour déterminer raccommodement d'Allemagne d'autant plus facilement que le Roi consentait, aussitôt après la signature des préliminaires, à retirer toutes ses troupes d'Allemagne. Dans cette situation le roi de Prusse ne se refusera sans doute pas à la paix. 11 ne restera que l'Impératrice à persuader^ et elle ne pourra pas résister à l'influence de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre qui s'uniraient pour procurer la paix à l'Allemagne. Si, au contraire, les intérêts de la France se trouvent devoir être discutés dans un congrès ou à Madrid, conjointement avec ceux du roi de Prusse, M. Wall est trop éclairé pour ne pas prévoir que la maison d'Autriche s'inquiétera peu des pertes que nous ferons pendant le cours de la négociation.
Ghoiseul, on le voit, ne se faisait aucune illusion en ce qui concernait la cour d'Autriche et ne s'aveuglait pas sur la situation générale de l'Europe.
Il est certain [disait-il], que nous ne voulons pas manquer à l'alliance de Vienne pendant le cours de cette guerre. Nous sommes persuadés de la sûreté des sentiments de rimpératrice, mais nous connaissons que notre alliance avec la cour de Vienne ne peut pas être re^jardée comme une alliance de famille, qui doit être sans nulje variation permanente. L'Impératrice peut mourir, ses enfants peuvent penser différemment d'elle, au lieu que la maison de France régnera, j'espère, toujours en France, en Espagne et à Naples, et son intérêt véritable ne sera jamais de se désunir (1).
C'est qu'en effet runiou avec TEspagiie demeurait la pensée dominante et le fond de la politique de Choiseul. Tandis qu'il avait en elle une confiance entière et qu'il voyait dans cette alliance à conclure le point d'appui le plus sûr pour notre pays, il se demandait si l'Autriche, une fois sortie de cette guerre, ne risquait pas de reprendre « ses liaisons avec l'Angleterre et un ton avec les puissances de l'Europe qui ne nous conviendraient pas plus qu'à l'Espagne » . Il était donc bien fermement décidé à demeurer fidèle aux conventions conclues avec l'Autriche, mais il ne désirait pas que cette cour obtînt des succès assez éclatants pour risquer de redevenir le danger contre lequel la France avait eu si longtemps à lutter. En quoi il se montrait le digne continuateur et l'héritier de Richelieu et de
(1) Espagne 526, f 255.
ET l'alliance espagnole 75
Mazarin de même qu'il conservait leurs traditions politiques en combattant la puissance britannique. C'était la maison d'Autriche qui, pendant longtemps, avait menacé l'équilibre européen. Aussi était-ce contre elle que nos hommes d'État dirigeaient leurs efforts. A l'heure où Ghoiseul détenait le pouvoir, le péril à craindre pour l'Europe venait de l'Angleterre. Voilà pourquoi l'activité du ministre tendait à grouper contre ce pays tous ceux à qui son ambition devait porter ombrage.
Les tentatives de la France pour obtenir Tunion des marines secondaires, n'avaient pas donné les résultats espérés (1). Ghoiseul tenait du moins à ce que l'Espagne fût, comme par la force des choses, entraînée dans nos intérêts.
Il faut bien reconnaître que le cabinet de Versailles ne rencontrait pas à Madrid l'entière bonne volonté qu'il aurait désirée. Certains ministres, sans doute, se montraient « décidés en faveur de la France ». C'est ainsi que le nouveau titulaire
(i) Cf. Bévue historique, t. LXXIX et LXXXII, Le duc de Cboiteul et la Hollande.
des finances, le marquis de Squillaci, nous témoignait autant de bienveillance que son prédécesseur M. de Valparaizo (devenu ambassadeur d'Espagne en Pologne). D'Ossun présumait aussi très avantageusement des talents et des dispositions de M. d'Arriaga, à qui le souverain avait confié le département de la marine. Il lui semblait « fort instruit de son métier et très propre à exécuter avec fidélité et précision les ordres du roi son maître ». Aussi espérait-il que l'armement auquel on travaillait en Espagne serait prêt dans les premiers jours d'avril, ainsi que le désirait Charles III.
Mais, en ce qui concernait notre paix avec l'Angleterre, c'est surtout M. Wall sur lequel il eût été bon de compter, et celui-ci demeurait une énigme. Notre ambassadeur avait beau lui témoigner toutes les attentions possibles, le ministre espagnol n'y répondait qu'avec une politesse froide et qui, en dépit de l'exemple donné par le roi, n'était accompagnée d'aucune marque de confiance. D'Ossun allait jusqu'à se demander, en présence de cette attitude, s'il n'y avait pas quelque intrigue secrète entre lui et les partisans de l'Angleterre en Espagne.
Sans qu'il soit besoin d'admettre ainsi une partie liée avec les adversaires de la politique royale, on peut penser qu'à une certaine indolence naturelle s'ajoutaient chez le ministre une prudence extrême
et, peut-être, un certain dépit de n'avoir pas été mis, dès le début, au courant des pourparlers de Londres. Louis XV, en effet, n'avait pas jugé à propos de communiquer à son conseil la négociation entamée par le roi d'Espagne. Il s'était réservé de traiter cette question « personnellement et directement » avec Charles III par Tintermédiaire de Choiseul. Le souverain espagnol n'en avait donc rien dit à M. Wall, et c'est en recevant la dépêche où le prince Albertini rendait compte de son entretien avec Pitt, que le ministre avait appris l'ouverture de ces conversations qui risquaient (la suite des événements le prouva) d'amener l'Espagne à la guerre (1). II n'est donc pas déraisonnable d'admettre que son peu d'enthousiasme à se mêler de cette affaire était encore, en une certaine mesure, la conséquence du penchant décidé de Louis XV à la cachotterie et au mystère.
Quelles que fussent d'ailleurs les raisons de son attitude, Choiseul ne voulut pas laisser à M. Wall
(1) Espagne 520, f^ 76 et 84.
un prétexte pour demeurer trop lougtemps sans agir. Dès le 6 janvier 1760, il envoyait à d'Ossun le projet de préliminaires de paix que Charles III lui avait réclamé. « Notre procès avec les Anglais, lui disait-il, est certainement très juste de notre part dans son principe. Mais les événements nous l'ont fait perdre et il faut céder aux circonstances. Ainsi le roi s'est déterminé à accepter les conditions de paix proposées par l'Angleterre en 1755. Ces conditions furent alors rejetées parce qu'elles ne s'accordaient ni avec la justice des droits du roi, ni avec l'équilibre de puissance et de commerce à maintenir entre les deux nations en Amérique. » Les temps avaient marché depuis lors et l'heure des sacrifices était arrivée. On pouvait craindre seulement que notre rivale séculaire ne voulût mettre à profit ses succès et ne se montrât d'autant plus exigeante que nous paraissions plus conciliants. Aussi pour le cas où l'Angleterre porterait ses prétentions plus loin qu'en 1755, le roi Louis XV, désireux d'arriver à un résultat, s'en rapportait « absolument et avec une confiance sans bornes au jugement de Sa Majesté Catholique ». C'était un blanc-seing complet accordé àCharles III, puisqu'on lui promettait de compter suffisamment sur lui pour savoir que l'honneur français n'aurait pas à souffrir par sa faute.
A la suite des treize articles qui constituaient notre projet de paix avec l'Angleterre, en en trouvait un quatomème ainsi conçu :
Ces articles seront signés et ratifiés sous la médiation du roi d'Espag^ne et S. M. G. sera invitée de la part de L. M. très chrétienne et britannique à en g;arantir Texécution.
En le communiquant à d'Ossun, Choiseul le faisait suivre de commentaires qui éclairent d'un jour tout particulier des idées de la cour de Versailles à cette date.
L'article 14 est un article essentiel que le Roi a voulu hii-inêine qui fût rédigé sous ses yeux. S. M, est dans le principe qu'il ne doit plus faire ni paix ni alliance que de concert avec S. M. Catholique et sons sa garantie. Ainsi, M% vous ferez tous vos efforts poiir que cet article soit accepté avec toute son étendue par le roi d'£spagne.
En agissant de la sorte, Louis XV avait en vue un triple objet. Il entendait d'abord rendre évidente aux yeux de tous l'union des deux couronnes et les sentiments des deux souverains. Il voulait, en second lieu, imposer une sorte de contrainte à la bonne foi des Anglais en obligeant Charles III à faire cause commune avec lui pour surveiller l'exécution des clauses du traité. Enfin, comme le disait le ministre : « Si la maison d'Autriche, à la suite de ces articles préliminaires, montre de l'humeur d'être forcée à faire la paix et qu'elle se réunisse
en d'autres temps aux Anglais, la France et TEspagne, unies par le principe, sauraient trouver le.s moyens de parer aux inconvénients de cette humeur. »
Cet article 14 auquel tenait tant le roi de France et que Choiseul, sur son ordre, déclarait très important ^ ne semble pas d'une heureuse inspiration. Au heu d'aider à la solution du problème, il eût été plutôt de nature à compliquer la situation si Ton avait poursuivi ces pourparlers par intermédiaire. Sans doute, il pouvait être bon que l'Angleterre fût au courant des dispositions sympathiques de Charles III pour la France, mais il ne fallait pas que les sentiments du souverain espagnol parussent tellement favorables à la cour de Versailles que l'on fût autorisé à suspecter son impartialité, alors que nous le présentions comme l'arbitre de notre querelle. Faire entrer l'Espagne si avant dans nos intérêts, n'était-ce pas risquer de la compromettre avant l'heure et de mettre précisément un obstacle à cette paix que l'on croyait assurer de la sorte? Choiseul, qui devait le comprendre plus tard et se trouver sur ce point en contradiction avec le roi Louis XV, ne parait pas, ce jour-là, s'en être rendu compte. En tout cas, on ne trouve pas de sa part les réserves que
nous avons rencontrées dans une autre occasion (1).
Les diverses clauses qui précédaient l'article 14 peuvent se résumer ainsi : Nous acceptions les conditions anglaises de 1755 pour le Canada. Nous rendions à l'Angleterre notre seule conquête de cette guerre, Minorque et le fort Saint-Philippe, avec l'artillerie qu'on y avait trouvée, et nous renoncions à tous droits sur Tabago et Saint- Vincent. En échange, la cour de Londres abdiquait les siens sur la Dominique et Sainte-Lucie et elle nous restituait la Guadeloupe, l'île Royale et Saint- Jean, le Sénégal et Gorée. Aux Indes le traité Godeheu-Saunders réglerait les contestations des compagnies rivales.
Voilà pour les colonies. En ce qui concernait la guerre d'Allemagne, il devait y avoir une suspension d'armes entre les deux parties contractantes, qui s'engageaient à ne plus fournir aucun secours à leurs aUiés. Leurs armées resteraient sur leurs positions jusqu'à la signature du traité. La France et l'Angleterre s'uniraient enfin pour accélérer la paix entre toutes les puissances belligérantes (2).
Il y avait, à coup sûr, dans l'ensemble de ces
(i) cf. Revue historique, t. LXXI, p. 16. Le duc de ChoUeuI et VAngleterre.
. (2) Espagne 527, f*« 19 et 8.
êS LE DnC DE GHOISEUL
préliminaires, des conditions qui devaient paraître étrangement cruelles au ministre chargé de les proposer. Mais il fallait d'autre part se rendre à l'évidence. Les longs et douloureux efforts de la France pour soutenir ses intérêts n'avaient abouti qu*à des résultats désastreux et nous ne pouvions que perdre encore à la prolongation d'une guerre aussi funeste, Choiseul s'en rendait parfaitement compte et il avait assez de courage et de dévouement pour renoncer à ses vues antérieures. C'est pour cela qu'après avoir poussé à la lutte, en arrivant au pouvoir, dans l'espérance où il était alors que nos affaires se rétabliraient enfin, il mettait maintenant tout son zèle à procurer à sa patrie une paix indispensable. Il comptait en profiter (nous l'avons vu) pour accroître notre puissance militaire et maritime, afin de trouver plus tard, grâce à ses combinaisons diplomatiques, un dédommagement durable à notre humiliation passagère.
Comme s'il avait deviné les intentions de Choiseul, Pitt s'efforçait, au contraire, de reculer cette paix après laquelle soupirait le cabinet de Ver-*
sailles. Pour le ministre anglais, qui préparait à son pays des succès nouveaux, la seule chose était de gagner du temps et de laisser les événements suivre leur cours. C'est à cela qu'il mettait toute son habileté, puisque la prolongation d une guerre si funeste à la France apportait à l'Angleterre, en dépit de souffrances momentanées, une augmentation de gloire et de puissance.
Il faut reconnaître que sa temporisation ne trouvait pas en M. Wall un adversaire trop incommode. Le secrétaire d'État espagnol ne parlait sans doute plus d'unir les intérêts du roi de Prusse aux nôtres dans la négociation de la paix, mais il ne se montrait que médiocrement affecté du peu de succès obtenu jusque là par les démarches à Londres du prince Albertini et de M. d'Albreu. Il ne témoignait à d'Ossun « ni cette ouverture, ni cette activité qui devraient résulter de la façon de penser du roi son maître (1) ». Il est vrai que, suivant la remarque même de l'ambassadeur, u il était excédé par un travail multiplié et suivi auquel il n'était pas accoutumé sous le règne précédent » .
Charles IH se rendait bien compte de la mollesse de son ministre. Aussi voulut-il se réserver la possibilité de voir souvent le représentant de Louis XY
(1) D'Omuh à Ghoiseal, 7 jinyier 1760.
et de causer avec lui des mesures à prendre. Par une faveur qui avait peut-être Fécueil de piquer la jalousie de M. Wall, il autorisa d^Ossun à venir le trouver dans ses appartements pour s^occuper avec loi de cette question de la paix. Accoutumé de lon{pe date à traiter ainsi les affaires avec le souverain, d'Ossun se garda bien de laisser échapper l'occasion qui lui était gracieusement offerte de continuer une méthode de travail aussi favorable à la cause française.
Presque à la même heure où il annonçait à Versailles cette nouvelle qui faisait éclater une fois de plus au grand jour les sentiments sympathiques de Charles III pour la France, Choiseul l'informait que, par ordre de Louis XV, il venait de communiquer à l'ambassadeur d'Autriche les principes sur lesquels nous consentirions à traiter avec l'Angleterre. « Le Roi a jugé, écrivait le ministre, que dans le cas où la cour de Vienne serait mécontente des conditions auxquelles il est résolu de se prêter, il valait mieux qu'elle témoignât plus tôt que plus tard sa façon de penser sur cette importante matière. »
Il y avait là, pour la cour de Versailles, une double question de loyauté et d'habileté. Notre alliance avec Vienne faisait un devoir à Louis XV de ne pas tenir plus longtemps Marie-Thérèse
dans Tignorance des démarches qu il avait entamées pour conclure sa paix avec le roi Georges. Il valait mieux, en outre, l'en avertir assez en avance afin de laisser ainsi à sa mauvaise humeur, facile à prévoir, le temps de se dissiper. On pouvait espérer qu'à la longue l'impératrice se rendrait à la raison, tandis que^i Ton avait attendu, pour la mettre au courant, l'heure où les pourparlers seraient sur le point d'aboutir, son mécontentement eût risqué peut-être de devenir un obstacle de plus à la paix souhaitée.
Le comte de Stahremberg fut extraordinairement surpris de la communication qu'on lui faisait. Il ne dissimula pas au ministre l'impression désagréable qu'il ressentait et que sa souveraine éprouverait sûrement à son tour. Choiseul, qui s'y attendait, s'était préparé à lui répondre. Il lui représenta « avec vérité et avec force » que « le roi Louis XV se devait beaucoup plus à sa couronne et à ses peuples qu'à ses alliés » . Il ajouta d'ailleurs aussitôt, pour corriger ce que l'expression avait de rigoureux, que « Sa Majesté était bien éloignée de vouloir sacrifier un devoir à l'autre » et qu'elle ne désirait que de les remplir tous avec fidélité. Le roi ne comptait donc pas manquer à ses engagements « tant quils seraient compatibles avec les intérêts essentiels de sa gloire et de son
te LE DUC DE GHOISEUL
royaume » . U fallait, toutefois, que 1* Autriche se persuadât bien qu'épuiser la France d'hommes et d'argent sans réfléchir sur les dangers auxquels elle pouvait être exposée « par la prolongation de sa guerre avec les Anglais » n'était pas répondre à l'esprit du traité qui unissait nos deux pays et menaçait d'avoir des conséquences dangereuses pour Vienne aussi bien que pour Versailles.
Ghoiseul ne se borna pas à avertir l'envoyé de Marie-Thérèse; il écrivit aussi au comte de Ghoiseul de s'expliquer « dans le même esprit » avec M. de Raunitz. Mais c'est à d'Ossun surtout qu'il donnait des détails sur ce qui s'était passé entre lui et M. de Stahremberg. Dans l'état d'intimité où nous vivions avec l'Espagne, il fallait, en effet, que son souverain fût au courant de tout ce qui pouvait survenir, surtout dans une question où il était si fort intéressé. Il eût pu se froisser de l'apprendre par une autre voie que par la cour de France. Pour éviter semblable écueil, le ministre ne lui laissait rien ignorer de ce qu'il avait fait. U lui promettait, en outre, de l'informer en toute sincérité des conséquences que produirait la confidence à l'Autriche.
Charles IH trouvait que FAngleterre tardait à répondre à Toffre de ses bons offices et Timpatience commençait à le gagner. A vrai dire, il savait par le prince Albertini que celui-ci avait profité du moment où Ton venait d'apprendre à Londres Féchec du roi de Prusse à Maxen pour presser le ministre anglais d'accepter la proposition du roi d'Espagne. Pitt lui avait paru à cette heure assez radouci et même disposé à se prêter à des vues plus conciliantes. Mais ce n'était pas une raison suffisante pour compter sur le succès de sa tentative et, tant qu'il n'avait pas reçu de réponse, le souverain espagnol ne voulait pas se leurrer d'un trop grand espoir.
En quoi d'ailleurs il agissait sagement, car cette réponse, attendue si longtemps, ari*iva enfin à Madrid le 1" février 1760, et elle n'était rien moins que satisfaisante. En termes courtois, mais suffisamment clairs, elle présentait une fin de non« recevoir. Le cabinet anglais y témoignait sa smv prise extrême qu'on proposât de séparer la cause du roi de Prusse de celle de l'Angleterre. Il ajou-*
tait que « bieu que Sa Majesté britannique fît tout le cas possible des bons offices du roi d'Espagne, elle ne pouvait s'empêcher d'apercevoir dans ce prince une inquiétude marquée sur le succès des armes anglaises en Amérique, inquiétude de laquelle il était naturel d*inférer que Sa Majesté Catholique avait des sentiments de partialité pour la France » . Après cet argument, qui (on est obligé de le reconnaître) ne manquait pas de justesse, Pitt recourait à un moyen dilatoire qui lui laissait toute sa liberté d'allures. 11 déclarait qu' « au surplus, le roi d'Angleterre ne pourrait s'expliquer d'une façon positive sur l'objet des bons offices de Sa Majesté Catholique qu'après avoir reçu la réponse de la France à l'offre du congrès » . , Ainsi, la question de la paix n'avait pas fait un pas, ou, pour être plus exact, elle en avait fait un, mais c'était un pas en arrière. L'Espagne se trouvait compromise et son roi éprouvait un échec personnel qui risquait de l'engager dans la voie de la guerre. On devait tourner, en attendant, autour de ces mêmes problèmes : réunion du congrès, jonction des intérêts anglais et prussiens et, pas plus à Madrid qu'à Londres ou à la Flaye, l'on n'en sortira au gré de la France. Pitt demeurait le maître de l'heure, et il allait en profiter largement ^ faveur de son pays.