Maréchal de camp commandant à Mézières
Parle à l'Evêque (1) de deux lettres que je lui ai écrites relativement à la Prusse, je voudrais que la proposition fût faite à M. de Lessart (2) par toi, et que le commencement de ton ministère fût marqué par le plus grand et le plus brillant service que l'on puisse rendre à la nation française et au Roi.
Cette lettre intéressante par les détails qu^elle nous donne sur les officiers généraux employés à l'armée du Nord, sur M. de Chauvelin, sur Rochambeau, fait allusion comme on vient de le voir, à deux lettres écrites par Riron à Talleyrand sur les affaires de Prusse. Ces pièces n'ont pu être retrouvées; toutefois, il est vraisemblable qu'elles se rapportaient au traité de neutralité qu'on espérait obtenir du roi Frédéric- Guillaume II, de Prusse. On rappelle que grâce à ce traité on pensait isoler, en Europe, l'Empereur Léopold dont on redoutait à cette époque l'intervention armée, ou pour mieux dire qu'on
2. De Lessart, avocat et maître des requêtes, ministre des Affaires étrangères dans le ministère d3 Bertrand de Molleville. Décrété d'accusation le 10 mars 1792, arrêté et emprisonné à Orléans, il y fut massacré le 20 septembre. « M. de Lessart, dit Albert Sorel {LEiirope et la Révolution française I, 321) qui porte aux Affaires étrangères l'empirisme banal, la docilité, les perplexités d'un commis médiocre et appliqué, que le pouvoir étourdit et que les responsabilités écrasent. »
voulait réduire à ses propres forces, dans la guerre qu'on avait dès ce moment l'intention de lui déclarer. Nous verrons Biron revenir tout à l'heure sur ce sujet qui lui tenait particulièrement au cœur; mais auparavant nous donnerons à leur date, les deux lettres suivantes, qui sans être d'un intérêt capital nous fournissent des détails ignorés sur quelques questions d'ordre intérieur, notamment sur les troubles qu'avait suscités dans le Nord, l'attitude du clergé lors du vote de la loi sur le serment.
N'^ 2. — xV M. DE Talleyrand.
De Valcnciennes, le 11 Décembre 1791.
Je viens de lire avec un extrême plaisir et une véritable admiration votre pétition au Roi; j'avoue même que je ne croyais pas que dans des circonstances tellement pressantes, il fût possible déparier raison d'une manière aussi constitutionnelle, aussi conséquente, aussi pure en principes ; je suis affligé d'une seule chose, inévitable sans doute, mais que je ne crois pas sans remède, c'est que votre succès mérité doit indispensablement déconsidérer beaucoup l'Assemblée nationale, qu'elle a peu à perdre en ce genre, et que si elle attire une fois sur elle la
-défiance générale, les plus grands malheurs peuvent •en résulter. Je voudrais donc que sans perdre de temps, on lui fît faire ou l'on fît pour elle quelque chose qui la relevât im peu dans l'opinion ; on ne remporte pas justement une telle victoire sur une assemblée législative sans ouvrir tous les yeux sur la multiplicité des fautes qui ont concouru à faire rendre le décret sur les troubles religieux. Nous en ressentons même déjà les effets; les prêtres non assermentés remuent les prêtres constitutionnels, échauffent le peuple contre les autres, et les deux partis étant excités par les prêtres, presque tous mauvais, on ne peut guère en attendre de modération. Avant-hier, la garde nationale d'un village des environs a saisi deux prêtres non assermentés €t les a menés sur la frontière en leur enjoignant de sortir du Royaume ; le poste des troupes de ligne qui est à la barrière frontière, les a retirés des mains de la garde nationale et ramenés au capitaine qui commande le cordon frontière dans cette partie ; il m'a fait demander ce qu'il en fallait faire, je lui ai ordonné de les renvoyer sous escorte à leur municipalité ou à tel autre endroit qu'ils désigneraient pourvu qu'il ne fût pas éloigné de plus d3 deux lieues, et j'en ai informé le district. J'ai été averti que beaucoup de villages voulaient se conduire de même, et j'en ai fait prévenir les municipalités; je cr£^ns que cela ne cause des batailles de village, et que cela ne nous donne du bruit.
Le 5*^ Régiment de liussards a député son premier lieutenant-colonel M. Miewsko\vski(l) vers le ministre pour les affaires du corps, il doit ensuite joindre deux escadrons de ce régiment qui sont à Avignon aux ordres de M. de Choisy (2). Je vous avertis qu'il me serait de toute impossibilité de me passer de cet oflicier si on veut se servir dès renseignements que je puis donner sur la Prusse, dites-le à Narbonne pour qu'il le retienne à Paris. Si cela est nécessaire, dites-lui aussi que personne ne désire plus que moi qu'il soit un bon ministre, et n'en est déjà plus convaincu. Si ma vieille expérience militaire peut lui être bonne à quelque chose je suis absolument à ses ordres. M^^^ L... (3) me mande qu'elle a rencontré M. de Beaumetz (4) et
1. Miewskowski était un aventurier polonais que Lauzun s'était attaché lors de son voyage à Varsovie et qui lui était dévoué corps et âme. Voir les Mémoires, p. 190 et plus loin. Il était, au moment de la Révolution, capitaine aux hussards de Lauzun à Lauterbourg. Roussel (annuaire de 1786) écrit son nom MiezskoAvski.
2. M. de Choisy, lieutenant général. Il avait servi avec distinction en Amérique. « M. de Choisy est un bon et brave homme, ridiculement violent, constamment en colère, faisant des scènes à tout le monde et n'ayant jamais le sens commun. » Lauzun, Mémoires, p. 372.