LA MORT DE LA REINE
Ce coup de clairon de Ghoiseul produisit, maigré la distance, quelque émotion à Madrid. Le ministère espagnol sentait bien qu'il avait des reproches à s'adresser et M. Wall éprouva le besoin de se faire pardonner sa prudente lenteur. Il entra auprès de d'Ossun dans « une espèce de justification sur la conduite qu il avait tenue dans le règne précédent » et s'attribua le mérite des armements maritimes que l'Espagne avait faits en 1758 et 1759. Il prétendit s'être occupé avec beaucoup d'attention des moyens de mettre les Indes en état de défense mais il affirma y avoir trouvé des obstacles presque invincibles. Afin de bien convaincre l'ambassadeur de sa bonne foi, il lui exprima le désir de l'avoir un jour à dîner avec M. d'Arriaga, pour que celui-ci, qui connaissait parfaitement les
Indes, pût lui expliquer, la carte sous les yeux, les difficultés que Ton rencontrait. Il convint enfin qu il serait bon de fortifier la Havane et d'établir un nouvel arsenal à Santiago de Cuba, afin que TEspagne pût tenir des escadres « au vent et sous le vent » . Tout le beau zèle que M. Wall témoignait ainsi subitement n'était pas sans surprendre d'Ossun, qui se demandait s'il ne fallait pas F attribuer à un incident survenu depuis peu. Le marquis de la Ensenada avait été rappelé à la cour sur les instances de M. de Squiliaci à qui il avait jadis rendu de très grands services. Le retour d'un personnage aussi important qui, sous le règne de Ferdinand VI, dirigeait quatre départements ministériels à la fois, était un événement trop considérable pour ne p^ donner lieu à toutes sortes d'hypothèses et d'intrigues. Aussi GhoiseuU dès qu'il en fut informé, recommanda à d'Ossun de veiller a sans affectation, mais avec l'attention la plus exacte et la plus suivie » , à tout ce qui se passerait autour de lui et de lui rendre compte de l'accueil qui lui serait fait par les souverains.
L'ambassadeur n'y manqua pas et voici en quels termes il mettait la cour de Versailles au courant des faits et gestes du héros du jour.
M. de la Easenada a paru au dîner de S. M. G., conduit par le marquis de Squiliaci. Le roi l'a regardé sans aucune
démonstration particulière, mais la reine l'a salué avec un air de bonté. J'aperçus distinctement que cette princesse jouissait avec plaisir de l'embarras et de la consternation où paraissait être le duc d'Albe. Tout le monde s'est empressé à visiter M. de la Ensenada. Plusieurs lui ont donné des repas de cérémonie. M, Wall est le seul qui ne lui ait pas rendu visite; le ministre h* a pu cacher F altération et le déplaisir que lui causait la présence du marquis de la Ensenada et tout le parti du ministre est dans une inquié» tude et une agitation extrême (1).
Si l'on se souvient que le triomphateur d'aujourd'hui avait été sacrifié jadis au parti anglais et que sa disgrâce avait eu pour cause sa résistance aux vues de la femme de Ferdinand VI, qui mettait la monarchie espagnole à la discrétion de l'Angleterre, on n'a pas de peine à concevoir l'émotion de M. Wall. Elle n'avait pu que s'accroître en apprenant que le roi tenait à être instruit, par la bouche même de M. de la Ensenada, de ce qui s*était passé alors. Le marquis demanda à Charles III et obtint de ce prince la permission a d'éclaircir la conduite qu'il avait tenue dans son ministère » par les pièces justificatives conservées aux diverses secrétaireries. Il obtint plus encore, et ceci prouvait combien le souverain faisait cas de ses lumières et de ses talents. Il fut chargé de travailler en secret à un mémoire sur la marine et sur les
(1) Espagne 528, f^ 290 et 291.
Indes. Aussi d*0«sun se demàndait-il si ce n'était pas là comme un acheminement vers le pouvoir.
La crainte de la disgrâce allait-elle devenir pour M. Wall le commencement de la sagesse? Il y aurait eu lieu de le croire si le ministre n'avait, cette fois encore, trouvé auprès de la femme de Charles III le point d'appui nécessaire à sa politique de temporisation.
Le 3 juin 1760, Choiseul écrivait à d'Ossun :
J'ai une notion encore plus certaine, monsieur, des sentiments de la cour de Madrid, qui est une lettre de la reine d'Espagne au prince Xavier son frère, qui lui mande positivement que son devoir et son inclination ne lui permettront pas déconseiller au roi d'Espagne d'entrer en guerre et qu'elle ne sait pourquoi on s'est imaginé que S. M. G. voulait se mêler de faire la paix qui sera, à ce qu'elle pense, fort mauvaise pour la France ; que l'Espagne, sur cet article, s'est bornée et se bornera à de bons offices- Si vous me répondez sur cet article, je vous prie que ce soit séparément et dans des lettres particulières, parce que je ne puis pas lire au conseil que j'ai la connaissance des lettres de la reine d'Espagne (1).
Comment le ministre avait-il été mis au courant de cette épître? Il ne le dit pas, mais le document qui lui révélait ainsi les sentiments de la souveraine était un de ceux qui ne peuvent laisser aucun doute.
D'Ossun, lui, n'avait jamais eu l'occasion de lire une lettre de la reine d'Espagne. Il n'enpar-
(i) Espagne 528, f> 321 (de la main de Choiseul).
tageait pas moins sur la manière de voir de cette princesse Topinion de son chef. Ce n'est pas que Marie-Amélie eût de Finclination pour TAngleterre ou de Faversion pour la France. Mais elle craignait si fort les embarras et les dangers d'une guerre, que tout ce qui tendait à en éloigner le moment la séduisait et la flattait, et c'est ce qui la faisait pencher vers une neutralité absolue. Elle était confirmée dans ses vues par la manière dont M. Wall lui présentait les choses.
Nous avions également contre nous M. de Tanucci, qui, de Naples, grossissait aux yeux des souverains espagnols les conséquences possibles de rabaissement du roi de Prusse et qui s'efforçait d'entretenir et d'augmenter la défiance de la cour d'Espagne à l'égard de la maison d'Autriche.
D'Ossun rencontrait enfin à Madrid ce qu'il appelle (i une cabale diabolique ». Elle se composait, d'après lui, de l'ancien ministère, du prince Yacci, de toutes les secrétaireries du parti du duc d'Albe, du duc de Bournon ville et d'un certain Stellinguaf l'âme damnée des Anglais et pour qui M. Wall avait une confiance sans bornes.
11 est vrai [écrivait l'ambassadeur] que la présence de M. de la Ënsenada les a tous un peu déconcertés, et je ne doute pas que le roi d'Espagne ne parvienne enfin à démêler la vérité. Malgfré cela, il est à craindre que si la
reine persiste dans les principes qu'elle parait avoir adoptés son sentiment prévaudra (1).
C'est bien ce qui devait arriver malgré la sincérité des dispositions de Charles III envers nous, dispositions qui causaient une certaine terreur à M. de Wall, s'il faut en croire le trait suivant, rappoité par d'Ossun. Une personne en place (il ne la nomme pas), à qui le ministre espagnol parlait ordinairement avec confiance, lui avait demandé la vraie manière de voir des souverains en ce qui concernait notre guerre avec l'Angleterre. M. Wall lui répondit mot pour mot que « la reine d'Espagne avait la tête bien placée, qu'elle regardait avec raison que le seul parti qui convint à l'Espagne était de continuer le système d'une exacte neutralité mais que le roi catholique aimait tant la France, que lui, Wall, ne serait pas surpris de le voir rompre avec l'Angleterre dans le moment où l'on s'y attendrait le moins (2 )» .
Choiseui, qui ne suivait pas Charles III de près et qui ne pénétrait pas le fond de son âme, ne com-
(1) Espagne 528, f^ 344, (2)A/em, f>323.
prenait rien aux hésitations de ce prince. Avec l'activité qui était la sienne et le sentiment des responsabilités qu'il avait au plus haut point, il lui semblait difficile d'admettre qu'un roi, libre de disposer de ses actes et de commander ceux des autres, fût sincèrement disposé à nous prêter son concours du moment où il ne nous le prêtait pas. Aussi jugeait-il avec une sévérité extrême l'attitude prise par le souverain espagnol, et son dépit de ne pas obtenir de lui pour la France l'appui qu'il en avait espéré le rendait parfois injuste à son égard. C'est ainsi qu'il écrivait à d'Ossun :
Pour nous qui n'avons pas l'honneur de l'approcher, tout ce que nous avons vu de lui jusqu'à présent nous le fait connaître pour un prince fort haut, très entêté de son pouvoir (lequel serait réduit à peu de chose si l'Europe était en paix), saisissant avec avidité toutes les idées de gloire mais ne les conservant que jusqu^au moment d'agir, n'aimant pas la France foncièrement^ mais flatté de l'avoir réduite, à ce qu'il imagine, à avoir besoin de lui et voyant avec plaisir qu'il peut sans inconvénient non seulement prendre un ton d'égalité, mais de supériorité avec nous (1).
A côté de certains traits exacts, le portrait du roi d'Espagne présente, à coup sûr, une exagération que pouvait seule expliquer l'impatience de Choiseul. Celui-ci, de son côté, n'était pas tou-
(1) Espagne 528, f> 372.
ISO LE DUC DE GHOISEUL
jours jugé à Madrid avec la bienveillance la plus entière et Ton avait même insinué au souverain espagnol que le ministre de Louis XV était, outre mesure, attaché à la cour de Turin, avec laquelle Charles III avait des difficultés pour la possession d'une partie du Plaisantin. D'Ossun se demandait si ces insinuations n'avaient pas fait leur chemin auprès du roi, et il crut bon, en tout cas, d'avertir Ghoiseul de leur existence. C'était un service d'ami en même temps qu'une œuvre utile, puisque de ces petits sujets de froissements personnels pouvait résulter un préjudice pour les intérêts de la France. Il n'eut pas à le regretter, car son avertissement provoqua de la part du ministre la déclaration suivante, qui lui fait singulièrement honneur :
Je lai suis attaché [à la cour de Turin] quand le Roi a lieu d'en être content. Si elle se conduisait mal vis-à-vis de la France, je lui serais opposé. En tout je pense quHl ne faut avoir en affaires ni affection ni aversion et qu'il ne faut y voir que les affedres elles-mêmes et les intérêts. Voilà les seuls motifs de mes sentiments vis-à-vis des cours, car je respecte fort tous les souverains^ mais je vous jure qu'hors pour le Rot je n'ai de goût pour aucun et ne veux obtenir de leur part ni grâces ni honneurs (1).
Est-ce que d'Ossun communiqua ce fier billet au roi d'Espagne? Il est permis de croire que non.
(i) Espagne Supplément 15, f* 64.
ET L'àLLIANCE ESPAGNOLE iJl
Mais il s'inspira de son contenu pour le rassurer pleinement (en ce qui concernait cette question du Plaisantin) sur les vues de la cour de France et de son ministre dirigeant. Aux affirmations de l'ambassadeur Charles III répondit par une déclaration non moins rassurante. Il lui dit que son représentant à Versailles s'était trompé en laissant croire à Choiseul qu'il redoutait de ne pas voir Louis XV tenir ses engagements sur ce point particulier.
Voilà ce que c'est, continua-t-il, que les choses dites et redites. On les altère et on les changée ordinairement. Noire amitié et noire union doivent, pour toutes sortes de motifs^ être éternelles^ et si jamais il nous venait quelques idées contrcdres à ces principes^ nous devrions les chasser bien vite comme des tentations dangereuses du malin esprit (1).
Il était difficile de se montrer plus catégoriquement plein de bonnes intentions à l'égard de la France et de son souverain, et ces dispositions étaient bien quelque chose de la part d'un homme à qui d'Ossun rendait un si beau témoignage en écrivant à Versailles : « Je crois pouvoir assurer que jamais mensonge n'est sorti de sa bouche. » Mais les bonnes intentions ne suffisent pas toujours. L'enfer, dit-on, en est pavé. Ce devait être
(i) Eipagne 529, f 13.
iSS LE DUC DE CUOISEUL
un peu Topinion de Ghoiseul, chez qui la raison semble prédominer, tandis que le cœur tenait la première place chez son royal interlocuteur.
L'excuse de Charles III était que, suivant sa propre expression, il avait tout trouvé « sens dessus dessous » en arrivant au trône d'Espagne. Aussi était-il accablé d'affaires pour tâcher de tout remettre en place et pour surmonter les obstacles que la lenteur naturelle de ses sujets, leur esprit de paresse et même d'inpbéissance apportaient à Texécution de ses projets.
Malgré tout, les préparatifs maritimes qu'il avait ordonnés ne se faisaient qu*imparfaitement. Des lettres reçues directement de Cadix assuraient à d'Ossun que les vaisseaux qu'on y équipait ne seraient armés qu'à demi et ne mettraient à la mer que successivement et par divisions peu nombreuses. L'on se trouvait arrêté à chaque instant par la difficulté d'assembler la quantité de matelots nécessaire. Tous ces détails, transmis par ses informateurs au ministère britannique, ne devaient pas lui inspirer des inquiétudes bien sérieuses.
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE ItS
En tout cas, la cour de Ijondres fit bon accueil à l'envoyé de Charles III. M. de Fuentès venait enfin de prendre possession de son poste et la réception qu'on lui réserva fut extrêmement flatteuse tant pour l'Espagne que pour son ambassadeur. Son langage ne pouvait, il est vrai, que la provoquer. Dans son compliment à George II il avait employé l'expression de « perpétuelle union » pour indiquer les rapports qui existaient entre l'Espagne et l'Angleterre. D'après ce que lui déclara le duc de Newcastle, qui l'avait conduit à l'audience royale, cette expression fut très goûtée du roi. M. de Fuentès dit alors au ministre qu'elle répondait aux instructions de son maître aussi Inen qu'à sa façon de penser personnelle. A quoi M. de Newcastle riposta qu'il avait toujours eu les mêmes sentiments et que, les choses étant ainsi entre les deux cours, elles donneraient la loi à tout le monde.
Ces divers renseignements, que Choiseul transmettait à d'Ossun, le 21 juin 1760, et qu'il avait lui-même reçus de Londres, causaient une impression plutôt fâcheuse au ministre de Louis XV. Il était sans doute bien aise que l'ambassadeur d'Espagne rencontrât à la cour de Londres une faveur qui lui permettrait de mettre son influence à notre service. Mais il ne voulait pas que M. de Fuentès
iî4 LE DUC DE CHOISEUL
parût s'inféoder à la politique anglaise et témoignât des sympathies exagérées pour la nation que la France considérait à bon droit comme son ennemie héréditaire. Choiseul trouvait, d'après tous les bruits qui lui revenaient de part et d'autre, une différence fâcheuse entre les assurances que d'Ossun lui transmettait sans cesse de la part de Charles Ul et les propos tenus en divers lieux par les représentants de ce prince. Aussi en arrivait-il parfois, non pas à contester la bonne foi du roi d'Espagne, mais à se demander si un souverain, à la pensée duquel répondait aussi peu l'attitude de ses serviteurs, aurait une autorité suffisante pour leur imposer sa manière de voir et pour nous prêter un concours efficace.
C'est dans une de ces heures de doute qu'il écrivait à d'Ossun :
Dans cet état de choses, qui est le réel, nous pensons qu'il n'est pas nécessaire de nous abuser et que nous avons tiré de rEspa(jne tout ce que nous pouvions en tirer, de sorte qu'il faut traiter avec cette couronne comme elle traite avec nous, continuer à avoir l'air de la plus grande espérance dans ses bons offices et dans les sentiments qu'elle devrait avoir pour la France, ne la presser sur aucun point, lui répondre par des généralités honnêtes lorsqu'elle désirera savoir quelque chose de nous, la voir venir dans le progrès de son nouveau système et ne compter sur elle ni pour la paix ni pour la guerre (1).
(i) Espagne 528, f 372.
ET L'ALLIANGB ESPAGI^OLE 125
Un pareil programme, s'il eût été suivi, consti-^ tuait un relâchement d'intimité qui risquait d'avoir, dans la suite, des conséquences fâcheuses. On comprend, à coup sûr, le dépit du ministre et son agacement, à la longue, de ne retirer aucun profit de ses conversations avec Madrid. Il eût été cependant déplorable de s'abandonner à cette mauvaise humeur et de renoncer à la confiance qui n'avait jamais, jusqu'à cette date, cessé de régner entre les deux cours. D'Ossun rendit à la France un réel service en mettant tous ses soins à dissiper l'inquiétude et les dispositions à la bouderie que Choiseul témoignait en cette occasion. Il était sage, sans doute, de ne pas trop se bercer d'illusions sur les secours que nous pouvions attendre de l'Espagne (on ne peut jamais entièrement compter que sur soi-même). Il n'en eût pas moins été regrettable, sous prétexte que nous n'avions encore obtenu aucune assistance réelle de Charles III, de renoncer à l'espoir de le voir un jour se joindre à nous, u Le roi d'Espagne, disait d'Ossun, a un caractère de vérité qui ne lui permettra jamais de dire ce qu'il ne pense point. » Cela étant, il convenait de ne pas oublier les nombreuses déclarations de ce prince que, s'il ne pouvait convaincre les Anglais et les amener à des vues raisonnables par la douceur, il saurait bien chercher et trouver
d'autres moyens. Il suffisait donc à la cour de France de ne pas perdre cette patience et cet esprit de suite qui sont, dans toute entreprise humaine, des éléments incalculables de succès.
Ce qui importait avant tout (et l'ambassadeur le disait à son ministre avec la plus entière franchise), c'était, si le roi Louis XV jugeait à propos de hmiter sa confiance à l'égard de son cousin, dé faire en sorte que ce prince ne pût pas s'en apercevoir. Froisser dans ses sentiments intimes un souverain aussi délicat que Charles III risquait d'avoir des conséquences déplorables pour l'avenir. Ce n'eût pas été une simple maladresse mais une véritable faute. Le tact de d'Ossun et sa certitude heureuse en la loyauté du roi d'Espagne l'épargnèrent au cabinet de Versailles.
Le retour du marquis de la Ensenada avait imprimé quelque activité aux travaux destinés à remettre sur pied le royaume. Il créait surtout une atmosphère morale favorable à l'énergie et contre-balançait un peu l'inertie des pacifistes à tout prix.
Leurs Majestés Catholiques continuent à traiter M. de la Ensenada avec bonté [écrivait d'Ossun le 23 juin 1760]. Il fait sa cour assidûment. Ses amis ne s'endorment pas. Leur projet est de lui faire avoir le département des affaires étrang^ères. Ce qu'il y a de plus sensé et de plus éclairé dans la nation espagnole voit avec autant de surprise que de peine ce département confié à un étran(jer.
Seulement, s'il en faut croire l'ambassadeur, la protection marquée que la reine d'Espagne accordait à M. Wall, à cause de ses idées modérées et de son caractère doux et conciliant, rendait les partisans du marquis circonspects dans leurs démarches. Charles III consultait souvent ce dernier (il Tavait même nommé membre d'un conseil chargé d'examiner des questions de finances), mais c'était tout pour le moment. Aussi d'Ossun, afin de ne pas se compromettre avec lui et de ne pas risquer de porter ombrage au ministre en exercice, se boma-t-il à lui faire parvenir, suivant les instructions de Versailles, les assurances les plus fortes sur la continuation des sentiments de la France à son égard.
M. de la Ensenada se montra extrêmement sensible à l'estime que Louis XV et son ministre lui témoignaient ainsi et il le fit dire à d'Ossun par une personne de confiance. « II méritait, dit-il, ces sentiments par les principes invariables où il avait été et où il serait toujours sur la nécessité de
iS8 LE DUC DE CHOISEUL
Funion la plus intime entre la France et TEspa^e et il la croyait, à Theure actuelle, plus indispen-> sable que jamais. Il faisait remercier Tambassadeur de la conduite prudente qu'il avait tenue à son égard et le priait de continuer de même car, en agissant autrement, il courait le risque de lui nuire. »
Il était d'autant plus utile, sans se mêler aux intrigues de cour, de réchauffer le zèle de nos partisans, que les nouvelles de Londres ne paraissaient pas de nature à faire beaucoup avancer nos affaires. M. de Fuentès avait été admirablement reçu; sa femme était présentée et conduite partout parla femme de M. Pitt, mais ces politesses féminines indiquaient simplement de la courtoisie et ne semblaient pas devoir influer sur les relations politiques de l'ambassadeur et du ministre. En présence de l'orgueil britannique, il était à craindre que la morgue espagnole reprit un jour ses droits.
Le cabinet anglais, à en croire les rapports de M. de Fuentès, semblait disposé à lui donner satisfaction sur les griefs qu'il avait été chargé par son roi de faire valoir auprès de lui. Mais Charles III déclarait lui-même à d'Ossun que ce n'était encore là que de belles paroles par lesquelles il ne se laisserait pas endormir et qu'il lui fallait « des effets » . En ce qui concernait la médiation espagnole, Pitt
s'était également bien gardé de donner une réponse formelle. Il s'était borné à pallier ses refus antérieurs en disant à M. de Fuentès que les armements de l'Espagne, les déclarations qu'elle avait fait faire et plusieurs autres rapports combinés avaient donné à penser à George II que Charles III était absolument partial pour la France. Si encore (avait ajouté le ministre) le roi d'Espagne avait offert sa médiation pour une paix générale, cette crainte de partialité eût été moins grande, parce que les nombreux intérêts en présence auraient pu faire en quelque sorte compensation et corriger la préférence trop marquée du souverain pour la cour de Versailles. Aussi, à en croire Pitt, l'Angleterre eût accepté cette offre sans hésiter.
Ce mot fut-il rapporté à Choiseul? La chose parait probable, car, en écrivant à d'Ossun, il lui exprimait la crainte que Charles III ne voulût se mêler des affaires du continent et qu'il n*écoutàt les insinuations de Londres et de Berlin pour obUger la France, TAutriche et la Russie à se prêter à une pacification d'ensemble. Comme le ministre français savait fort bien toutes les difficultés que présentait pareille entreprise, il redoutait que le seul résultat en fût de retarder une fois de plus rheure où nous pourrions signer notre paix avec l'Angleterre. Aussi en témoignait-il une viveirrita-
tion, si Ton en juge par le passage suivant de sa correspondance :
Ce grand projet malhonnête et peu politique de la part de la cour de Madrid, en ce qu'il la lie avec des cours ennemies de la France, se réduira dans le fait en velléités
et en fumée et le roi d'Espagne aura le démérite de
n'avoir fait autre chose que de mécontenter chaque parti l'un après l'autre (1).
Les craintes de Choiseul ne se réalisèrent heureusement pas et d'Ossun put le rassurer pleinement sur les intentions du souverain espagnol. Celui-ci n avait jamais songé et ne songeait nullement à offrir ou à accepter une médiation générale. C'est ce qu'il déclara formellement à notre ambassadeur, en lui redisant que M. de Fuentès ne devait jamais entretenir M. Pitt « que de nos différends avec les Anglais » . Ce fut un soulagement pour d'Ossun, qui s'efforçait toujours, avec le plus grand zèle, de dissiper les moindres causes de ma-* lentendus entre la cour de Versailles et celle de Madrid. « Plus que jamais, disait-il à Choiseul le 4 juillet 1760, les intentions du roi Charles III sont bonnes. Il aime tendrement le roi et foncièrement il a le cœur très Bourbon. »
(i) Espagne 528, f> 373.
ET L'ALLIANCE ESPAGNOLE iSi
Plût au ciel que les intentions de Pitt eussent été aussi bonnes! Mais ce ministre n* était pas chargé de nous être agréable : il avait le cœur trop anglais pour cela.
Ce que Ghoiseul avait prévu de son attitude semblait se réaliser maintenant : d'une lettre venue de Londres, il résultait qu'après avoir employé dans ses premières conversations avec M. de Fuentès <« des expressions obligeantes en général, Pitt commençait à laisser voir dans le détail son peu de désir de satisfaire aux griefs que l'ambassadeur lui soumettait de la part de son maître. Pour employer l'expression même dont Charles III se servit dans son entretien avec d'Ossun, « il s^ montrait vacillant et même difficile sur les principaux objets. » Il exigeait, en effet, qu'on se soumit à la décision de l'amirauté anglaise pour les prises que l'Espagne déclarait illégitimes. Il se refusait en outre à ce qu'il fût permis aux sujets espagnols de pêcher la morue sur le banc de Terre-Neuve. Il semblait enfin décidé à maintenir l'établissement fait par l'Angleterre sur la côte de Mosquitos.
iSS LE DUC DE GHOISEUL
Le roi d'Espagne s'insurgea contre ces prétentions du ministre anglais. Il envoya Tordre à M. de Fuentès de réclamer la restitution des prises, sans examen de Tamirauté dont il ne voulait pas admettre la compétence, d'insister ensuite sur Tarticle de la pèche et sur Tabandon de la côte de Mosquitos. L^ambassadeur était chargé de demander une réponse claire et positive sur ces différents objets et de déclarer à Pitt qu' « au défaut de cette réponse, Charles III prendrait les mesures qu'il croirait les plus convenables à ses intérêts ».
Il n'était guère possible à M. de Fuentès de s'occuper de nous alors que les affaires directes de, son pays étaient aussi gravement en jeu. Aussi le roi d'Espagne eut-il la franchise de convenir que, depuis quelque temps déjà, il n'avait plus été question entre Pitt et l'ambassadeur espagnol de rien qui regardât la France. Il ne perdait cependant pas de vue son offre de médiation et il comptait encore trouver l'occasion de tenir sa promesse envers nous. Illusion bien tenace de sa part et que le temps seul pai*viendra à dissiper 1^. Charles III aurait pourtant pu comprendre qu'avec ses réclamations personnelles la tâche de son ambassadeur était assez compliquée, puisqu'il lui faisait dire « de ne pas se laisser amuser par des longueurs affectées ». Il laissait même entendre que si la
réponse de M. Pitt, en ce qui concernait Mosquitos, n'était pas prompte et satisfaisante, TEspagne enverrait une escadre dans le golfe du Mexique, avec ordre d'arrêter tous les bateaux anglais qui voudraient approcher de la côte (1).
Le cœur de M. Wall avait dû s'émouvoir en transmettant ces instructions à M. de Fuentès. Mais le crédit du ministre semblait baisser et il était obligé, pour se maintenir en place, de se soumettre (au moins en apparence) à la volonté de son souverain. Était-ce pour mieux convaincre la cour de sa soumission qu'il changeait complètement de langage à l'égard de l'Angleterre? La chose est possible de la part d'un homme qui tenait surtout à conserver sa charge, mais dont les plans poUtiques paraissent des moins précis. Quoi qu'il en soit, il n'hésitait pas à blâmer très haut la conduite du cabinet britannique et à témoigner sa plus entière approbation aux mesures « de prévoyance et de rigueur » que Charles III se proposait de prendre. Il se rapprochait aussi très ostensiblement de l'ambassadeur de France, qu'il comblait d'attentions et de prévenances. D'Ossun y répondait ainsi qu'il le devait et, malgré l'entière persuasion où il demeurait que M. Wall ne chan-
(i) Espagne 529, f 127.
184 LE DDC DE GHOISEUL
gérait jamais dans le fond, il voyait avec plaisir ([ue les affaires courantes s'expédiaient promptement et dans des conditions plus favorables pour notre politique.
Un événement allait se produire qui devait, plus que tout autre, modifier la situation générale et qui expliquait en partie la nouvelle attitude prise par la ministre espagnol. Le 1" septembre 1760 partait de Madi^id la dépêche suivante expédiée par d'Ossun :
La reine d'Espagne, qui ne parait plus eu public depuis une dizaine de jours, a une petite fièvre habituelle qu'on pourrait qualiBer de fièvre leifte. Elle maigrit à vue d'œil; à quoi se joint une suppression qui dure depuis huit mois et qu'on peut regarder ou comme la cause ou comme l'effet de sa maladie. La reine d'Espagne, M% éprouve en même temps beaucoup de mélancolie. Enfin elle a une maladie chronique dont il faut espérer que la force de son tempérament la tirera, mais qui pourrait aussi tourner mal (1).
On n'a pas de peine à comprendre Témotion causée à Versailles par cette nouvelle. Bien des
(1) Espagne 529, f 197.
raisons l'expliquaient à la fois. Par son mariage avec Charles III, Marie-Amélie de Saxe (sœur de la dauphine) était devenue la parente du roi Louis XV, et cela seul aurait pu intéresser la cour de France à son sort. Mais ce qui appelait surtout Tattention de Ghoiseul, c'était Finfluence que la princesse ne cessait pas d'exercer sur son époux, comme aussi les obstacles que sa prudence avait dressés en face de l'énergie du ministre français et de la volonté naturellement active du souverain espagnol. Sa disparition pouvait avoir des conséquences tellement considérables qu'on n'est pas surpris de lire ces lignes de Gboiseul à d'Ossun :
Véiai de la reine d'Espagne est très intéressant soit pour les affaires d'Espagne et de l'Europe soit pour les vues particulières que nous pourrions avoir en France si cette princesse succombait à son mal. Ainsi, M% le Roi désire que TOUS lui donniez exactement des nouvelles et que vous fassiez tous vos efforts pour vous en procurer de certaines sans cependant marquer à cet ég^ard à Madrid une curiosité qui pourrait être susceptible d'interprétations désavantageuses (1).
Les informations que d'Ossun recueillit pour sa cour n'étaient pas à l'éloge des praticiens espagnols, si l'on en juge par cet extrait : « Les deux médecins à qui elle a donné toute sa confiance ne discer-
(1) Espagne 529, f> 225.
neront vraisemblablement pas la cause de son mal, car il serait difficile d'en employer de plus ignorants (1). » Après une nuit fort agitée, ils crurent devoir donner à leur malade une dose d'hypéca, mais la nuit qui suivit fut encore plus mauvaise. Les médecins de la reine-mère, appelés en consultation, désapprouvèrent la manière dont on traitait la femme de Charles III et surtout Tadministration du vomitif. Us furent toutefois d'accord avec leurs confrères pour juger l'état fort grave dès le 18 septembre (en quoi ils n avaient pas tort), et ils insinuèrent qu'il serait temps que la reine songeât à sa conscience. Elle se confessa donc ce jour-là et elle reçut la communion a avec une fermeté et une résignation aussi chrétienne qu héroïque » .
Ce n'était pas seulement à Versailles que l'on suivait avec préoccupation la maladie de la reine d'Espagne. Le lit de douleurs d'une souveraine voit toujours s'agiter autom* de lui trop d'intérêts divers pour qu'en fût exempt celui d'une princesse qui avait incontestablement exercé de l'influence en poUtique. M. Wall, qui croyait pouvoir compter sur elle, vivait depuis quelques jours dans un état de consternation et d'abattement qu'il avait peine
(1) D'Ostun à Choiseul, 8 septembre 1760.
à dissimuler. Tout son parti (que d'Ossun n'hésitait pas à qualifier de parti anglais) semblait également alarmé à la pensée des changements que pourrait amener la mort de la Reine.
Avec un mélange de véritable affection maternelle et d'habileté féminine ÉUsabeth de Parme s'efforçait d'apporter à Ghailes III le soutien et le réconfort de sa présence. Elle faisait à son fils deux longues visites par jour.
Elle monte chez lui à deux heures et demie, écrivait d'Ossun. Elle y reste jusqu'à quatre. Elle revient à sept heures et demie et ne se retire qu'à neuf. Cette princesse le console^ le caresse, l'embrasse et n'omet rien pour lui témoifj^ner la plus vive tendresse et pour réveiller la sienne. Il serait prématuré de décider jusqu'à quel point son influence et son crédit sur les affaires pourront aller mais il ne l'est pas de présumer qu'elle cherchera à le porter aussi loin qu'il est possible (1) .
A côté de ces sentiments intéressés s'en manifestaient d'autres plus touchants. Le roi d'Espagne, qui voyait le moment où il allait perdre la compagne de sa jeunesse et la mère de ses enfants, soutenait avec fermeté cette accablante perspective. Mais son affliction était extrême et il ne paraissait plus en pubUc. Il ne voyait que la reine mère, l'Infant don Louis et le duc de Losada, qui
(1) Espagne 529, f 280.
ne le quittait ni jour ni nuit. Il trouvait, malgré tout, au milieu de sa douleur, assez de force d'âme pour appeler parfois ses ministres auprès de lui et pour travailler avec eux aux affaires de l'État. Il n'oubliait pas non plus l'ambassadeur de France et lui faisait, tous les matins, donner par le duc de Losada des nouvelles de la reine.
Charles III avait besoin de toute son énergie pour supporter l'épreuve morale qui se prolongeait au-delà de ce qu'avaient prévu les médecins. Il était même à craindre que sa santé ne souffrit enfin de la longue réclusion qu'il s'imposait et de l'incertitude accablante où il se trouvait sur le sort de sa femme. Le 25 septembre^ il reprit un moment d'espoir à la suite d'une amélioration apparente dans l'état de la reine. Cette accalmie ne fut autre chose que le prélude du dénouement. Le surlendemain, en effet, le délire et des convulsions violentes s'emparèrent de la malade. Le 27 septembre 1760, la reine d'Espagne avait vécu.