‹ Le duc de Choiseul et l'alliance espagnoleChapitre 8 sur 14 · LES VUES ET LES PROJETS DE GHOISEUL · texte numérisé non relu

LES VUES ET LES PROJETS DE GHOISEUL

Presqu à l'heure où la femme de Charles III rendait le dernier soupir, la cour de Versailles songeait à la remplacer. C'est en effet le 30 septembre 1760, que Choiseul envoyait à d'Ossun les instructions du roi sur cet objet. Louis XV (on le sait de reste) considérait la fîdéUté du cœur comme la dernière des inutiUtés et il se préoccupait, avant même de connaître sa fin, de savoir qui succéderait à la reine Marie-Améhe sur le trône d'Espagne. Voilà pourquoi le ministre écrivait à Madrid :

Si S. M. se remarie, comme il est vraisemblable, elle ne peut épouser qu'une princesse de France, une archiduchesse, une portugaise, une bavaroise ou une savoyarde.

Il n'est pas douteux que Cintérét du royaume demande que nous fassions tout ce qui est en nous pour que le choix du Roi (f Espagne tombe sur une princesse de France» Le roi vous autorise à faire à cet égard les démarches que vous

no LE DUC DE GHOISEUL

jugerez les plus convenables mais, en même temps, S. M» vous prescrit bien positivement d'éviter tout ce qui pourrait compromettre sa dignité. Voilà les propres paroles du roi. u Je désirerais que le roi (f Espagne me demandât amiablement une de mes filles , — mais Une me convient pas de jeter mes filles à la tête de personne, n En conséquence, je crois que vous devez^ comme de vous-même, porter toutes vos démarches afin d'eng^ag^er le roi d'Ëspag^ne à écrire la situation au roi son cousin et à lui demander d'amitié conseil sur un second mariag^e. Alors le roi répondra à S. M. G. sur le même ton d'amitié en pouvant lui proposer une de Mesdames. Cette forme serait honnête pour les deux rois et, par l'événement, l'offre de Madame Victoire remplirait, à ce que nous espérons, les vœux des deux monarchies.

Si le roi d'Espagne ne prend pa^ de princesse française pour épouse f le mieux serait qu^il ne se remariât pas du tout^ les inconvénients du crédit de la reine douairière (qui ne laisseraient pas que d'être considérables) seront beaucoup moindres que ceux du g^ouvernement d'une nouvelle Reine. Si le roi d'Espagne^ sans prendre de princesse firançaise, veut se remarier^ une archiduchesse dans la circonstance pourrait nous être utile et nous Calmerions mieux que les autres. Après elle, une princesse de Savoie. La Bavaroise est horrible de figure et l'on n'y songera pas. Pour la Portugaise, elle est de celle qui nous conviendrait le moins de toute façon et, dans ce cas, nous devrions faire clandestinement tous nos efforts pour l'empêcher (1).

Louis XV et son ministre avaient, on le voit, envisagé toutes les hypothèses et Choiseul s'en exprimait avec une franchise piquante et savoureuse à la fois. C'est qu'il voulait ne rien laisser

(i) Espagne 529, f" 311 et 312.

ignorer à d'Ossun des pensées de la cour de Versailles et mettre à sa disposition a tous les moyens nécessaires pour faire réussir nos vues » . « Peut-être , termine-t-il, que ma prévoyance vous paraîtra prématurée. Mais nous pensons que le roi d'Espagne se déterminera dans le premier mois de la mort de sa femme à se remarier ou qu'il ne se remariera point du tout, et c'est cette détermination, qui peut être précipitée, qui nous a fait penser qu'il était à propos de vous instruire en détail des intentions du roi. »

On n'a pas de peine à croire, après avoir lu cette lettre, que l'oraison funèbre de la femme de Charles III fut courte à Versailles. Louis XV écrivit pourtant de sa main à son cousin pour l'assurer de toute sa sympathie à l'occasion de la mort de la reine. De son côté, Ghoiseullui fit dire par d'Ossun,. « avec quel intérêt le roi partageait sa douleur. » C'était la part faite au sentiment et à l'affectioa de famille. Celle de la politique se résume dans la phrase suivante : « Nous sommes très consolés de la perte de cette princesse (1). »^

(1) Espagne 530, t 33,

C*est qu'en effet, débarrassé de celle qui personnifiait à la cour de Madrid le parti de la prudence poussée jusqu'à Textrème, Ghoiseul espérait enfin secouer Tinertie de l'Espagne et obtenir d'elle un concours efficace pour forcer l'Angleterre à la paix ou pour augmenter nos chances dans la guerre. Il était d'autant plus autorisé aie supposer, que la réponse de Pitt aux derniers mémoires de M. de Fuentès venait d'arriver à Madiîd à l'heure où se mourait la reine. A en croire d'Ossun, elle ne renfermait pas autre chose qu'un tissu de raisons et d'allégations captieuses qui tendaient à établir une discussion par écrit « amiable et longue » sur les différentes prétentions de l'Espagne. M. de Fuentès lui-même, en envoyant ce document, déclarait qu'il contenait « beaucoup de paroles et point d'effet ». Il y avait là de quoi mécontenter gravement Charles III et l'on pouvait se demander si ce souverain, s'arrachant à une douleur légitime, ne saurait pas enfin trouver le ton de fierté nécessaire et l'énergie d'attitude qui feraient de lui l'auxiliaire attendu par le cabinet de Versailles.

Ghoiseul pensait tout au moins que, si nous obtenions du roi d'Espagne des conditions plus favorables à notre commerce et surtout des mesures de rigueur vis-à-vis des bâtiments anglais, il y

aurait là pour notre pays une chance de succès dans la guerre que nous poursuivions alors.

11 faut convenir, disait-il, que TAng^leterre^ outre les moyens de force, ne négflige pas pour son commerce les moyens de corruption et que cet état, pourvu qu'il trouve un profit quelque petit qu'il soit, n'épargne pas la dépense. Ce qui fait que les Anglais ont su se procurer une faveur dominante sur les Français et les autres nations dans presque tous les ports commerçants et en Espagne peut-être plus qu'ailleurs. Dès que la France jouira de la tranquillité, le Roi est déterminé de porter une sérieuse attention à cet objet et de ne négliger aucun des moyens qui peuvent donner la considération que mérite notre commerce ; mais en attendant, il serait bien utile que le roi d'Espagne fit prévenir dans les ports qu'il accorde une protection spéciale aux négociants et armateurs français et que la volonté de S. M. G. et son inclination pour la France contrebalançassent la corruption établie par les Anglais (1).

Ghoiseul reconnaissait qu une pareille déclaration serait une véritable atteinte portée à la neutralité que la cour de Madrid observait officiellement. Aussi, pour qu'on ne pût pas Taccuser delà violer, il se demandait si Charles III ne ferait pas bien de donner à ce sujetdes ordres qui resteraient secrets, mais qui n'en produiraient pas moins des effets salutaires. Car, à ses yeux, ce souverain avait un intérêt direct à ruiner la faveur dont jouissait le commerce anglais, au grand détriment de celui

(i) Espagne 629, f> 310.

iU LE DUC DR CHOISECL

de TEspagne, surtout en ce qui concernait les possessions d'Amérique. Voilà pourquoi, avec ses idées politiques sur les rapports qui devaient exister entre nos deux pays, Gboiseul ne craignait pas de conclure : a L*Espagne, en favorisant le commerce des Anglais, enrichit ses ennemis naturels en Europe et dans le nouveau monde, au lieu qu'en favorisant le commerce français elle con-^ tribue aux richesses d'une nation qui, par sentiment et par intérêt, ne peut jamais lui être contraire et qui doit, pour sa conservation personnelle, faire toujours cause commune avec TEspagne contre TAngleterre, rivale des deux monarchies. » Il y avait en germe, dans ces instructions, tous les projets d'avenir du ministre sur la question conunerciale, qui avait une large place à tenir dans l'union franco-espagnole. Ghoiseul pensait qu'il était bon de s'y prendre à l'avance pour accoutumer peu à peu les esprits à cette idée. U engageait d'Ossun à en causer avec M. de la Ensenada, dont il espérait un retour d'influence et, par contre, il lui conseillait de ne pas s'en entretenir avec M. Wall, qui lui semblait déplus en plus dévoué à la cour de Londres. « Il faut nous borner vis-à-vis de lui, disait-il, aux démonstrations d'usage et, en le traitant avec toutes les apparences de l'harmonie qui existe entre nos deux cours, ne jamais perdre de

vue que son penchant l'entraîne invinciblement en faveur de nos ennemis. Nos efforts seraient vains si nous entreprenions de changer son inclination (1] . »

Puisqu'on ne pouvait espérer « changer son inclination », pourquoi n'essaierait-on pas de changer le ministre lui-même du moment où la reine, sa protectrice, avait disparu de ce monde? C'est l'idée qui vint naturellement à Ghoiseul et qu'il s'empressa de communiquer à d'Ossun, tout en lui laissant, bien entendu, le soin d'agir de la façon qui, sur place, lui paraîtrait le plus convenable.

Vous pouvez à présent, M% selon les circonstances, marquer plus utilement au roi ou à la reine-mère l'utilité de l'éloig^ement du duc d'Albe et surtout de M. Wall, ainsi que l'intérêt de l'Espag^ne de rétablir M. de la Ensenada mais je n'ai pas besoin de vous marquer de ne Esiîre sur ce point que les démarches que vous croirez moralement devoir réussir et de tâter ces démarches par des insinuations (2).

En de pareilles occasions, en effet, on ne saurait se montrer assez prudent. Intervenir ainsi au milieu

(1) D'Ossun à Ghoiseul, 30 septembre 1760.

(S) Espagne 530, C 34.

des intrigues de cour et dans les affaires intérieures d'un pays, même quand son sort paraît devoir être lié à celui de la nation que Ton représente, exige de la part de Tambassadeur une habileté peu commune. Mais Choiseul savait tout ce qu'il pouvait attendre du marquis d'Ossun et la place que le représentant de Louis XV avait su se faire dans Testime de Charles III l'autorisait plus qu'un autre à ce genre de conversations toujours très délicat. Il y avait un grand intérêt pour la France à être fixée, avant le commencement de l'hiver, sur le sort du ministère espagnol. Selon toute vraisemblance, ce serait pendant cette saison que les négociations pour la paix se poursuivraient le plus activement.

Nous attendrons la fin de la campagne de nos alliés^ disait Choiseul. Si elle répond à l'état actuel des armées autrichiennes et russes et que leurs progrès ne nous donnent pas plus d'espérance, le roi a déclaré à la cour de Vienne qu'il ne lui serait plus possible de soutenir la guerre d'Allemagne. Cette déclaration a pour principe la nécessité et nous sommes venus au point que, malgré la bonne volonté du Roi, il sera bien difficile que nous ne nous soumettions pas à cette nécessité.

Dans cette situation, vous sentez aisément combien la conduite de l'Espagne peut influer sur les démarches que nous serons peut-être obligés de faire afin qu'elles soient faites avec le succès et la dignité convenables. Si au contraire, nos ennemis nous forcent à continuer la guerre, les sentiments de vigueur de l'Espagne dans ce cas-là étaie-

ront nos derniers efforts. Mais nous ne pouvons espérer la réussite de ces deux objets sans un chang^ement dans le ministère espagnol car nous ne connaissons que trop par expérience combien les volontés de S. M. G. sont affaiblies et même anéanties par l'adresse de M. Wall (1).

Choiseul mettait d'ailleurs fortement en doute, à cette date, que l'hypothèse de la paix se réalisât et que la cour de Londres, sous l'influence de Pitt, eût le désir de procurer ce bien à l'Europe. « Si par hasard elle l'avait, disait-il quelques jours plus tard, M. Wall sait bien qu'elle ne le manifestera qu'après les fêtes de Noël, terme auquel le Parlement aura accordé les subsides pour Tannée 1761, comme sila guerre devait continuer l'année prochaine. Ainsi, d'après ce système du ministère anglais, nous ne devons pas nous attendre qu'aucune proposition ou insinuation de paix puisse avoir du succès à Londres d'ici au mois de janvier. »

M. Wall se rendait bien compte que sa situation n'était plus aussi solide qu'autrefois. Il n'avait plus l'air « satisfait et brillant » qui était le sien lorsque Marie-Amélie vivait encore. Son inquiétude provenait surtout de ce fait qu'en dépit de ses démarches il n'avait pu apaiser la colère de la reine-

(1) Choiseal à d'Ossun, 7 octobre 1760.

mère. Bien que celle-ci ne parût pas se mêler des affaires publiques, on sarait le crédit affectueux qu'elle exerçait sur son fils et le ministre pouvait craindre qu'un jour Charles III ne subît cette influence. Voilà pourquoi, sans doute, le secrétaire d'État éprouva le besoin de dire un jour à d'Ossun Tardeur avec laquelle il désirait que les Anglais payassent chèrement leur obstination et que les Autrichiens obtinssent des avantages décisifs pour rabattre le ton impérieux du ministère britannique.

tt Ces propos sont fort beaux, disait l'ambassadeur. Reste à savoir s'ils sont sincères. » Qu'ils le fussent ou non, ils traduisaient la manière de voir du roi d'Espagne, à qui M. Wall témoignait une entière soumission. ^G'est même cette obéissance qui faisait penser à d'Ossun qu'il n'y aurait aucun changement dans le ministère et qui l'empêchait d'intervenir auprès du Roi Catholique pour obtenir le départ du secrétaire d'État.

Il jugeait que la volonté de Charles III était assez tenace pour imprimer, à la longue, la force de ses résolutions aux agents qui travaillaient sous ses ordres, car il ne mettait pas un seul moment en doute la continuité des vues de ce prince et la fermeté de son caractère. Ce qui importait seulement, à ses yeux, c'était de ne pas trop vite perdre patience et de ne pas risquer, en brusquant les

choses, de compromettre un résultat qui, pour lui, était inévitable. C'est l'ensemble de ses impres sions qu'il résumait, le 13 octobre 1760, en écrivant à Choiseul : « Il n'y a point de pays, monsieur, où il convienne plus que dans celui-ci de se hâter lentement. »

SiJ'ambassadeur témoignait une sagesse et une confiance pareilles, c'est qu'il pouvait, suivant de très près le souverain espagnol, se tenir au courant de ses pensées et de ses actes qui tendaient tous au même but.

Charles III avait assez vite retrouvé « sa sérénité, sa tranquiUité et son train de vie ordinaire » . Il paraissait absolument déterminé à ne pas se remarier et s'en était publiquement exprimé deux ou trois fois depuis la mort de sa femme. La reinemère ni le grand sommelier duc de Lozada ne l'y poussent, déclarait d'Ossun, qui ajoutait : « J'ai déjà pris toutes mes précautions pour être informé par le confesseur du roi du premier instant où ce prince commencerait à chanceler dans sa résolu-

tion si ce cas arrivait (1). n Les instractious de Louis XV ne demeuraient pas, on le voit, lettre morte. C'est aux affaires de TÉtat que le roi d'Espagne se consacrait tout entier. Il semble décidé à se procurer satisfaction par les armes si TAngleterre la lui refusait par les voies amiables, et, en dépit de toutes les manœuvres de M. Wall, rien ne le détournait de ce plan ni ne Tempêchait de donner à M. de Fuentès des ordres 'positifs sur le langage qu'il devait tenir à Londres. Suivant le mot de Tambassadeur, ce prince était « entièrement rendu à ses propres idées par la perte qu'il avait faite » .

Il le prouva bien dans l'audience particulière qu'il accorda à d'Ossun^le 16 octobre 1760. Au cours de la conversation, l'envoyé de liOuis XV exprima l'avis quelle roi [Ferdinand VI n'avait eu ni les lumières suffisantes ni l'application nécessaire et qu'il s'était laissé conduire par une reine portugaise trop intéressée et vendue aux Anglais. Charles III l'interrompit alors pour lui dire qu'il ne savait pas toutes lesjmanœuvres auxquelles on s'était livré à cette époque et qu'il découvrait chaque jour « de nouvelles horreurs » . On avait persuadé à son frère que le seul moyen d'avoir la paix avec l'Angleterre était de n'avoir ni troupes,

(1) Espace 5S0, f* 52.

ni marine en état, ni arsenaux munis, enfin de souffrir toutes les pirateries des Anglais en Europe et en Amérique. La lenteur de ses propres efforts pour tout remettre en état provenait de ce que tout manquait en Espagne et aux Indes. Mais il ne mollirait pas; d'Qssun pouvait en assurer le roi son cousin. Il ne comprenait pas, en effet, qu'il n y ait pas toujours eu l'union entre les deux pays depuis qu*un prince français avait régné à Madrid, car elle suffirait certainement à assurer Téquilibre de l'Europe . Cet état d'esprit de Charles III répondait trop bien aux dispositions du cabinet de Versailles pour que d'Ossun laissât échapper l'occasion qui s'offrait à lui. Aussi s'empressa-t-il de parler au souverain espagnol des décisions communes que Choiseul aimerait voir prendre aux deux pays. Le roi ne crut pas encore bon de préciser ses intentions à cet égard, mais il répondit à l'ambassadeur : « Le roi mon cousin et moi ne prétendons rien de ce qui appartient à autrui; nous ne voulons que conserver le nôtre. Il convient de se préparer pour tout ce qui peut arriver. Si les Anglais nous font raison de bonne grâce, tout sera dit; sinon nous nous trouverons en état d'exécuter contre eux quelque entreprise considérable (1). »

(i) Espaçae 580, f> 81.

15t LE DUC DE GHOISEUL

Que le roi d'Espagne pût croire à la « botine grâce » des Anglais, cela indique certainement une part de rêverie à côté de toutes les qualités de ce prince. Le sentiment pur est quelque chose qu'ignore la politique réaliste de la Grande-Bretagne. Pour que ce pays témoigne de la sympathie à un peuple ou à un souverain (lorsque par hasard il en témoigne), il lui faut en éprouver le besoin et y trouver son intérêt. Ce n'était pas le cas encore et Pitt le fit bien voir à Charles III.

Le comte de Bristol, qui représentait à Madrid la cour de Londres, reçut bientôt après la réponse de son ministre. Le roi d'Espagne, qui l'attendait toujours avec quelque espoir, fut obligé d'avouer à d'Ossun qu'elle ne contenait rien de plus que ce que Pitt avait dit à M. de Fuentès, c'est-à-dire tt des propositions vagues d'ajustement et de négociations amiables » . Gela ne faisait pas son affaire. Aussi donna-t-il l'ordre d'avertir l'ambassadeur anglais que « ses demandes étant positives, il voulait sur chacune ime réponse précise et par écrit de Sa Majesté britannique (1) » • La tentative faite par M. WaU pour mener lui-même en Espagne des négociations parallèles à ceUes que M. de Fuentès poursuivait en Angleterre paraissait donc

(1) Espagne 930, f 31.

ET L'ALLIAISGE ESPAGNOLE 153

devoir échouer. Pas plus à Madrid qu à Londres, Charles III n obtenait la satisfaction désirée.

Ces divers insuccès ne pouvaient que rapprocher le souverain espagnol de la France et lui faire sentir plus encore la nécessité de cette union, qui eût permis à nos deux pays, si elle se fût produite au moment favorable, de mieux résister aux prétentions de l'Angleterre.

Dans Faudience du 16 octobre 1760, Charles III avait dit à d'Ossun : « Monsieur Fambassadeur, vous verrez paraître avant peu de temps une grande nouveauté qui vous surprendra et qui en surprendra bien d'autres (1). » Choiseul, mis au courant de cette conversation, se demandait à quoi le roi d'Espagne faisait allusion de la sorte et il redoutait un coup de tête, qui eût été plus nuisible qu'utile à nos intérêts.

Nous ne cherchons point à pénétrer un secret que ce prince n'a pas jugé à propos de vous révéler mais je vous

(i) Espagne 530, f 79.

difai 061116111601 qu6, s^il était question d'une déclaration imprévue et subke de guerre à tAngleierre^ nous en serions vraisemblablement plus embarrassés que secourus et qa'nne pareille résolution ne pourrait s'exécuter avec succès qu'antant que nous en aurions été prévenus à temps et qu'elle aurait été concertée avec le Roi (1).

Ce n'est pas, en effet, du jour au lendemain que Ton peut dresser un plan de campagne susceptible de donner des résultats. Voilà pourquoi le ministre, qui avait le sentiment très net de sa responsabilité, était si désireux de connaître à T avance les déterminations auxquelles s'arrêterait le roi d'Espagne. Il ne voulait pas, en tout cas, que d'Ossun articulât rien de trop précis au sujet des engagements qui pourraient nous unir un jour avec ce prince. Bien que partisan résolu de l'alliance espagnole, Ghoiseul était français avant tout et il voulait, si l'accord venait enfin à se conclure, que ce f(lt dans les conditions les plus favorables possible à sa patrie. « Vous sentez (écrivait-il à l'ambassadeur, le 28 octobre 1760) que la nature et l'étendue de nos engagements avec l'Espagne dépendraient nécessairement de notre situation actuelle, et il serait à craindre que les ministres espagnols n'abusassent contre nous des idées que nous aurions prématurément présentées au roi leur maître. »

(1) Choiseul à d'Oisua. — Espagne 530, f 129.

La « situation actuelle » n'était certes pas brillante, pas plus au point de vue financier qu'au point de vue politique. L'on en était toujours à se demander à Versailles comment Ton trouverait l'argent nécessaire à nos troupes et à notre marine. Le crédit, cette force indispensable aux mesures à large portée^ n'existait pour ainsi dire pas et l'on vivait au jour le jour, au moyen d'expédients qui ne donnaient jamais que de médiocres résultats. Nos armes et celles de nos alliés balançaient parfois en Allemagne celles de nos adversaires, mais les rares succès que nous obtenions sur ce terrain ne nous étaient d'aucune utilité dans nos rapports avec l'Angleterre. Le cabinet britannique se désintéressait trop du Hanovre pour le faire entrer en ligne de compte dans le règlement des questions coloniales.

C'est dans les colonies que se faisait véritablement sentir notre faiblesse. Abandonnées à leur sort, parce que nous n'avions pas d'argent pour équiper les vaisseaux qui auraient pu leur faire passer du secours, elles succombaient peu à peu sous les attaques de l'ennemi et sous le découragement provoqué par l'absence du concours de la métropole. Montréal venait à son tour de se rendre et, par ce malbeur, que Cboiseul avait appris le 13 octobre 1760, le Canada tout entier se trouvait perdu pour nous.

Lorsque d'Ossun parla de ce triste événement à Madrid et démontra les dangers qu il menaçait de créer aussi à la nation espagnole, Charles III se trouva d'accord avec lui sur ce point et lui dit qu'il ne fallait pas perdre courage. M. Wall, à son tour, le déplora pour nos deux pays, mais il ajouta :

Que voulez- vous que fasse le roi d'Espagne seul? S'il se déclare bientôt il verra sa marine naissante écrasée. Lui convient-il aussi de sonner le tocsin? Les Hollandais, les Danois sont certainement alarmés. Mais qu'est-ce qui ameutera toutes ces puissances? D'ailleurs, a-t-il ajouté, voilà la France au moment de perdre sa supériorité même du côté de la terre. Si l'expédition que les alliés ont entreprise sur Wesel réussit, comme il y a lieu de le craindre, il faudra que vos armées repassent le Rhin et tout sera à recommencer. Pour moi je ne sais quel parti il faut prendre. Le roi d'Espagne est sage, éclairé, nerveux ; c'est à lui de déterminer. Je sens bien que si Von ne fait rien^ tout est perdu et nous avons plus à craindre que la France^ mais {fun autre c6té^ se faire écraser de gaieté de cœur ! En vérité^ la situation est critique (1).

Elle Fêtait à coup sûr, mais elle ne pouvait que le devenir bien davantage si Ton s'abandonnait au clécouragement et à Thésitation perpétuelle. Ce fut Tavis de Glioiseul, que d'Ossun félicitait à bon <iroit de son caractère nerveux. « Je Festimerais et je Fadmirerais en tout temps, disait-il, mais je le regarde comme bien plus nécessaire encore

(i) Espagne 530, f« 143 et 144.

dans les circonstances critiques où se trouve la France (1). » C'est qu'en effet Ténergie, cette qualité malheureusement trop rare, est toujours utile à un chef de gouvernement. Combien plus indispensable apparaît-elle aux heures troublées où Ion sent le besoin d'une direction et d'une volonté maîtresse capable de s'exercer pour le bien de tous!

Choiseul^ qui la possédait à un point remarquable, ne pouvait pas admettre les longues indécisions. Ce qu'il voulait surtout, c'était, si l'Angleterre, par ses exigences et ses hauteurs, nous contraignait à la continuation de la guerre, que nous la fissions dans les meilleures conditions possibles. Voilà pourquoi il travaillait avec zèle à entretenir les dispositions favorables du roi d'Ës-^ pagne, qu'il ne révoquait plus en doute maintenant, mais dont il disait trop justement : « Nous ne serons vraisemblablement plus dans le cas d'en profiter lorsque Sa Majesté Catholique se sera mise en état de nous en faire éprouver les effets. »

(i) D'Ossim à Choiseal, 21 octobre 1760.

Afin de prouver à Charles III combien il comptait sur lui, Louis XV ne lui laissait rien ignorer de notre politique. La Russie et T Autriche venaient de signer un nouveau traité d'alliance qui les unis i sait plus intimement encore Tune à T autre. La cour de Vienne l'avait communiqué à Versailles et elle désirait voir la France y accéder au moins en ce qui concernait la partie défensive. Leroin y voyait pas d'inconvénient, mais à condition de ne pas oublier les liens du sang ou ses obhgations antérieures. Pour cette raison il comptait excepter nommément des puissances contre lesquelles il s'engagerait à fournir des secours aux deux impératrices « le roi d'Espagne, les autres princes de sa maison qui ont des états en Italie et la Porte ottomane » . Choiseul écrivait donc à d'Ossun :

Le Roi désire que vous communiquiez le tout au roi d'Espagne en lui faisant sentir le mérite de cette confiance. Vous prierez S. M. G. de garder le plus grand secret» Les cours de Vienne et de Pétersbourg doivent savoir que les intérêts du roi d'Espagne sont les mêmes que ceux du roi, mais cependant, dans cette occasion particulière^ il faut

éviter qu'elles nous fassent des reproches de notre confiance sans bornes pour la cour de Madrid (1).

Cette confidence ne servait d'ailleurs que de prélude à Texposition des idées personnelles du ministre et la lettre du 14 novembre 1760 est à citer presque en entier, car, écrite de sa main, elle fait connaître à merveille toute la pensée de Choiseul.

Je ne sais pas si l'on est bien persuadé en Espagne que, vu l'état actuel de l'Europe, ce sont les colonies, le commerce et^ par conséquent, la puissance maritime qui doivent emporter la balance du pouvoir sur le continent. La maison d'Autriche, la Russie^ le roi de Prusse ne sont que des puissances de second ordre ainsi que celles qui ne peuvent faire la guerre que lorsqu'elles sont subsidiées par les puissances commerçantes. 11 n'existe véritablement que quatre puissances commerçantes, qui sont : la France, l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande. Cette dernière^ par les intrigues et la jalousie des Anglais, a été mise dans un état de faiblesse qui la subordonne absolument à l'Angleterre.

La France contenait la rivalité et protégeait le commerce de l'Europe contre l'ambition anglaise. Elle devait être secondée dans ce dessein utile par l'Espagne, mais cette dernière puissance ayant abandonné son allié naturel pendant cette guerre, la France peut difficilement réparer les pertes qu'elle a faites. L'Espagne restera seule en butte aux projets ambitieux de l'Angleterre et l'on verra de nos jours les Anglais maîtres despotiques des mers et, par conséquent, la seule puissance en état de fournir de l'argent au continent et d'y dicter des lois.

S» M. [le roi Louis XV] n'aura pas à se reprocher de

(i) Espagne 530, f 193.

n'avoir pas fait Fimpossible poar maintenir la joste liberté des mers et les malheurs qne je vous détaille et qui arriveront, je le répète, peut-être de nos jours, feront connaître trop tard à TEspagne que la France les avait prévus et s*y serait opposée si elle avait été secondée par les puissances les plus intéressées à maintenir la gloire de la maison de Bourbon et l'équilibre du pouvoir sur mer et en Amérique (1).

Ghoiseul ne s'attardait pas outre mesure à ce regret du passé et à cette justification anticipée devant Thistoire. S'il exposait à d'Ossun ces considérations générales, c'était surtout pour mettre en lumière ses projets d'action et il passait bien vite à l'examen des solutions que l'on pouvait envisager désormais :

Il n'est pas question maintenant de temporiser [disait-il] // faut savoir à quoi s^en tenir. Le roi vous charge de demander à S. M, C. ses intentions définitives. Si le roi d'Espagne ne peut pas faire la guerre, S. M. vous autorise à confier à ce prince qu'elle a déclaré à la cour de Vienne qu'à la fin de la campag^ne, selon la position où se trouveraient les alliés, il faudrait prendre de concert des mesures pour effectuer la paix g^énéraleet il y a lieu dépenser que les deux Impératrices, en convenant de la nécessité de la paix, parviendront à ce but, quoique l'une et l'autre y soient intérieurement opposées. Si le roi cT Espagne ne peut pas se déclarer efficacement^ le roi sera forcé de suivre cotite que coûte la négociation de la paix. En même temps il prévient S. M. Catholique que, d'ici à beaucoup d'années, la France difficilement pourra rentrer en guerre; que,

(1) Eipagne 530, f« 194 et 195,

par conséquent nous conserverons paisiblement ce que lés Anglais voudront bien nous laisser et nous verrons avec douleur, mais sans pouvoir Tempêcher, les maux que la puissance angolaise causera à nos voisins.

N'y avait-il donc plus, à Theure où Ton en était arrivé, aucun moyen de faire obstacle à cette grandeur menaçante de TAngleterre? Ghoiseul pensait que si, et c'est ce qui lui faisait dire :

Les maux étant extrêmes, il n'y a que les remèdes violents qui puissent les g^iérir. Celui que je vais proposer porterait à l'Angleterre un coup sûr. C'est l'attaque du Portugal. Ce royaume peut être considéré comme une colonie anglaise. A ce titre seul il est Tennemi de la France et, de plus, le roi a les sujets les plus violents de mécontentement du roi de Portugal.

En partant de ces principes et de la nécessité de faire une diversion considérable aux projets de l'Angleterre nous proposons, dans le plus grand secret, à S. M. G. de nous confier si elle veut contribuer à la conquête du Portugal et du Brésil et au dessein d'anéantir entièrement cette puissance et de la réunir au domaine d'Espagne. Si S. M. Catholique approuve cette idée, l'exécution en sera facile pour peu que le secret soit gardé et le Roi est dans l'intention de fournir quinze mille hommes de troupes de terre^ qui passeront par l'Espagne pour aller en Portugal, ainsi que les vaisseaux qu8 S. M. G. jugera que le roi devra donner pour la conquête du Brésil. Si le roi d'Es-

I6t LB DUC DE CHOISEUL

pagne n'approuve pas ce projet qui, réellement, serait aussi juste qu'utile, nous l'abandonnerons avec regret mais il n^en sera plus question.

Il y en a un aurre qui serait de déclarer conjointement avec l'Elspagne aux Hollandais que la liberté des mers est menacée par l'ambition de l'Angleterre^ qu'ils sont invités à se joindre aux deux puissances soit pour moyenner une paix juste et convenable au commerce des nations entre la France et l'Anglelerre, soit ponr s'unir à la France et à l'Espagne et réprimer les vues menaçantes des An(;Iais. Si la République de Hollande ne s^unit pas aux deux couronnes pour parvenir à un but aussi utile à l'humanilé, le Roi et le roi d'Espagne la regarderont comme participante à la conduite insoutenable des Anglais et lui déclareront la guerre.

« Voilà deux projets qui sont nerveux. » C'était en ces termes que Choiseui les signalait lui-même à d'Ossun. A coup sAr^ la réalisation de ces plans eût nécessité un effort militaire et financier que la France aurait eu du mal à supporter. Mais avec son énergie et son courage qui se refusaient à se laisser abattre, le ministre n'en était pas moins résolu à faire cette dernière tentative, à une condition toutefois, c'est que le concours de l'Espagne lui permit d'en espérer un résultat vraiment utile. Comme il le disait à Tambassadeur, ces deux solutions qu'il proposait à Charles III supposaient que ce priuce était décidé à la guerre, car, s'il n'avait pas Tiutention de se déclarer « positivement et ouvertement, » pas n'était besoin de rien combiner

avec lui. S*il ne jugeait pas à propos ou s'il lui était impossible, pour une raison quelconque, d'entrer en campagne, la France n'aurait plus qu'à rechercher « tous les moyens possibles de faire la paix », afin de panser ensuite les blessures qu'elle avait reçues dans cette funeste guerre.

Il semble qu'eti écrivant dans ce sens à Madrid, Choiseul avait l'espoir d'entraîner enfin le roi d'Espagne et que la cour de Versailles penchait plutôt vers la continuation des hostihtés, de concert avec cet allié. C'est qu'en dépit de tous ses efforts, elle n'avait pu arriver à la paix avec l'Angleterre et l'échec définitif des pourparlers de La Haye ne laissait plus guère à la France d'autre parti que de tenter un nouveau recours aux armes.

L'objet de cette expédition, disait donc le ministre, consiste à vous autoriser de dire au roi d'Espagne que le Roi est dans le cas de faire un plan pour la paix ou pour la continuation de la g^uerre; que celui pour la guerre auquel S, M, est plus disposée ne peut produire de grands succès qu'autant que l'Espagne se déterminera à faire la guerre à l'Angleterre, car nous n'omettons pas de faire faire la réflexion au roi d'Espagne que toutes les batailles qui se donnent en Allemagne sont en pure perte pour les événements qui arrivent en Amérique (I).

La tâche de d'Ossun allait consister désormais à entreteuir Charles III de ces diverses questions

<i} Espagne 530, f 198.

iô4 LE DUC DE CHOISEUL

« par degrés et avec les ménagements convenables ». Les dispositions de M. Wall envers la France n'étaient pas assez sûres pour qu'on lui fît connaître, sans nécessité, le fond d'une pensée qui aurait risqué, par son intermédiaire, d'arriver jusqu'à nos ennemis. Aussi le représentant de Louis XV à Madrid ne devait-il pas traiter ces sujets avec le ministre, à moins que le roi d'Espagne ne lui en donnât positivement Tordre. Mais si l'on ne voulait pas, à Versailles, brusquer outre mesure le souverain espagnol et lui mettre, en quelque sorte, le couteau sur la gorge, on n'en était pas moins désireux de « savoir plus tôt que plus tard » à quoi nous devions nous attendre, afin d'arranger en conséquence, vis-à-vis de nos alliés, nos plans « pacifiques ou militaires » . Ghoiseul comptait, pour y parvenir, sur le zèle et l'intelligence de d'Ossun.

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