De la main de Biron
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Mathioii explique lout cela à l'évi^que à qui je n'c- •cris pas aujourd'hui. Je t'aime et t'ombrasse de toute mon âme.
Gomme on vient de le voir dans les dernières lettres citées, Talleyrand avait trouvé le moyen de se faire envoyer en Angleterre avec (une mission spéciale qu'il devait mener à bonne fin en dehors de notre ministre Chauvelin. L'ancien évêque avait sans doute pleine confiance dans la valeur des relations que Lauzun lui avait dit posséder dans la société anglaise et ce fut vraisemblablement avec l'idée d'utiliser d'une façon plus profitable ces relations qu'il voulut absolument emmener Biron avec lui. Il imagina, en conséquence, cette commission de 4.000 chevaux à acheter de l'autre côté du détroit. Les •deux amis, munis chacun de leurs instructions spéciales, s'embarquèrent à Calais le 22 ou 23 janvier 1792 (1) et sitôt arrivés entamèrent leurs pourparlers. A Londres, le 27 janvier, Biron remit à Talleyrand une sorte de mémorandum destiné sans doute à Pitt, dont le mérite
1. La Marck à Mercy, de Raismes le 22 janvier 1792 : « L'cvêque d'Autun après avoir passé trente-six heures à Valencienncs, en est parti avant-hier avec le duc de Biron pour l'Angleterre. » Correspondance de Mirabeau^ III, 294.
est surtout de nous révéler le sens des desiderata que portait le nouveau plénipotentiaire français en Angleterre.
Ce document était conçu dans les termes suivants :
N" 29. — Remise même jour a M. de Talleyrand.
(Note)
Londres, 27 Janvier 1792,
La France est à la fin d'une crise terrible qui Ta fait souffrir cruellement, qui l'a dangereusement affaiblie, mais qui doit donner une grande idée de ses forces, et convaincre les autres nations qu'elles peuvent se réparer aussi solidement que rapidement.
L'Angleterre, dans un état brillant de prospérité est entourée de dangers de toute espèce ; elle est menacée de malheurs très grands et très probables,, et elle ne comporte pas des ressources proportionnées à ses dangers. L'Inde, l'Amérique, l'Irlande, tout peut lui échapper, car chaque revers lui en entraînera d'autres. Le crédit de la France peut êtreaffaibli, diminué, suspendu ; mais fondé sur un sol immense et fertile, il ne peut être anéanti. Il faut qu'il renaisse de ce sol indépendamment des hommes. Le crédit de l'Angleterre, fondé sur l'opinion» doit s'accroître, se maintenir, s'évanouir comme elle* C'est dans ce moment qu'un rapprochement me
paraît impérieusement indiqué entre les deux nations . l'économie de la rivalité est la plus grande, la plus fortifiante que l'on puisse faire, la politique seule peut y apporter quelques obstacles; déterminée dans d'autres temps, par des circonstances, par des convenances que, depuis, d'autres ont détaillées, elle doit être subordonnée à l'intérêt public et changer quand il change. Avant la Révolution, les Rois de France avaient des alliés; depuis, la nation a voulu en avoir, car elle n'a pu recouvrer ses droits sans prendre connaissance de ses intérêts, sans désirer se rapprocher de ceux qui pouvaient les partager. Il n'y a d'alliance solide et durable que celles qui assurent des avantages sagement calculés aux parties contractantes. Aucunes nations ne peuvent avoir entre elles de plus prochains, ni de plus nombreux rapports. Les Anglais et les Français doivent s'aider ou se nuire, car la neutralité que pourrait réclamer la politique, tarirait des deux côtés les plus fécondes sources de prospérité. Il faut donc tâcher d'examiner impartialement nos positions respectives.
La France manque d'argent et de crédit; tous les autres embarras sont accessoires et disparaîtront en même temps que ceux-là, que nous sentons la nécessité de dissiper par des moyens doux, s'il en est de praticables, par des secousses plus fortes si elles seules peuvent nous tirer de cet état ruineux. Nous n'avons pas de guerre à craindre des nations libres, et les maîtres de celles qui ne le sont pas, regarde-
ront à deux fois à venir prendre chez nous, ou à recevoir chez eux nos principes d'égalité. Nos colonies, contentes de notre gouvernement ou parfaitement libres, exciteraient vainement l'ambition de toute autre puissance.
La prospérité de l'Angleterre est fondée sur un grand commerce, un prodigieux crédit, et fortement ébranlée par une dette immense dont rien ne répond et qui n'offre d'autre sécurité que la vacillante opinion. L'Angleterre vient de faire dans les Indes Orientales une campagne que des succès inespérés n'empêcheraient pas d'être désastreuse et que le rùoindre revers peut encore longtemps terminer par des malheurs irréparables. L'Irlande est loin d'être tranquille, et les colonies des Indes Occidentales n'attirent pas, sans raison, toute l'attention du gouvernement et du commerce. C'est dans cette crise plus grande que la nôtre que nous avons à dire aux Anglais : « Nous sommes las d'être ruinés par l'incertitude, voulez-vous être nos amis, nous vous serons énergiquement fidèles ; voulez-vous dans une inquiétante neutralité, nous laisser penser que ne voulant pas nous servir, vous pouvez nous nuire: comptez que nous vous ferons tout le mal qui vous empêchera d'être dangereux pour nous. Vous n'objecterez pas que vos anciennes liaisons vous empêchent d'en, contracter de nouvelles, et que vous ne pouvez rien faire sans l'intervention du cabinet de Berlin, car vous ne pouvez ignorer que la Prusse ne vous assu-
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rera ni l'indo, ni rAmériqno; rapprochez donc la Prusse de vous ou éloigncz-vous d'elle s'il est évident que notre salut dépend beaucoup plus de nous cjue le notre n'est en vos mains; désirez-vous des preuves de notre bonne foi, nous vous donnerons toutes celles qui pourront vous en assurer, car nous ne marchanderons pas plus nos amis que nous n'avons marchandé notre liberté. Ce langage est celui de la raison, mais, elle a besoin elle-même d'être appuyée par les arguments de la force ; c'est donc avec une formidable escadre que nous devons soutenir nos propositions d'amitié; que l'on ne me dise pas qu'elle est impossible à armer cette escadre, parce que tous nos officiers de marine sont à Coblentz. Le temps est passé où la volonté des ministres comportait l'impossibilité des expéditions. Le zèle rassemblera, formera des officiers et quand bien même je ne croirais qu'au mien je répondrais encore de ses succès. Elle ne sortira pas cette escadre. L'Angleterre n'écoute, ni ne compte les propositions isolées, les préparatifs qui accompagneront les nôtres les feront apprécier, en feront l'affaire de la nation tout entière, et nous aurons sans doute la sagesse d'y joindre sans cesse cette profession de foi si nécessaire que, contents de notre liberté particulière, nous ne voulons pas disputer aux autres nations celle de n'être pas libres, ni tenter d'apporter des changements dans aucun gouvernement.
Entre temps, Lauzun n'oubliait pas la mission spéciale pour laquelle on l'avait envoyé en Angleterre; il s'aboucha donc avec des maquignons, parmi lesquels le fameux Tattersall. Malheureusement le but du voyage avait été éventé par les éleveurs anglais et la hausse sur le prix des chevaux fut telle que la somme confiée à Biron devint tout à fait insuffisante pour l'acquisition dont il était chargé.
Il fallut en référer à Paris, et l'échange des lettres suivantes eut lieu à ce sujet entre Lauzun et le Ministre.
N» 30, — Biron a M. de Nabbonne.
A Londres, le 30 Janvier 1792.
Je reçois ta lettre, mon cher Narbonne, et je dois te faire quelques observations ; je t'ai effrayé en te disant le prix des chevaux ; je l'ai supposé le plus haut possible avec Tespoir d'en rabattre, ce qui se réalisera très certainement; on te fait perdre un temps que tu désires ne pas gaspiller ; voilà, ce me semble, ce qu'il y avait à faire, c'était de décider d'abord si tu voulais avoir des chevaux à quelque prix que ce fût, ou de fixer le plus haut prix auquel tu voulais qu'on les payât ; ensuite, ouvrir un crédit à qui
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lu aurais voulu aux couclitions que tu aurais jugées nécessaires ; tu saurais à présent sur quoi compter, et tu aurais, selon toute apparence, un assez grand nombre de chevaux achetés. Il eût aussi été à désirer que cette disposition n'eût été aussi connue, car en arrivant à Douvres, je l'ai trouvée dans tous les papiers publics, ce qui renchérira les chevaux. Je ne sais si M. Chollet et Bourdieu te proposent de nouveaux moyens. Ils n'en connaissaient aucun lorsque nous les avons vus, l'évêque et moi, et le chevalier Maitland leur avait dit seulement qu'il faudrait envoyer en Irlande, et ils pensaient, eux, qu'il n'y avait autre chose à faire que de mettre cette affaire entre les mains d'un seul homme qui la ferait lentement et à sa volonté. J'étais, moi, d'une opinion absolument contraire ; je pensais qu'il fallait commencer par enlever par lots tout ce qu'il y avait à vendre dans les maisons publiques d'encan de Londres, qui sont nombreuses et, présentement, toutes pleines de chevaux ; cette manière est la plus économique de toutes, en ce qu'elle n'admet pour ainsi dire point de concurrence, qu'ayant besoin de chevaux pour plusieurs armes, il y en aurait un très petit nombre à réformer, et sur lesquels on n'aurait point ou peu perdu en les revendant sur le champ aux mêmes encans, cela n'aurait empêché ni d'aller en Irlande, ni de passer des contrats avec les gens qui pouvaient acheter des chevaux dans les provinces. J'avais déjà fait un arrangement avec un nommé
Tattersall, homme très riche, et qui tient dans sa main tous les chevaux d'Angleterre. Il devait me fournir mille chevaux le premier mois et cinq cents par mois suivant jusqu'à concurrence de 4.000. Nous étions en discussion sur le prix et assez d'accord sur tous les autres égards. Il demandait 32 livres sterling par cheval, donnant pour raison qu'on les payait entre 25 et 28 pour les troupes à cheval anglaises et que j'exigerais qu'on les rendît à Douvres à ses frais et que tous les risques jusqu'à Calais fussent à son compte. Je lui offrais moi 25 livres sterling et je crois que je serais parvenu à couper le différend par la moitié. Les chevaux achetés par lots aux encans seraient revenus à beaucoup meilleur marché ; mais ce n'est pas cette économie qui doit le plus nous occuper ; celle de sauver le change est bien plus grande et bien plus importante, et quoique l'on puisse dire, voici comme je la crois possible. Il faudrait emprunter à une ou plusieurs maisons de Banque de Londres une somme double de celle que l'on voudrait employer à l'achat des chevaux et en payant l'intérêt par mois au taux demandé qui n'excéderait pas un pour cent par mois, la somme entière pourrait être de 200.000 livres sterling. Cent seraient envoyées en France pour y faire des achats considérables de vin, d'eau-de-vie et de toutes les marchandises qui se débitent bien en Angleterre. Cette somme de 100.000 livres sterling gagnerait sur le change à Paris ce qu'elle perdrait à
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Londres, on adresserait les marchandises dans dilTol'cnls ports d'Angleterre, on chargerait quelqu'un d'intelligent de les vendre ;i des négociants avec une >\'mise légère, mais suffisante pour les décider à les acheter ; cette opération faite deux fois, ce qui pourrait être prompt et facile avec l'argent qui résulterait de cette vente, on rembourserait la maison de Banque qui en aurait prêté. Goy, qui est ici, pourrait y servir très utilement. Il me paraît évident qu'en prenant ce moyen, l'on sauverait le change, et (|u''! y aurait même quelque bénéfice qui diminuerait le prix des chevaux. Permets-moi à présent de t'observer que tu m'as dit que je ne pourrais rester que dix ou douze jours tout au plus en Angleterre et que maintenant avant de rien commencer, il faut que j'attende la réponse aux lettres de MM. Chollet, etc., etc., etc., ce sont, comme tu vois, trois l)onnes semaines de perdues et plus de temps que je n'en devais passer en Angleterre écoulé sans avoir rien fait.
N» 31. — Narbonne a m. de BmoN (11 février).
Sans date, arrivée par un officier le 14 février 1792.
Toute réflexion faite, mon ami, et après avoir examiné toutes les possibilités, je suis réduit à dire non à tes propositions ; les chevaux nous revien-
draient àcinquaate louis, et nous trouvons le moyen de nous en procurer d'ailleurs pour trente tout au plus. Rien de plus ingénieux que tes moyens d'esquiver le change, mais crois-tu que cette opération excellente à faire pour un particulier, ne présente pas des délais et des obstacles presque insurmontables quand elle est faite par le gouvernement — outre que l'Assemblée, qui a annoncé vouloir connaître et se mêler de tous les marchés, ne voudrait sûrement pas se mêler à cet arrangement. Je ne te demande pas pardon de la course que je t'ai fait faire J'espère qu'elle aura été utile à notre ami et qu'elle t'aura été agréable. Mais je te demande pardon de te prier de revenir sur le champ. J'ai vraiment besoin de toi. J'ai besoin de savoir bien exactement ce que tu veux faire; la guerre me paraît incontestable. Il faut donc que tu me dises où et comment tu veux la faire. D'abord je suppose que tu veux une de ces légions, mais jusqu'ici voilà la seule chose que j'aie pu imaginer pour te distraire. Nous aurions bien besoin aussi de distractions. Tout tourne à la plus cruelle dissolution. La méfiance est à son comble, et cette guerre que nous avons eu tant de si bonnes raisons de craindre, est peut-être la seule ombre d'espérance qui nous reste. Dis à l'évêque que tous mes amis ont cru indispensable dans cette crise de ne pas ajouter à notre malheur par une division dans le ministère. Dis-lui que M. de Lessarl a l'air dans le Conseil d'être fort bon pour lui ; qu'il
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ne soit pas étonné s'il ne r(M;oit pas d'instructions bien précises ; il ne les aura (pi'après la réponse de rKmperoiir. On lui mande ainsi qu'à toi tous les détails de notre position ; j'en fournis tous les matériaux ; moi je n'ai que le temps de vous aimer et de vous embrasser. Pardon encore, mais reviens sur le champ, je te prie.
En dépit des fleurs dont Narbonne avait semé sa dernière lettre, Lauzun fut fort dépité de l'échec auquel aboutissait sa mission en Angleterre. Toutefois, cet insuccès ne faisait que se joindre à un autre déboire, plus amer, auquel sa vanité n'avait pas manqué d'être plus sensible.
L'ancien roué, n'avait point, sur le sol anglais, de mission officielle, aucune immunité diplomatique ne le couvrait et sa présence à Douvres n'avait pas été plus tôt signalée, que les nombreux créanciers qu'il avait en Grande- Bretagne voulurent profiter de l'occasion, pour se faire rembourser des avances considérables dont il était débiteur à leur endroit. Comme toujours, Lauzun essaya de les payer encore une fois de bonnes paroles ; mais, les préteurs se montrèrent inflexibles et obtinrent contre lui un arrêt de prise de corps. Ce fut donc sous les
verrous que la dernière lettre de Narbonnej trouva Lauzun, et y il fût demeuré longtemps si] l'amitié d'un Français, M. de Courchamp, et di lord Hawson ne lui avaient permis d'en sortir.| Décidément, le séjour en Angleterre devenail plus dangereux encore pour Biron que celui d( France ; il se hâta de quitter un pays si peu] hospitalier, et sitôt débarqué, il adressa à Narbonne la lettre suivante :
N° 32. — Biron a M. de Narbonne.
A Boulogne, le 21 février 1792.
La désastreuse et inutile course que tu m'as fait faire en Angleterre, est enfin terminée, mon chei Narbonne ; je ne te reproche aucun des malheurs qui en résultent ni la longue et insupportable suite qu'ils auront pour moi ; je t'observerai seulement, que si je connaissais moins ta loyauté et ton amitié, que si je n'avais enhn à juger que la conduite d'ui ministre dangereusement livré à mes ennemis, ji pourrais soupçonner la plus atroce des perfidies et j'aurais le droit de rendre mes soupçons publics j je suis heureux de n'avoir à me plaindre que de tî légèreté, mais il faut que tu saches, non ce que ti as fait, car j'espère que tn ne le sais pas, mais co que l'on t'a fait faire. J'étais malade et tranquille.
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à Valencienncs, à mille lieues de toute intrigue et de toute affaire, sans aucune espèce d'ambition, ne désirant de ton amitié que la permission de respirer pendant huit jours un air un peu plus sain, exigeant au contraire que tu ne suivisses pas le penchant qui te porterait à me traiter mieux qu'un autre, et que s'il y avait guerre, tu m'employasses où tu me jugerais le plus utile, sans consulter mon goût ni mes convenances, insistant surtout à me rendre en Corse, dès que l'on n'aurait plus besoin de moi en France. Telle est, en y ajoutant la jaunisse, la situation où l'évêque m'a trouvé à Valencienncs : il m'apporte là une lettre ministérielle de toi qui me prescrit d'aller en Angleterre attendre des instructions qu'elle m'annonce ; l'évêque m'apporte aussi une lettre particulière de toi, dans laquelle tu me dis que tu as besoin de moi, pour surveiller, ou faire le marché de chevaux le plus considérable possible, tu me recommandes surtout de ne rester que six ou huit jours tout au plus. L'idée d'acheter beaucoup de chevaux de troupe en Angleterre où ils sont plus chers que partout ailleurs, et où l'état du change les renchérissait encore de 40 pour 0/0, me parut bizarre, je te le représentai ; je la crus commandée par la nécessité et par l'urgence du besoin ; le secret était la première condition indispensable pour obtenir quelque succès, mais il n'avait pas été gardé car tous les papiers publics d'Angleterre parlaient de ma mission
avant que j'y fusse arrivé. Il est vrai que cette mission tu en avais en même temps exclusivement chargé des banquiers qui ne se sont occupés d'autre chose que de se conserver l'avantage du change, qui était de plus de 400 1. st. par million. Il est vrai que lorsque je te mande que les chevaux reviendront à Calais ou tel autre port à 27 livres sterling tout au plus, et probablement à beaucoup moins, on te persuade qu'ils en coûteront 50 et que tu me réponds que tu t'en procureras à 30 ; et que l'Assemblée nationale désapprouverait les mesures que l'on pourrait prendre pour sauver le change. Il est égalenent vrai que tu restes trois semaines sans me donmer de tes nouvelles et que ce temps a été employé à envoyer de Paris à tous les aristocrates français de Londres de faux billets de moi, pour lesquels j'ai été arrêté et pour lesquels je serais éternellement resté en prison (car le nombre s'en serait prodigieusement et facilement accru puisque l'on n'a que la peine de les faire faire, ces billets) si je n'avais été tiré d'affaires par la générosité d'un jeune Français, nommé M. de Courchamp que je n'avais jamais vu, et par l'amitié de Milord Hawson (?) mon ancien ami ; conviens que si tout cela était ainsi arrivé sous le ministère de M. Duportail, créature de M. de Lafayette, tu en aurais été révolté, et que tu n'aurais pas reconnu sans indignation les armes dont la haine de M. de Lafayette s'est si souvent permis de se servir contre les plus désintéressés amis de la
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Révolution qu'il no regardait pas commo les siens. Cette considération m'enipôche de rendre compte à TAssemblée nationale de la générosité patriotique de M. de Courchamp que j'aurais tant de plaisir à rendre publique, si ce n'était pas donner à tes nombreux ennemis de précieux prétextes d'élever contre toi des soupçons que rien dans le monde ne peut jamais me faire partager. Ne parlons plus de cette vilaine affaire, ni de quelques dégoûtants détails dpnt les preuves sont presque malgré moi restées entre mes mains, et que je dois cependant conserver comme du vinaigre des 4 voleurs en cas de peste. Tu me demandes à présent, mon cher Narbonne, où je veux être employé, et comment je veux faire la guerre. Je n'ai pas changé d'intention et je te répondrai encore et toujours : où on me croira le plus utile, sans le moindre égard pour mes convenances personnelles. Tu me demandes si je veux une de ces six légions; je ne sais pas ce que c'est ; s'il peut être utile que j'en aie une, je la prendrai et j'y donnerai tous mes soins avec plaisir et avec zèle ; si ce n'est qu'un agrément ou un avantage pour moi, je ne m'en soucie pas. Ta lettre ministérielle me prescrit de retourner à mon poste le plus promptement possible ; ta dernière lettre particulière me dit de retourner à Paris. Permets-moi d'obéir à ta lettre ministérielle, il me serait à présent désagréable d'aller à Paris où beaucoup de choses m'agiteraient et me tourmenteraient encore. Je suis extrêmement malade,
et je n'ai pas le temps d'attendre pour me reposer, car je n'en puis plus. Je prends donc mon parti de retourner lentement à Valenciennes ; ce que je désire l^rès vivement, et que je te demande avec les plus belles instances, c'est de savoir ce que tu fais de moi avant d'y arriver, j'y mets un prix dont tu ne saurais te faire d'idée, et je te saurais en vérité bien mauvais gré d'y mettre la moindre négligence; ne garde donc pas, je t'en conjure, mon courrier plus de vingt-quatre heures, je lui dirai où il pourra me rejoindre; je ne puis aller vite, car le froid me fait un mal horrible. Adieu, mon cher Narbonne, tu connais mon tendre et inaltérable attachement pour toi.
NO 32i)'s. Note de Biron
A la date du 24 ou 25 février.
Écrit de Saint-Omer, le 24 février 1792 à M. le Maréchal de Rochambeau pour solliciter le changement de la garnison de Calais composée du régiment d'infanterie, ci-devant Gonti, et d'un bataillon de gardes nationales qui se battent sans cesse ; — les suites peuvent en être affreuses. Écrit le même jour à M. de Narbonne sur la fermentation occasionnée par l'embarquement des grains; — il peut en résulter une insurrection générale.
NARBONNE A M. DE lURON loi
Les lettres suivantes se comprennent sans introduction ni commentaire ; elles ont trait à •des questions de service assez diverses. Sans présenter un intérêt capital, elles sont utiles à parcourir.
N° 33. — Narbonne a M. de Biron.
Cette lettre sans date doit avoir été écrite le 23 février 1792.
J'ai été trop cruellement affecté de ta peine, mon ami, pour pouvoir être sensible à autre chose qu'au bonheur de te savoir de retour. Ta lettre, j'en suis sûr quand je te la montrerai, te paraîtra bien injuste. Mais te voilà et je ne me plains pas. Certainement il faut que tu aies une légion. Tu sais à présent que •c'est un des plus beaux corps que l'on puisse commander, et tu me pardonneras, je l'espère, d'insister pour que tu la prennes. Quant au lieu de ta résidence, le Maréchal de Rochambeau te donne à choisir entre Valenciennes et Douai et moi, je te propose, si tu le veux, de ne prendre ni l'un ni l'autre, et de •commander les troupes qui seront rassemblées sur les frontières du Piémont. Mande-moi ce que tu désires; en attendant M. de Rochambeau, écris à d'Harville qui est à Valenciennes de te céder le commandement si tu le préfères. On dit que tu es malade,
que tu as la jaunisse ; ne te laisses pas abattre sous une contrariété qui ne donne lieu qu'à dire de toi ce que tout le monde en pense, c'est-à-dire beaucoup de bien. Surtout je te conjure de me parler avec l'amitié et la confiance que j'ai le droit d'exiger de toi quand il est question de ce qui peut t'intéresser. Je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
N» 34. — BiRON A M. DE Narbonne.
A Douai, le 25 Février 1792.
Je te remercie, mon cher Narbonne, de ta douceur, de ton intérêt et de ton amitié ; je ne sais en vérité ce qui me touche le plus ; je persiste à ne former d'autre vœu que celui d'être utile. Je suis encore souffrant et faible, mais je ne manque ni de courage pour supporter les contrariétés et les malheurs, ni de zèle pour tout entreprendre. J'accepte le commandement d'une légion puisque tu crois que cela peut être utile et que cela est compatible avec l'activité d'un lieutenant-général, d'un employé. Quant au commandement des troupes rassemblées sur les frontières du Piémont, je m'en rapporte absolument à toi ; dispose de moi, emploie-moi où tu croiras avoir le plus besoin de moi; ce que jeté demande seulement, c'est de m'en informer aussitôt que tu le pourras. Je surmonte la répugnance que je me sentais à
nir.ON A M. 1)K NARIiONNE lo3
reprendre ù M. d'Harville le (•ommandemenl d(î Valenciennes, étant à peu près sur que (Cambrai lui conviendra autant, et croyant mieux remplir les instructions de M. le Maréchal de Uocliambeau en retournant à mon ancien poste. Tu m'en tireras quand tu voudras et que tu croiras te servir mieux de moi ailleurs. Cliarge, je t'en prie, quelqu'un de me donner tous les détails relatifs aux nouvelles légions, à leur composition, aux fonctions de l'officier général qui sera à leur tête, à leur organisation, etc., etc., etc. M. d'Arbelay aura sûrement la bonté de me rendre ce service, si tu as celle de le lui proposer. Adieu, mon cher Narbonne, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
Je me rendrai demain ou après à Valenciennes.
N*» 35. — BmoN a M. de Narbonne.
A Valenciennes, le 2 Mars 1792,
Je t'ai écrit ce matin une grande lettre officielle, mon cher Narbonne, relativement aux chevaux de peloton et de remonte; je te demande en grâce de me faire dire le plus promptement possible de quel prix tu es convenu avec MM. Lefebvre, de Cateau, car on le tient ici très secret, et en conséquence on le suppose excessif. On travaille beaucoup notre garnison, mais je crois pouvoir répondre qu'on ne lui
fera pas faire de sottises. Il y a un peu de bruit à Condé dans le 2^ bataillon des volontaires nationaux du département du Nord à l'occasion de la retenue de deux sous par jour destinée à ja m ce c j l'nge et chaussures. J'irai demain matin et 'out se calmera facilement.
Dis, je t'en prie, à M. de Rochambeau, que je ne savais pas un mot de la commission que tu m'as donnée pour l'Angleterre quand il est parti de Valenciennes, et que je ne l'ai appris que par FÉvêque ; car il me reproche de l'avoir su d'avance et de le lui avoir caché.
J'ai un coup de soleil sur les yeux qui me rend à peu près aveugle et qui m'empêche de t'en dire davantage aujourd'hui.
Je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
N° 36. — BmoN a M. de Narbonne.
A Valencienncs, le 6 Mars 1792.
11 me paraît, mon cher Narbonne, qu'il se prépare un grand mouvement de désertion dans les troupes de l'Empereur et je suis averti de plusieurs côtés différents qu'il peut nous venir d'un moment à l'autre des compagnies et peut-être même des corps entiers avec chevaux, armes et bagages (1). D'après le car-