CHAPITRE IV
l'envoi de m. de FUENTÉS a LONDRES
Avec sa perspicacité naturelle et ce sentiment de fierté qui la tenait toujours en éveil, Choiseul avait peine à comprendre qu'il pût rester au souverain espagnol des doutes sur les intentions réelles de TAngleterre en ce qui concernait sa médiation. Par trois fois la cour de Madrid était intervenue à Londres soit avec le prince Albeitini, soit avec le comte d'Abreu, et c'était là tout le résultat obtenu. Il y avait dans la réponse anglaise quelque chose de déplaisant au preniier chef et les mesures dilatoires qu elle proposait revêtaient une allure blessante qui risquait de compromettre la situation.
Charles III se rendait bien compte des difficultés de l'heure présente. Il espérait néanmoins arriver à une solution satisfaisante et, aussi bien pour
gagner du temps que pour mettre tous les torts du côté du cabinet britannique, il se décida à une nouvelle démarche qui prouvait son amour de la conciliation. Le comte d'Abreu n* avait plus auprès de George III et de Pitt toutes les sympathies et tout le crédit qui permettent à un ambassadeur de représenter utilement les intérêts de son pays. Le roi d'Espagne se résolut à le changer et à le remplacer à Londres par le comte de Fuentès.
Charles III était à peu près seul à croire que cette mission donnerait un résultat pacifique. Ni M .Wall, ni d*Ossun, ni Choiseui ne semblaient partager, je ne dirai pas les illusions, mais le reste d'espoir du souverain espagnol. Le premier ne se cachait pas pour dire à notre ambassadeur à Madrid que les Anglais, enorgueillis par leurs grands succès, ne se prêteraient pas à une paix raisonnable, qu'il fallait donc que la France se préparât à agir avec vigueur contre Télectorat de Hanovre, tandis que l'Espagne continuerait à se mettre en état de parler avec fermeté. D'Ossun reconnaissait en M. de Fuentès « un bon et honnête Espagnol » qui regardait « Tunion de la maison de France comme indispensablement nécessaire au maintien de sa gloire et de sa puissance » . U le déclarait très affecté des conquêtes que les Anglais avaient faites sur nous en Amérique, de rabaissement de
notre marine, enfin dn danger évident que couraient les Indes espagnoles. Tout cela était fort bien, mais insuffisant pour admettre que ce nouvel ambassadeur allait nous réconcilier avec F Angleterre. Quant à Choiseul, il était encore plus net à cet égard et la lettre qu'il écrivait à d'Ossun, le 9 février 1760, ne laisse place à aucun doute sur sa manière de voir (1) » .
Tose prédire que la mission de M. de Fuentès ne pro' dtdra aucun effet qui conduise à la paix sous la médiation de f Espagne. Je connais personnellement cet ambassadeur pour un des plus honnêtes hommes qu'il y ait, mais le plus incapable d'une commission semblable.
Puis, en des lignes qui montrent une fois de plus la pénétration et la portée de son intelligence, le ministre de Louis XV ajoutait :
Quand même il [M. de Fuentès] réunirait tous les talents, je vais vous tracer, M% le projet du ministère bri« tannique et vous jugerez si l'ambassade de M. de Fuentès ne concourra pas aux vues des Anglais.
M. Pitt a formé le projet de s'emparer cette année de toutes les colonies françaises en Amérique, hors la partie de Saint-Domingue qui appartient à la France. Après la conquête de tout le Canada, ce qui sera fort aisé puisque les finances du Roi n'ont pas été suffisantes pour non» mettre en état d'y envoyer des secours, l'Angleterre s'emparera de la Louisiane sans difficultés. Elle travaille à un armement destiné directement contre la Martinique : le même défaut d'argent empêche le Roi d'envoyer ce qui
(i) Espagne, f* 240 et t.
n LE DUC DE GHOISEUL
serait nécessaire à cette dernière colonie. Les Anglais arment en même temps pour attaquer Tile de France et nie de Bourbon. La prise de ces îles nous ôterait toute communication avec Pondichéry et, par conséquent, nous forcerait à laisser prendre nos établissements dans Tlnde. Pendant le temps de ces expéditions M. Pitt amusera aisément M. de Fuentès en tenant en suspens la négociation. A chaque conquête, il paraîtra acquiescer aux désirs de TEspagne yu^^u'à ce que nous ayons tout perdu. Alors le ministre anglais parlera très haut à CEspagne^ ne craindra point les quarante vaisseaux espagnols prêts à prendre la mer, parce que les Anglais en emploieront cent à bloquer la flotte espagnole dans ses ports et, comme nous VL aurons plus ni vedsseaux^ ni colonies, ni ressources, nous ne dégagerons pas les forces du roi d'Espagne et nous serons forcés, quelques avantages que nous ayons sur terre, de céder à la nécessité et d'accepter la paix aux conditions les plus onéreuses et les plus honteuses.
La réponse de Londres aux offres de Charles III avait, on le voit, modifié les vues de Choiseul. Aussi longtemps qu*il avait pu croire à l'efficacité d^une intervention pacifique de TEspagne, il s*était efforcé de l'obtenir et il avait tout mis en œuvre pour cpi'elle donnât les résultats espérés. Mais, à rheure actuelle, il jugeait une véritable duperie que de compter encore sur la bonne volonté de
Pitt. La manière dont le ministre anglais s'était exprimé sur la médiation espagnole achevait de lever les voiles. Aussi Choiseul pensait-il avec raison qu il ne fallait pas entrer dans le jeu du cabinet britannique et faire durer outre mesure des négociations qui permettaient à FAngleterre de poursuivre impunément le plan qu'elle s'était tracé.
M. Wall conseillait à la France de chercher en Allemagne des succès qui contrebalanceraient ses échecs sur mer et aux colonies. Mais, comme Choiseul l'écrivait à d'Ossun :
Qu^importe à M, Pitt que nous dévastions l'élecLorat de Hanovre? Son intérêt véritable est de rendre la France et toutes les puissances commerçantes subordonnées et de les tenir dans ravilisscment vis-à-vis de l'Angleterre. Il parviendra à son but (vous pouvez le dire à M. Wall) si le Roi Catholique ne prend promptement un parti et je pense très impartialement qu'il n'y en a qu'un à prendre qui est de donner pour toute instruction à M. de Fuentès de déclarer au ministère britannique que, le roi d'Espagne ayant offert sa médiation, elle a été acceptée par la France, qu'il demande au roi d'Angleterre de s'expliquer catégoriquement s'il l'accepte de son côté ou s'il la refuse.
Si le roi d'Angleterre accepte la médiation de l'Espagne, le Roi Catholique déclarera que la France lui a confié ses propositions préliminaires et qu'il attend, pour les communiquer au roi d'Angleterre que ce prince lui fasse celles qu'il juge convenable de proposer à la France. Par ce moyen, la négociation sera renfermée dans des bornes claires et précises. Si, au contraire, l'Angleterre refuse ou élude la médiation de l'Espagne (ce qui est la même chose).
je croit qne, peor notérét de l'Espagne même, il n'y a pas à balancer 8ur la déclaration de guerre et sur la combinaison des forces des deux couronnes. Le mal est instant, et très instant. Si on le laisse gagner, il peut devenir irrémédiable (1).
U était difficile de se montrer plus clairvoyant et plus logique à la fois et de mieux indiquer le parti à prendre à l'heure où Ton se trouvait. Ge qui importait avant tout, c'était de savoir à quoi s'en tenir et le seul moyen d'être fixé, puisque Charles III comptait envoyer M. de Fuentès à Londres^ eût été de l'y faire arriver le plus prompiement possible. Aussi Ghoiseul recommandait-il à d'Ossun de faire hâter son départ de Madrid et pour cela de s'adresser à M. Wall, qui paraissait prendre du crédit auprès de son maître.
Le bien du service du Roi [lui écrivait-il le 19 février 1760] exige que vous dissimuliez absolument avec M. Wall ; que vous soyez dans la plus grande réserve sur son compte avec le Roi Catholique, que vous vous observiez scrupuleusement pour que ni lui, ni les personnes de considération qui approchent du roi d'Espagne, ne soient jaloux de la confiance que vous marque S. M. G.
Rien n'est plus dangereux que d'exciter la jalousie d'un ministre qui semblerait plier sous votre crédit, mais qui, journellement, l'entamerait vis-à-vis de son maître, sans même que ce prince s*en aperçût, et finirait par le détruire. La bonne fiiçon de parer à cet inconvénient est celle de forcer H. Wall d'accepter votre confiance, d'avoir l'air de
(i) Etpaipie 527, 1^ 235 et 236.
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lui demander des conseils et de les suivre, quand vous n'y trouverez pas d'inconvénient, afin de marquer dans le public Testime que vous faites de ce ministre et d'eng[a(][er S. M. G. à lui rendre des propos avantageux que vous auriez tenus sur son compte. Toutes ces démarches n'empèchent pas que vous veilliez avec précaution aux manœuvres de M. Wall et qu'il vous reste gravé dans l'esprit que ce ministre peut n'être pas favorable à la France ^ mais U faut se servir de ^instrument que ton a, le flatter, adopter ses vues et ses goûts, pallier ses vices et ses mauvaises dispositions, avoir même Tair d'être trompé par lui, quand on ne peut pas avoir celui qui nous serait le plus uiUe et le plus convenable (l).
C'est le langage du bon sens et de la raison que Ohoiseul faisait ainsi entendre. Il dénote chez le ministre une connaissance des plus justes du cœur humain, et ce petit cours de philosophie pratique, à Tusage des ambassadeurs, est une preuve nouvelle de l'ouverture d'esprit de l'homme qui, en ces temps douloureux, avait la charge de nos affaires. U est pénible de se dire qu'il ne rencontra pas, au moment voulu, tous les concours qui lui eussent été nécessaires pour mener à bien son dessein de sortir de cette guerre dans les conditions les moins fâcheuses possibles pour l'honneur de la France.
(i) Espagne 527, 1" 239.
ni
Charles III, de son côté, ne perdait pas de vue la situation générale et chaque jour ancrait davantage en son esprit le sentiment de Funion nécessaire avec notre pays. Il travaillait assidûment à remettre TEspagne en état de se faire respecter et de tenir sa place dans le monde ; mais il avait trouvé toutes choses dans un désordre si incroyable que ce n'était pas trop de toute sa volonté et de ses patients efforts pour arriver à un résultat. Malheureusement, le temps s'envolait pendant qu il se consacrait à la réfection de ses forces militaires et des moments précieux étaient ainsi perdus pour la cause de la paix.
Choiseul^ à défaut d'un autre concours immédiat du souvenir espagnol, avait du moins espéré un secours d'argent qui eût été le bienvenu dans la situation difficile où nous nous trouvions pour faire face aux nécessités de la solde et des subsides. M. de Squillaci avait témoigné à d'Ossun les dispositions les plus favorables et lui avait même laissé entendre en confidence qu'indépendamment des revenus courants, le trésor de Sa Majesté Catholique dis-
posait de douze millions de piastres. Cette somme eût fait merveille en France, et d'Ossun, en regrettant qu'elle n'y fût pas expédiée, écrivait cette phrase énigmatique : « Il [M. de Squillaci] aurait donc pu nous aider. Il le désirait. Qu'est-ce qui l'en a détourné?// ny a certainement qu'une seule personne au monde qui en ait eu le pouvoir. » A qui l'ambassadeur fait-il ici allusion? La question vaut la peine d'être posée, car il semble bien que la seule personne dont l'influence ait pu s'exercer en ce sens est la femme de Charles III. L'hypothèse paraîtra plus vraisemblable encore si l'on se souvient qu'il fallut attendre la mort de cette princesse pour signer le pacte de famille.
Ce n'est pas à dire qu'elle fût hostile à la France, mais, comme le disait d'Ossun dans une de ses lettres, « elle inclinait un peu vers le système d'une prudence et d'une timidité déplacées » et elle redoutait, par dessus tout, de voir l'Espagne engagée dans une guerre. Comme elle avait une influence réelle sur son époux, ce « système »^ qui était aussi celui de M. Wall, contre-balançait, peut-être même sans qu'il s'en rendit bien compte, l'ardeur que Charles III aurait sans doute mise à nous venir en aide si rien ne l'eût retenu.
Ce prince laissait, en effet, paraître à chaque instant ses sentiments à notre égard, et la couver-
sation qu'il eut avec d'Ossun, le 5 mars 1760, en fut une preuve nouvelle. Dans la contre-déclaration que la cour de France comptait faire en ré^ ponse à l'offre du congrès proposé par les rois d'Angleterre et de Prusse, Louis XV pensait déclarer que, pour sa paix particulière avec George III, il s'en rapportait à la médiation espagnole. Charles III se demandait si cela ne présentait pas quelque inconvénient et il disait à d'Ossun :
Le désir extrême que j'ai de pouvoir procurer la paix à la France, mais une paix honorable, et l'inquiétude que les Anglais marquent avoir sur ma partialité, m'ont fait penser qu'il conviendrait d'éviter tout ce qui peut augmenter cette inquiétude et j'ai considéré que la déclaration que le roi mon cousin se propose de faire au ministère britannique au sujet de ma médiation ne pourra que l'alarmer de plus en plus. C'est dans cette seule vue que j'ai cru qu'il Eeiudrait la supprimer, car, du reste, j'ai offert ma médiation à la France et je suis toujours bien prêt à l'effectuer. Mes sentiments ne changeront jamais pour ma maison. D'ailleurs nos intérêts sont intimement unis. Les Anglais me croient partial. Ils ont raison dans le fond, mais ils ont tort dans la forme, puisque je ne leur ai pas encore donné sujet de le présumer (1).
Charles III laissa toutefois la cour de France entièrement libre de parler ou non de la médiation espagnole dans sa réponse à la déclaration de la
(i) Espagne 527, 1" 350.
Haye et « cette question fit la matière d'une délibération très sérieuse et fort approfondie dans le conseil du roi » . Le résultat en fut qu'on profiterait de la latitude accordée par le souverain et qu on mentionnerait sa médiation dans le document diplomatique à remettre aux rois d'Angleterre et de Prusse par l'intermédiaire du prince de Brunswick (tuteur du prince de Nassau) qui avait reçu et transmis leurs ouvertures à la France. Le cabinet de Versailles estimait que, puisque l'offre de la médiation espagnole était connue de ses alliés et même de ses ennemis, il n'y avait aucun inconvénient à la rendre « authentique n. Du moment où l'Autriche et la Russie en parleraient dans la contre-déclaration projetée, Choiseul y voyait une approbation formelle de la séparation entre la guerre de la France contre l'Angleterre et la guerre générale, séparation que sa politique tendait toujours à marquer nettement. Il trouvait encore, à la mentionner, un autre avantage : (i Dans le cas, disait-il, où les événements forceraient la cour de Vienne à faire sa paix avant que son ambition fut satisfaite, la médiation du roi d'Espagne nous servira d'autant plus utilement contre la mauvaise humeur autrichienne que la cour de Vienne aura elle-même approuvé et paru désirer cette médiation. »
L^objection de Charles III que sa partialité serait plus encore suspectée de TÂDgleterre provoquait cette réponse du ministre : « Il y a une partialité de cœur et de sentiments fondée sur les liens du sang, sur Tamitié personnelle et sur les avantages communs des différentes branches d'une même maison. Les Anglais n'ont besoin, sans aucun doute, d'aucun acte public pour être bien persuadués que cette espèce de partialité subsiste dans Fàme des deux souverains Tun pour l'autre et que rien ne sera jamais capable d'en altérer la source ou d'en suspendre les démonstrations. Mais cette partia^té si naturelle n'est pas contraire aux lois et aux règles delà justice. L'équité du roi d'Espagne est trop connue pour qu'on puisse former le moindre soupçon sur la façon dont il exercerait une médiation dont il prendrait sur lui les fonctions. »
Choiseul se demandait, non sans quelque amertume, en pensant à ce que Tavènement de Charles III lui avait fait espérer, quelle était la preuve que la cour de Londres pouvait avoir de la partialité du roi d'Espagne en notre faveur. Sans doute, depuis le changement de règne, nous avions trouvé à Madrid des dispositions plus bienveillantes que sous Ferdinand VI, mais, comme le disait le ministre, « tout s'est borné à des démonstrations
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE iOi
affectives de bonne volonté et nous n'avons pu obtenir aucune assistance réelle ni en argent, ni en munitions de guerre et de bouche (1) » . Si donc, après avoir insisté à Londres et à Madrid sur l'acceptation de sa médiation ou de ses bons offices, le souverain espagnol paraissait y devenir assez indifférent pour ne pas même vouloir qu'on en fît mention dans la réponse de la Haye, les Anglais ne seraient-ils pas autorisés à croire qu'il s'en désintéressait maintenant? Quel parti ne manqueraient-ils pas de tirer d'une apparence que semblait confirmer la lenteur de M. de Fuentès à rejoindre son poste de Londres !
Car M. de Fuentès n'était pas encore parti.
Combien l'esprit actif et prompt de Ghoiseul devait être à la peine quand chaque nouveau courrier d'Espagne, au lieu de lui apprendre la mise en route de l'ambassadeur, l'informait d'une circonstance nouvelle qui le retenait à Madrid! Le zèle de d'Ossun se dépensait en vains efforts pour bâter son départ et tout venait se mettre à la traverse. Au 5 mars 1760, alors que M. de Fuentès aurait déjà dû remplacer auprès de George II le comte d'Abreu, qui avait cessé de plaire, d'Ossun écrivait à Versailles : « Ce qui retardera un peu son départ,
(1) Espagne 52S, f 22.
c'est que Mme sa femme vient de faire une fausse couche, qu'il doit marier son fils aîné et faire une fille religieuse avant de partir. Cependant il m'a assuré qu'il serait prêt immédiatement après Pâques et même quelques jours plus tôt, si on le pressait bien fort, mais il m'a prié de le ménager un peu à cet égard, puisqu'il ne s'agissait que de quelques jours de plus ou de moins. »
Il partira à Pâques ! Si tant de lenteur n'avait pas été aussi préjuciable à nos intérêts, ne seraiton pas tenté d'ajouter... ou à la Trinité? Voilà pourtant les partenaires avec lesquels Choiseul avait à compter, et l'on comprend le peu de résultats qu'il obtenait, en dépit de ses efforts éclairés. Il devait d'autant plus regretter ces mois perdus que, contrairement à ses craintes, l'Autriche n'avait pas trop mal accueilli la nouvelle de la médiation espagnole et avait fini par s'y ranger, peut-être parce qu'elle prévoyait son insuccès. Malheureureusement, l'entente avec la cour de Vienne avait bien peu d'importance tant que l'ambassadeur de Charles III n'aurait pas obligé le cabinet de Londres à se prononcer clairement sur ce point.
Le 7 avril 1760, d'Ossun annonçait à Ghoiseul que le. départ de cet ambassadeur, si lent à se mettre en route, était enfin fixé au samedi suivant 12 avril. Ce qu'il y a de plus remarquable (tout arrive en ce monde), c'est qu'il partit effectivement au jour indiqué. Il avait ordre de marquer à Londres le désir sincère du roi d'Espagne de pouvoir contribuer à rétablir la paix entre la France et l'Angleterre. Mais il était aussi chargé de faire sentir en même temps que « Sa Majesté Catholique ne pouvait voir avec indifférence la grande supériorité que prenaient les Anglais soit aux Indes occidentales, soit du côté de la mer, de déclarer même que ce prince désirait être instruit des conditions qui pourraient être arrêtées entre nous et les Anglais, au sujet de l'Amérique, par quelque autre voie que la sienne, puisqu'il lui importait essentiellement que l'équilibre des possessions établies aux Indes occidentales par le traité d'Utrecht ne ftit point renversé par la continuation du succès des armes anglaises ou par une paix désavantageuse à
i04 LE DUC DE GHOISEUL
laquelle la France serait contrainte de souscrire (1). »
De la part de quelqu^un qui se présente en arbitre, ces instructions n'étaient pas des plus habiles. Elles faisaient par trop voir les sentiments intimes du souverain qui proposait sa médiation avec une disposition d'esprit aussi peu favorable à Fun des belligérants. Mais le comble de la maladresse était que, non content de laisser ainsi paraître au grand jour l'inquiétude que lui causait la conduite de FAngleterre, Charles III joignait à ces avertissements, après tout permis, des réclamations personnelles peu compatibles avec son rôle de conciliateur. M. de Fuentès avait en effet mission de demander au ministère britannique satisfaction sur plusieurs griefs, dont les principaux étaient les établissements faits par l'Angleterre à Mosquitos et dans la baie de Honduras. Il devait également présenter des réclamations sur la pèche de la morue que les Anglais interdisaient entièrement aux Espagnols. Une infinité d'autres questions moins importantes seraient encore à traiter par l'ambassadeur.
On est obligé de convenir que l'apport à l'examen de tous ces griefs qui, à eux seuls, pouvaient
(1) Espagne 52S, f 111.
amener des complications entre les cours de Londres et de Madrid, n'était pas de nature à faciliter le rôle de médiateur que voulait assumer Charles III. La mission de M. de Fuentès ne devait pas moins avoir, suivant le mot de d'Ossun « les conséquences les plus intéressantes » . Gomme le disait le représentant de Louis XV à Madrid :
Si cet ambassadeur réussit à plier les Anglais à des vues plus modérées, il en résultera une paix raisonnable pour la France, et si, au contraire, l'Angleterre ambitieuse et enflée de ses succès, s'obstine à s'y refuser et, par une suite naturelle, à ne point donner à l'Espagne la juste satisfaction qu'elle réclame, il n'est pas douteux que S. M. G. prendra alors le parti le plus convenable à sa gloire et à sa sûreté, qui ne peut être autre que celui de la vigueur (1).
L'opinion de d'Ossun venait ainsi confirmer celle de Gboiseul et elle donnait au ministre Fespoir d'approcher d'une solution pacifique ou belliqueuse. Voilà d'ailleurs l'unique point sur lequel l'envoi de M. de Fuentès à Londres nous rendra quelque service.
Ce n'était pas seulement en Angleterre que Charles III comptait mettre ses diplomates au ser-
(1) DÛMun à GhoiMul, 7 avril 1760.
vice de la France. Il venait de nommer au poste de la Haye M. de Grimaldi, qui se rendit à Versailles avant d*aUer prendre ses fonctions en Hollande. Reçu en audience particulière par le roi Louis XV, le nouvel ambassadeur fit à ce prince toutes les démonstrations d^amitié dont son maître Tavait chargé. Il lui déclara que l'intention du roi d'Espagne était qu*il ne mit aucune différence entre les intérêts des deux souverains, « qu'il fût même aux ordres du Roi et dirigeât sa conduite et ses démarches à la Haye conformément aux instructions que Sa Majesté voudrait bien lui donner (1) » . En présence d'une attitude aussi pleine de cor* diahté sans réserve, Louis XV chargea Ghoiseul de parler avec la plus grande confiance à l'envoyé de Charles III et de ne lui cacher aucun détail des conversations qui se poursuivaient alors en Hollande entre les agents de France et d'Angleterre.
S. M. ne pouvait rien me prescrire [écrivait le ministre à cette occasion] qui fût plus conforme à la persuasion où je suis qu'une parfaite uniformité de principes et de conduite entre les deux souverains est le système politique qui puisse seul leur convenir et établir solidement l'influence supérieure que la dignité de leurs couronnes et leur puissance doivent leur assurer dans l'administration: générale des affaires de l'Europe.
(1) Espagne 528, f 144.
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE lOT
C'est pour mieux régler « cette uniformité de principes et de conduite » que Louis XV exprima le désir de garder à Versailles M. de Grimaldi jusqu'au moment où le général Yorke aurait donné à M. d'Affry la réponse de la cour britannique à l'offre d'envoyer à Londres le comte d'Hérouville (1). Aussitôt qu'elle serait arrivée, Ghoiseul ferait venir à Versailles notre ambassadeur auprès des États-Généraux. Là, sous les yeux du roi et du ministre, MM. de Grimaldi et d'Affry se concerteraient sur les mesures les plus favorables pour accélérer la conclusion de la paix.
Malgré tout son désir d'être agréable à son cousin, Gharles III, plus prudent cette fois que Louis XV, ne jugea pas utile de manifester ainsi publiquement le concert de nos* deux politiques. Si M. de Grimaldi retardait trop son départ pour la Haye, il se trouverait encore en France lorsque M. de Fuentès y passerait lui-même afin de se rendre à Londres. Que l'on y fît venir en plus M. d'Affry, et cette réunion « affectée » des ministres des deux couronnes pourrait alarmer et blesser les Anglais au point de rendre la mission de M. de Fuentès absolument inutile. Gharles III exprima donc l'avis qu'il valait mieux renoncer à
(i) Cf. Revue d'histoire diplomatique, octobre 1903. Les pour* parlera de la Haye.
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une entrevue aussi compromettante etqu on obtiendrait le même résultat praticpie en concertant par correspondance les mesures que Ton croirait devoir adopter. Louis XV s'inclina devant le vœu du roi d'Espagne et se borna à faire recommander par Ghoiseul à d'Affry Funion la plus intime avec M. de Grimaldi aussitôt que celui-ci arriverait à la Haye.
Il aurait fallu que la cour de Londres pût croire que le concert des forces franco- espagnoles présentait pour elle un danger, et ce n'était malheureusement pas le cas. En effet, d'après les renseignements que l'on recevait à Versailles, le cabinet britannique n'était pas très effrayé des mesures que prenait l'Espagne pour augmenter sa marine et ses troupes de terre. Cela ne pouvait guère surprendre notre ministre, qui les jugeait lui aussi bien insuffisantes et qui aurait voulu inspirer à Madrid un peu plus de vigueur nerveuse et surtout de résultats pratiques.
Ghoiseul voulait la paix, mais il la voulait avec dignité, et il savait parfaitement qu'on ne pourrait
Tobtenir dans de telles conditions qu'en étant prêts à continuer la guerre avec énergie. Il jugeait prudent, tout en recherchant cette paix, d'agir comme si l'Angleterre l'avait déjà définitivement refusée et de se mettre en état de la lui arracher par des mesures combinées avec l'Espagne. L'échec, à peu près certain dès lors, des pourparlers de la Haye lui en faisait un devoir. Il estimait donc essentiel que Charles III voulût bien, sans tarder, communiquer à Louis XV les dispositions qu'il comptait prendre, « en supposant que l'Angleterre se déterminera à pousser la guerre sans ménagement et si, dans ce cas-là, la France et l'Espagne uniront leurs démarches et leurs forces pour prévenir les malheurs qu'elles doivent craindre des entreprises de l'ennemi commun et du despotisme qu'il prétend usurper sur toutes les mers au préjudice de la navigation et du commerce des autres nations. »
Le cabinet de Versailles estimait dangereux pour la France de rester dans l'incertitude sur les intentions réelles du roi d'Espagne. Il voulait savoir, dans le cas où la mission de M. de Fuentès à Londres n'aurait pas le succès qu'en espérait Charles III, si ce prince était résolu à mettre les Anglais à la raison par la force des armes. « Il est à propos, disait Choiseul, que nous en soyons pré-
venus et que nous sachions en quoi nous contribuerions aux efforts à faire, tant sur terre que sur mer, pour le soutien de la cause commune. Les mesures à prendre pour cet effet demandent du temps^ et il ne faut pas attendre pour tes préparer que le moment d'en faire usage soit arrivé. »
Le ministre croyait avoir donné à FEspagne assez de gages de bienveillance pour pouvoir, maintenant, mettre son souverain en demeure de faire quelque chose de réel pour la France, et la dépêche qu'il envoyait à d'Ossun, le 27 mai 1760, laisse percer l'impatience qui commençait à le gagner.
Si vous voulez biea relire tout ce que vous nous avez mandé successivement depuis votre départ de Naples, vous y verrez avec évidence que, d'après vos relations et les assurances qui vous étaient données de la bouche même de S. M. G., nous pouvions compter essentiellement sur ses promesses réitérées de forcer les Anglais à se réconcilier avec nous et de ne pas souffrir que la France éprouvât de nouveaux revers.
Il est certain que de pareilles dispositions de la part de ce prince ne pouvaient que nous êtes fort utiles, en même temps qu'elles étaient très confornies aux intérêts véritables de la monarchie espagnole. Nous nous sommes livrés en conséquence aux vues et au désir du Roi Catholique et il n'était pas possible que le Roi portât plus loin qu'il l'a fait la confiance qu'il a marquée au Roi son cousin. Vous savez que S. M. y a joint des preuves multipliées de l'amitié la plus tendre et la plus délicate.
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE iil
L'espérance qae nous avons pa concevoir de la bonne volonté de l'Cspagfne et les démarches que nous avons faîtes n'ont eu, jusqu'à présent, aucun inconvénient parce qu'indépendamment des événements il entrait dans nos vues de mettre cette couronne en avant et de profiter des dispositions qu'elle témoig^nait. Nous avions à cet égard deux motifs : l'un^ de rendre nos alliés plus dociles, et l'autre, d'inspirer à nos ennemis des pensées et des désirs de paix. Quoique ce double objet ne soit pas parfaitement rempli, i] est vrai cependant que notre plan n'a pas été sans quelque utilité politique pour nous, mais il n'en serait pas de même à l'avenir si, sur des démonstrations équivoques de la part de la cour de Madrid, nous formions quelque nouveau projet de nég^ociation.
Ce n'est donc plus ni sur les cajoleries de M. Wall (dont nous avons lieu de soupçonner les intentions) ni sur les propos même du roi d'Espagne, quelque respectables qu'ils soient, que nous devons fonder nos mesures, soit pour la continuation de la guerre, soit pour le rétablisse^ ment de la paix. C'est par des effets, non par des paroles que la cour de Madrid doit enfin nous prouver qu'elle répond par des sentiments réciproques à ceux que nous n'avons cessé de lui témoigner*
Ces lignes, déjà si vibrantes, ne sont pourtant que la note officielle transmise à d*Ossun et qui avait perdu dans les bureaux la saveur du premier jet. Qu'aurait dit l'ambassadeur s'il avait pu lire, tracés par la main de Choiseul lui-même, les quelques mots qui avaient servi de canevas au document qu'on lui adressait de Versailles?
Le point principal de la dépêche [écrivait en effet le ministre] est de faire tenir à M. d'Ossun
ils LE DUC DE GHOISEUL
que la cour d'Espagne ne nous a dit jusqu'à pré" sent que des mots et que nous sommes dans le cas de vouloir savoir si elle veut oui ou non^ suivant les circonstances, produire des effets. M. d'Ossun se contente de phrases et de bonnes façons. Ce sont des actes actuellement qu'il nous faut (1).
(i) Espagne 5XS, f 236.